Cinq centièmes de seconde – Lois Lowry

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Molly et Meg sont sœurs. Comme le jour et la nuit, elles sont aux antipodes l’une de l’autre. Molly, 16 ans, est solaire affable et gracieuse. Meg, 13 ans, est réservée distante et se sent bien fade, face à la beauté et à la joie de vivre de son aînée. Leur père, professeur et auteur, décide de se mettre au vert avec sa petite famille pour écrire. En plein hiver, ils emménagent tous les quatre dans une vieille maison, en location, datant du 19ème siècle entourée de bois et de champs. Si Molly ne paraît guère gênée par le changement, Meg elle, est déstabilisée, surtout qu’elles doivent dormir dans la même chambre. La cohabitation n’est pas simple.

Les mois passent, les disputes entre les filles sont légion. En février, Molly  saigne souvent du nez et s’épuise vite… L’été arrive ; les champs se remplissent de fleurs de toutes les couleurs, le soir le ciel se constelle d’étoiles par milliers, la nature environnante devient un lieu magnifique d’exploration pour Meg, photographe amateur. Ses rencontres avec Will, le propriétaire des lieux – un vieil ébéniste féru de botanique et de photographie – et avec le jeune couple, Ben et Maria, de la maison d’à-côté, qui attendent la venue de leur premier enfant, vont apporter de la lumière et de la sagesse dans l’existence de la jeune fille.

Meg s’éveille s’anime et se révèle au monde quand Molly s’éteint s’essouffle et succombe, atteinte d’une leucémie.

Roman d’ombre et de lumière où l’écriture lente et intense écume d’émotion. Une enfance qui s’en va, au plus près de la nature de la générosité et de la bienveillance, une douleur qui assaille et un vide qui cogne… Une nouvelle vie à apprivoiser, en gardant en soi les traces d’autrefois, des instantanés précieux.

« La musique s’est arrêtée. Nous sommes restés face à face et brusquement j’ai dit : – Je voudrais bien que Molly soit là. Ma mère a émis un petit bruit, alors je me suis tournée vers elle : elle pleurait. Effarée, j’ai regardé papa : les larmes roulaient  sur ses joues, à lui aussi : c’était la première fois que je voyais pleurer mon père. Je lui ai tendu les bras à mon tour, et ensemble nous avons enlacé maman. La musique a recommencé, une autre chanson triste et lente, datant d’un été oublié, et nous avons tourné lentement tous les trois. Les fleurs au mur se brouillaient au fur et à mesure que les larmes débordaient de mes paupières. Je les tenais serrés tous les deux dans mes bras tandis que nous oscillions doucement en rythme, bien collés, dans une étreinte intime qui excluait le reste du monde, dansant et pleurant en même temps. »

«  »Nous sommes de l’étoffe dont les songes sont faits. Notre petite vie est au creux d’un sommeil », a-t-il dit de sa voix réservée aux citation. C’est du Shakespeare, Meg. »

« Mes traits avaient quelque chose de ceux de Molly. Ça m’a fait un choc de m’en apercevoir. La ligne qui définissait la forme de mon visage, la ligne qui séparait la noirceur des arbres de la lumière qui se reflétait sur mon front et mes joues était identique à celle qui autrefois définissait le visage de Molly. C’était une ressemblance éphémère, je le savais, mais quand Will avait braqué son objectif sur moi durant cinq centièmes de seconde, il l’avait capturée, rendant ainsi éternel ce que j’avais en moi de Molly. »

Cinq centièmes de seconde, roman jeunesse de Lois Lowry, traduit de l’anglais (États Unis) par Laurence Kiefé, à partir de 13 ans, Casterman, réédition (premier roman de l’auteure publié en 1977), Août 2017 —

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Artis ou Les tribulations orientales d’un jeune homme de bonne fortune – Bruno Albert-Gondrand

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Aristide de Bonne Fortune – appelé familièrement Artis -, est un jeune jardinier qui entretient avec adoration et délicatesse son petit jardin avec un arbre au milieu devant sa petite maison en compagnie de son chat. Malgré son goût du jardinage, ce travail coutumier commence à le lasser ; un sentiment d’ennui s’immisce chaque jour davantage dans son existence. Arrive soudainement l’envie de quitter cet endroit. Monte en lui l’irrépressible désir de vivre des aventures. Sitôt sorti de chez lui, Artis se retrouve sur un quai face à un navire en partance. Ni une ni deux, le voilà à bord de l’Amphitrite vers une destination pour l’instant inconnue.

Le jeune homme est désormais embarqué dans une épopée pittoresque avec pour compères de voyage le Baron de Maubriand et le docteur Magnolet. L’odyssée sera longue, périlleuse, rocambolesque, homérique, les rencontres extravagantes, la galerie de personnages esbroufante, les paysages étourdissants, les situations épiques, et les palabres philosophico-loufoques.

Avec une plume raffinée, l’auteur – et illustrateur – nous livre une histoire pleine de fantaisie, proche des récits de Candide ou du Baron de Münchhausen où la sottise et la mesquinerie des hommes se révèlent.

Un voyage extraordinaire et tumultueux dans une Chine chimérique au côté de personnages truculents. On ne s’ennuie pas une seconde!

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« Le voyage commença cependant à paraître long. Il était temps d’arriver en Asie car le vin allait manquer à bord et cela s’en ressentait lors des conversations à table. Ce tourmenté petit jardinier qu’était Artis, lui qui prétendait fuir l’ennui, retrouva très vite la compagnie de ce dernier. Ils étaient apparemment tous les deux condamnés à parcourir le navire de long en large, reproduisant l’exercice plusieurs fois par jour, en rêvassant à de somptueux décors d’un étrange lointain, ainsi qu’aux aventures aussi peu aventureuses soient-elles. Il se prit plusieurs fois à ironiser qu’il avait quitté un petit jardin avec un arbre au milieu pour se retrouver sur un petit bateau avec un mât au milieu. »

« Trouvant le regard du général Zhou, il s’enquit auprès de ce dernier : »Était-il bien nécessaire de soumettre le cou de ces braves gens au tranchant, mon général? » Zhou s’approcha d’Artis et lui posa la main sur l’épaule par compassion pour le scepticisme du jeune être. « Mon jeune ami, dit le général, il ne coûtait aux cartographes que de s’en tenir au fait au lieu de chercher la belle courbe et l’harmonie dans le pinceau. La beauté du trait fâche facilement ceux que l’art n’imprègne que peu. La finesse et le charme d’une ligne dépasse fort souvent l’entendement plutôt terre à terre de ceux qui en font usage comme ici. Voilà malheureusement ce qu’il arrive lorsque l’on confie la politique à des artistes. »

Artis ou Les tribulations orientales d’un jeune homme de bonne fortune, roman jeunesse de Bruno Albert-Gondrand (texte et illustrations), dès 12 ans, HongFei éditions, 2014 —

 

Zouck – Pierre Bottero

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Passionnée de danse classique, Anouck – appelée »Zouck » – se rêve étoile évoluant dans le rôle de Giselle. La danse, elle la pratique depuis longtemps. Plusieurs heures par semaine, à tourner sur les pointes, à affiner ses mouvements, à déployer ses bras, à s’élancer… Lycéenne, en classe de terminale, Zouck est une jeune fille « normale » comme elle se qualifie elle-même ; elle est plutôt bonne élève, a des parents aimants et bienveillants, une petite sœur de dix ans qu’elle « aime bien sûr mais qu'(elle) ne supporte pas », une grande amie – la sublime Maiwenn -, elle raffole du nutella, réclame à cor et à cri un portable à ses parents – qui font la sourde oreille -… mais pas « banale« , assumant sa phobie des rainures au sol, et faisant aussi danser les mots sur le papier.

Mais des paroles assassines entendues entre deux portes vont faire valser la douce vie de Zouck. Les mots durs d’un chorégraphe – ancien danseur de l’Opéra venu voir son cours de danse – dits en confidence à Bérénice sa professeure de danse :  » (…) elle a un beau sourire, mais elle n’a que ça! (…) Elle est courte sur pattes, avec cinq bons kilos en trop qu’elle porte sur les fesses, ça l’empêche de bouger correctement. »

Anouck est anéantie par ce qu’elle vient d’entendre, et impossible d’en parler à Maiwenn qui, follement amoureuse d’un homme rencontré sur internet, s’est éloignée et ne se soucie plus du tout d’elle… Alors tel un oiseau à l’aile brisée, Zouck tombe, souffre et se mure. Elle se sent si lourde et si grosse que la balance devient son seul repère, son unique référence. La jeune fille entre dans les « chemins sombres ».

Un roman poignant sur l’anorexie. L’auteur Pierre Bottero décrit avec sensibilité et justesse la lente descente vers la maladie, sa réalité, ses effets dévastateurs et le pouvoir salvateur de l’amitié.

 » Le physique n’est pas primordial ; ce qui compte vraiment chez une personne repose sur ses qualités de cœur, son intelligence et son humour. Voilà une phrase que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population française est capable de vous assener, les yeux dans les yeux, la main droite posée sur le grand livre sacré de la vérité absolue. Sans frémir devant cet incroyable mensonge! »

« J’avais bien conscience que mon corps réclamait plus de calories que ce que je lui en offrais et, de temps à autre, j’étais prise d’un étourdissement ou d’un coup de fatigue, mais c’était peu cher payé pour les progrès que me confirmait la balance chaque soir. Je commençais à flotter dans mes jeans, mes traits se dessinaient avec davantage de mordant et le regard des autres avait changé. « 

« Je suis seule. L’œil vert de la balance amie s’est clos lâchement lorsque je l’ai précipitée contre un mur. Mes mains refusent de m’obéir lorsque je leur ordonne de me nourrir. Ma bouche refuse de s’ouvrir quand mes mains acceptent de m’obéir. Mes dents ne mâchent pas, mon estomac se révulse. Mes yeux déposent sur la réalité un filtre au travers duquel toute nourriture est dégoût. Non, mes yeux percent le filtre et discernent la réalité. Toute nourriture est dégoût. Je suis seule. Les jours passent. Au milieu de la cacophonie des mots inutiles proférés par des passants translucides. Au milieu des regards. Qui blessent. Je me bats. Seule. »

Zouck, roman jeunesse de Pierre Bottero, dès 10 ans, Flammarion Jeunesse, réédition, Mai 2017 (première parution : 2004) —

Les piqûres d’Abeille – Claire Castillon

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Quand, du haut de ses dix ans, Jean a vu Abeille, il était mordu, amoureux fou de cette fille virevoltante et fantasque, volontiers impertinente. Lui, si sage et pondéré, avait trouvé chez elle son contraire, et cela le remplissait de joie. La rencontre avait eu lieu lors du mariage de sa marraine et de Paul-Émile. Chat perché, rock endiablé, sourires en coin, courses effrénées, répliques épiques, pique et pique et colegram… Abeille avait renversé le petit cœur de Jean.

Mais le lendemain, Abeille est partie bien loin, si loin que Jean ne sait pas où elle habite. Alors, il mène l’enquête auprès de sa marraine et réussit non sans mal à dégotter son adresse et se met à lui écrire. S’ensuit un échange épistolaire funambulesque où les charmantes lettres de Jean pleines d’amour, croisent les piquantes missives d’Abeille chargées de mots méchants et moqueurs. Ne dit-on pas que l’amour est aveugle… !?

Les lettres se suivent et se ressemblent, les mois passent et Jean est toujours fou d’amour. Autour de lui, ça bouge et ça tangue… Zoé, son adorable grande sœur – sans cesse chahutée par sa mère au sujet de ses kilos en trop – tombe éperdument amoureuse  d’Hervé, un robin des bois moderne ; sa mère annonce qu’elle attend un bébé ; mémé Raymonde a un nouveau jules et ne tient plus en place ; Doumé son cousin a une maladie capillaire – en fait il est chauve – ce qui ne semble pas inquiéter Vésuve, sa copine ; son meilleur ami Lambert aime Léandra qui vit à des centaines de kilomètres Berck et est handicapée…  heureusement pépé genou – parce qu’il n’a qu’une jambe – et mémé poil – parce qu’elle a du poil au menton – veillent sur tout ce petit monde…

Un petit roman d’amour et d’amitié complètement déjanté, une galerie de personnages loufoques, une écriture pleine de folie et d’excentricité, et de la tendresse partout.

« Elle a un port de tête en caramel, ai-je pensé d’Abeille la première fois que je l’ai vue. On a dansé deux rocks au mariage de ma marraine et de Paul-Émile. Quand il y a eu le slow allemand que maman réclamait à cor et à cri au DJ depuis le début des danses et que papa a plaisanté en invitant une autre qu’elle à danser, Abeille et moi avons recommencé à jouer à chat. C’était il y a un an. J’étais jeune. J’étais rouge écrevisse. Et tout le monde a pensé que je m’agitais beaucoup trop dans les champs. »

« En ce qui me concerne, je suis très mûr, assez marrant et plutôt intelligent, il me faut donc une fiancée qui dépote. D’emblée, j’ai senti qu’Abeille avait du tempérament et aucune tare susceptible de me dégoûter. « 

« L’amour est comme un bled paumé finalement. Une fois qu’on a trouvé le bon, on s’y sent bien, et comme Abeille, on déteste qu’on nous en dise du mal. »

Les Piqûres d’Abeille, roman jeunesse de Claire Castillon, dès 11 ans, Flammarion Jeunesse, Avril 2017 —

Sauveur & Fils, saison 3 – Marie-Aude Murail

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Dernier tome de la trilogie, à moins que, peut-être…

Octobre 2015, vacances de la Toussaint. Alors que les feuilles d’automne entament leur descente, le cabinet de Sauveur Saint-Yves, psychologue au 12 de la rue des Murlins à Orléans ne désemplit pas. Les saisons se succèdent, les patients aussi. Des anciens, des nouveaux… et toujours des maux à panser, des mots à penser…

Ella, qui aimerait tant qu’on l’appelle Elliot s’est fait prendre en photo à son insu dans ses habits de garçon, l’image se propage sur les réseaux sociaux, les commentaires fusent ; Gabin, qui vit chez Sauveur depuis l’internement de sa mère en hôpital psychiatrique, passe plus de temps devant les écrans que sur les bancs du lycée, attendant avec impatience le concert des Eagles of Death Metal au Bataclan en novembre ;  Samuel ne supporte plus la possessivité de sa mère, et tente de renforcer le lien avec son père – dont il vient de retrouver la trace -, un grand pianiste de musique classique au passé familial lourd et douloureux ; les sœurs Carré, respectivement suicidaire et hyperactive,  sont bloquées dans une impasse, espérant un signe pacificateur de leurs parents divorcés, une conciliation, une entente; Maylis, petite fille de quatre ans cogne sa tête contre les murs, ses parents pantois – très occupés par leur propre personne – ne comprennent pas sa détresse…

Sauveur porte une oreille attentive à ces souffrances, ces troubles, ces bouleversements, ces incompréhensions. Par la simple parole, il cherche à mettre son patient sur le chemin de la réflexion, un chemin souvent long, semé d’embûches mais nécessaire pour atteindre un apaisement voire une embellie.

Et de l’autre côté de la porte du cabinet, il y a la vie de Sauveur, une existence aussi virevoltante que les feuilles d’automne, une maison bien remplie  : son fils Lazare et ses hamsters, Louise sa douce amie avec ses deux enfants à l’ex jaloux, Gabin et ses jeux vidéos, Jovo un vieux soldats de la légion devenu sdf… Des gens d’ici, de passage, des courants d’air, des envies, des doutes, des craintes… Une famille en re-construction, des amitiés fortes…

Un psychologue antillais d’un mètre quatre-vingt dix, profondément humain, avec sa force et ses failles, naviguant avec sensibilité et cœur sur les eaux professionnelles, filiales, amicales et amoureuses.

Une série tellement juste, intelligente et bienveillante qu’on voudrait qu’elle ne s’arrête jamais. À bon entendeur…

« Madame Foucard, vous avez une merveilleuse petite fille dont je vous fais le compliment. Comme elle a quatre ans, elle a besoin qu’on joue avec elle, pas qu’on la colle devant une tablette, qu’on lui lise des histoires, pas qu’on la colle devant des films, , qu’on lui brosse les cheveux, même si ça ne lui plaît pas, et qu’on lui dise NON quand elle veut s’habiller n’importe comment. « 

« -Dans une thérapie, il se passe quelque chose qui s’appelle le transfert. Les patients se servent du psy comme d’un portemanteau. Ils l’habillent comme papa, comme maman, ou un frère, ou une sœur, et ils revivent avec lui d’anciennes histoires d’amour et de haine sans en être conscients. »

 » Le réel, c’est quand on se cogne. » Jacques Lacan

« Regardant la tablée où se promenait Bidule et autour de laquelle s’entassaient, outre Louise, Alice, Paul et Lazare, un légionnaire plus ou moins gangster, un pianiste déséquilibré et un Elfe de la nuit déscolarisé, Sauveur eut le sentiment que le 12 rue des Murlins prenait bel et bien ces derniers temps l’allure d’un établissement pour dingos. »

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Sauveur & Fils, saison 3, roman de Marie-Aude Murail, dès 12 ans, L’école des loisirs, Mars 2017 —

La petite romancière, la star et l’assassin – Caroline Solé

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Dans la touffeur du mois d’août, au milieu d’un étang forestier, le corps flottant d’un enfant est découvert par des promeneurs. S’est-il noyé? A-t-il été assassiné? Dans une de ses poches se trouve la photographie d’une starlette. Sur-le-champ, les policiers se rendent au domicile de l’actrice. Cheyenne, une voisine de quinze ans et Tristan, un de ses assistants, sont à ses côtés.

Débutent alors les interrogatoires. Successivement, les trois jeunes gens donnent leur version des faits mais ce sont plutôt leur propre existence qu’ils livrent, l’enquête devenant un prétexte à leurs confidences. De mal-être en secrets de famille, de réminiscences en incompréhensions,  de certitudes en apparences, d’inspirations en désillusions, chacun se raconte, interprète à sa façon, et envisage l’autre. Ainsi, les vies de chacun, parallèles au commencement, finissent par se traverser, se font écho et s’éclairent.

Seule dans le grand appartement familial, l’adolescente a sept jours pour quitter la terre, monter sur une chaise, se passer la corde autour cou et s’envoler, avant le retour de ses parents et de ses frères, en vacances sur la côte d’azur. Évidemment, elle a refusé de les suivre. Elle avait besoin de solitude… Encombrant est son corps qu’elle malmène, exaspérants sont les élèves et leurs écrans, pesante est sa mère et lourd le passé qu’elle traîne, détestable est le monde qui ne tourne pas rond, il n’y a plus rien à attendre de cette vie-là. Mais voilà qu’une nuit, penchée à sa fenêtre, elle voit dans l’arrière-cour devant la grande maison de l’actrice la silhouette d’un homme creusant un trou et y déposer un corps d’enfant…

Tristan, un des nombreux assistants de la star vit depuis peu dans sa maison, préparant sa venue prochaine. Marginal, le jeune homme semble avoir vécu plusieurs vies. Son visage est mélancolique. À mille lieux des paillettes, ce qui l’intéresse ce sont les petites choses que personne ne regarde. Son caméscope ne le quitte jamais. Tristan filme tout, tout le temps. Il l’a observée, l’adolescente d’en face, la nourriture qu’elle ingurgitait, les nippes qu’elle portait, les carnets qu’elle remplissait, il a vu la corde accrochée au plafond.  Il sait aussi qu’elle l’épiait la nuit où il a creusé le trou…

La star n’est pas souvent chez elle. Ses tournées à travers le monde sont légions. Mais un tournage à Paris lui permet de profiter enfin de sa maison. Depuis l’âge de treize ans, elle arpente la terre avec sa mère. Elle ne connaît pas le quotidien, la vie normale d’une fille de dix-huit ans… Elle qui adorait dessiner, aujourd’hui elle suffoque. Elle aimerait tant prendre le temps de respirer, de rêver. Elle a vu la voisine de l’autre côté, son désespoir et la corde pendante. Tristan aussi, elle l’a observé. Elle ne parle jamais à son personnel mais lui, il l’attire. Elle a même remarqué sa petite cicatrice…

Une atmosphère hitchcockienne qui rappelle forcément Fenêtre sur cour, un jeu sur le regard et le jugement hâtif, des histoires entrelacées et des fausses pistes, les affres de l’adolescence, la marginalité, les feux de la rampe, l’univers d’internet et le repli sur soi, et une fenêtre ouverte où pénètrent une lumière douce et des voix bienveillantes.

« Paris était vide. Pour ce week-end de chassés-croisés sur les routes, le ciel orageux était constellés de cafards, des petits nuages noirs sur le point d’exploser. J’ai imaginé les élèves de ma classe coincés avec leurs parents dans les embouteillages. Ils devaient avoir un casque sur les oreilles, un doigt qui glissait sur l’écran. Ils jouaient sûrement en ligne à acheter des animaux virtuels, à se construire des vies parallèles ou juste à empiler des cubes à l’infini. Ils s’oubliaient. »

« J’aimerais pouvoir écrire simplement, d’un trait, ce qui me donne envie d’en finir, mais ce n’est pas évident de saisir un vague à l’âme. On peut lancer longtemps un lasso dans le vide. »

« Terminée l’époque de La petite maison dans la prairie avec les enfants qui gambadent cheveux au vent parmi les poules, les chevaux, qui jouent tous ensemble dans les ballots de paille. Aujourd’hui, c’est l’asphalte, le surgelé, le mondialisé. C’est la portion individuelle, le mot de passe, la courte durée. Des emplois éphémères, des partenaires éphémères : des vies mâchées trop vite, sans goût. Je l’ai écrit dans une dissertation, le prof a marqué « hors sujet ». »

« J’ai toujours pensé que les rêves étaient comme un petit feu à l’intérieur de soi, il faut souffler sur les braises régulièrement pour qu’il ne s’éteigne pas. C’est ce que j’essaie de capter en filmant les battements d’ailes des insectes, les frémissements des feuilles, le voyage fébrile d’une fourmi dans une fissure. »

« Mon arbre généalogique, il a subi une tempête, il s’est écrêté. On a toujours des racines quelque part, mais des branches, ça dépend. »

« J’en ai connu, des copains qui pouvaient rester enfermés, comme elle, dans leur chambre à tchatter, skyper, tweeter avec le monde entier sans sortir à l’air libre. Les autres, ils préféraient leur parler à travers un écran. Ils évitaient leur sueur, leurs mauvaises odeurs et ils pouvaient cliquer pour se déconnecter à tout moment. Rêver, c’est parfois le seul espace de liberté. »

« Un game n’est jamais vraiment over. Chaque joueur connaît son classement, ses erreurs, sa marge de progression pour rejouer une partie. Dans le monde réel, comment mesurer son score, s’assurer qu’on progresse dans la bonne direction? »

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La petite romancière, la star et l’assassin, roman de Caroline Solé, à partir de 13 ans, Albin Michel Jeunesse, Avril 2017 —

Je suis ton soleil – Marie Pavlenko

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C’est la rentrée au Clapier – le lycée, aux « classes si surpeuplées que l’on se croirait dans un élevage de lapins en batterie »-. Et ce début d’année scolaire est désastreux pour Déborah, dix-sept ans. Elle découvre sa terminale littéraire avec des bottes en caoutchouc vert pomme aux pieds – la faute à Isidore, son chien qui a pour habitude de déchiqueter les chaussures, un labrador obèse puant et répugnant arraché au trottoir par sa mère -. Sa meilleure amie Éloïse ne sera pas avec elle, laquelle est ravie d’être dans la classe d’Erwann – The beau gosse -. Déborah devra se contenter de Jamal alias Mygale-man – un passionné d’arachnides –  et de Tania, la peste de service. Cerise sur le gâteau, elle aperçoit son père dans les bras d’une femme, qui n’est pas sa mère… celle-la même qui passe son temps à découper des magazines d’une manière obsessionnelle. « Le théorème de la scoumoune » a encore frappé… Seul halo de lumière dans cette atmosphère maussade : Victor au carré : un nouvel élève au charme indéniable et Hugo – l’écrivain -, Déborah se plonge dans Les Misérables, roman chaleureusement recommandé par Carrie, sa libraire préférée .

Défile alors l’année singulière d’une jeune fille ordinaire. Des montagnes russes d’émotions où tristesse et joie se frôlent sans cesse  ; des sentiments amoureux, le jeu du cadavre exquis, une amie qui s’éloigne, une mère fragile,  un numéro de téléphone sur un post-it, un père infidèle, Fantine Cosette et Marius, un drame familial évité in extremis, des soirées belles et lumineuses, des matins sombres,  deux garçons adorables et bienveillants, les colères de Lady Legging, le secret des coquillettes, un soleil dans le cœur, le bachotage…

L’éclat de la couverture est à l’image du roman : une histoire vive, un reflet sensible et intelligent de l’adolescence, une héroïne clairvoyante et captivante, des dialogues pétillants. Un roman qui a du relief, surprenant, drôle, émouvant, élégant et tellement moderne. Aucune mièvrerie ici, on est dans la vie même, remuante et bouillonnante.

«  » (…)À ton âge, la majorité des jeunes gens se sentent mal à l’aise dans leur corps qui pousse dans tous les sens. Il les embarrasse, ce corps, et les tiens cherchent à se donner une contenance. (…) Ils farfouillent dans leur téléphone ou s’allument une cigarette! ». (…) Une idiotie. Le portable, ça fait étriqué du cerveau, incapable de profiter de la vraie vie. Quant à l’autre option… j’ai essayé : haleine déplorable et bronches enduites de goudron. Sans parler du bonus teint crayeux. Alors qu’il y a les livres! Quoi de plus sexy qu’un bouquin? Tu poireautes au resto et l’heureux élu est en retard? Pas de téléphone, un livre. Tu attends à la sortie du métro? Un livre. Mystérieuse, lointaine, cultivée… Avec une touche de rouge à lèvres, rien de plus sensuel. »

« Je danse, danse, et danse encore. Les tourbillons me happent et m’aident à oublier. Je me dissous dans les corps qui se balancent et convulsent, dans la lumière tamisée qui brouille les visages. Le désastre familial, mon père qui ne vivra plus jamais sous notre toit, Victor tout près dans les bras d’une autre. Parfois, un oppression m’écrase les poumons et je lutte contre les larmes. Mais je suis balèze à ce petit jeu et je danse plus vite, plus fort. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbré, il est entré dans ma tête. Quand Marius fait les cent pas devant Cosette sur son banc, je me vois ignorant superbement Victor mais tremblant qu’il ne me remarque pas. Quand Marius pense que les moineaux sautillants se moquent de lui, je le comprends. Quand il fait semblant de lire, incapable de se concentrer parce que Cosette est de l’autre côté de l’allée, je le comprends. Quand il est ébloui, qu’il ne dort pas, qu’il « frémit éperdument », que « les palpitations de son cœur lui troublent la vue », je le comprends. Ou plutôt, Victor Hugo me comprends. Je pleure quand il clame que « s’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » »

« Quand j’étais petite (…) Ma mère m’aidait à installer mon matelas dans leur chambre, on lisait ensemble, et je m’endormais pendant que mes parents continuaient à bouquiner. Parfois, la nuit, je me réveillais et j’écoutais leur respiration. J’étais au cœur de la vie, de l’important, de l’essentiel, protégée, nous étions ensemble, soudés ; c’était magique. »

Je suis ton soleil, roman de Marie Pavlenko, à partir de 14 ans, Flammarion Jeunesse, 464 pages, Mars 2017 —