Les inoubliables – Fanny Chartres

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Ils sont cinq, ce jour-là, à faire une rentrée particulière. Si comme tous les élèves de seconde, ils se rendent pour la première fois au lycée, Luca, Tezel, Jae-Hwa, Marvin et Chavdar, eux, foulent le sol français depuis peu. Ils viennent respectivement de Roumanie, Turquie, Corée du Sud, Grande-Bretagne et Bulgarie. Élèves singuliers, par l’usage malhabile de la langue française, on les intègre dans la même classe sous l’acronyme EANA – élève allophone nouvellement arrivé -. Leur pays, leur culture, leur langue, leurs traditions, la raison de leur exil, leurs rêves, leurs espoirs sont différents mais  leur sentiment de déracinement est le même. Très vite, leurs liens se soudent. Ils deviennent amis. Ensemble, l’adaptation est plus douce. Ils peuvent partager leurs difficultés d' »étranger », leur nostalgie. Une solidarité se crée naturellement, par delà leur histoire, leur origine sociale. Ensemble, ils tordent la langue de leur pays d’accueil en tout sens, la décortiquent, s’en amusent, l’apprivoisent.
Dans ce petit groupe attachant, Fanny Chartres a choisi de polariser l’attention sur Luca. Le garçon est venu de Roumanie avec son père – personnage que j’ai personnellement beaucoup aimé, professeur de français devenu carreleur, portant fièrement le borsalino -, grâce à l’obtention d’une bourse pour étudier le violon. Luca rêve de devenir un jour un grand violoniste, et son nouveau professeur de musique à Paris, Monsieur Ostinato, est en mesure de l’aider à y parvenir. Au lycée, il tombe sous le charme de la belle Anna, une française d’origine roumaine qui d’ailleurs est en quête d’identité – sa mère ne souhaitant pas parler du pays qu’elle a fui -. Luca et ses amis se lancent alors dans une véritable enquête où la petite histoire et la grande Histoire vont finir par se rencontrer.
Un roman qui aborde avec douceur et sensibilité le déracinement, le manque, le mal du pays, le regret, la mélancolie, l’intégration, la solidarité, l’amitié, l’attente, le désir, l’espoir.

« Difficile de faire comprendre aux français que non, notre pays, ce n’était plus les orphelinats de Ceausescu, les enfants au regard hagard parqués dans des lits à barreaux, ou les sniffeurs de colle. Comment leur faire entendre que la Roumanie, c’était d’abord les parcs verdoyants dans les villes; les marchés ouverts tous les jours de la semaine, leurs fruits et légumes délicieux, les champs de tournesols, les monastères aux fresques colorées? Pourquoi les gens commentaient-ils des choses sans les connaître? Au fond, c’était un peu pareil avec la France en Roumanie. Mais dans le sens inverse. Et toujours en faveur de l’Hexagone. Chez nous, on en parlait comme du pays des Lumières et des droits de l’homme, de la baguette et des macarons, du bon vin et du fromage, de l’élégance et du savoir-vivre… À présent que je vivais à Paris, je me rendais compte qu’à cette image se superposaient celles du béton gris, des wagons de métro sales, des bousculades dans les rues, des magasins bondés, des transports en commun nauséabonds, de la misère des gens dehors, des sans-abri et des migrants affamés, frigorifié et déçus de ne pas voir trouvé dans la France une terre d’accueil. »

« J’ai alors vu la gorge d’Anna se couvrir de plaques rouges. J’avais déjà remarqué que ses émotions s’exprimaient ainsi quand elle était interrogée en classe sur un sujet qu’elle ne maîtrisait pas. Un peu comme moi quand je mélangeais le féminin et le masculin des noms français. Ce transfert physique des pleins et des déliés de la vie était très joli à voir. »

« – Le Co… le Col-lec-tionneur d’instants, a déchiffré Tezel, son index glissant sous les lettres du titre de l’album. – Ce livre compte énormément dans ma vie. Quand ça ne va pas trop, je l’ouvre, et il m’aide à aller mieux. En fait, si je l’ai apporté, c’est parce qu’un livre, pour moi, c’est comme une maison. Quand je lis des histoires, je m’échappe dans un autre monde. »

Les inoubliables, roman jeunesse de Fanny Chartres, illustration de couverture de Mélanie Rutten, dès 11 ans, collection Medium, L’école des loisirs, janvier 2019 —

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Partis sans laisser d’adresse – Susin Nielsen

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C’est chouette un Combi Volkswagen Westfalia, vintage à souhait. Un phénomène de mode aujourd’hui! C’est joyeux, coloré, ça fait penser aux vacances, à l’aventure, à l’insouciance des années 70. Alors quand Astrid dit à Félix, son fils de bientôt 13 ans, qu’il va leur falloir vivre, faute d’argent, quelques temps tous les deux – trois avec Horatio la gerbille – dans ce petit camion aménagé – emprunté -, il n’est pas vraiment convaincu. Mais c’est l’été et si ce n’est que pour une poignée de semaines pourquoi pas… Sauf que le temporaire s’installe. C’est l’heure de la rentrée scolaire, et ils n’ont pas de logement. En rusant, il parvient à s’inscrire. Astrid, mère célibataire, artiste dans l’âme, enchaîne les petits boulots. Constamment, elle est renvoyée à cause de son franc-parler, son impertinence, sa fantaisie. Jour après jour, elle s’enlise un peu plus mais par orgueil ne veut pas se faire aider. Et surtout prie Félix de n’évoquer à personne leur précarité. De peur qu’on les sépare… Au collège, Félix joue le jeu, garde le secret. Il a des amis, des moments de joie, c’est un garçon intelligent, sensible, courageux, il a la tête sur les épaules. Se dit que ça va s’arranger, que les lendemains chanteront forcément… Mais l’automne arrive, le combi se rafraîchit, les repas diminuent, les vêtements s’usent, l’air à l’intérieur se restreint, la promiscuité pèse, et les commodités à l’extérieur il n’en peut plus… Pas toujours facile de faire bonne figure devant les copains, de faire confiance à sa mère, d’avoir foi en un avenir meilleur. La tristesse, la colère, la peine l’envahissent tour à tour. Il en veut à Astrid  et sent que c’est à lui de faire quelque chose pour changer la donne.  Il a une idée : être le gagnant de son émission favorite « Qui? Que? Quoi? Quand? » qui prépare une spéciale Junior, et remporter ainsi les 25000 dollars mis en jeu. Grâce à sa bonne culture générale, Félix passe les sélections avec succès…
Un roman avec plein d’humanité dedans, des personnages émouvants et tellement authentiques, des dialogues tour à tour drôles tendres et graves. Aucun pathos, aucun jugement. La vie telle qu’elle est, avec naturel beauté limpidité douleur. La précarité, sa réalité, abordée avec intelligence sans mièvrerie. À la lecture, nos yeux brillent souvent : on rit on pleure. On est touché, infiniment.

« Nous n’avons pas toujours vécu dans un camping-car. Ça, c’est seulement depuis quatre mois. À l’époque pcv (pré-Combi Volkswagen), nous occupions un sous-sol de trente-sept mètres carrés. Avant cela, un appartement de cinquante-six mètres carrés. Et avant cela, nous avons carrément été propriétaires d’un appart de soixante-quinze mètres carrés. »

 »  » Félix, m’a dit Astrid dans le noir. Je sais que tu m’en veux. Et c’est normal. Mais je t’en supplie, ne lui dis rien. Je vais nous sortir de là, c’est promis. » Je n’ai pas répondu.  » Si tu lui dit, ça risque de déclencher une réaction en chaîne que nous ne pourrons jamais arrêter. (…) Tu serais peut-être séparé de moi, a-t-elle continué. » – C’est peut-être ce que je veux, être séparé de toi.
Nous n’avons plus parlé après cela. C’était cruel de ma part. Mais je n’ai pas retiré ce que j’avais dit. Même quand j’ai entendu qu’elle pleurait tout bas, la tête enfoncée dans son oreiller pour que je ne l’entende pas. Sauf que, comme j’étais à moins d’un mètre d’elle, il y avait peu de chances que ça marche. »

« Mais désormais, j’apprends à croire en quelque chose de nouveau. Quelque chose en quoi ma mère a cessé de croire il y a longtemps. Les autres. Astrid n’a pas eu beaucoup de chance avec eux en grandissant. Mais je ne suis pas ma mère. Et moi, je choisis de croire. »

Partis sans laisser d’adresse, roman de Susin Nielsen, traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plohinec, dès 12 ans, éditions Helium, avril 2019 —

L’Estrange Malenventure de Mirella – Flore Vesco

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Le Moyen-âge est une période de l’Histoire que peu de gens apprécient, enfin je parle pour moi et mon entourage… et bien Flore Vesco a réussi à capter mon attention en quelques phrases seulement. D’abord par la langue – un savant mélange de vieux français, de mots et tournures affabulés -, savoureuse et joueuse à souhait, on plonge instantanément et profondément dans le Hamelin du 13 ème siècle, gris et sale, ne fleurant pas toujours bon, où la triste misère côtoie l’opulente bourgeoisie, où les enfants livrés à eux-mêmes travaillent pour survivre, où l’on chasse les sorcières et les lépreux… Puis par l’histoire du célèbre Joueur de flûte de Hamelin, complètement réinventée qui, sous la plume de l’auteure prend de la couleur, de l’épaisseur, du rythme, de la fougue, des sensations, des turbulences… Un souffle différent venant particulièrement de la belle et charismatique Mirella, quinze ans, orpheline, porteuse d’eau. L’empathie est immédiate. Car Flore Vesco esquisse une jeune fille d’une grande modernité. D’ailleurs la résonance avec l’époque actuelle est flagrante tout au long du roman. Ainsi, comme dans le conte, les rats envahiront la ville, la peste sera dévastatrice, un joueur de flûte arrivera, mais la suite sera toute autre… La mort personnifiée fera une entrée fracassante contrée par  la flamboyante téméraire et bienveillante Mirella.

Un roman truculent et étourdissant, une galerie de personnages haute en couleur, une bonne dose d’ironie, beaucoup d’intelligence et de pertinence, un style épique, et une héroïne – magicienne – inoubliable!

« Au commençailles du mois de juillet, le soleil décida qu’Hamelin ferait une rôtissoire idéale. Il semblait qu’une douche de feu vous tombait sur le crâne dès que vous mettiez le nez dehors. Aux heures les plus chaudes, les braves habitants restaient à l’ombre, endurant vaillamment cette insufférable chaleur. Mirella courait donc en plein cagnard afin d’apaiser le gosier de tous ces assoiffés, occupés à fondre derrière leurs auvents clos. À chaque arrêt, elle trempait sa main dans son seau, baignait son front et sa nuque, puis repartait abreuver cette ville qui s’étiolait. »

« Au Moyen Âge, on craignait les teinturiers, qui osaient colorer le monde en une carnation différente de celle que Dieu avait imposée, et maniaient pour ce faire des drogues, filtres et poisons. L’acte de teindre s’appelait alors l' »infectur », car on infectait le tissu avec des pigments. « 

« L’air était bondissant et guilleret comme une comptine à sauter les marelles. Dans cette ville où les morts tombaient comme des mouches, où la peur avait fermé les auvents et paralysé les habitants, la chanson de Mirella souleva une petite bise follette et libératrice. Le fossoyeur partit d’un grand rigolement. Les enfants sortirent de leur torpeur, se mirent à rire elles aussi, tant que les larmes leur venaient aux yeux, en longs flots impossibles à tarir. Mirella cessa de chanter et regarda avec soulagement les petites qui fondaient. Voilà un torrent qu’on pouvait endiguer, et qui mieux valait que le fossé asséché où elles étaient enfoncées tout à l’heure. »

L’Estrange Malaventure de Mirella, roman de Flore Vesco, à partir de 11ans, collection Medium, L’école des loisirs, avril 2019 —

Home Sweet Home – Antoine Philias et Alice Zeniter

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En 2008, la crise des subprimes touche douloureusement Cleveland, dans l’Ohio. Des dizaines de milliers d’habitations sont saisies par les banques, les propriétaires étant dans l’incapacité de rembourser leur prêt. Toutes ces familles d’origine modestes auxquelles on avait donné l’opportunité d’accéder à la propriété grâce à des crédits à long terme, se retrouvent à la rue suite à la hausse des taux. L’économie de la ville – et du pays entier – est gravement bouleversée.

De nombreux enfants et adolescents sont livrés à eux-mêmes, surtout dans le quartier de Slavic Village. Leurs parents, dépassés, défaillants, paumés les délaissent. Certains prennent la fuite, fuguent… C’est ainsi qu’Anna et ses petits frères Chris et Bog, Elijah, Oliver, Shark, Dalila, Dean, Lily, Luka, Zhou trouvent refuge à Winston Higt, un lycée abandonné. Ensemble, ils se soutiennent. Loin des adultes, ils réapprennent à vivre. À leur façon, hors de la société de consommation, de l’argent, de la possession, ils envisagent un nouvel horizon en prenant en considération les erreurs de leurs parents. Les difficultés ne manquent pas, les désirs frôlent l’utopie mais la petite bande est soudée, audacieuse et déterminée.

À l’écart du « Vaste bordel », ils vivent de petits larcins et de système D. Créent des ateliers pratiques, échangent leurs idées, transmettent des savoirs et des savoir-faire. Mais leur indépendance est fragile, les sorties à l’extérieur sont rares. Il leur faut sans cesse faire attention, se cacher. Leurs parents sont-ils à leur recherche? Et si la police les trouve, que se passera-t-il? Est-il possible de réinventer un avenir en vivant en vase clos? Est-ce vraiment ça, la liberté?

Puis voilà qu’un jour débarquent à Winston d’autres jeunes gens… Est-ce une aide ou une menace?

Écrit à quatre mains, ce roman se déroule sur une année « scolaire » et prend la forme d’un journal alternant principalement les voix d’Anna et Elijah, chacune s’exprimant à la première personne du singulier. Une construction narrative singulière qui apporte à l’histoire une grande empathie. Le lecteur est happé par le quotidien de ces enfants et de ces adolescents. Un roman prenant et profondément humain.

« Chaque fois que j’ouvrais le News Herald, j’espérais y découvrir un avis de recherche avec une photo de ma tronche et le témoignage de mes parents morts d’inquiétude. Je ne voulais pas qu’on me trouve mais j’aurais bien aimé qu’on me cherche. Devant toi, je faisais genre de m’en foutre, que c’était nous contre le reste du monde. (…) Mais à la nuit tombée, les doutes finissaient toujours par me rattraper. »

« Ce que je voulais, c’est qu’on soit une zone sans violence : il fallait que les garçons désapprennent ce qu’ils croyaient savoir de leur supériorité sur les filles, qu’il arrêtent de se balader en bande comme si les espaces n’appartenaient qu’à eux, il fallait que les riches désapprennent  ce qu’ils pensaient avoir de plus que les pauvres. « 

« Une ville en crise – j’ai découvert en mars 2009 – c’est toute une chaîne humaine qui rouille. C’est, par exemple, des fonctionnaires que la ville ne peut plus payer, donc des services qui ne sont plus rendus à la population. Permanence de mairie, cuisine de cantines, ramassage de déchets, cours du soir, élagage des arbres, plus rien fonctionnait correctement. »

« Mes parents, comme presque tous nos voisins, s’étaient ruinés pour devenir propriétaires parce qu’on leur disait que c’était ce qu’il fallait faire, que c’était ça l’Amérique : une joyeuse armée de possesseurs de maisons, de champs, de bagnoles, d’armes, tout ce que vous voulez… « 

 » Anna : (…) Les gamins se sentent plus en sécurité ici que dans leur famille. Les liens du sang, c’est pas une garantie d’amour, vous savez. On parle de gosses battus ou oubliés dans les coins. De gosses privés d’école à cause de la crise. Vous aussi vous seriez venue vivre ici si tout ce qu’on vous offrait dehors c’était le chômage, les dettes ou des placements en centre d’accueil. Agent Foster : Vous faisiez quoi, ici. Anna : On était ensemble. »

Home Sweet Home, roman d’Antoine Philias et Alice Zeniter, dès 13 ans, collection Medium +, L’école des loisirs, mars 2019 —

Miss Crampon – Claire Castillon

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Depuis son « petit problème » comme elle l’appelle, Suzine quatorze ans aujourd’hui, « se chut ». Rien à voir avec le fait de chuter… la jeune fille a pris l’habitude de laisser les autres parler, elle reste discrète, suit la vague, ne contrarie personne, – même si ses pensées sont divergentes -. Évidement, elle se « chut » sur son « petit problème » – que le lecteur connaîtra quelques pages avant la fin du livre -. Violetta et Romane sont ses deux meilleures amies. Pour Suzine elles sont sacrées, nécessaires à sa vie. Il lui est inimaginable de perdre ses copines. Sans elles, elle se sentirait complètement perdue, seule, à la dérive. Avec elles, elle se sent portée, même si elles lui ressemblent guère.

Mais voilà que Romane et Violetta ont un coup de cœur pour le même garçon, Tom. Pour Suzine, il est impossible de choisir un camp… et le conflit, inévitable, arrive. Heureusement, les vacances d’hiver se profilent et Suzine part au ski avec son père et sa belle-mère. Elle déteste skier mais au moins elle sera loin des querelles… Sauf qu’en bas des pistes, là voilà face à Tom, descendu lui-aussi à cette station… et, un comble pour Suzine, il semble être amoureux d’elle!

À force d’évitements, elle s’enlise dans les mensonges, s’invente des histoires abracadabrantes. De retour chez elle, il va lui falloir « gérer » sa grand-mère maternelle qui débarque chez sa mère, secrètement amoureuse d’un nouvel homme… et surtout faire face à l’élection de Miss Crampon où l’a inscrit un garçon du club de foot…

Suzine ne pourra plus se cacher derrière ses affabulations et ses cheveux. Sur la scène, elle devra ôter le masque, assumer sa différence, s’affirmer. Y parviendra-t-elle?

Un roman touchant dans lequel l’autrice évoque avec simplicité et justesse le handicap et l’estime de soi, le mal-être adolescent et la place « à conquérir » dans une famille éclatée, les relations amicales toxiques qui virent au harcèlement. L’écriture est vive et drôle, et les personnages bien croqués.

« J’ai l’air de la ramener, mais pas du tout. Je ne sais rien au fond. Enfin si, je sais une chose. Sans mes amies, je ne suis rien. Un quart de lune. Un soleil froid. Une mer sans eau. Quoi d’autre? La poésie, ouais, bof. »

« Suzine Domestos. C’est mon nom. Le jour où mes camarades feront le ménage eux-mêmes, ils me parleront aussi de mon nom de famille, mais pour le moment ils se contentent de mon prénom. »

« Se chuter, c’est bien, mais hurler, parfois, serait plus adapté. Là, j’ai envie de pousser toutes sortes de plaintes : Au secours, À L’aide, Berk, Help, Non, Aïe, mais je me chut. Au pire, ma vie est terminée. Aux mieux, elle est fichue. »

Miss Crampon, roman jeunesse de Claire Castillon, à partir de 11 ans, Flammarion Jeunesse, janvier 2019 —

 

Frankenstein – Mary Shelley

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Le capitaine Robert Walton, a quitté Londres et sa sœur Margaret, pour vivre un rêve de jeunesse. Partir en expédition au Pôle Nord. Le voyage est long et parsemé d’entraves, en ce siècle des lumières. Alors il écrit régulièrement à Margaret. Des lettres où il raconte ses péripéties, ses rencontres, le froid, la neige, la mer, son enthousiasme, ses craintes aussi. Un jour il lui fait part d’une terrible vision, un homme à la taille démesurée en traîneau sur la banquise, et de la découverte peu après sur un bloc de glace dérivant, d’un autre homme, dans un piètre état.

La santé recouvrée, il lui raconte son histoire. Victor Frankenstein, tel est son nom, est issu d’une grande et respectée famille genevoise. Attiré depuis son adolescence par la science et la biologie, Frankenstein est fasciné par l’électricité, l’alchimie, la quête de la pierre philosophale, l’immortalité. À dix-sept ans, il quitte à regret sa famille et ses amis qu’il aime tant pour aller étudier à Ingolstadt au bord du Danube. Zélé et orgueilleux, il se met en tête de donner la vie à un être humain en utilisant des cadavres. Pendant des mois il s’affaire en secret à sa besogne macabre. Mais lorsque sa créature prend vie, le savant est confronté à l’horreur  ;« La peau jaunâtre couvrait à peine les muscles et les artères. La chevelure, d’un noir lustré, flottait : les dents avaient une blancheur de perle, mais ces éléments remarquables contrastaient atrocement avec les yeux vitreux, de la même couleur que les pâles orbites, la peau flétrie, les lèvres sèches et noirâtres. » L’être qu’il a créé est un monstre. Frankenstein s’enfuit, tombe malade, est soigné par Clerval, son ami. Évidemment, il garde en lui son secret funèbre.

Un jour, il apprend que son frère a été tué sauvagement… En arrivant dans sa famille, il comprend que l’assassin est sa créature. Une innocente est condamnée à mort à sa place… Frankenstein se lance sur les traces du monstre bien décidé à l’exterminer.

Quand il se trouve face lui, ce dernier lui raconte à son tour son histoire. Après une longue errance, il a trouvé refuge dans une hutte mitoyenne à un chalet. Là, une famille de pauvres exilés vivait. En cachette, il les a regardés vivre, les a écoutés, a observé leur quotidien. Les a même aidés, en leur trouvant du bois l’hiver. Grâce à eux, il a appris à parler, et à réfléchir sur sa condition. Mais lorsqu’il se décida à se présenter à eux, son apparence les a terrifiés.

Il comprit ce jour-là que sa différence l’isolait de la société. Lui était né bon et doué de raison, mais le monde des hommes le rejetait. Jamais il ne pourrait s’intégrer. Son créateur l’avait ainsi fait. Monstrueux.

Par vengeance, il ôta la vie du frère adoré de Victor Frankenstein… Aujourd’hui, il lui demandait de créer un nouvel être pour lui : une compagne… pour ne jamais se sentir seul.

J’ai enfin lu ce classique, ce roman né de la plume d’une toute jeune femme de dix-huit ans, Mary Shelley. Quelle modernité ! Elle aborde avec intelligence et sensibilité l’abandon du fils – la créature – par le père – Frankenstein -, la responsabilité de la science, elle s’interroge et porte un regard acéré sur la nature humaine, parle d’apparence et de différence. Un roman culte, à la fois gothique, fantastique, romantique, roman épistolaire, récit de voyage. Une écriture haletante, pleine de finesse. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour dont l’illustre Frankenstein de James Whale avec Boris Harloff dans le rôle de la créature sans nom. Je salue le travail de Malika Ferdjoukh qui a traduit et abrégé le texte magnifiquement afin de le rendre accessible aux jeunes lecteurs dès onze ans.

« – Infâme! Tu me reproches de t’avoir créé, eh bien, approche! Que j’éteigne l’étincelle que j’ai si aveuglément allumée.
Ma colère se déchaîna. Je me ruai sur lui. Il esquiva sans peine.
– Du calme, reprit-il. Je veux que tu m’écoutes avant de déverser ton ressentiment. N’ai-je pas assez souffert déjà? La vie m’est chère, même si la mienne n’est que peurs. Je la défendrai. Rappelle-toi que tu m’as fait plus fort que toi. Mais je ne cherche pas la lutte. Je suis ta créature et je désire être docile avec mon seigneur et maître. Ô Frankenstein , ne soit pas injuste, ne me piétine pas, moi à qui tu dois, plus qu’à tout autre, miséricorde et affection. Je devrais être ton Adam, je suis l’ange déchu. Partout je vois le bonheur, et moi seul en suis exclu à jamais. J’étais bon, mais le malheur a fait de moi un monstre. Donne-moi le bonheur, et je redeviendrai bon. »

« Jadis, j’ai rêvé de vertu, de gloire, de plaisir. Jadis, j’ai stupidement rêvé que des êtres m’aimeraient en dépit de mon apparence. J’étais alors nourri de hautes pensées d’honneur et de dévouement. Mais le crime m’a dégradé à un rang plus bas que celui d’une bête. Aucune faute, aucun forfait, aucune vilenie n’égalera jamais les miens. Quand je déroule l’abominable catalogue de mes péchés, je ne peux pas croire que je suis la même créature qui rêvait de sublime, de transcendance, de bonté, de majestueuse beauté. Mais c’est ainsi. L’ange déchu devient le diable. »

Frankenstein, roman de Mary Shelley, traduit et abrégé par Malika Ferjoukh, dès 11 ans, collection Classiques, L’école des loisirs, octobre 2018 —

Toutes les couleurs de mon drapeau – Mabrouck Rachedi

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Quand madame Dupin, la professeure d’histoire-géo annonce à sa classe de 5ème qu’elle va parler de la guerre d’Algérie, Selim est ravi. Car si ses racines sont algériennes, l’adolescent méconnaît cette période. Comme un creux, dans son histoire à lui.

Selim est un très bon élève. Ses parents ont réussi professionnellement et sont, de fait, très occupés par leur travail respectif. Selim a grandi entouré d’amour et de culture  mais l’absence physique  et d’écoute  deviennent difficiles à vivre.

Selim attend donc beaucoup de madame Dupin et de sa leçon sur le pays de ses origines… seulement le cours, selon lui, est bâclé. Il n’apprendra rien de plus que ce qu’il sait déjà. C’est la déception et l’amertume. Selim avait vraiment besoin de savoir, de combler ce vide dans son histoire familiale. Il se sent désoeuvré, perdu, et terriblement en colère contre ses parents, sa prof, le collège, les autres élèves, la société… Lui, si pondéré si calme devient rageur.

Sa déconvenue le fait se tourner vers Redouane, le cancre de la classe. Tous deux viennent du maghreb mais leur ressemblance s’arrête là. La famille de Redouane n’est pas aussi bien intégrée que celle de Selim. Son père est au chômage depuis cinq ans, sa mère fait des ménages « au noir » chez des gens aisés.

Une amitié naît et avec elle une idée de vengeance : repeindre la voiture de Mme. Dupin aux couleurs du drapeau algérien…

Un roman pertinent – et non dénué d’humour – sur la quête d’identité et le manque de dialogue entre les générations. De nombreux ados se reconnaîtront à travers le personnage de Selim ; la guerre d’Algérie est peu et souvent mal abordée au collège et les parents se trouvent bien impuissants devant les interrogations de leurs enfants, n’ayant eux-mêmes très peu de connaissances sur le sujet. Un sujet douloureux et complexe que leurs propres parents taisaient. D’où l’importance et la nécessité de glisser ce livre dans de nombreuses mains!

« À présent, le couvercle de l’Histoire se soulevait devant moi, et une foule de questions venaient s’agiter dans ma petite tête, dont celles-ci : pourquoi mes camarades et moi-même étions-nous si mal informés sur notre propre histoire? Comment mes grands-parents avaient-ils pu immigrer chez l’oppresseur français, à l’issue de la guerre? Moi, fruit de l’union de deux Franco-Algériens, eux-mêmes enfants de parents algériens nés en Algérie française, qui étais-je, qu’étais-je au juste? »

« – L’humanité a pour premier talent de créer de l’injustice. La colonisation était une injustice d’un certain ordre, les libérateurs l’ont remplacée par une autre injustice. Les hommes sont très doués pour inventer des systèmes d’oppression. »

« Mes ancêtres ne sont pas gaulois mais je suis français. Je suis aussi d’un peu tous les pays du monde à la fois, de toutes les cultures, et, au-delà, un peu de l’humanité tout entière. »

Toutes les couleurs de mon drapeau, roman jeunesse de Mabrouck Rachedi, illustration de couverture de Gabriel Gay, à partir de 11 ans, collection médium, L’école des loisirs, octobre 2018 —