Une mère à Brooklyn – Ingrid Chabbert

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Judith, 15 ans, vit avec son père et Laure, qui n’est pas sa mère. Jusque là, tout allait bien. Une enfance douce, des moments joyeux et complices. Pas de maman mais un père à la hauteur, avec plein d’amour à l’intérieur. Les jours coulaient ainsi, insouciants et légers.

Le temps fuit irrémédiablement, et l’adolescence escortée de ses tourments entrent dans la vie de Judith. L’innocence en s’envolant met en évidence les ombres. Les questions se bousculent, l’incompréhension se dessine, un vide apparaît alors. Révélant une absence. Le manque de celle qui l’a mise au monde.

La naissance de Judith est nimbée de mystère. Pas un mot. Pas une émotion. Pas une image. Jamais. Alors quand elle tente d’esquisser ce visage inconnu, dont les traits rejoignent sûrement les siens, les yeux de sa mère demeurent deux trous noirs. Rien dedans. Le néant.

Judith ne supporte plus le silence de son père… alors elle sèche souvent les cours avec Alia son amie sa confidente, a une attitude odieuse et le verbe haut à la maison. Judith est en colère. Dans quelques mois, elle fera sa rentrée au lycée mais l’avenir, elle s’en fiche. Elle, c’est le passé qu’elle souhaiterait entrevoir. Déterrer le secret qui l’empêche d’avancer.

Ça lui fait si mal qu’un soir Judith n’a pas envie de rentrer. Elle erre dans la ville, désemparée, jusqu’à ce que la peur s’en mêle. Alors, elle revient. Son père est derrière la porte, bouleversé. Le lendemain, il lui annonce son départ pour New-York. Une amie à lui l’attendra et prendra soin d’elle. Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, elle trouvera peut-être quelques réponses à ses questions…

Un roman sur la quête d’identité et les affres de l’adolescence, une écriture pleine d’authenticité et de sensibilité, une jeune fille à laquelle on s’attache tellement qu’on a qu’un souhait : la retrouver au plus vite…

« Judith court. Elle ignore où. Elle court, droit devant elle. Sa vue se brouille au fur et à mesure que son souffle s’épuise. Ses poumons crachent des flammes mais elle ne s’arrête pas. Sous ses pieds, la terre paraît si fragile. Comme si elle s’étiolait sous ses pas. Comme dans un film catastrophe. Il paraît que courir, ça vide la tête. Judith a dû rater un truc car ça ne vide rien du tout. Elle a mal. Tout ce gâchis qui s’accumule laissera des traces, elle en est certaine. Des traces qui ne partiront peut-être jamais… Elle ne sait plus comment faire marche arrière. Comment formuler les questions qui la brûlent, la consument, la hantent. Partout. Tout le temps. Comment trouver la paix, comment quitter cet état si douloureux? Invivable. Irrespirable. »

« Elle marche, les yeux en l’air. Les gratte-ciel rivalisent de hauteur et de beauté. Elle en a le vertige. L’ivresse d’un autre monde. Judith se sent bien, merveilleusement bien. Oubliés les peurs multicolores! Oubliés son père, Paris et la prochaine rentrée! Ses pieds chauffent mais elle ne parvient pas à s’arrêter. Elle a besoin de dévorer l’asphalte. D’imprimer en elle chaque pierre, chaque feu de New York. Le vent marin se lève, fouettant les drapeaux et emmêlant son épaisse chevelure. »

 

Une mère à Brooklyn, roman d’Ingrid Chabbert, à partir de 13 ans, Éditions du mercredi, Février 2017 —

Les animaux de l’arche – Kochka et Sandrine kao

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« Tacatacatacata« , le bruit de la guerre cogne et résonne, l’écho fait trembler la terre et les murs. La terreur pénètre les cœurs. Des cœurs qui battent à l’unisson. Des familles, des voisins, des amis, des hommes, des femmes, des enfants, tous luttent pour leur survie.

Ensemble, Zeynab Antoine Khalil Oumayma Nabil Mourad Elie Madame Alberti Mademoiselle Razelle ont quitté leur appartement et sont descendus dans les caves de leur immeuble. Chacun a apporté quelque chose : matelas, réchauds, vivres, lampes à huile et dans leurs yeux, la frayeur, et dans leur tête, l’impuissance.

Dans l’antre de la terre, aucune lumière ne filtre mais le bruit assourdissant des bombes et des balles réussit à se glisser, froid et implacable. Alors, pour rendre la peur plus supportable, l’ancienne institutrice Mademoiselle Razelle a l’idée de reconstituer ici-bas l’ arche de Noé, pour s’échapper du déluge et emplir les hommes, les femmes et les enfants d’espoir.

Les voilà tous qui dessinent sur les murs, le papier et le carton les animaux de l’arche ; éléphants, rhinocéros, antilopes, lions, ânes, babouins et autres belettes prennent ainsi forme et défilent devant eux.

Un texte et des illustrations qui jettent de la lumière et de la douceur sur l’effroi.

 

« – (…) Les gens viennent de pays différents, ont parfois des couleurs de peau différentes, ne partagent pas forcément les mêmes idées ou les mêmes croyances, mais au fond ils sont tous frères.

Et une grande discussion s’ouvrit, au cours de laquelle plein de mots furent prononcés : « différence », « tolérance », « bienveillance », « petite amitié possible ». Ceux-là sortirent d’Oumayma. On lui demanda de s’expliquer. – En fait, dit-elle après avoir réfléchi, la fraternité, c’est une amitié avant l’amitié. Comme quand je vois une inconnue de mon âge. Je la regarde et j’ai envie de faire sa connaissance parce qu’elle me ressemble un peu. C’est la fraternité! Une petite amitié possible avant de faire connaissance… »

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Le billet de Jérôme

Les animaux de l’arche, roman illustré écrit par Kochka et illustré par Sandrine Kao, dès 8 ans, Collection Les p’tits reliés, Grasset Jeunesse, Mars 2017 —

Phobie douce – John Corey Whaley

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Voilà trois ans que Solomon – aujourd’hui âgé de seize  – n’a pas franchi le seuil de la maison familiale, effrayé par le monde extérieur. Sa phobie ne l’a plus quitté depuis qu’il s’est retrouvé en caleçon dans la fontaine en face de son collège, suite à une crise de panique. Son angoisse l’avait naturellement emmené vers cette eau, une source d’apaisement pour lui. Évidemment, il y avait eu des sarcasmes à son égard ce jour-là. Des incompréhensions et des moqueries liés à l’ignorance et à la bêtise. Une blessure douloureuse et profonde qui ne s’est jamais refermée.
Ses parents et sa grand-mère, aimants, ouverts  et respectueux le soutiennent. Le parcours « médical » avec les psychologues n’ayant pas fonctionné, ils l’entourent de leur bienveillance à la maison. Un refuge. Un lieu de paix et de silence, enveloppant. Une bulle.
Perspicace inventif et plutôt drôle, pertinent et lucide sur sa condition, Solomon est un jeune homme charmant et attachant. Un fan de la série Star Trek…
Lisa est en terminale. Elle rêve de quitter la ville – et sa famille ! – pour aller étudier dans une illustre faculté de psychologie à Baltimore. L’inscription dans cette école requiert la remise d’un mémoire sur « un cas de désordre psychologique »…   la lycéenne ayant assisté à « l’incident de la fontaine »pense immédiatement à l’agoraphobie de Solomon.
Usant d’astuces et de mensonges, Lisa va entrer dans la vie du jeune homme et devenir son amie. Son objectif est de mettre en place une thérapie pour guérir Solomon de ses angoisses pour remporter une bourse scolaire. Une vraie amitié se tisse entre eux mais l’adolescent, en confiance, se livre entièrement à Lisa qui s’enlise alors dans la dissimulation.

Un roman sensible qui aborde avec justesse les troubles anxieux, l’homosexualité, l’amitié et plus généralement les interrogations les quêtes les désillusions des adolescents. Le rythme est enlevé et l’humour très présent. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour les personnages.

« De toute façon, Solomon n’avait jamais besoin de sortir de la maison. Il avait de la nourriture. Il avait de l’eau. Il pouvait voir les montagnes depuis la fenêtre de sa chambre. Ses parents étaient si occupés qu’il organisait sa vie à la maison à sa guise. Jason et Valérie Reed n’intervenaient pas, parce que finalement céder à leur fils était la seule solution pour qu’il aille mieux. À l’âge de seize ans, il n’avait pas quitté le domicile familial depuis trois années, deux mois et un jour. Il était pâle, assez souvent pieds nus, et allait plutôt bien. »

« Il allait devoir le lui dire. Et ce serait la première fois qu’il prononcerait ces mots. Solomon était gay et en avait pris conscience depuis l’âge de douze ans. Oh, ça n’avait pas été bien compliqué : un jour, il avait tout bonnement constaté qu’il préférait les garçons. À cet âge-là, c’était aussi simple que ça. Il ne se préoccupait pas du jugement qu’on pouvait porter sur lui: vu qu’il n’avait aucune intention de quitter la maison, il n’aurait jamais à évoquer publiquement sa préférence. »

« Je crois que nous faisons tous ça, de temps à autre. Nous laissons certaines personnes disparaître parce qu’elles sont différentes et soulèvent des questions auxquelles nous ne trouvons pas de réponse. »

Phobie douce, roman jeunesse de John Corey Whaley, dès 13 ans, Casterman, 303 pages, Février 2017 —

Strada Zambila – Fanny Chartres

stradazambilaStrada Zambila, une rue de Bucarest, abrite deux sœurs, Ilinca et Zoé, douze et huit ans.  Privées pour un temps de leurs parents, partis en Normandie, à Yvetot, pour améliorer leur condition de vie en Roumanie (« des cueilleurs de fraises », ainsi sont appelés les roumains qui vont travailler dans d’autres pays), elles ne sont évidemment pas seules ; Bunica et Bunicu – grand-mère et grand-père en roumain – sont venus les rejoindre rue Zambila, avec leurs huit chats ! Si l’absence parentale ne semble pas bouleverser la vie de Zoé, petite fille virevoltante, gaie et facétieuse, Illinca elle, est très affectée par cet éloignement. Rien ne peut remplacer le vide laissé par sa mère et son père, malgré la bienveillance de ses aïeux, les pitreries de sa sœur et les turbulences des nombreux félins. Son humeur balance entre la tristesse et la colère.  Régulièrement, les filles discutent avec leurs parents via Skype. Un moment douloureux pour Illinca. Noël approche et ses parents ne sont pas là.

Heureusement, un souffle lui parvient, une respiration dans sa bulle toute triste: un concours d’arts plastiques est organisé à l’école. Elle fait équipe avec Florin, un garçon rom de sa classe. Ensemble, ils arpentent Bucarest, un appareil photo dans les mains d’Ilinca et de la poésie dans le cœur de Florin.Ilinca va poser sur sa ville, un regard différent. Elle va y trouver de la douceur, de la chaleur, de la lumière, des couleurs, des senteurs, des quartiers jusqu’alors inconnus, des gens généreux… Comment ses parents ont-ils pu laisser cette ville pleine de joie ? Leurs bras et leurs voix lui manquent tellement… Heureusement, Bucarest l’enveloppe, la rassure, lui tient chaud. Et puis Florin est là, lui.

Mais derrière le décors, la réalité la surprend et la désarme : préjugés et racisme, différences et contradictions, apparences, silence et dissimulations.

Un roman d’ombre et de lumière qui se déploie avec sensibilité et humanité.

 » Tes saisons, Bucarest, sont une vraie provocation pour mes sens. (…) Quand je sors et que tu me prends dans tes bras, quand tu souffles ton air chaud ou froid sur mes joues, ma peau se colore, vivante et réagissant au souffle de ta bouche. Je me love dans ta brise, m’enroule à tes fils électriques et tourne dans ton grand manège. »

 » La langue roumaine réunit l’attente, le manque et le regret en un seul petit mot, qu’aucune autre langue ne peut traduire : le dor. Et je crois qu’en ce moment l’état de mon âme est tout entier contenu dans ces trois lettres. »

« Je crois que ma grand-mère « entend » ce que je ressens. Elle a pris l’habitude de me laisser des petits mots dans des endroits que je suis la seule à connaître. Hier soir, j’ai trouvé glissé dans la couverture de notre canapé-lit : « Ton coeur est un accordéon, il faut respirer pour que la musique s’en échappe. » »

« À l’école, je suis avec tout le monde et avec personne à la fois. À force de voir s’en aller les gens auxquels on est attachés, on finit par ne plus s’attacher à quiconque. Je suis là sans être là. « 

Strada Zambila, roman jeunesse de Fanny Chartres, illustration de couverture Iris de Moüy, à partir de 9 ans, L’école des loisirs, 214 pages, Janvier 2017 —

Les filles de Brick Lane T.1 Ambre – Siobhan Curham

fillesbricklane« Oui : je suis un rêveur. Car le rêveur est celui qui ne trouve son chemin qu’au clair de lune, et son châtiment est de voir l’aube bien avant le reste du monde. » Oscar Wilde

Ambre, seize ans, est fascinée par le charisme et l’impertinence d’Oscar Wilde. Les mots de l’homme de lettres accompagnent son quotidien souvent lourd et confus d’adolescente. En classe, les moqueries et les plaisanteries fusent parce qu’elle a deux pères. Et à la maison, l’indifférence de l’un d’eux à son égard la blesse. Alors elle lit et relit les citations d’Oscar et contemple l’astre lunaire, symbole du rêve et de l’imaginaire. Ambre a l’impression d’être à part, dans sa bulle, ne supporte plus les jugements des autres. Elle aimerait rencontrer des personnes comme elle, livrer ses envies, parler de ses doutes et ses interrogations. Partager et découvrir. Assise sur le toit terrasse, elle regarde le quartier londonien de Brick Lane  éclairé par la lune et se dit qu’il existe sûrement des filles avec des pensées identiques. Elle entreprend alors une sorte de recrutement…

C’est ainsi que Maali, Sky et Rose rejoignent le club secret d’Ambre : Les Moonlight Dreamers. Quatre filles de Brick Lane, étrangères les unes aux autres, aux parcours de vie différents, réunies par un vif désir de liberté et toutes touchées par les mots de Wilde : « Sois toi-même : le reste est déjà pris ».

La douce  Maali, d’origine hindoue, photographe amateur, est amoureuse en secret d’un garçon, la rêveuse Sky, poétesse, souhaiterait lire ses mots devant un public, l’impérieuse Rose voudrait devenir pâtissière… Mais les obstacles parsèment les vies, entravant les souhaits les plus doux : la mort d’un être cher, le harcèlement scolaire, le racisme, l’homophobie, le rang social, la bêtise, les dérives des réseaux sociaux…

Les filles de Brick Lane apprennent à se connaître, parlent de leurs passions et leurs détestations, échangent leurs expériences, se soutiennent, cogitent et méditent. Avancent ensemble et se sentent ainsi écoutées, aimées et plus fortes. Chacune est singulière et rare, chacune doit vivre sa vie selon ses envies et ses possibilités, mais toutes ont besoin les unes des autres pour passer les barrières et lutter contre l’adversité. Et seul l’amitié le permet.

Premier tome d’une série de quatre, ce roman est pétillant et intelligent, les personnages ont de l’épaisseur, le style est moderne et percutant, les sujets abordés sont en parfait accord avec les préoccupations actuelles des adolescents, les nombreuses citations d’Oscar Wilde incitent à (re)découvrir son œuvre.  On a envie de lire  la suite…!

« … quand vous habitez Brick Lane, vous ne savez jamais à quelle surprise vous attendre. Tout peut arriver. Évidemment, c’était un phénomène assez récent. Quand Maali était enfant, l’endroit n’était qu’une succession de petites épiceries et de restaurants indiens, de fabriques de vêtements minables et de revendeurs de vestes en cuir installés dans les entresols et les petites rues sombres. Mais les artistes avaient commencé à s’installer dans le quartier, et très vite, d’un jour à l’autre ou presque, la vieille brasserie de bière et ses environs s’étaient transformés en un univers magique où à peu près tout pouvait arriver : une séance de photos de mode, ds concerts improvisés dans la rue, des fresques murales si belles qu’elles auraient pu être exposées dans les plus grandes galeries. Et maintenant, une licorne. »

« Sky était toujours un peu triste pour les musiciens des rues sans public, et pourtant, en regardant le guitariste égrener les derniers vers comme s’il les murmurait à l’oreille d’une fiancée, elle comprit pour la première fois quelque chose de très important. Du moment que vous faîtes quelque chose que vous adorez faire, peu importe combien de gens vous écoutent. »

« Les filles de Brick Lane sont fières de ne pas être comme les autres. Elles préfèrent n’importe plutôt que ressembler à tout le monde. Ressembler à tout le monde est un crime contre l’originalité ; l’équivalent humain de la peinture beige. »

 

Les filles de Brick Lane T.1 Ambre, roman de Siobhan Curham, traduit de l’anglais par Marie Hermet, à partir de 13 ans, Flammarion Jeunesse, Janvier 2017 —

Sauveur et fils, saison 2 – Marie-Aude Murail

sauveur2Début septembre, les vacances estivales sont terminées. Sauveur Saint-Yves et Lazare sont revenus à Orléans, au 12 rue des Murlins . Le voyage aux Antilles – le retour aux origines, libérateur – a été riche d’enseignement. Père et fils reprennent l’un et l’autre le chemin du cabinet de psychologie et de l’école.

On retrouve avec plaisir,  les patients : Ella qui aimerait tant être appelée Elliot, Blandine la soeur hyperactive de Margaux, qui depuis sa tentative de suicide n’est plus autorisée par ses parents à consulter Saint-Yves, Madame Dumayet l’institutrice perdue et déprimée en quête d’un remède, Gabin Poupard accro aux jeux vidéo qui s’est fait une place dans le grenier de Sauveur – sa mère, schizophrène, étant souvent à l’hôpital -, Alexandra et Charlie un couple d’homosexuelles ; les visages de la Vie Privée : Paul le meilleur copain de Lazare, Louise maman de Paul et amoureuse du psychologue, Alice sa fille de treize ans – désarçonnée par cette nouvelle famille qui se reconstruit sous ses yeux -; Gustavia – qui va donner naissance à une ribambelle de bébés – et Bidule, les hamsters –  ; on découvre les derniers arrivés : Samuel Cahen un ado négligé qui fait le désespoir de sa mère – possessive et dissimulatrice -, Madame Gervaise Germain une martiniquaise souffrant de troubles obsessionnels compulsifs – persuadée d’avoir été ensorcelée -, Pénélope Motin une mythomane , Raja une petite fille venant de Syrie traumatisée par ce qu’elle a vu… et Jovo un vieil SDF ancien légionnaire qui va trouver refuge chez Sauveur – la figure bienvenue du grand-père -…

C’est tout un monde qui gravite autour de Sauveur et son fils. Des individus empêtrés dans la confusion, la peur, le doute, la tristesse, l’incompréhension d’eux-mêmes et des autres, bloqués dans une impasse, mal entourés mal conseillés, des êtres affaiblis démunis. À la recherche d’une lumière, d’un guide, d’une orientation, d’une écoute bienveillante. Sauveur Saint-Yves est là pour les accompagner mais lui aussi a ses failles…

Dans ce second tome, on poursuit notre cheminement sur « la planète » des ados, expression de Marie-Aude Murail. Un astre multiforme et fascinant. Elle en parle avec une telle justesse   et une si grande sensibilité que le lecteur ne peut qu’être happé par l’histoire – les histoires – et accroché aux personnages. Les thèmes abordés, avisés, sont actuels ( famille recomposée, homosexualité, harcèlement scolaire via les réseaux sociaux, traumatismes des réfugiés, enseignant dépassé, addictions…). L’auteure dessine le portrait d’une génération avec sincérité et objectivité. Sans pathos – le facétieux, quant à lui, est bien présent -, elle sème intelligemment ses mots comme autant de petits cailloux, à saisir.

« Être une larve rose aux yeux clos, se disait Sauveur ce vendredi matin, penché au-dessus de la cage de madame Gustavia. Avoir un instinct de survie, mais ne pas savoir qu’on va mourir. Être un hamster de cinq jours. Ne pas porter sur ses épaules la responsabilité de Margaux Carré, d’Ella Kuypens, de Gabin Poupard, de madame Gervaise Germain, de la petite Raja Haddad… Alex et Charlie avaient décommandé leur rendez-vous de la fin d’après-midi, mais Pénélope Motin avait surgi de nulle part avec un nouveau problème qui « urgeait ». Vu sa désinvolture, Sauveur aurait pu l’envoyer promener. Mais la jeune femme lui demeurait indéchiffrable. C’était ce qui lui permettait de supporter son métier : la curiosité. »

 » À quoi reconnaît-on l’amour? À l’élasticité du sol sous vos pieds, au pétillement de l’air que vous respirez… »

 » Lors de son ultime séance avec son psychothérapeute, celui-ci lui avait expliqué qu’on avait trois options lorsqu’on était devant une épreuve : combattre, fuir, ne rien faire. »

coeur

Sauveur et fils, saison 2, roman de Marie-Aude Murail, dès 12 ans, L’école des loisirs, Novembre 2016 —

Chaque soir à 11 heures – Malika Ferdjoukh

chaquesoirWilhelmina, dix-sept ans, a un prénom improbable, une mère virevoltante arpentant les régions de France à longueur d’année pour débusquer la nouvelle Miss, et un père charmeur artiste sculpteur collectionneur de « Jennifer » (entendez par-là une conquête de vingt ans). Malgré la séparation de ses parents, la jeune fille a trouvé son équilibre entre eux, ses ami(e)s du lycée, ses profs et sa passion pour le saxophone. Se faisant désormais appeler Willa, elle a l’air plutôt bien dans ses baskets même si elle se trouve sans importance, insignifiante, transparente aux yeux des autres.

Loin d’être quelconque pourtant, elle a ébloui le beau Iago, frère de Fran, sa meilleure amie, qui, prépare justement son anniversaire… Une soirée chic dans l’hôtel particulier de leurs parents.

Willa est ravie d’être au côté de Fran pour souffler ses dix-sept bougies mais l’attitude bizarre de Iago son amoureux, la surprend et l’inquiète. Alors que la fête bat son plein, lui est dans sa chambre, seul. Esseulée, elle aussi, Willa va faire une rencontre qui va bouleverser sa vie et lui donner un supplément d’âme. Elle va faire la connaissance d’Edern Fils-Albern, un étudiant séduisant et fascinant, taiseux et enveloppant…

Alors que Iago prend de plus en plus ses distances, Willa se rapproche d’Edern et de sa famille. Orphelin de père et de mère (morts tous les deux dans des circonstances suspectes), il vit toujours dans la maison parentale avec son grand frère Roch et sa fiancée, sa petite sœur Marni – aveugle et mélomane – et un couple de domestiques. La demeure décrépite, immense et sombre, dégage quelque chose de l’ordre de l’enchantement et du sortilège, à l’image des aiguilles de la pendule qui chaque soir à 11 heures se figent. Des bruits sourds, des souffles et des frôlements s’insinuent alors dans les couloirs, comme si elle respirait.

En entrant dans la vie d’Edern et dans cette maison, Willa s’engouffre dans le passé en remuant ses zones d’ombre. Et manifestement, cela dérange quelqu’un…

Romantique, envoûtant, émouvant, tendre, bizarre, drôle, inquiétant, palpitant et haletant, tour à tour moderne et baroque, parsemé de trouvailles stylistiques de références littéraires et de jeux de mots, ce roman à la frontière de la chronique adolescente et de l’intrigue policière est tout ça. Quant à Willa, elle fait partie de ces personnages qui parviennent à sortir du livre et habitent longtemps l’esprit du lecteur. Et pour réussir ce tour de passe-passe, Malika Ferdjoukh est une magicienne. La Circé de la littérature jeunesse.

« – Pourquoi moi? protestais-je. Je n’ai strictement aucun intérêt! Je suis transparente comme l’eau. – Ça tombe bien… quand on a soif. – Pourquoi tu ne choisis pas une bombasse? Je suis tellement neutre. – J’aime bien la Suisse. – Ma figure n’imprime pas la pellicule! – C’est du numérique. No pellicule! – Je ne retiens jamais les poésies, a fortiori des dialogues. – Y aura aucun dialogue. – Je peux lire le scénario? – Y en a pas. On va faire ça à la Jean-Luc G. – J’ai une voix qui bousille les micros. – C’est muet. Dis donc… t’as peur? »

« – Dans cette maison, tout pousse, tout grandit. Les animaux. Les tuyaux. Les fuites. La poussière. Les mauvaises herbes. Les coquelicots du papier peint. Les poireaux dans le tableau. Tu as remarqué que les coussins avaient davantage de rayures après le thé qu’avant? J’ai souri. »

« Je ne sais pas vous, mais moi, j’aime connaître le titre des livres que les gens lisent, dans le métro, le bus, ou les profs de lycée… J’ai contorsionné mon cou, aussi discrètement que possible (…) L’invitation à la valse ! J’aime tant ce roman. Je ne sais pas vous, mais moi, si j’ai lu et aimé le livre que lit un passant, eh bien ce passant devient un peu mon ami. Tant pis pour lui s’il l’ignore et l’ignorera à vie. »

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Chaque soir à 11 heures, roman de Malika Ferdjoukh, dès 14 ans, Flammarion jeunesse, Collection Émotion, réédition, Octobre 2016 (première parution en 2011) —