Miss Crampon – Claire Castillon

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Depuis son « petit problème » comme elle l’appelle, Suzine quatorze ans aujourd’hui, « se chut ». Rien à voir avec le fait de chuter… la jeune fille a pris l’habitude de laisser les autres parler, elle reste discrète, suit la vague, ne contrarie personne, – même si ses pensées sont divergentes -. Évidement, elle se « chut » sur son « petit problème » – que le lecteur connaîtra quelques pages avant la fin du livre -. Violetta et Romane sont ses deux meilleures amies. Pour Suzine elles sont sacrées, nécessaires à sa vie. Il lui est inimaginable de perdre ses copines. Sans elles, elle se sentirait complètement perdue, seule, à la dérive. Avec elles, elle se sent portée, même si elles lui ressemblent guère.

Mais voilà que Romane et Violetta ont un coup de cœur pour le même garçon, Tom. Pour Suzine, il est impossible de choisir un camp… et le conflit, inévitable, arrive. Heureusement, les vacances d’hiver se profilent et Suzine part au ski avec son père et sa belle-mère. Elle déteste skier mais au moins elle sera loin des querelles… Sauf qu’en bas des pistes, là voilà face à Tom, descendu lui-aussi à cette station… et, un comble pour Suzine, il semble être amoureux d’elle!

À force d’évitements, elle s’enlise dans les mensonges, s’invente des histoires abracadabrantes. De retour chez elle, il va lui falloir « gérer » sa grand-mère maternelle qui débarque chez sa mère, secrètement amoureuse d’un nouvel homme… et surtout faire face à l’élection de Miss Crampon où l’a inscrit un garçon du club de foot…

Suzine ne pourra plus se cacher derrière ses affabulations et ses cheveux. Sur la scène, elle devra ôter le masque, assumer sa différence, s’affirmer. Y parviendra-t-elle?

Un roman touchant dans lequel l’autrice évoque avec simplicité et justesse le handicap et l’estime de soi, le mal-être adolescent et la place « à conquérir » dans une famille éclatée, les relations amicales toxiques qui virent au harcèlement. L’écriture est vive et drôle, et les personnages bien croqués.

« J’ai l’air de la ramener, mais pas du tout. Je ne sais rien au fond. Enfin si, je sais une chose. Sans mes amies, je ne suis rien. Un quart de lune. Un soleil froid. Une mer sans eau. Quoi d’autre? La poésie, ouais, bof. »

« Suzine Domestos. C’est mon nom. Le jour où mes camarades feront le ménage eux-mêmes, ils me parleront aussi de mon nom de famille, mais pour le moment ils se contentent de mon prénom. »

« Se chuter, c’est bien, mais hurler, parfois, serait plus adapté. Là, j’ai envie de pousser toutes sortes de plaintes : Au secours, À L’aide, Berk, Help, Non, Aïe, mais je me chut. Au pire, ma vie est terminée. Aux mieux, elle est fichue. »

Miss Crampon, roman jeunesse de Claire Castillon, à partir de 11 ans, Flammarion Jeunesse, janvier 2019 —

 

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Frankenstein – Mary Shelley

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Le capitaine Robert Walton, a quitté Londres et sa sœur Margaret, pour vivre un rêve de jeunesse. Partir en expédition au Pôle Nord. Le voyage est long et parsemé d’entraves, en ce siècle des lumières. Alors il écrit régulièrement à Margaret. Des lettres où il raconte ses péripéties, ses rencontres, le froid, la neige, la mer, son enthousiasme, ses craintes aussi. Un jour il lui fait part d’une terrible vision, un homme à la taille démesurée en traîneau sur la banquise, et de la découverte peu après sur un bloc de glace dérivant, d’un autre homme, dans un piètre état.

La santé recouvrée, il lui raconte son histoire. Victor Frankenstein, tel est son nom, est issu d’une grande et respectée famille genevoise. Attiré depuis son adolescence par la science et la biologie, Frankenstein est fasciné par l’électricité, l’alchimie, la quête de la pierre philosophale, l’immortalité. À dix-sept ans, il quitte à regret sa famille et ses amis qu’il aime tant pour aller étudier à Ingolstadt au bord du Danube. Zélé et orgueilleux, il se met en tête de donner la vie à un être humain en utilisant des cadavres. Pendant des mois il s’affaire en secret à sa besogne macabre. Mais lorsque sa créature prend vie, le savant est confronté à l’horreur  ;« La peau jaunâtre couvrait à peine les muscles et les artères. La chevelure, d’un noir lustré, flottait : les dents avaient une blancheur de perle, mais ces éléments remarquables contrastaient atrocement avec les yeux vitreux, de la même couleur que les pâles orbites, la peau flétrie, les lèvres sèches et noirâtres. » L’être qu’il a créé est un monstre. Frankenstein s’enfuit, tombe malade, est soigné par Clerval, son ami. Évidemment, il garde en lui son secret funèbre.

Un jour, il apprend que son frère a été tué sauvagement… En arrivant dans sa famille, il comprend que l’assassin est sa créature. Une innocente est condamnée à mort à sa place… Frankenstein se lance sur les traces du monstre bien décidé à l’exterminer.

Quand il se trouve face lui, ce dernier lui raconte à son tour son histoire. Après une longue errance, il a trouvé refuge dans une hutte mitoyenne à un chalet. Là, une famille de pauvres exilés vivait. En cachette, il les a regardés vivre, les a écoutés, a observé leur quotidien. Les a même aidés, en leur trouvant du bois l’hiver. Grâce à eux, il a appris à parler, et à réfléchir sur sa condition. Mais lorsqu’il se décida à se présenter à eux, son apparence les a terrifiés.

Il comprit ce jour-là que sa différence l’isolait de la société. Lui était né bon et doué de raison, mais le monde des hommes le rejetait. Jamais il ne pourrait s’intégrer. Son créateur l’avait ainsi fait. Monstrueux.

Par vengeance, il ôta la vie du frère adoré de Victor Frankenstein… Aujourd’hui, il lui demandait de créer un nouvel être pour lui : une compagne… pour ne jamais se sentir seul.

J’ai enfin lu ce classique, ce roman né de la plume d’une toute jeune femme de dix-huit ans, Mary Shelley. Quelle modernité ! Elle aborde avec intelligence et sensibilité l’abandon du fils – la créature – par le père – Frankenstein -, la responsabilité de la science, elle s’interroge et porte un regard acéré sur la nature humaine, parle d’apparence et de différence. Un roman culte, à la fois gothique, fantastique, romantique, roman épistolaire, récit de voyage. Une écriture haletante, pleine de finesse. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour dont l’illustre Frankenstein de James Whale avec Boris Harloff dans le rôle de la créature sans nom. Je salue le travail de Malika Ferdjoukh qui a traduit et abrégé le texte magnifiquement afin de le rendre accessible aux jeunes lecteurs dès onze ans.

« – Infâme! Tu me reproches de t’avoir créé, eh bien, approche! Que j’éteigne l’étincelle que j’ai si aveuglément allumée.
Ma colère se déchaîna. Je me ruai sur lui. Il esquiva sans peine.
– Du calme, reprit-il. Je veux que tu m’écoutes avant de déverser ton ressentiment. N’ai-je pas assez souffert déjà? La vie m’est chère, même si la mienne n’est que peurs. Je la défendrai. Rappelle-toi que tu m’as fait plus fort que toi. Mais je ne cherche pas la lutte. Je suis ta créature et je désire être docile avec mon seigneur et maître. Ô Frankenstein , ne soit pas injuste, ne me piétine pas, moi à qui tu dois, plus qu’à tout autre, miséricorde et affection. Je devrais être ton Adam, je suis l’ange déchu. Partout je vois le bonheur, et moi seul en suis exclu à jamais. J’étais bon, mais le malheur a fait de moi un monstre. Donne-moi le bonheur, et je redeviendrai bon. »

« Jadis, j’ai rêvé de vertu, de gloire, de plaisir. Jadis, j’ai stupidement rêvé que des êtres m’aimeraient en dépit de mon apparence. J’étais alors nourri de hautes pensées d’honneur et de dévouement. Mais le crime m’a dégradé à un rang plus bas que celui d’une bête. Aucune faute, aucun forfait, aucune vilenie n’égalera jamais les miens. Quand je déroule l’abominable catalogue de mes péchés, je ne peux pas croire que je suis la même créature qui rêvait de sublime, de transcendance, de bonté, de majestueuse beauté. Mais c’est ainsi. L’ange déchu devient le diable. »

Frankenstein, roman de Mary Shelley, traduit et abrégé par Malika Ferjoukh, dès 11 ans, collection Classiques, L’école des loisirs, octobre 2018 —

Toutes les couleurs de mon drapeau – Mabrouck Rachedi

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Quand madame Dupin, la professeure d’histoire-géo annonce à sa classe de 5ème qu’elle va parler de la guerre d’Algérie, Selim est ravi. Car si ses racines sont algériennes, l’adolescent méconnaît cette période. Comme un creux, dans son histoire à lui.

Selim est un très bon élève. Ses parents ont réussi professionnellement et sont, de fait, très occupés par leur travail respectif. Selim a grandi entouré d’amour et de culture  mais l’absence physique  et d’écoute  deviennent difficiles à vivre.

Selim attend donc beaucoup de madame Dupin et de sa leçon sur le pays de ses origines… seulement le cours, selon lui, est bâclé. Il n’apprendra rien de plus que ce qu’il sait déjà. C’est la déception et l’amertume. Selim avait vraiment besoin de savoir, de combler ce vide dans son histoire familiale. Il se sent désoeuvré, perdu, et terriblement en colère contre ses parents, sa prof, le collège, les autres élèves, la société… Lui, si pondéré si calme devient rageur.

Sa déconvenue le fait se tourner vers Redouane, le cancre de la classe. Tous deux viennent du maghreb mais leur ressemblance s’arrête là. La famille de Redouane n’est pas aussi bien intégrée que celle de Selim. Son père est au chômage depuis cinq ans, sa mère fait des ménages « au noir » chez des gens aisés.

Une amitié naît et avec elle une idée de vengeance : repeindre la voiture de Mme. Dupin aux couleurs du drapeau algérien…

Un roman pertinent – et non dénué d’humour – sur la quête d’identité et le manque de dialogue entre les générations. De nombreux ados se reconnaîtront à travers le personnage de Selim ; la guerre d’Algérie est peu et souvent mal abordée au collège et les parents se trouvent bien impuissants devant les interrogations de leurs enfants, n’ayant eux-mêmes très peu de connaissances sur le sujet. Un sujet douloureux et complexe que leurs propres parents taisaient. D’où l’importance et la nécessité de glisser ce livre dans de nombreuses mains!

« À présent, le couvercle de l’Histoire se soulevait devant moi, et une foule de questions venaient s’agiter dans ma petite tête, dont celles-ci : pourquoi mes camarades et moi-même étions-nous si mal informés sur notre propre histoire? Comment mes grands-parents avaient-ils pu immigrer chez l’oppresseur français, à l’issue de la guerre? Moi, fruit de l’union de deux Franco-Algériens, eux-mêmes enfants de parents algériens nés en Algérie française, qui étais-je, qu’étais-je au juste? »

« – L’humanité a pour premier talent de créer de l’injustice. La colonisation était une injustice d’un certain ordre, les libérateurs l’ont remplacée par une autre injustice. Les hommes sont très doués pour inventer des systèmes d’oppression. »

« Mes ancêtres ne sont pas gaulois mais je suis français. Je suis aussi d’un peu tous les pays du monde à la fois, de toutes les cultures, et, au-delà, un peu de l’humanité tout entière. »

Toutes les couleurs de mon drapeau, roman jeunesse de Mabrouck Rachedi, illustration de couverture de Gabriel Gay, à partir de 11 ans, collection médium, L’école des loisirs, octobre 2018 —

Ensemble à minuit – Jennifer Castle

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Il neige sur New York. Kendall et Max arpentent les rues de la ville. Les deux jeunes gens saisissent ensemble les derniers jours de l’année, tentant de faire voler en éclats leurs incertitudes et leurs doutes quant à leur avenir.

Kendall est venu rejoindre son grand frère Emerson – en couple avec Andrew – à Manhattan pendant les vacances de Noël après avoir passé un semestre en Europe. Elle appréhende son retour au lycée, aimerait finir son roman sur la fin du monde, a très envie de revoir son ancien amoureux Jamie qui lui a été infidèle… Max, lui, est venu à New York pour fêter Noël en famille chez son grand-père. Ce dernier ayant été lâché par son aide à domicile, on demande à Max de s’occuper de lui quelques jours en attendant une nouvelle assistante. Le jeune homme – ami de Jamie et connaissance de Kendall (elle l’a embrassé par jalousie) –  est perplexe  sur les études qu’il doit suivre, ses amours, son apparence…

Ces deux-là, en plein flottement « existentiel », se retrouvent donc marchant dans la ville ensemble. Deux solitudes deux êtres incertains qui vont s’aider l’un l’autre à éclairer et donner un sens à leur vie respective. Et cela à cause d’un accident… Sous leurs yeux, un  homme et une femme se disputent – Kendall et Max n’osent pas intervenir – la femme s’échappe de l’emprise de l’homme, court sur la route et se fait renverser… Abasourdis, secoués, les deux jeunes gens trouvent refuge dans un café. La serveuse, qui les entend se plaindre et s’interroger, leur lance un défi singulier : afin de « racheter » leur « culpabilité », ils devront faire de bonnes actions désintéressées d’ici le 31 décembre.

Et c’est ainsi qu’ils arpenteront la ville des journées entières pour venir en aide aux gens qui en ont besoin à un instant T. Attention, bienveillance, écoute, compréhension, empathie leur seront nécessaires. En partageant, réconfortant, en rendant service, ils en apprendront plus sur eux-même et sauront enfin mettre des mots sur leurs sentiments leurs sensations leurs pensées.

Après un début nébuleux, l’histoire s’éclaircit et devient plus attrayante malgré un manque de souffle et des personnages un peu fade. Une lecture en demi-teinte donc.

« C’est une manie chez moi : transformer les gens de la vraie vie en personnages de la fiction sur laquelle je travaille. Je les croque dans mon carnet de dessin, puis je note quelques détails. Leur nom, l’endroit où ils vivent, ce qu’ils font, ce qu’ils désirent. Des pensées-vers de terre qui surgissent de nulle part et de partout. Observer les gens est une des raisons pour lesquelles j’aime autant prendre le métro à New-York. Et je suis aussi fascinée par le fait que c’est un endroit à la fois bruyant et silencieux. À l’extérieur du wagon, on dirait que plusieurs univers se fracassent les uns contre les autres, mais ici, à l’intérieur, presque personne ne parle. « 

« J’aimerais juste aider quelqu’un, je crois. Être gentille. Personne ne l’est assez. »

« Mais j’étais timide, et je ne savais pas très bien quoi faire de mon corps qui n’arrêtait pas de grandir. Je me demandais comment j’arriverais un jour à maîtriser mes deux gigantesques bras maladroits… Et puis mes pieds me faisaient passer, eux aussi, pour un incapable. Ils se rebellaient contre moi à la moindre occasion, me faisant trébucher ou perdre l’équilibre. J’essayais de garder mes distances avec les filles, mais dans une école aussi petite que la nôtre, c’était impossible. »

Ensemble à minuit, roman de Jennifer Castle, traduit de l’anglais (américain) par Alice Delarbre, à partir de 13 ans, éditions Casterman, novembre 2018 —

Baltazar Fox T.2 Le secret de l’entredeux mondes – Pascal Brissy

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Avec plaisir, nous retrouvons Baltazar Fox dans de nouvelles aventures. L’ado à la queue de renard qu’il camoufle dans son baggy, collégien sans histoire dans le monde des humains, est l’héritier de l’entredeux mondes, un univers parallèle peuplé d’animaux anthropomorphes. Dans le tome précédent, Baltazar avait découvert cette héritage qu’il tient de sa mère, alors prisonnière de l’affreux Faël. Aujourd’hui libérée, Isabelle Fox a repris sa place de mère et de femme mais veille à l’apprentissage de son fils. Afin de maintenir l’équilibre entre les deux mondes, mère et fils vont régulièrement dans l’entredeux mondes.

Baltazar s’est fait de nombreux amis, parmi eux : Andoria une astucieuse et audacieuse renarde, Vlad un chacal renfrogné, et Ernst un ours mal léché. Le temps filant plus vite chez eux, Ernst a désormais une fille Tux que Baltazar aime beaucoup. Guerrière et aventureuse, elle ne peut que lui plaire.

Mais voilà qu’un jour Tux disparaît. Ernst est dans tous ses états. Il faut la retrouver au plus vite, on craint pour sa vie. Car d’étranges choses se passent ces derniers temps… la chamane meurt, un certain Hannibal héritier de Faël aurait juré la perte de Baltazar, la rivière a été empoisonnée, et des monstres font régner la terreur… Baltazar et ses amis de l’arbresol partent donc en quête de Tux, plus déterminés que jamais. L’ado devra faire face aux embûches parsemant son chemin sans l’aide de sa mère, restée dans l’autre monde.

Une série fantasy haletante aux personnages bien croqués, à l’écriture vive et pertinente. Il y a de l’aventure, des péripéties, de la magie, de l’amitié, des rebondissements, des bagarres, et les préoccupations d’un adolescent lambda. Je crois savoir que le Tome 3 arrive bientôt…

« – Ne te laisse pas faire! Papa le dit… le disait tout le temps : avec Baltazar, on n’abandonne jamais!
Certains mots forment des phrases capables de redonner du courage à n’importe qui, pour peu qu’elles soient prononcées avec la sincérité du coeur. »

Baltazar Fox T.2 Le secret de l’entredeux mondes, roman écrit par Pascal Brissy, illustration de couverture Jérémie Fleury, éditions Auzou, octobre 2018 —

Les nouvelles vies de Flora et Max – Martin Page et Coline Pierré

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Flora et Max se sont rencontrés à distance -La folle rencontre de Flora et Max -. Par correspondance. Leurs mots ont voyagé de l’un à l’autre.  Des mots aimables et bienveillants, généreux et fraternels, humbles et respectueux. Ils avaient tant besoin de réconfort et d’encouragement ces deux-là. Flora avait été incarcérée suite à une violente agression, Max était emmuré aussi, phobique social, il était incapable de sortir de chez lui. Durant des mois, ils se sont envoyés des lettres. Sans barrière, ils se sont tout racontés de leur vie, de leur peine, de leurs envies. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, Flora sort de prison. Max l’attend dehors. Ils ont franchi les murs qui les retenaient.  Se voient physiquement pour la première fois, pourtant c’est comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ces deux êtres, solaires mais maladroits, bons mais fragiles, tendres mais tourmentés vont avancer ensemble. Et tenter de donner du sens à leur vie respective, d’envisager un avenir. Flora s’inscrira à l’université pour étudier l’anthropologie, Max commencera un apprentissage pour devenir cuisinier. Le contact avec les autres sera difficile, mais il s’accrochera. Flora prendra un petit boulot dans une maison de retraite et entrera dans une équipe de roller derby. Max trouvera la quiétude en jouant du ukulélé, en voyant Flora régulièrement, en lui écrivant aussi, parfois. La fréquentation des pensionnaires et des filles du roller lui apportera à elle, beaucoup d’empathie. Mais leur équilibre, déjà instable, sera malmené lorsqu’ils apprendront qu’un projet de centre commercial détruirait la maison de retraite. Ensemble, ils décideront de se battre pour empêcher cela, ils feront bouger les choses avec leurs moyens, leur détermination, leur enthousiasme, dépassant leurs maladresses leurs hésitations leurs craintes. Des sentiments amoureux naîtront…

Ces personnages sont si touchants qu’on les suivrait au bout du monde. Les mots précieux et indispensables qu’ils s’envoient ou se disent tout bas nous transportent aussi. Il y a dans l’écriture de Martin et Coline, une telle délicatesse une telle clairvoyance une telle sincérité qu’on est très ému en tournant la dernière page.

« On croit que grandir, c’est comme marcher sur la bordure du trottoir, que tout ce qui importe, c’est de tendre les bras pour garder l’équilibre. On croit que le pire qui pourrait nous arriver, ce serait de tomber et de se tordre la cheville. J’ai appris ces dix-huit derniers mois que plus on avance, plus le trottoir est haut et défoncé. J’ai appris qu’à chaque difficulté on charge ses épaules du poids de nouveaux handicaps, et qu’à nos pieds il y a des crocodiles et des hyènes qui attendent, gueule ouverte, crocs saillants, bave à la commissures des babines, qu’on trébuche. Il ne s’agit plus d’éviter l’entorse, mais d’échapper aux prédateurs. »

« Entre Flora et moi, ça roule. On s’entend bien. Je veux dire : comme si on se connaissait depuis toujours. C’est assez effrayant, car ça signifie qu’entre nous les choses vont se dégrader. Ça s’appelle de l’entropie, c’est une des lois fondamentales de l’univers : un truc existe, c’est super, mais inexorablement, il va s’effriter. La plus belle chose au monde va fatalement s’abîler. J’essaie de ne pas y penser. »

« – Mais je ne suis pas habitué à ce que tout aille bien. Je ne saurai pas gérer ça. Ça me fait flipper. – Ne t’inquiète pas, Max, la vie trouve toujours des moyens pour inventer des problèmes. »

« Le monde est pourri, nous sommes maladroits et minuscules. Mais nous n’allons pas nous laisser faire. »

« J’aime bien l’idée de t’écrire alors que tu es assise sur mon lit. Je ne cesserai jamais de t’écrire. Les mots, c’est notre maison. C’est notre cachette. »

« Tes mots sont mes parachutes et ma cabane, mes vêtements de pluie et mes globules blancs, mon atmosphère. »

Les nouvelles vies de Flora et Max, roman de Martin Page et Coline Pierré, à partir de 13 ans, L’école des loisirs, novembre 2018 —

Les Vanderbeeker T.1 On reste ici! – Karina Yan Glaser

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La famille Vanderbeeker au grand complet est rassemblée dans le salon, les parents les enfants – Laney 4 ans, Jacinthe 6 ans, Oliver 9 ans et les jumelles Jessie et Isa douze ans – sans oublier les animaux de compagnie – Franz le chien, George Washington le chat, et Paganini le lapin -. L’ambiance est tendue. Monsieur et Madame Vanderbeeker viennent d’annoncer qu’ils doivent déménager. Leur propriétaire M. Beiderman ne renouvellera pas leur bail. Ils sont sommés de quitter les lieux avant la fin de l’année, on est le 20 décembre…

Les enfants, qui ont toujours vécu dans cet immeuble de la 141ème rue à Harlem sont dévastés. Cet appartement est rempli de souvenirs joyeux et tendres. Ils ont leurs habitudes dans le quartier, leurs amis, leur école… leurs repères. Et Noël qui arrive!!

Alors que les parents épluchent les annonces immobilières et s’apprêtent à renoncer à ce quartier qu’ils aiment pourtant tellement – un appartement pour famille nombreuse ici est désormais hors de prix -, les enfants sont bien décidés à se battre pour faire changer d’avis le vieux grincheux Monsieur Beiderman. Chacun y va de son idée  de son imagination débordante et de son talent – Jessie est passionnée par la science, Isa joue merveilleusement du violon, Oliver est un grand lecteur de récits d’aventures, Jacinthe adore les activités manuelles et Laney est pleine de fantaisie – pour l’attendrir. La mission n’est pas facile car l’homme se cloître chez lui, mystérieusement.

La famille Vanderbeeker parviendra-t-elle à rester ici, dans la 141 ème rue?

J’ai adoré ce roman – chouette un tome 2 arrive bientôt, et j’ai entendu dire qu’un film était même en préparation! – Les personnages sont attachants, l’histoire haletante est bien ficelée, l’écriture est rythmée à souhait. Il se passe toujours quelque chose et la palette d’émotions est large. Les relations entre les parents et les enfants et les liens dans la fratrie sont abordés avec intelligence. J’ai hâte de retrouver cette famille haute en couleur!

« Oliver se mit à chantonner le thème de Star Wars. – Aucun obstacle ne nous arrêtera ! poursuivi Isa (…) Aucun obstacle ni aucun homme, renchérit Jessie- Nous sommes les Vanderbeeker! s’exclama Jacinthe (…) – Ensemble, nous sauverons notre maison ! déclara solennellement Isa. »

« – Vous! dit-elle d’une voix basse et menaçante. Vous êtes une personne affreuse, horrible! Vous êtes méchant avec Mlle Josie et M. Jeet. Vous nous obligez à déménager sans raison valable. Et maintenant, vous gâchez le dernier réveillon que nous devons passer ici!
Puis elle repoussa sa chevelure de son épaule, y cala son violon, ferma les yeux et abattit son archet sur les cordes. Le morceau s’appelait Les Furies, et il n’avait jamais aussi bien porté son titre. L’interprétation dure et implacable d’Isa reflétait son combat contre la colère, la frustration et le sentiment d’abandon. Autour d’elle, la maison tremblait sous l’effet du vent et de sa rage.
Elle jouait parce que le vieux Beiderman était cruel.
Elle jouait parce qu’elle avait déçu ses parents, causé du tort à son frère et à ses soeurs.
Elle jouait parce que Benny la détestait.
Elle jouait parce qu’ils allaient devoir quitter leur maison chérie.
Elle jouait parce qu’elle était en guerre contre sa soeur – sa meilleure amie, et la personne qu’elle aimait le plus au monde.
Elle jouait parce que leur mission avait échoué et que plus rien d’autre ne pouvait être tenté.
La musique explosait dans l’espace, se répercutait entre les murs de grès, faisait crépiter l’air. À l’extérieur les carillons du mur d’eau tintaient frénétiquement. La maison semblait sur le point de s’écrouler quand la tension se relâcha imperceptiblement. Le violon d’Isa se radoucit peu à peu, comme s’il tentait d’apprivoiser Les Furies, et attaqua la première note du Cygne. »

Les Vanderbeeker T.1 On reste ici!, roman de Karina Yan Glaser traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Serval, dès 11 ans, Casterman, septembre 2018 —