Bande de poètes – Alexandre Chardin

Quel bonheur, ce roman! En vers, du début à la fin! Un texte à dire, la poitrine ouverte, le cœur haut! Se laisser porter par sa petite musique interne, se fondre dans l’histoire, être tous les personnages à la fois, vivre toutes les situations! Car dire, c’est tellement différent, intense. Tout prend sens plus vite, plus fort. Tout parait plus vrai, plus sensible, plus proche. Les émotions sont décuplées. La lecture se fait jeu, se fait vie. On en devient réellement acteur, on mène la danse. On décide du flot, de l’intonation. On crée une harmonie. On s’approprie le texte, on fait ami-ami avec lui. On prend son temps. Et du plaisir, surtout! Bref, l’idée est belle. J’ai adoré! Alors l’histoire la voici, en quelques mots : Julien va faire sa rentrée en 6ème, mais lui, le petit bourgeois le fils du maire n’ira pas à Voltaire comme ses congénères, mais à Rostand en Zep. Et ça le démoralise. Peur de ne pas s’intégrer. D’être même lynché. De se retrouver malheureux… Et bien, dès le premier jour, il voit Nour, et son regard sur elle est comme paralysé. Un coup de foudre. Réciproque. Seulement, un gars à casquette à l’œil noir et hostile veille et protège, prêt à bondir. Le frère de Nour. Contre toute attente, Julien parviendra à se faire sa place, à devenir même un « élément » indispensable, grâce au pouvoir de la musique des mots et du chant, qui va les lier tous très fort et faire battre les cœurs et soulever les corps. Un roman poétiquement beau tendre et humain tant sur la forme que sur le fond.

« Julien est fasciné,

Son cœur s’est arrêté,

Son sang bout dans ses veines

Pour une jeune reine.

Elle est là, merveilleuse, au milieu de la foule,

C’est un joyau parfait  sorti d’un précieux moule.

Sa peau, couleur cannelle,

Le regard caramel.

Elle a le menton haut, les yeux sauvages et fiers,

La mignonne prévient : je suis une guerrière!

Ils se touchent des yeux,

Julien rejoint les cieux,

Oui, c’est un coup de foudre,

Mais l’amour sent la poudre…

Le garçon en casquette a un regard d’orage. »

« Qu’on m’laisse une chance et j’irai loin.

J’veux pas planer, j’crache sur les joints.

Quand j’me sauv’rai, on s’ra deux cœurs,

Le mien, et puis celui d’ma soeur.

Tchao résidence Les Renards!

Pour l’évasion, j’s’rai pas en r’tard.

Mais j’suis coincé dans mon bocal,

J’vais dev’nir dingue, pir’ qu’un big squale. »

— Bande de poètes, roman jeunesse d’Alexandre Chardin, dès 11 ans, Casterman, mars 2021 —

Un jour, je te mangerai – Géraldine Barbe

Avec sa petite sœur Chloé, Alexia quinze ans, est d’une violence inouïe. Sans cesse, elle la rabaisse, la bouscule, l’appelle « petite merde ». Elle lui fait payer sa venue au monde, sa place dans la maison, sa façon d’être, son calme, sa douceur, sa minceur… Chloé, douze ans, n’ose rien dire, ne réagit pas. L’habitude. L’incompréhension. Et une admiration malgré tout, pour son étrange aînée. La haine la colère la jalousie d’Alexia envers Chloé ne sont en réalité que des feintes. Des sentiments détournés. Elle n’est pas un monstre, c’est un monstre qui a envahi son corps. Un corps détesté, malmené, torturé. Son reflet dans le miroir renvoie une image d’elle déformée qu’elle prend pour réelle. Alexia se voit grosse et moche. Ce roman est glaçant, dérangeant. Mais la spirale de l’anorexie mentale est à mon sens pertinemment décrite. La rage la dépression la mésestime de soi, les orgies de nourriture les vomissements, l’impuissance de l’entourage – les parents semblent tellement perdus qu’ils ne sont que des ombres, sans réaction -. Et cette petite sœur, qui rase les murs et rêve de devenir invisible pour éviter l’implosion d’Alexia… Il faudra qu’advienne un choc, pour qu’enfin les uns et les autres prennent conscience des maux et les mettent en mots dans de bonnes mains. Une lecture sous tension constante. Dure mais terriblement efficace.

« Dans le regard d’Alexia, Chloé perçoit de l’amertume et du dégoût, de la rage difficilement contenue – et parfois plus du tout – à devoir accepter celle qu’elle est obligée de fréquenter chaque jour et pour toujours. La petite merde qui lui prend tant, qui lui prend tout. La petite sœur. Alors elle l’agresse. Une tape rapide, quelques cheveux tirés trop fort, un coup de poing entre les omoplates. Parce qu’elle s’ennuie, pour s’occuper, obtenir une réaction. Chloé esquive quand cela est possible, mais ne se défend pas vraiment ni se venge. Elle est une piètre adversaire. Devant la puissante Alexia, elle est un roseau tremblant. »

« Quand même, tout un gâteau au chocolat pour elle seule, c’est n’importe quoi. Ça fait mal au ventre, ça fait mal au cœur, ça fait grossir. Alexia parle de plus en plus souvent de grossir. Elle ne se trouve pas belle, pas comme elle voudrait. Pas assez grande, le nez pas assez petit, les cheveux pas assez longs, pas assez épais, pas assez blonds, les yeux pas assez bleus. Ses fesses, ses cuisses, ses genoux, son ventre, ses seins, etc, , rien ne va, rien n’est comme elle voudrait. Alexia se déteste. À l’entendre on dirait un monstre. Presque chaque soir, leur mère passe du temps à essayer de la calmer quand Alexia répète qu’elle est grosse, ses jambes trop ci et ses hanches et ce double menton. Chloé n’y comprend rien. c’est du chinois pour elle. De quoi parle-t-elle? Alexia a beaucoup de défauts, mais elle est jolie et vraiment pas grosse. »

Un jour, je te mangerai, roman de Géraldine Barbe, à partir de 13 ans, collection Medium +, L’école des loisirs, janvier 2021 —

La meute – Adèle Tariel

Quand elle arrive le premier jour, Léa a la boule au ventre et le cœur qui bat fort. L’angoisse de ne pas s’intégrer, l’appréhension d’être seule. L’envie de disparaître. De se fondre dans la masse. Depuis toujours, elle passe d’un établissement à un autre, au fil des mutations de sa mère. Elle est habituée. Pourtant là, c’est différent. C’est le lycée ; les élèves de sa classe se connaissent bien, les groupes sont faits, la hiérarchisation est en place. Léa comprend vite que si elle ne s’introduit pas dans le cercle des meneurs, elle ne donne pas cher de sa peau. Alors dans un souci de protection, elle se fait d’abord remarquer sur le terrain de basket où elle excelle. Puis se fait violence, en allant à l’encontre de ses propres envies et valeurs ; elle participe au lynchage du professeur d’histoire-géographie, Monsieur Fauchon. Armés de leur portable, les élèves prennent photos et vidéos provocantes. Et Léa a l’idée de créer un compte sur instagram : La meute. Les abonnés affluent en rythme avec la mise en ligne de posts obscènes. C’est l’engrenage pour Léa. Un désastre pour le prof malmené. Un roman bref percutant et poignant sur le harcèlement d’un professeur par ses élèves et l’effet de groupe dévastateur. Le récit à la première personne accentue l’immersion l’identification l’implication et la prise de conscience de la gravité de l’acte. Les mots sonnent juste, dans un flot vif, qui bouscule. Grâce à un QR code, on a accès à la lecture d’une partie du livre par l’autrice et à des fiches pédagogiques pour une étude du texte en classe. Presto, une nouvelle collection des éditions Magnard Jeunesse, au plus près des préoccupations des collégiens et lycéens, solide support pour engager réflexions et débats.

 » La Meute a désormais un public, une communauté qui attend le prochain épisode du feuilleton. On se sent admirés, aimés. C’est un sentiment grisant, qui fait tourner la tête, comme l’alcool. Deux cent abonnés. Le nombre de followers de mon compte perso explose aussi. Ça y est, j’existe dans ce lycée. »

« Quand quelqu’un est pris pour cible, l’enfer commence pour lui. Les moqueries se multiplient, en classe, dans les couloirs, dans la cour, sur le chemin du lycée, sur les réseaux, partout, tout le temps. Ça vient de n’importe qui, y compris tous ceux qu’il ne connaît pas. Certains s’acharnent sur la cible désignée, juste pour se faire bien voir par Théo et Cindy, le couple royal de ce lycée de tarés. »

« Elle dit que je ne peux pas être neutre, que si je ne fais rien, je cautionne, je suis complice. Elle dit que je suis « spect-ACTRICE », selon sa formule. Elle m’impressionne, elle a l’air libre, assumée, indépendante. Je l’admire. Mais si elle était tombée dans cette classe de fous, aurait-elle vraiment fait différemment? Est-ce moi qui n’ai aucun courage? À quel point faut-il être lâche pour ne pas réagir devant des faits qui vous révoltent, simplement pour se faire aimer des autres? Car, au final, ce n’est pas ce prof dont il est question, mais la place de chacun dans la hiérarchie de ce lycée (…). »

La meute, roman d’Adèle Tariel, à partir de 13 ans, collection Presto, Magnard Jeunesse, mars 2021 —

Tenir debout dans la nuit – Éric Pessan

Si petite, insignifiante, perdue au milieu de New-York, de la foule noctambule éclairée par les néons publicitaires, les phares, les lumières crues, Lalie marche droit devant. En fuite. Sous le choc. En lutte avec elle-même. En tête, l’obsession de tenir debout. Avancer, ne pas flancher. Malgré les dangers, l’insécurité, ces gens qui la regardent passer. Qui ne la connaissent pas, ne savent pas d’où elle vient. Son téléphone, ses papiers sont restés avec lui, là-haut. Avec ses mots à elle. Lalie seize ans ne parvient pas à formuler ce qu’elle vient de vivre. Ses seuls compagnons sont un recueil de poème de Carver et un appareil photo. À la confusion de l’instant – peur honte tristesse colère mêlées – se juxtaposent des gestes des comportements anciens : la domination de certains garçons, la phrase assassine d’une institutrice, les violences verbales quotidiennes, le corps féminin que l’on prend soin de dissimuler jusqu’à l’effacer… Elle n’a rien vu venir pourtant. Elle connaît Piotr depuis l’entrée au collège, ils sont camarades, pas plus pas moins, elle admire sa famille – beauté classe assurance richesse -. Lalie elle, vit seule avec sa mère, son père a quitté le domicile conjugal, elle n’était qu’un bébé. Chez elle, les fins de mois sont difficiles, la vie est terne – comme sa mère. Alors quand Piotr lui propose de partir à New-York pour les vacances de Pâques avec sa mère qui y travaille, Lalie est sur son petit nuage. Seulement, dès le premier soir, elle se retrouve seule avec Piotr dans un petit appartement ; la mère a rendez-vous à l’hôtel avec son amant… Piotr s’approche de Lalie, son visage est transformé. Elle n’a rien vu venir. Toute la nuit, elle marche. Un cheminement intérieur salvateur, des rencontres, des images qu’elles figent avec son appareil photo, des poèmes dont elle s’imprègne. Pas à pas, elle reprend le contrôle, s’ancre à nouveau. Debout, toujours. Un roman sur le consentement d’une justesse implacable, fort, nécessaire. À glisser dans toutes les mains adolescentes, filles et garçons. Et quand c’est NON, c’est NON!

« J’ai lu des articles, j’ai discuté avec des amis, j’ai écouté certains profs plus courageux que d’autres en parler, j’ai vu des films, j’ai lu des livres. Et je n’ai rien vu venir. Ou plutôt, non : j’ai tout vu venir, les signes étaient là, sous mes yeux, j’ai tout vu venir, mais j’ai refusé de penser que cela pouvait m’arriver à moi parce que je voulais passer des vacances sur l’autre rive de l’océan. J’ai refusé de voir. Mais quelle conne! »

« Quelque chose m’a été arraché. Mon souffle. Ma joie. Mon élan. Je suis incomplète. Comment faire pour me retrouver? »

« À cause des garçons, j’ai arrêté de porter des robes dès le CP. Pas à cause de tous les garçons, juste de ceux qui trouvent marrant de jouer à soulever les robes des filles pour connaître la couleur de leur culotte; Je me souviens très bien d’être rentrée à larmes un soir à la maison, maman m’avait questionnée jusqu’à ce que je raconte ce qui s’était passé. Elle avait prit rendez-vous avec l’institutrice, qui n’avait rien trouvé d’autre à répondre qu’à cet âge-là ce n’est pas bien grave. »

« L’un des deux marmonne une chose trop vite pour que je la saisisse, ils rient mais sont nerveux, et moi, je me sens hors de moi, alors je continue de m’énerver, je leur dis que j’en ai marre des phrases, des regards sur mon cul, des sifflements, des rires; J’en ai marre des plaisanteries, des faux compliments scabreux. « 

Tenir debout dans la nuit, roman d’Éric Pessan, dès 13 ans, collection Medium+, L’école des loisirs, mars 2020 —

Lola à la folie – Alexandre Chardin

« Chiche ou pois chiche »se lancent souvent Mathias et Jacques, deux amis pour la vie. Au collège en sixième, les inséparables ne sont pourtant pas dans la même classe – ce qui ne les empêche pas de se prêter à leur jeu favori. Des défis loufoques et drôles qu’ils mettent au point dans leur refuge secret : une forteresse en ruines pour des chevaliers astucieux et audacieux comme eux. De l’envolée de moustiques à la truite dans un faux-plafond, Mathias et Jacques apportent fantaisie légèreté et rigolades pour tous, tout en restant dans l’ombre. Mais voilà, Jacques tombe follement amoureux de Lola, une fille de la classe de Jacques, sacrément jolie et merveilleusement mystérieuse. Et ce serait justement elle qui les aurait, selon ce dernier, dénoncés au principal quant à l’odeur nauséabonde de la truite… L’amitié entre les garçons commencent à vaciller, d’autant plus qu’un énigmatique élève enchaîne les mauvais coups avec brio, sans se faire prendre, lui. Mathias, l’esprit et le cœur écartelés entre son amitié pour Jacques et son amour pour Lola – qu’il n’ose pas aborder -, se confie à sa tata Yoyo, une féministe pétillante, une extravagante motarde compréhensive à qui il peut se livrer sans tabou. Histoire d’un amour, des premiers émois, du chavirement provoqué, raconté par le principal intéressé. Mais aussi une histoire d’amitié, de bravade, d’investigations et d’imagination. Le tout écrit avec humour, tendresse et poésie.

« L’amour. Deux syllabes, mille questions, zéro réponse. Au collège, c’est le tabou puissance dix mille, le sujet-super-glissant-pire-qu’une-peau-de-banane, le truc dont personne ne parle jamais sérieusement. On essaye même de ne pas y penser, ou alors juste quand on est tout seul. On prononce ces deux syllabes le plus rarement possible et seulement avec un air trèèès dégagé et un sourire en coin, pour se marrer, se moquer, ricaner grassement au milieu des potes. Surtout, SURTOUT, ne jamais avouer à personne qu’on est amoureux, ne pas SE l’avouer à soi-même. »

« – Tu es en pleine transition, voilà tout, a-t-elle simplement dit. – Comment ça? – Tu mues. Comme un insecte, un papillon. Tu as encore les ailes froissées, mais elles vont s’ouvrir. Et j’ai dans l’idée que la bestiole qui va s’envoler ne sera pas trop moche à voir. »

« Quand je ne te vois pas, je suis un vélo sans roues. (…) Un magicien sans baguette. (…) Un poisson sans nageoires, un chevalier sans armure. (…) Quand je te vois, j’ai des murènes dans le ventre, des crabes dans le dos, des fourmis dans les doigts.(…) Tes yeux sont en or. »

Lola à la folie, roman d’Alexandre Chardin, dès 11 ans, Magnard Jeunesse, août 2020 —

Anne de Green Gables – Lucy Maud Montgomery

Fin du XIXème siècle, Île-du-Prince-Edouard – au large du Canada. De longs cheveux d’un rouge flamboyant, le visage couvert d’éphélides, un corps filiforme, Anne Shirley, orpheline, a onze ans lorsqu’elle arrive dans la vie de Marilla et Matthew Cuthbert, frère et sœur sans conjoint. Ils désiraient un garçon pour aider à la ferme et par erreur, se voient confier Anne, curieuse, enthousiaste, bavarde, sans cesse émerveillée, rêveuse, douce, mouvante, émouvante. Son imagination est aussi débordante que son flot de paroles. Elle aime les beaux mots, les grands mots ; qui une fois prononcés, prennent un supplément d’âme. Elle chérie les arbres, les fleurs, les ruisseaux. Cherche avec attention une amie, une sœur pour partager le beau le bon le doux. Partout où elle passe, elle sème sa joie de vivre, entachée parfois d’une fugace gravité – peur de l’abandon réminiscences de la disparition de ses parents – par quelques colères – engendrées par des moqueries sur sa rousseur, des injustices… -. Voulant bien faire – et donc trop faire – elle enchaîne les bêtises et autres maladresses, souvent malgré elle. Parce qu’elle veut apprendre, comprendre, rendre service, elle se met dans des situations qui la dépassent – elle se teint les cheveux en vert, marche sur un toit pour montrer son courage, verse par mégarde de l’alcool dans un gâteau… Mais le pouvoir de l’imagination sauve de tout… Et au fil des années – jusqu’à ses seize ans -, la petite communauté rurale est sous le charme de l’indispensable adorable admirable Anne de Green Gables. À lire ce premier roman de Lucy Maud Montgomery – publié en 1908, d’autres tomes suivront -, on pense forcément aux Quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott et à Alice aux pays des Merveilles de Lewis Carroll ; Anne a l’étoffe de ces filles-là. Héroïne de sa vie, féministe avant l’heure, ambitieuse, fougueuse, généreuse. Jamais elle ne dissimule ses émotions, bouscule les codes, se veut l’égale des garçons. Elle dirige son destin avec intelligence et sensibilité, et ce, toujours en accord avec la nature et autrui. Heureuse d’avoir découvert cette autrice et celle qu’elle a inventée – son cher double -, si passionnantes si volontaires si modernes. Un très beau texte glissé dans un écrin sublime.

« C’est formidable, non, de penser à tout ce qu’il reste à découvrir? Ça me rend heureuse d’être en vie – le monde est tellement intéressant! Et il ne le serait pas autant si on savait déjà tout sur tout, non? Il n’y aurait plus de place pour l’imagination, pas vrai? Mais est-ce que je parle trop? Les gens me le disent tout le temps. Vous préférez que je me taise? Si vous voulez, je me tais. Je peux me taire dès que je le décide, même si ce n’est pas facile. »

« Il faisait grand jour lorsqu’ Anne se réveilla. Un peu perdue, elle s’assit et fixa la fenêtre d’où se déversait un flot de lumière rosée et derrière laquelle quelque chose de blanc et vaporeux se balançait sur des esquisses de ciel bleu. Pendant quelques instants, elle ne sut pas où elle était. Elle fut d’abord parcourue d’un frisson délicieux, une sensation vraiment agréable – puis un horrible souvenir lui revint. Elle était à Green Gables, et on ne voulait pas d’elle parce qu’elle n’était pas un garçon! Mais c’était le matin, et oui, c’était bien un cerisier en fleurs juste là-dehors. D’un bond, elle sortit du lit et traversa la pièce. Elle remonta le châssis de la fenêtre – il résista et craqua comme s’il n’avait pas été relevé depuis longtemps, ce qui était le cas – qui s’avéra tellement grippé qu’il tient tout seul une fois ouvert. Anne s’agenouilla pour admirer cette belle matinée de juin, les yeux brillants de plaisir. n’était-ce pas magnifique? N’était-ce pas un endroit merveilleux? Même si elle ne restait pas, elle pourrait toujours s’en souvenir et imaginer qu’elle s’y trouvait. Il y avait ici tant de place pour l’imagination! »

« J’en suis arrivée à la conclusion qu’il est inutile d’essayer d’être romantique à Avolea. C’était sans doute facile de l’être derrière les murailles de Camelot, il y a des siècles de ça, mais le romanesque n’est plus apprécié de nos jours. (…) « Ne renonce pas au romanesque, Anne, murmura-t-il timidement. Un peu, c’est une bonne chose – pas trop, bien sûr -, mais gardes-en un peu, Anne, gardes-en un peu. » »

Anne de Green Gables, roman de Lucy Maud Montgomery, nouvelle traduction de l’anglais (Canada) par Hélène Charrier – première publication en 1908 -, dès 12 ans, collection Monsieur Toussaint Laventure, éditions Monsieur Toussaint Louverture, octobre 2020 —

Des yeux de loup – Alice Parriat

L’écriture d’Alice Parriat est comme la forêt qu’elle décrit ; belle mystérieuse dense généreuse envoûtante. Une forêt que Volga, une jeune fille de dix-sept ans, aime sillonner depuis sa petite enfance. Sentiers, rochers, ruisseaux, arbres, animaux, odeurs, chaleur, froidure cachette ; elle connaît tout ce qui la compose et la redécouvre pourtant à chaque fois. La forêt est changeante, en constante métamorphose. Comme elle. Comme l’adolescence et ses soubresauts. Cet hiver-là, alors qu’elle se promène avec sa mère, elle trouve l’empreinte d’un loup – ou d’une louve. Et bientôt au lycée, non loin de son village entouré de montagne, une nouvelle élève, Madeline, arrive dans sa classe : elle a des yeux de loup. Son regard, ses gestes, son esprit, son corps tout entier la fascinent. Et l’attirent. Mais Madeline est rejetée – voire harcelée – par bon nombre de lycéens, car son père est le nouveau propriétaire de la scierie – qui fait vivre la population environnante – et envisage un plan de licenciement. La grogne sociale ne se fait pas attendre. Volga se trouve alors en porte-à-faux entre ses amis qui suivent le mouvement de la révolte et Madeline qui devient son amie, son amante. Volga l’emmène découvrir la forêt et Mado l’entraîne elle, sur des chemins littéraire foulés par des poétesses. Une rencontre intellectuelle et sensuelle, belle et secrète renversée par un drame qui les éloignera l’une de l’autre. Un roman captivant proche du nature-writing.

« Même si Tu es loin, je Te regarde, Même si Tu es loin, Tu restes mienne Comme une présence qui ne peut pâlir. Comme mon paysage, Tu entoures ma vie. »

« Pour qui la connaît mal, la forêt est aussi sournoise qu’un labyrinthe. Ses sentiers tortueux bifurquent et s’entortillent, débouchent sur un rocher, un ruisseau, un ravin. La sève des résineux vous ensorcelle les sens. Cette branche qui craque et chuinte, ce bosquet qui chuchote, que dissimulent-ils? Une taupe? Un engoulevent? Ou simplement la bise joueuse riant sous cape? Certains jurent d’avoir vu des spectres rôder au crépuscule entre les ombres, à l’affût d’une proie…« 

« J’ai agrippé ses doigts. Je les ai serrés jusqu’à ce que sa paume adhère à la mienne et que nos jointures craquent. Jusqu’à ce que je sente son pouls s’harmoniser au mien. Comme si c’était la première fois. Comme si c’était la dernière. Devant mes yeux, les images des mois écoulés défilaient à toute allure. Notre rencontre, nos tâtonnements. Nos coups d’œil à la dérobée et nos conversations entrecoupées de rires ; la manière dont on s’était apprivoisées, petit à petit, parce qu’on était toutes les deux des filles sauvages ; la manière dont on s’était aimées, à bout de souffle, parce qu’on ne savait pas faire autrement. »

 » Tout à coup, les reliefs du carnet ont frémi sous mes doigts. Je n’avais jamais songé à écrire un jour. Mes histoires, je les partageais avec ceux que j’aimais, pour le plaisir, pour la saveur des mots roulant hors de ma bouche et le frisson qu’ils me procuraient. Des illusions glanées au gré de la rivière, au rythme des saisons et des rêves infusés dans son eau toujours trop froide. Il fallait les polir, jour après jour, leur offrir un écrin afin de les faire briller dans les yeux des autres. »

Des yeux de loup, roman d’Alice Parriat, dès 13 ans, Médium +, L’école des loisirs, janvier 2020 —

L’âge des possibles – Marie Chartres

Chicago, ville tentaculaire ; ses bruits tapageurs, sa lumière changeante, ses odeurs multiples enchevêtrées, ses rues encombrées électriques, ses endroits de verdure apaisants, les bouquets de saveurs de ses restaurants et autres pâtisseries, sa foule qu’on frôle et bouscule, ses couleurs, sa musique, sa peinture, ses chansons, ses mots, ses nuances, ses différences… Comme toutes les villes immenses, Chicago a de quoi attirer, surprendre, troubler, impressionner, intimider, fasciner, affoler, ébahir, émerveiller, enivrer, toute personne qui ne l’a jamais foulée. Et ces états vont justement traversés Saul, Rachel, Temple, trois jeunes gens de dix-sept ans venant de la campagne, qui entrent pour la première fois dans la cité radieuse fourmillante et vrombissante. Saul et Rachel – discrètement amoureux – sont amish, et pour leur rumspringa, ils ont décidé de quitter leur communauté autarcique le temps d’un week-end et plonger dans le « monde moderne », un rite de passage pour conforter ou non le bien fondé de leur mode de vie « horizontal »; une existence réglée sans surprise sans anicroche, au plus près de la terre. Temple, elle, une jeune fille timide et craintive se rend à Chicago pour voir un spectacle avec sa sœur aînée qui y vit. Temple, casanière et manquant cruellement d’estime de soi, n’a jamais quitté son village et passe son temps dans l’épicerie de ses parents. Rachel Saul et Temple vont arpenter la ville ensemble, se perdre, s’interroger, discuter, (se)découvrir, observer, sentir, goûter, se livrer… Au fil des chapitres, leur voix alterne avec leurs ressentis leurs perceptions leurs désirs. Le poids de la tradition de l’éducation de l’habitude, la peur de l’inconnu, les premiers émois, le sentiment de liberté, le regard porté à l’autre et sur soi, la responsabilité, la capacité à prendre une décision, l’éblouissement et la force de l’Art sont autant de thèmes abordés avec pertinence délicatesse poésie et beauté. Un roman initiatique, des sens, de l’éveil, infiniment intelligent doux humain et solaire.

 » Le bleu de sa robe resplendissait et le blond de ses cheveux me faisait chavirer toujours aussi fort. Elle illuminait l’intérieur du café, j’avais la sensation qu’elle flottait, aérienne, au milieu des clients. Un nuage bleu, comme la première fois où elle m’était apparue. C’était il y a cinq ans. Dans mon souvenir, j’ai cru qu’elle avait inventé un nouveau bleu, qu’il n’appartenait qu’à elle, qu’elle détenait un secret et des mystères, qu’elle était unique. Malgré nos vêtements identiques, malgré nos coiffures obligatoires. Elle était là, dans la cour d’école, exceptionnelle. »

« La vie des amish, c’est une bobine de fil qui se déroule tranquillement du début jusqu’à la fin, c’est plat, il n’y a aucun nœud, aucun accroc, aucun incident. Ce que nous faisons, la manière dont nous agissons, c’est l’ouvrage de Dieu, c’est ce qu’Il veut de nous. Une ligne droite. Et toi, tu es… tu es un joli nœud. »

« Parfois il manque des mots dans nos phrases, mais le silence nous les fait malgré tout entendre, plus encore que si nous les avions réellement prononcés. Nos petits fantômes de mots. »

« Tu dois t’éveiller, écouter et vibrer devant chaque chose. Et chaque chose, ainsi, deviendra lumineuse. Les voyelles, les feuilles, les couleurs, ton amour, un chagrin, un espoir, une attente, ta vie. »

« Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’observer quelqu’un ou quelque chose, un visage, un ciel ou une fleur, avec autre chose que vos yeux? Avec votre coeur, votre peau, votre sang? C’était ce qui était en train de m’arriver. C’était difficile à expliquer. »

« La ligne horizontale qu’était ma vie passait d’un seul coup à la verticale en zigzaguant. »

L’âge des possibles, roman de Marie Chartres, dès 13 ans, Medium +, L’école des loisirs, août 2020 —

Une vie en milonga – Fanny Chartres

milonga

Les yeux grands ouverts devant la beauté des fonds marins, les oreilles fermées aux bruits d’en haut, le cœur renversé par le beau Félix à ses côtés, Alma se sent merveilleusement bien. Quand elle plonge  dans les profondeurs de la rade de Brest, elle a l’impression d’évoluer dans un pays lointain – réel imaginaire légendaire – ou dans le monde du silence d’Angelo, son petit frère sourd. Plonger est sa bulle, sa respiration. À la surface, sa vie est plutôt douce mais ces derniers temps, Angelo l’inquiète. Leurs parents, venus il y a longtemps d’Argentine, tiennent le café du Sans-Soucis, un endroit charmant et convivial aimé de tous. Et si leur père – comme Alma – parle la langue des signes avec son fils, Luisa leur mère ne veut pas en entendre parler. Pour elle, l’intégration d’Angelo à l’école – et dans la vie – ne se fera que s’il est appareillé. Gommer le handicap, atteindre une « normalité », voilà son souhait. Devenu sourd suite à une méningite, Angelo a aujourd’hui apprivoisé une nouvelle façon de communiquer, grâce à la LSF et en lisant sur les lèvres. L’implant le fait souffrir et le rend irritable mais Luisa ne veut rien savoir. Angelo, face à ce mur d’incompréhension, s’enfuit.
Joli et évocateur, le titre du roman lui sied parfaitement. Fanny Chartres esquisse la vie d’une famille, ses vagues ses déferlements, sa petite musique dansante et changeante où douceur et violence s’entrechoquent. Avec justesse elle évoque les relations fraternelles, amicales, amoureuses, le lien fort qui unit maître et chien, les tourments de l’adolescence, l’entraide, et met en lumière la langue des signes – reconnue langue à part entière en 2005 – et la rareté des enseignements bilingues dans les établissements scolaires. Que j’aime les histoires si sensibles de cette autrice.

« Car la milonga et Luisa, c’était une longue histoire. Avant d’être le nom du chien écouteur qu’Alma voulait offrir à son frère, c’était une musique et une danse d’Argentine. La milonga, c’était la passion enfouie de sa mère, son pays, et un peu toute sa vie. C’était une insurrection de désirs et d’émotions endormis. C’était le cœur qui prenait le pouvoir. C’était le lâcher-prise, la douceur et le retour des instincts rêveurs. Le mot à lui seul suffisait à l’apaiser. Dans les moments de turbulence, quand une dispute planait sur le Sans Souci, Alberto partait dans le salon mettre un disque de Roberto Goyeneche ou d’Osvaldo Pugliese. Au son du bandonéon, les yeux de Luisa s’éclaircissaient et son sourire revenait. Elle s’envolait en milonga. »

« Alma sourit. Le regard du garçon était beaucoup plus affûté que toutes les oreilles des entendants réunies. Il entendait par les yeux et écoutait par le cœur. »

« Le quotidien de la famille Fernandez ressemblait de plus en plus à une milonga. Les mouvements, les gestes et les yeux orchestraient ses journées, dans une succession de saillies et de creux, de montées et de descentes, de temps et de contretemps, de pas et de trébuchements. »

« Puis elle se fixa sur la main de sa mère qui serrait celle de son père à chaque fin de phrase, comme si par cette étreinte elle lui insufflait la force de poursuivre. Elle se dit que c’était ça l’amour : une infusion de courage par petits gestes tendres. »

Une vie en milonga, roman de Fanny Chartres, dès 11 ans, L’école des loisirs, janvier 2020 —

Tous les héros s’appellent Phénix – Nastasia Rugani et Jérémie Royer

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Un visage connu et souriant s’arrête un soir au bord de la route. Pour venir en aide à deux sœurs. Des vélos un pneu crevé et l’homme s’immisce dans trois existences. Phénix dix-sept ans, Sacha huit ans. Deux sœurs pleine d’amour l’une pour l’autre,  et une mère bohème égocentrique et effondrée depuis que le père est parti. Un père qui envoie de rares lettres à ses filles, du vaste monde qu’il parcourt joyeusement. Le visage connu – professeur d’anglais de Phénix – arrive donc en terrain conquis dans cette famille chancelante. Vite il séduit mère et filles, devient indispensable. Il s’installe. La maison reprend des couleurs, le lac en contrebas n’a jamais été aussi étincelant. Phénix et Sacha semblent heureuses, continuent à se passionner pour les insectes, la littérature, le théâtre. La mère a toujours son air indifférent face à ses filles mais elle est amoureuse, alors. La relation sororale est tellement puissante qu’elle parvient à voiler toutes défaillances parentales. Puis la mère part sur les routes pour son travail. Le beau-père veille mais le sourire de ce visage connu se tord étrangement. Le regard devient tranchant, les mots se font cinglants. Les premiers coups tombent… sur Phénix. Et ne s’arrêtent plus. Le visage connu. Le parâtre. La souffrance en silence, l’indicible emprise, frisson et honte. Phénix ne dit rien, s’efface, se fait toute petite. Disparaît presque. Coûte que coûte, protéger Sacha. Dresser un rempart autour de sa sœur. Renoncer à l’amour que lui offre Merlin. Laisser les saisons défiler, laisser l’ombre gagner… Avec une grande acuité, Nastasia Rugani raconte l’ineffable, déplie la violence insidieuse, et met merveilleusement en exergue le lien d’amour indéfectible de deux sœurs. Il manque à l’adaptation en BD, la profondeur des émotions – complexes et foisonnantes – de Phénix. En lisant le roman, on est dans sa tête. En lisant la BD, on est davantage spectateur.

« On dit que le mois de novembre arrache la dernière feuille. Chez nous, cela fait plus d’un mois que les arbres sont nus. Il fait froid comme seules les petites villes sinistres savent avoir froid, avec leur ciel digne d’une tempête de neige peinte par Turner et leur centre-ville abandonné dès la fermeture de la dernière épicerie. Cha pense que la nature sait et se venge. Que si novembre ressemble à janvier, c’est en partie la faute au parâtre. Elle interprète les manifestations de la nature comme elle lit les lignes de la main. Papa lui a appris ces charlataneries. Cependant, si les éléments ont cette capacité, je me demande pourquoi la foudre n’a pas frappé l’autre, pourquoi il n’a pas été emporté par un ouragan inexpliqué, un tsunami au bord du lac. » (citation du roman)

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Tous les héros s’appellent Phénix, roman de Nastasia Rugani, adaptation en BD par Jérémie Royer, à partir de 13 ans, L’école des loisirs (septembre 2014) Rue de sèvres (mars 2020) —