Strada Zambila – Fanny Chartres

stradazambilaStrada Zambila, une rue de Bucarest, abrite deux sœurs, Ilinca et Zoé, douze et huit ans.  Privées pour un temps de leurs parents, partis en Normandie, à Yvetot, pour améliorer leur condition de vie en Roumanie (« des cueilleurs de fraises », ainsi sont appelés les roumains qui vont travailler dans d’autres pays), elles ne sont évidemment pas seules ; Bunica et Bunicu – grand-mère et grand-père en roumain – sont venus les rejoindre rue Zambila, avec leurs huit chats ! Si l’absence parentale ne semble pas bouleverser la vie de Zoé, petite fille virevoltante, gaie et facétieuse, Illinca elle, est très affectée par cet éloignement. Rien ne peut remplacer le vide laissé par sa mère et son père, malgré la bienveillance de ses aïeux, les pitreries de sa sœur et les turbulences des nombreux félins. Son humeur balance entre la tristesse et la colère.  Régulièrement, les filles discutent avec leurs parents via Skype. Un moment douloureux pour Illinca. Noël approche et ses parents ne sont pas là.

Heureusement, un souffle lui parvient, une respiration dans sa bulle toute triste: un concours d’arts plastiques est organisé à l’école. Elle fait équipe avec Florin, un garçon rom de sa classe. Ensemble, ils arpentent Bucarest, un appareil photo dans les mains d’Ilinca et de la poésie dans le cœur de Florin.Ilinca va poser sur sa ville, un regard différent. Elle va y trouver de la douceur, de la chaleur, de la lumière, des couleurs, des senteurs, des quartiers jusqu’alors inconnus, des gens généreux… Comment ses parents ont-ils pu laisser cette ville pleine de joie ? Leurs bras et leurs voix lui manquent tellement… Heureusement, Bucarest l’enveloppe, la rassure, lui tient chaud. Et puis Florin est là, lui.

Mais derrière le décors, la réalité la surprend et la désarme : préjugés et racisme, différences et contradictions, apparences, silence et dissimulations.

Un roman d’ombre et de lumière qui se déploie avec sensibilité et humanité.

 » Tes saisons, Bucarest, sont une vraie provocation pour mes sens. (…) Quand je sors et que tu me prends dans tes bras, quand tu souffles ton air chaud ou froid sur mes joues, ma peau se colore, vivante et réagissant au souffle de ta bouche. Je me love dans ta brise, m’enroule à tes fils électriques et tourne dans ton grand manège. »

 » La langue roumaine réunit l’attente, le manque et le regret en un seul petit mot, qu’aucune autre langue ne peut traduire : le dor. Et je crois qu’en ce moment l’état de mon âme est tout entier contenu dans ces trois lettres. »

« Je crois que ma grand-mère « entend » ce que je ressens. Elle a pris l’habitude de me laisser des petits mots dans des endroits que je suis la seule à connaître. Hier soir, j’ai trouvé glissé dans la couverture de notre canapé-lit : « Ton coeur est un accordéon, il faut respirer pour que la musique s’en échappe. » »

« À l’école, je suis avec tout le monde et avec personne à la fois. À force de voir s’en aller les gens auxquels on est attachés, on finit par ne plus s’attacher à quiconque. Je suis là sans être là. « 

Strada Zambila, roman jeunesse de Fanny Chartres, illustration de couverture Iris de Moüy, à partir de 9 ans, L’école des loisirs, 214 pages, Janvier 2017 —

Les filles de Brick Lane T.1 Ambre – Siobhan Curham

fillesbricklane« Oui : je suis un rêveur. Car le rêveur est celui qui ne trouve son chemin qu’au clair de lune, et son châtiment est de voir l’aube bien avant le reste du monde. » Oscar Wilde

Ambre, seize ans, est fascinée par le charisme et l’impertinence d’Oscar Wilde. Les mots de l’homme de lettres accompagnent son quotidien souvent lourd et confus d’adolescente. En classe, les moqueries et les plaisanteries fusent parce qu’elle a deux pères. Et à la maison, l’indifférence de l’un d’eux à son égard la blesse. Alors elle lit et relit les citations d’Oscar et contemple l’astre lunaire, symbole du rêve et de l’imaginaire. Ambre a l’impression d’être à part, dans sa bulle, ne supporte plus les jugements des autres. Elle aimerait rencontrer des personnes comme elle, livrer ses envies, parler de ses doutes et ses interrogations. Partager et découvrir. Assise sur le toit terrasse, elle regarde le quartier londonien de Brick Lane  éclairé par la lune et se dit qu’il existe sûrement des filles avec des pensées identiques. Elle entreprend alors une sorte de recrutement…

C’est ainsi que Maali, Sky et Rose rejoignent le club secret d’Ambre : Les Moonlight Dreamers. Quatre filles de Brick Lane, étrangères les unes aux autres, aux parcours de vie différents, réunies par un vif désir de liberté et toutes touchées par les mots de Wilde : « Sois toi-même : le reste est déjà pris ».

La douce  Maali, d’origine hindoue, photographe amateur, est amoureuse en secret d’un garçon, la rêveuse Sky, poétesse, souhaiterait lire ses mots devant un public, l’impérieuse Rose voudrait devenir pâtissière… Mais les obstacles parsèment les vies, entravant les souhaits les plus doux : la mort d’un être cher, le harcèlement scolaire, le racisme, l’homophobie, le rang social, la bêtise, les dérives des réseaux sociaux…

Les filles de Brick Lane apprennent à se connaître, parlent de leurs passions et leurs détestations, échangent leurs expériences, se soutiennent, cogitent et méditent. Avancent ensemble et se sentent ainsi écoutées, aimées et plus fortes. Chacune est singulière et rare, chacune doit vivre sa vie selon ses envies et ses possibilités, mais toutes ont besoin les unes des autres pour passer les barrières et lutter contre l’adversité. Et seul l’amitié le permet.

Premier tome d’une série de quatre, ce roman est pétillant et intelligent, les personnages ont de l’épaisseur, le style est moderne et percutant, les sujets abordés sont en parfait accord avec les préoccupations actuelles des adolescents, les nombreuses citations d’Oscar Wilde incitent à (re)découvrir son œuvre.  On a envie de lire  la suite…!

« … quand vous habitez Brick Lane, vous ne savez jamais à quelle surprise vous attendre. Tout peut arriver. Évidemment, c’était un phénomène assez récent. Quand Maali était enfant, l’endroit n’était qu’une succession de petites épiceries et de restaurants indiens, de fabriques de vêtements minables et de revendeurs de vestes en cuir installés dans les entresols et les petites rues sombres. Mais les artistes avaient commencé à s’installer dans le quartier, et très vite, d’un jour à l’autre ou presque, la vieille brasserie de bière et ses environs s’étaient transformés en un univers magique où à peu près tout pouvait arriver : une séance de photos de mode, ds concerts improvisés dans la rue, des fresques murales si belles qu’elles auraient pu être exposées dans les plus grandes galeries. Et maintenant, une licorne. »

« Sky était toujours un peu triste pour les musiciens des rues sans public, et pourtant, en regardant le guitariste égrener les derniers vers comme s’il les murmurait à l’oreille d’une fiancée, elle comprit pour la première fois quelque chose de très important. Du moment que vous faîtes quelque chose que vous adorez faire, peu importe combien de gens vous écoutent. »

« Les filles de Brick Lane sont fières de ne pas être comme les autres. Elles préfèrent n’importe plutôt que ressembler à tout le monde. Ressembler à tout le monde est un crime contre l’originalité ; l’équivalent humain de la peinture beige. »

 

Les filles de Brick Lane T.1 Ambre, roman de Siobhan Curham, traduit de l’anglais par Marie Hermet, à partir de 13 ans, Flammarion Jeunesse, Janvier 2017 —

Sauveur et fils, saison 2 – Marie-Aude Murail

sauveur2Début septembre, les vacances estivales sont terminées. Sauveur Saint-Yves et Lazare sont revenus à Orléans, au 12 rue des Murlins . Le voyage aux Antilles – le retour aux origines, libérateur – a été riche d’enseignement. Père et fils reprennent l’un et l’autre le chemin du cabinet de psychologie et de l’école.

On retrouve avec plaisir,  les patients : Ella qui aimerait tant être appelée Elliot, Blandine la soeur hyperactive de Margaux, qui depuis sa tentative de suicide n’est plus autorisée par ses parents à consulter Saint-Yves, Madame Dumayet l’institutrice perdue et déprimée en quête d’un remède, Gabin Poupard accro aux jeux vidéo qui s’est fait une place dans le grenier de Sauveur – sa mère, schizophrène, étant souvent à l’hôpital -, Alexandra et Charlie un couple d’homosexuelles ; les visages de la Vie Privée : Paul le meilleur copain de Lazare, Louise maman de Paul et amoureuse du psychologue, Alice sa fille de treize ans – désarçonnée par cette nouvelle famille qui se reconstruit sous ses yeux -; Gustavia – qui va donner naissance à une ribambelle de bébés – et Bidule, les hamsters –  ; on découvre les derniers arrivés : Samuel Cahen un ado négligé qui fait le désespoir de sa mère – possessive et dissimulatrice -, Madame Gervaise Germain une martiniquaise souffrant de troubles obsessionnels compulsifs – persuadée d’avoir été ensorcelée -, Pénélope Motin une mythomane , Raja une petite fille venant de Syrie traumatisée par ce qu’elle a vu… et Jovo un vieil SDF ancien légionnaire qui va trouver refuge chez Sauveur – la figure bienvenue du grand-père -…

C’est tout un monde qui gravite autour de Sauveur et son fils. Des individus empêtrés dans la confusion, la peur, le doute, la tristesse, l’incompréhension d’eux-mêmes et des autres, bloqués dans une impasse, mal entourés mal conseillés, des êtres affaiblis démunis. À la recherche d’une lumière, d’un guide, d’une orientation, d’une écoute bienveillante. Sauveur Saint-Yves est là pour les accompagner mais lui aussi a ses failles…

Dans ce second tome, on poursuit notre cheminement sur « la planète » des ados, expression de Marie-Aude Murail. Un astre multiforme et fascinant. Elle en parle avec une telle justesse   et une si grande sensibilité que le lecteur ne peut qu’être happé par l’histoire – les histoires – et accroché aux personnages. Les thèmes abordés, avisés, sont actuels ( famille recomposée, homosexualité, harcèlement scolaire via les réseaux sociaux, traumatismes des réfugiés, enseignant dépassé, addictions…). L’auteure dessine le portrait d’une génération avec sincérité et objectivité. Sans pathos – le facétieux, quant à lui, est bien présent -, elle sème intelligemment ses mots comme autant de petits cailloux, à saisir.

« Être une larve rose aux yeux clos, se disait Sauveur ce vendredi matin, penché au-dessus de la cage de madame Gustavia. Avoir un instinct de survie, mais ne pas savoir qu’on va mourir. Être un hamster de cinq jours. Ne pas porter sur ses épaules la responsabilité de Margaux Carré, d’Ella Kuypens, de Gabin Poupard, de madame Gervaise Germain, de la petite Raja Haddad… Alex et Charlie avaient décommandé leur rendez-vous de la fin d’après-midi, mais Pénélope Motin avait surgi de nulle part avec un nouveau problème qui « urgeait ». Vu sa désinvolture, Sauveur aurait pu l’envoyer promener. Mais la jeune femme lui demeurait indéchiffrable. C’était ce qui lui permettait de supporter son métier : la curiosité. »

 » À quoi reconnaît-on l’amour? À l’élasticité du sol sous vos pieds, au pétillement de l’air que vous respirez… »

 » Lors de son ultime séance avec son psychothérapeute, celui-ci lui avait expliqué qu’on avait trois options lorsqu’on était devant une épreuve : combattre, fuir, ne rien faire. »

coeur

Sauveur et fils, saison 2, roman de Marie-Aude Murail, dès 12 ans, L’école des loisirs, Novembre 2016 —

Chaque soir à 11 heures – Malika Ferdjoukh

chaquesoirWilhelmina, dix-sept ans, a un prénom improbable, une mère virevoltante arpentant les régions de France à longueur d’année pour débusquer la nouvelle Miss, et un père charmeur artiste sculpteur collectionneur de « Jennifer » (entendez par-là une conquête de vingt ans). Malgré la séparation de ses parents, la jeune fille a trouvé son équilibre entre eux, ses ami(e)s du lycée, ses profs et sa passion pour le saxophone. Se faisant désormais appeler Willa, elle a l’air plutôt bien dans ses baskets même si elle se trouve sans importance, insignifiante, transparente aux yeux des autres.

Loin d’être quelconque pourtant, elle a ébloui le beau Iago, frère de Fran, sa meilleure amie, qui, prépare justement son anniversaire… Une soirée chic dans l’hôtel particulier de leurs parents.

Willa est ravie d’être au côté de Fran pour souffler ses dix-sept bougies mais l’attitude bizarre de Iago son amoureux, la surprend et l’inquiète. Alors que la fête bat son plein, lui est dans sa chambre, seul. Esseulée, elle aussi, Willa va faire une rencontre qui va bouleverser sa vie et lui donner un supplément d’âme. Elle va faire la connaissance d’Edern Fils-Albern, un étudiant séduisant et fascinant, taiseux et enveloppant…

Alors que Iago prend de plus en plus ses distances, Willa se rapproche d’Edern et de sa famille. Orphelin de père et de mère (morts tous les deux dans des circonstances suspectes), il vit toujours dans la maison parentale avec son grand frère Roch et sa fiancée, sa petite sœur Marni – aveugle et mélomane – et un couple de domestiques. La demeure décrépite, immense et sombre, dégage quelque chose de l’ordre de l’enchantement et du sortilège, à l’image des aiguilles de la pendule qui chaque soir à 11 heures se figent. Des bruits sourds, des souffles et des frôlements s’insinuent alors dans les couloirs, comme si elle respirait.

En entrant dans la vie d’Edern et dans cette maison, Willa s’engouffre dans le passé en remuant ses zones d’ombre. Et manifestement, cela dérange quelqu’un…

Romantique, envoûtant, émouvant, tendre, bizarre, drôle, inquiétant, palpitant et haletant, tour à tour moderne et baroque, parsemé de trouvailles stylistiques de références littéraires et de jeux de mots, ce roman à la frontière de la chronique adolescente et de l’intrigue policière est tout ça. Quant à Willa, elle fait partie de ces personnages qui parviennent à sortir du livre et habitent longtemps l’esprit du lecteur. Et pour réussir ce tour de passe-passe, Malika Ferdjoukh est une magicienne. La Circé de la littérature jeunesse.

« – Pourquoi moi? protestais-je. Je n’ai strictement aucun intérêt! Je suis transparente comme l’eau. – Ça tombe bien… quand on a soif. – Pourquoi tu ne choisis pas une bombasse? Je suis tellement neutre. – J’aime bien la Suisse. – Ma figure n’imprime pas la pellicule! – C’est du numérique. No pellicule! – Je ne retiens jamais les poésies, a fortiori des dialogues. – Y aura aucun dialogue. – Je peux lire le scénario? – Y en a pas. On va faire ça à la Jean-Luc G. – J’ai une voix qui bousille les micros. – C’est muet. Dis donc… t’as peur? »

« – Dans cette maison, tout pousse, tout grandit. Les animaux. Les tuyaux. Les fuites. La poussière. Les mauvaises herbes. Les coquelicots du papier peint. Les poireaux dans le tableau. Tu as remarqué que les coussins avaient davantage de rayures après le thé qu’avant? J’ai souri. »

« Je ne sais pas vous, mais moi, j’aime connaître le titre des livres que les gens lisent, dans le métro, le bus, ou les profs de lycée… J’ai contorsionné mon cou, aussi discrètement que possible (…) L’invitation à la valse ! J’aime tant ce roman. Je ne sais pas vous, mais moi, si j’ai lu et aimé le livre que lit un passant, eh bien ce passant devient un peu mon ami. Tant pis pour lui s’il l’ignore et l’ignorera à vie. »

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Chaque soir à 11 heures, roman de Malika Ferdjoukh, dès 14 ans, Flammarion jeunesse, Collection Émotion, réédition, Octobre 2016 (première parution en 2011) —

Les mangues resteront vertes – Christophe Léon

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 Jamais elle ne reverra les mangues mûrir, Odélise. Quant elle a quitté La Réunion, les fruits étaient encore verts. Ils le resteront à jamais dans sa mémoire comme une image, figée et glacée. Elle n’avait que dix ans en 1975, lorsqu’on est venu la chercher chez elle, l’emporter loin, la séparer de sa famille, la déraciner de sa terre, la déporter de son île.
Ils sont arrivés à trois, les émissaires. Deux femmes un homme. Vêtus d’habits sombres, et le visage fermé, ils ont déroulé leur discours bien rodé devant ses parents, des cultivateurs et éleveurs aux maigres ressources, avec sept enfants à nourrir… Ils ont sorti leurs papiers et ont tendu un stylo au père et à la mère d’Odélise… Ne sachant pas écrire, ils auront recours au tampon encreur… L’homme et la femme marqueront de leur empreinte l’abandon de leur fille. Évidemment, ils ne s’imaginent pas qu’ils ne la reverront plus.
Voilà. En quelques minutes, le destin d’Odélise avait été scellé. Comme mille autres enfants de l’île, elle allait être envoyée en métropole pour repeupler des départements désertés. En effet, l’État français avait trouvé la solution à l’exode rural. Sous l’autorité de Michel Debré, des enfants réunionnais migrèrent de 1963 à 1982 en France, déclarés pupilles de l’État. Les parents laissaient partir leur progéniture, en échange d’une vie meilleure…
Ainsi, Odélise, rebaptisée Odile par sa famille d’accueil – prénom moins exotique – vivra désormais dans un village de la Creuse, Saint-Valentin-la-Chavane. Elle y grandira sans amour, sans écoute et sans attention, dans le froid et l’hostilité, se heurtant au racisme, à la bêtise et à la méchanceté des habitants.
Pour rompre sa solitude, survivre au manque des siens, ouvrir son coeur, se souvenir de la chaleur de son île,  elle s’inventera un double qu’elle nommera Zeïla. Cependant, l’imagination ne suffit pas toujours à rendre la vie acceptable.
On sort de ce roman la tristesse et la colère en bandoulière, tellement on s’est attaché à son héroïne.  On réalise le poids – l’utilité – de la littérature, quand elle lève le voile sur de telles ignominies. Si Odélise n’est qu’un personnage de fiction, des enfants réunionnais ont réellement vécu cette déportation brisant leur existence à jamais. Une honte. Un scandale. Une période de l’Histoire de la France, souvent méconnue, qu’il est essentiel de transmettre au plus grand nombre.

« Mes parents avaient mis leurs empreintes en bas d’un document officiel. Sans le savoir, ils m’avaient abandonnée. Je devenais la pupille d’un État qui me voulait du bien. »

« Je ne connaissais que Grand Bassin et ses alentours. Jamais je n’avais quitté ce coin de terre qui était mon domaine, mon espace de vie, ma jungle. Je n’imaginais même pas qu’il puisse exister autre chose que les pierres, les arbres, les ruisseaux et les sentiers poussiéreux que j’empruntais du matin au soir. Un instituteur nous faisait cours la journée. J’allais à l’école comme on va passer un bon moment chez des amis. Je retrouvais les enfants du village qui, avec moi, récitaient à voix haute les tables de multiplication ou les règles grammaticales d’un français qui n’était que notre deuxième langue. »

« L’école était si différente de la mienne à Grand Bassin. Il y avait tellement d’objets, de matériel, de cartes de France aux murs du bureau de la directrice, le préau était si vaste et les enfants tellement à leur aise dans la cour, que je me sentais sur une autre planète. Ici, tout était ceinturé, clos, tandis qu’à Grand Bassin notre école était ouverte sur la forêt. Il n’y avait qu’un pas à faire et nous étions en pleine nature. D’ailleurs, nous partions souvent en balade par les sentiers, et ce qu’on nous apprenait était en lien direct avec notre environnement. Nous étions peut-être pauvres de biens, mais riches de liens. »

« Moi, Zeïla, je ne dors jamais. Quand nous sommeillons, je gamberge. Ce que nous croyons être des rêves sont en fait des histoires que je nous raconte. Souvent Grand Bassin revient, les parents, les frères et soeurs, le passé ou celui que j’invente quand Odélise était petite et heureuse. »

Les mangues resteront vertes, roman de Christophe Léon, couverture illustrée par Julia Wauters,  à partir de 13 ans, collection Les héroïques,  Éditions Talents Hauts, Septembre 2016 —

Frères d’exil – Kochka et Tom Haugomat

dsc00175La nature est toute-puissante. Belle et généreuse, elle peut devenir soudainement féroce et rebelle. L’homme, petit point dans l’immensité, est incapable de contrer sa force. Et pourtant, il est souvent responsable de son emportement. Le réchauffement climatique de la planète vient principalement de l’activité humaine – émission de gaz à effet de serre –. Les conséquences sont désastreuses. La petite Nani, huit ans, et sa famille vont y être confrontés.
Leur île merveilleuse, celle qui les a élevés, nourris, soutenus est en train de fondre, de s’enliser peu à peu dans la mer. Une tempête fait rage : des trombes d’eau déferlent, les montagnes alentours s’effondrent, les rivières quittent leur lit. Il faut fuir pour survivre. Tout quitter et aborder une nouvelle terre. Abandonner ses racines et porter en soi la mémoire de cet attachement.
Enoha, le grand-père de Nani est vieux et ne marche plus depuis longtemps. Sa femme et lui demeureront sur l’île qui les a vu naître mais il encourage vivement sa famille à s’en aller. Il va confier à sa petite-fille une pierre arrachée à sa maison – qu’elle posera près de son nouveau foyer – , un oiseau en bois – qui voyagera avec elle, toujours et partout – et un petit sac de lettres écrites de sa main, des mots qui l’accompagneront sur le chemin de sa vie, des pensées universelles et fraternelles, des réflexions intimes, des bouts de sa propre histoire, autant de petits cailloux semés pour elle. Emplis d’humanité, de tendresse et d’espérance.
Après un bref adieu à leur île, la traversée commence, longue et mélancolique pour Nani et ses parents. Avec bonheur, Nani va renconter un garçon de son âge, Semeio. Seul, sans famille, Nani et les siens l’accueillent à bras ouverts. Ensemble, les deux enfants lisent les lettres d’Enoha…
Avec sensibilité et poésie, kochka déroule ses mots jusqu’à nous. Des mots-empreinte, des mots-mémoire, des mots-témoignage. Avec finesse et douceur, Tom Haugomat dépeint magnifiquement l’émotion ressentie avec seulement trois couleurs.
Parcours de l’exilé. Périple entravé. Cheminement intérieur. Passage et apprentissage. Amour d’un grand-père. Un voyage vers la fraternité.

« Dans le coeur, on a une grande armoire, Nani, remplie de millions de tiroirs, et tout ce qu’on a appris et aimé est là, bien rangé au fond de soi : les gens, les choses, les animaux et les plantes… Même des choses qu’on croit avoir oubliées. Et certaines phrases aussi, Nani ! Et des chants, des odeurs, des mots et des poésies… »

« Mais, quand on voyage sur la terre et qu’on croise d’autres personnes, en dépit de toutes les différences qui peuvent nous sauter au visage et qui peuvent nous séparer, on doit se dire qu’au fond, nous sommes tous sortis du ventre de la même maman, et que nos corps à tous fonctionnent suivant les mêmes mécanismes. Souvenez-vous quand vous rencontrerez les gens du continent. Rappelez-vous qu’à la base nous sommes tous frères, et que dans le fond nous sommes pareils, d’accord? »

« Je veux te parler des mystères parce que le monde en est rempli. Il y a ce qu’on voit et tout ce qu’on ne voit pas… Par exemple, qui sait ce qui se passe à notre insu sous la terre ? Peut-être que, sans rien dire, les arbres mélangent leurs racines ? Peut-être se tiennent-ils tous par en-dessous ? Peut-être qu’en parlant avec un arbre qui se trouve d’un côté de la terre, on peut communiquer avec des arbres qui sont de l’autre côté ? Peut-être que ce qu’on fait à un arbre, on le fait à tous les arbres ? Peut-être que tout se tient… »

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Frères d’exil, roman illustré en trichromie écrit par Kochka et illustré par Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, Septembre 2016 —

Le destin (presque) timbré d’Étienne Durillon – Oren Ginzburg et Estelle Billon-Spagnol

dsc00167La vie d’Étienne Durillon est un long fleuve tranquille. Un planning fixe, un train-train quotidien – bus, bureau, télé, dodo –, pas d’imprévus, pas de complications, pas de hasard, pas d’accidents. Chaque jour, les mêmes gestes, les mêmes repas – avec l’indispensable oeuf –, la même solitude, le même ennui. Le seul événement qui surgit sans crier gare dans son existence est la crise de migraine dont il est sujet.
Un vendredi soir pourtant, son destin va basculer à la lecture de son courrier. Une publicité – qui semble être une escroquerie – aux couleurs flashy et aux mots accrocheurs attire le regard d’Étienne, qui ne la quitte des yeux seulement pour regarder le Docteur Confiant sur l’écran de son téléviseur… hasard ou coincidence, le discours de l’homme et les propos de la publicité se font écho. Prendre des risques, tenter des choses, se sentir moins seul… Un chèque de 3999 euros en échange d’une vie nouvelle !! L’image de la jolie Vanessa – qu’il n’a jamais osé aborder –, secrétaire au service marketing s’affiche dans son esprit… C’est décidé, Étienne se lance. Il signe le prospectus, joint l’argent et file, en pyjama et pantoufles, poster la lettre. Il se couche, confiant. Il n’a plus qu’à attendre l’intervention, dans l’ombre, des agents transformateurs de vies pour éclairer la sienne et la faire étinceler !
Le lundi suivant, tout va de guingois : Étienne rate son bus, discute avec un clochard, fait de la moto avec Marguerite, Jeannine et Marcelle – des mamies rock’n’roll –, sauve un chien, boit un coup chez le Petit Gégé, est embringué dans une sombre affaire de cambriolage… et déclare sa flamme à la belle Vanessa. En une journée, le voilà transformé. Étienne ne regrette pas d’avoir signé le chèque, les agents transformateurs de vies ont fait du beau boulot ! Il ne sera plus jamais seul… Et quand le facteur lui rapporte la fameuse lettre – qu’il a oublié de timbrer -, il se rend compte qu’il n’a jamais été aussi heureux.
Une histoire virevoltante, un super héros, une galerie de personnages loufoques et des illustrations pleines de vivacité, on passe un chouette moment de lecture !

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Le destin (presque) timbré d’Étienne Durillon, roman illustré écrit par Oren Ginzburg et illustré par Estelle Billon-Spagnol, dès 7 ans, Grasset Jeunesse, Septembre 2016 —