Tous les héros s’appellent Phénix – Nastasia Rugani et Jérémie Royer

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Un visage connu et souriant s’arrête un soir au bord de la route. Pour venir en aide à deux sœurs. Des vélos un pneu crevé et l’homme s’immisce dans trois existences. Phénix dix-sept ans, Sacha huit ans. Deux sœurs pleine d’amour l’une pour l’autre,  et une mère bohème égocentrique et effondrée depuis que le père est parti. Un père qui envoie de rares lettres à ses filles, du vaste monde qu’il parcourt joyeusement. Le visage connu – professeur d’anglais de Phénix – arrive donc en terrain conquis dans cette famille chancelante. Vite il séduit mère et filles, devient indispensable. Il s’installe. La maison reprend des couleurs, le lac en contrebas n’a jamais été aussi étincelant. Phénix et Sacha semblent heureuses, continuent à se passionner pour les insectes, la littérature, le théâtre. La mère a toujours son air indifférent face à ses filles mais elle est amoureuse, alors. La relation sororale est tellement puissante qu’elle parvient à voiler toutes défaillances parentales. Puis la mère part sur les routes pour son travail. Le beau-père veille mais le sourire de ce visage connu se tord étrangement. Le regard devient tranchant, les mots se font cinglants. Les premiers coups tombent… sur Phénix. Et ne s’arrêtent plus. Le visage connu. Le parâtre. La souffrance en silence, l’indicible emprise, frisson et honte. Phénix ne dit rien, s’efface, se fait toute petite. Disparaît presque. Coûte que coûte, protéger Sacha. Dresser un rempart autour de sa sœur. Renoncer à l’amour que lui offre Merlin. Laisser les saisons défiler, laisser l’ombre gagner… Avec une grande acuité, Nastasia Rugani raconte l’ineffable, déplie la violence insidieuse, et met merveilleusement en exergue le lien d’amour indéfectible de deux sœurs. Il manque à l’adaptation en BD, la profondeur des émotions – complexes et foisonnantes – de Phénix. En lisant le roman, on est dans sa tête. En lisant la BD, on est davantage spectateur.

« On dit que le mois de novembre arrache la dernière feuille. Chez nous, cela fait plus d’un mois que les arbres sont nus. Il fait froid comme seules les petites villes sinistres savent avoir froid, avec leur ciel digne d’une tempête de neige peinte par Turner et leur centre-ville abandonné dès la fermeture de la dernière épicerie. Cha pense que la nature sait et se venge. Que si novembre ressemble à janvier, c’est en partie la faute au parâtre. Elle interprète les manifestations de la nature comme elle lit les lignes de la main. Papa lui a appris ces charlataneries. Cependant, si les éléments ont cette capacité, je me demande pourquoi la foudre n’a pas frappé l’autre, pourquoi il n’a pas été emporté par un ouragan inexpliqué, un tsunami au bord du lac. » (citation du roman)

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Tous les héros s’appellent Phénix, roman de Nastasia Rugani, adaptation en BD par Jérémie Royer, à partir de 13 ans, L’école des loisirs (septembre 2014) Rue de sèvres (mars 2020) —

Filles de la Walïlü – Cécile Roumiguière

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Laissez-vous absorber par cette illustration à l’atmosphère bleutée ; sa forêt ténébreuse, son eau aux reflets changeants, ses silhouettes sur la plage, son village au loin qui rougeoie, son horizon aussi mystérieux qu’inquiétant. Entrez dans cette histoire envoûtante, déroulez-en le fil fascinant tantôt glissant tantôt noueux de l’enfance l’adolescence les premiers émois l’amitié fragile les secrets endormis la vengeance sournoise la transmission le courage les traditions les légendes la modernité les cauchemars les mauvais présages la liberté le manque la filiation l’eau la terre l’air le feu les sensations les forces de la nature la magie… les mouvements de l’âme. Regardez grandir Albaan, habitante de Lurföl, presqu’île imaginaire – scandinave ? -, écoutez ses rêves vivez son quotidien de fille dans une société matriarcale bienveillante vaillante et audacieuse, ses angoisses face à l’absence familière – à laquelle elle ne s’habitue pourtant pas – de son père qui, comme tous les hommes, part en mer pour pêcher, ressentez le poids lourd d’un passé nébuleux, frissonnez avec elle à l’approche de la Walïlü, créature effrayante de la forêt, luttez à ses côtés pour faire jaillir la vérité.
Un roman ensorcelant, vibrant, empoignant.

« Derrière un rideau d’arbres, au fond de la forêt, un lac noir sous le ciel noir. Et le froid. Un chuintement, une plainte. Un cri de douleur qui signe la fin de la nuit. Lentement, le noir du ciel se griffe d’or et d’argent, le cobalt fond sous l’indigo. Le gémissement, à nouveau, résonne sans que personne ne soit là pour l’entendre. Un trait, un éclair nacré dans le blanc pur de la glace, et un soupir, le dernier, un son à lacérer le cœur quand la plaque se scinde en deux. Le morceau de glace hésite, il tangue en suivant le clapot des eaux du lac. Le vent tombe, la plaque dérive. »

« – Il y a le temps des tanières et celui de la lumière ; la vie est un déferlement de vagues qui font rouler les galets… Jusque là, j’avais besoin de forêt et de solitude. Demain, je ne sais pas. Ne t’en fait pas, j’ai les épaules solides.  – Prends soin de toi, Nanna. Même les galets peuvent être brisés quand la houle est trop forte. »

« – Quand j’étais petite, je pensais que des monstres sous la mer pouvaient emporter mon père, puis mon frère, et tous les hommes que j’aimais. Mais les seuls monstres capable d’emporter ceux qu’on aime, ce sont les secrets trop lourds qui deviennent des poisons et rongent les cœurs. »

Filles de la Walilu, roman de Cécile Roumiguière, illustration de couverture de Joanna Concejo, dès 13 ans, l’école des loisirs, février 2020 —

Tuer Van Gogh – Sophie Chérer

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Grande admiratrice de l’œuvre de Vincent Van Gogh, ce portrait mi-fictif mi-réel de l’artiste dessiné par Sophie Chérer – l’autrice, entre autres, de Renommer passionnant ouvrage sur les mots et leurs secrets de famille – ne pouvait que me plaire. Avec empathie, nous allons par les chemins environnants d’Auvers-sur-Oise, terre arpentée par l’artiste quelques semaines avant sa mort. De mai à juillet 1890, l’homme, inspiré par la lumière et les couleurs du lieu n’a de cesse de peindre. Cet été-là, soixante-dix tableaux verront le jour, parmi lesquels ses chefs d’œuvre. Du matin au soir, il peint, chaque jour il peint. Comme un fou, il peint. Mais loin de lui la folie – et les pensées suicidaires -, il n’a jamais été aussi lucide et clairvoyant sur son art, ses envies. Ce qu’il ne manque pas d’écrire à Théo son frère bien-aimé. Mais la mauvaise fortune met sur sa route deux jeunes hommes d’une famille dite respectable ; les frères Secrétan. Si le plus âgé, Gaston,  est d’un caractère aimable timide et rêveur, René le cadet est hâbleur  persifleur et rustre. Pêcheur chasseur adorateur de Buffalo Bill, René Secrétan prend plaisir à se moquer de Vincent, – l’étrange étranger, différent, mystérieux – emmenant dans son travail de sape tous les jeunes gens alentour. Malgré cela, Van Gogh peint sans relâche et se prend d’affection pour Gaston, artiste en herbe, lui enseignant quelques rouages de son art. Mais le harcèlement se poursuit jusqu’à la folie rageuse… jusqu’à la mort.
Sophie Cherer s’appuie sur les recherches de Steven Naifeh et Gregory White Smith, auteurs d’une biographie sur Vincent Van Gogh qui réfutent le suicide de l’artiste. Un roman captivant où les sensations affleurent les couleurs explosent les perspectives se modèlent les nuances s’étalent la création s’esquisse le cliché s’estompe et l’artiste peintre se révèle sous une nouvelle lumière.

« Ce qu’il greffait alors à la toile, c’étaient des atomes de lui-même, corps et âme. Ses yeux mutants avaient développé leur propre système digestif. Sa cornée s’était faite cornue, et, par une alchimie inconnue, il allait rendre au monde à centuple coups de brosse ce que le monde lui avait offert de visions, de vibrations, de turbulences, d’apparitions et de secrets. »

« Je fais ce que je sais faire. Je fais ce que j’ai à faire. Je fais ce que j’aime faire. Quand je peins je me sens chez moi. »

« Les vies humaines étaient pourtant faites pour se croiser, pour se répondre, comme ces ramifications, pour rimer à quelque chose, et si les hommes avaient su l’entrelacer ainsi, grandir et forcir à chaque rencontre, transformer leur sang en sève au lieu de le verser, peut-être le monde eût-il été, paradisiaque, non, mais solide. »

« Vincent se tournait de tous côtés. Plus René voyait la déception, l’appréhension et l’agacement se peindre sur ses traits, plus l’excitation de contredire, de décevoir, de vexer, montait en lui, impérieuse, charnelle, irrépressible, comme un désir. Harceler, c’était posséder l’autre sans le toucher, sans féconder, sans rien livrer de soi. »

« Sous la lumière du jour qui montait, les tableaux de toutes tailles éclosaient, se déployaient, se ressemaient, croissaient et multipliaient, et Vincent découvrait que, pendant dix ans, dans l’ombre, dans l’opprobe, dans les silences et les éclats, sous les injures et les crachats, dans la solitude et la peine, dans la folie et sa sagesse, il avait cherché obstinément, il avait senti, il avait aimé, il avait semé des champs nourriciers, il avait planté des lignes de bocages ombragés et donné refuge à des vies fragiles, il avait tissé des couvertures, des tentures et des vêtements protecteurs, il avait caressé des visages meurtris et navrés, lancé au ciel des Voies lactées pour éclairer des routes, rassurer des égarements, orienter des errances. Mort de froid, il avait vécu. Mort de faim, il avait vécu. Mort d’amour, il avait vécu. »

« Ainsi que les couleurs, les mots de la langue s’entrechoquent. Il n’existent que par contraste. »

Tuer Van Gogh, roman de Sophie Chérer, dès 13 ans, collection Medium +, L’école des loisirs, octobre 2019 —

Les fantômes d’Issa – Estelle-Sarah Bulle

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Quatre ans de cauchemars, toutes les nuits ou presque. Des fantômes qui la hantent, une honte qui la ronge. Une ombre immense, envahissante, plane sur la vie d’Issa depuis ce jour d’été, le dernier de son année scolaire de Ce2. Pour fêter l’arrivée des grandes vacances, la maîtresse avait organisé un pique-nique, dans les hauteurs de leur petit village. Il faisait chaud, le ciel était bleu azur. Il y avait un mur tout cassé, Mathis elle et personne autour,  « t’es pas cap » lui avait-elle dit…
Aujourd’hui, Issa a douze ans. Enfoui au fond d’elle, un terrible secret. Par chance, elle a déménagé loin de ce mur qui, continue inlassablement à apparaître dans ses rêves, l’emprisonne, l’étouffe. Impossible pour elle de parler, la culpabilité l’oblige à se taire. Alors elle s’est mise à écrire un journal : lui seul sait les remords et le chagrin, le geste fou fatal. Extirper ses maux à travers ses mots allège un peu son cœur lourd, mais cela ne suffit pas. Et puis les événements, avec le temps, sont devenus confus, flous.
Grande lectrice de mangas et particulièrement du mangaka Keiji Nemuro, Issa apprend sa venue pour une dédicace. S’en suivra une rencontre belle généreuse et bienveillante. En confiance, la jeune fille se livrera pour la première fois. Grâce à cette rencontre et avec l’aide de ses amis, ses souvenirs brumeux s’éclairciront, images et chronologies se reconstitueront…
Un roman prégnant sur le sentiment de culpabilité, et la nécessité de s’ouvrir aux autres pour saisir la vérité et non l’idée qu’on s’en fait.

« Les cauchemars sont encore revenus. Ça fait quatre ans maintenant que j’en ai presque toutes les nuits. Peut-être que ce journal va me soulager. Peut-être qu’écrire la grosse bêtise que j’ai faite la fera diminuer un peu dans ma tête. Maintenant que j’ai douze ans, je pense que je peux revenir en arrière et tout écrire, je suis assez bonne en français. Mais c’est difficile de commencer. Par où débuter : au moment où j’ai commis cette erreur fatale, quand j’avais à peine huit ans? Avant? Avant, c’est mieux. Comme ça, ce sera clair. En écrivant, ce qui est arrivé deviendra juste une histoire, avec un sens et, je l’espère, une fin. »

Les fantômes d’Issa, roman jeunesse d’Estelle-Sarah Bulle, illustration de couverture Siegfried de Turckheim, à partir de 11 ans, L’école des loisirs, janvier 2020 —

Celle que je suis – Anne Loyer

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En Inde, de nos jours. Anoki, seize ans, a tout pour être heureuse! Une enfance et une adolescence radieuses dans un beau quartier de New Delhi, des parents aimants, deux grands frères brillants Mani et Kiran – le premier, récemment marié, est informaticien, l’autre fait ses études à Paris – une petite sœur pétillante et perspicace, une scolarité remarquable, et un amour qui se dessine. Épanouie, Anoki s’apprête à passer son examen de fin d’année et pense avec enthousiasme, à sa rentrée universitaire et à son futur métier de journaliste. Mais cette joie de vivre s’effondre lorsqu’elle prend conscience du poids lourd et glaçant des traditions culturelles indiennes. La révélation d’une réalité sur laquelle elle avait posé un voile lui explose au visage lorsqu’elle assiste à une scène familiale entre Chatura – la femme de Mani – et son père : le geste fou de ce dernier déchirant le diplôme d’infirmière de Chatura – brisant ainsi en morceaux la vie dont elle avait rêvée – révolte Anoki, qui comprend la fatalité de son propre destin. Cette scène pétrifie d’abord la jeune fille, puis la met en mouvement. Désormais, elle ne laissera personne décider de ses choix, dicter ses droits. Elle ne suivra pas le chemin tracé par ses parents, sera gardienne de ses pensées et maîtresse de ses actes. Aucune soumission. Aucun mariage arrangé. Malgré la douleur affective éprouvée, elle s’opposera fermement aux décisions de ses parents assujettis au fardeau patriarcal de leurs ancêtres. Avec détermination, intelligence, et grâce aux lettres encourageantes de Kiran, elle tracera sa route, surmontera les obstacles.
Un texte lumineux pertinent clairvoyant, une héroïne belle et émouvante courageuse et audacieuse combative et passionnée, une histoire de liberté d’espoir et d’amour.  Merci Anne Loyer, vos mots sur l’émancipation féminine sonnent si justes.

« Chatura n’est pas une infirmière. Ce qu’elle est, c’est la femme de mon fils. Ce qu’elle est, c’est ma belle-fille. Ce qu’elle doit être, c’est une bonne épouse. Où elle doit être, c’est à la maison. Le mariage est une institution sacrée. Et ce diplôme n’y changera rien. ce diplôme n’est rien.
Et d’un geste vif, il l’a déchiré, déchiqueté, émietté… jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. »

« (…) j’étais lancée, plus rien ne pourrait m’arrêter. J’en avais fini avec le mensonge, le déni, les faux-semblants. J’étais allée trop loin pour faire demi-tour. Mes parents devaient savoir que je ne rentrerais pas dans les cases à cocher des petites annonces. Je ne serais ni docile, ni gentille, ni bien élevée, ni rien de tout ce que réclamaient ces mères avides de chair malléable pour leur fils! Instruite, oui! Mais pour moi-même, pour mon avenir! Pas pour assurer de belles soirées culturelles à un époux amoureux des plantes vertes! Je ne serais jamais une potiche! « 

« Papa a ouvert la porte. Il semblait ramassé sur lui-même, voûté, vieilli, prêt, sans doute, à recevoir un choc. Devant lui, son fils, sa fille et cette fille. Celui qui comptait faire sa vie ailleurs ; celle qui voulait vivre sa vie ; celle qui vivait autrement. »

Celle que je suis, roman d’Anne Loyer, à partir de 12 ans, éditions Slalom, novembre 2019 —

En émois – Anne Cortey et Cyril Pedrosa

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Sous le soleil écrasant d’un été en Provence, les soubresauts de l’esprit du cœur et du corps de deux adolescents. Au creux de l’été, Jeanne reste seule à la maison, fait la grasse matinée, se charge de nourrir les ânes, s’occupe quelquefois de son petit frère, aide s’il le faut ses parents à l’épicerie du village, passe des coups de fil à Esther son amie partie en vacances, mais le moment essentiel de sa journée – sa parenthèse enchantée, son oxygène – est sa baignade au lac. Pourtant ce jour-là sera différent, son ami Gwen est en retard. Elle se baigne alors seule lorsqu’une sonnerie de téléphone la sort de sa bulle cotonneuse. On cherche à joindre un garçon nommé Kévin. Laissant, perplexe, le mobile égaré sur la rive. Jeanne ne pourra pourtant ôter de sa tête cet appel mystérieux…
Ce garçon, elle l’approchera bientôt. Une rencontre saisissante, non sans heurts. Il est agité, elle a peur. Il est confus, elle est aimantée. L’émotion est si vive qu’une crise d’asthme se manifeste. Le garçon prendra alors soin de Jeanne. Ils se reverront et là il lui racontera. Sa fuite, sa colère, la sévérité de son père, sa passion pour le volley, son talent… les gars qui le harcèlent depuis des mois. Son besoin irrépressible de s’extirper de cette vie faite de violence. Son impression d’être au bord de l’implosion.
Les mots si beaux d’Anne Cortey tour à tour enveloppants et syncopés disent tout des tourments adolescents. Du désordre des sentiments à leur apaisement. De la solitude à l’entraide. De la bienveillance à l’amour naissant. Des premiers émois, qui valsent comme le souffle du vent dans les collines. Et s’embrasent, comme les dessins flamboyants de Cyril Pedrosa.

« C’est en hurlant qu’il a parlé.
Il a crié plus fort qu’il n’aurait pu l’imaginer.
Tout est sorti d’un coup.
Il ne se laissera pas faire, cette fois.
Son ventre est en feu. Sa gorge brûle. Sa tête est tumulte.
Les sanglots sont prêts à jaillir. Mais il ne pleurera pas.
Ce serait pire après. »
 
« Le mistral souffle, c’est affreux.
Le garçon est sur le chemin.
Il n’aime pas le vent.
Les rafales fouettent son visage.
Avec la tempête, rien n’est bon.
La colline est prise par des accès de folie.
Elle s’envole par petits paquets de terre sèche et de végétaux.
Les brins d’herbe sont oiseaux.
Les buissons déracinés sont emportés.
Le garçon est angoissé.
Il ne sait pas trop pourquoi, il n’a pourtant plus à être anxieux.
Mais il traverse le vallon, peinant contre le souffle du vent, qui l’empêche d’aller de l’avant.
Il va chez elle. »

« Quand je regarde devant moi, j’ai le vertige. Est-ce que ça ressemble à ça, la vie? À cette sensation de devoir sauter dans le vide, sans trop savoir où on va? Mais, avant de sauter, il y a ce week-end. Esther sera de nouveau avec nous. On ira au lac tous les trois, on grimpera sur nos vélos, et on traversera les collines. Peu importe le soleil, la chaleur, on l’oubliera dès que nos corps seront immergés. Et peut-être que dans ma tête tout sera devenu simple, limpide, comme l’eau dans laquelle je nagerai. »

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En émois, roman d’Anne Cortey, illustrations de Cyril Pedrosa, à partir de 11 ans, L’école des loisirs, août 2019 —

Surf – Frédéric Boudet

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La nuit est d’encre, l’ombre des grues dans la rade de Brest se découpent sur un ciel d’étoiles. Adam, dix-neuf ans revient sur les lieux de son enfance. Là-même où son père les a laissés, sa mère et lui. Sans un bruit, sans une querelle, sans un mot, il est parti. Envolé, mais vivant. Ailleurs. Adam a grandi toutes ces années sans lui, et voilà que des mots, glissés dans des enveloppes, lui sont envoyés par-delà l’océan. Son père est mort. De vieilles lettres écrites de sa main sont désormais entre les siennes. Vont-elles éclairer sa nuit? Pas si simple de combler le manque, de tenir debout en plein jour, de ne pas s’abandonner dans les eaux sombres, de regarder droit devant. Se dire que la vie vaut la peine, que la présence bienveillante de l’ami Jack le doux dingue est inestimable, que l’apparition merveilleuse de la belle Katel est inouïe, que le bruit du silence existe vraiment, que le bleu de l’océan reflète la lumière comme jamais, que les souvenirs eux ne s’effacent pas. Partir en quête de ce père, quitte à se perdre. Lever l’ancre, ne plus lutter, lâcher prise. Avancer, respirer, caresser. La vague est imprévisible. La vie est une odyssée.
Un roman mouvant, émouvant, à l’image de l’adolescence et de ses béances. Une histoire sur le temps, d’avant d’aujourd’hui et d’hier. Les remous du passé, l’insaisissable présent, le futur flottant.

« il le prend dans ses bras et le porte jusqu’à sa chambre à l’étage il embrasse ses joues à chaque marche le tient tout près de lui il se pelotonne il se faufile sous les couvertures c’est le moment où il va s’étendre à ses côtés il va s’allonger déplier ses jambes jusqu’à l’ombre au bout du lit sa voix va s’éteindre et brusquement celle d’un ours ou d’un dieu lointain va s’élever lui raconter une histoire une histoire pendant cinq minutes pas plus mais elle n’aura pas de fin elle n’aura jamais de fin »

« – Tu disais que tous ces enfants allaient vieillir un jour, que leur sourire, leur visage, les mots qu’ils auraient prononcés un matin en se levant avant d’aller à l’école, les rêves qu’ils auraient faits cette nuit-là, tout allait cesser d’exister. Tu n’acceptais pas que même les instants les plus insignifiants puissent disparaître, être oubliés, que la vie soit finalement qu’une accumulation de choses disparues. Tu me faisais frémir, parfois, avec tes théories étranges sur le temps qui passe.
– Je ne supportais pas que tous ces moments que notre mémoire n’enregistre pas ne laissent aucune trace, ne servent à rien. Et que nos vies ne se résument qu’à quelques lignes lues à la va-vite le jour de notre mort, face à la gueule béante de la fosse creusée dans la terre. La solution était d’archiver tout ce qui constitue notre existence.
– Chaque jour le présent dévaste ce qui fut, a-t-elle murmuré. »

« J’aimais la rade. L’océan. Les rochers noirs. Les mouettes saoules. Le gris de la peinture des navires de guerre. Les souvenirs incrustés dans la pierre du port. Les plages désertes, froides, l’eau verte, les rouleaux indifférents. J’aimais ces rues sans âme, jeu de construction inachevé, où des architectes avaient jeté à la hâte leurs idées les moins inspirées. Ville de béton, de plâtre et de tapisseries délavées collées à la va-vite sur les ruines d’un champ de bombes. »

« Ce moment n’a jamais existé. Notre cerveau invente des phénomènes que nous prenons pour le soi-disant réel. Montre-moi ce putain de réel conservé dans le formol et je te jure que j’arrête instantanément de dire des conneries. Le temps n’existe pas, la réalité non plus, tout n’est qu’un écoulement fantomatique. Refuser de le voir n’est que le moyen masochiste que l’on a trouvé pour éprouver la douleur d’être en vie, ad nauseam. »

Surf, roman de Frédéric Boudet, dès 15 ans, Grande Polynie, éditions MeMo, août 2019 —

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle – Rohan O’Grady

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Sur une île au large des côtes de la Colombie britannique, deux enfants débarquent pour l’été. Seuls. La dernière guerre y a laissé des traces. Du vide surtout. Peu d’hommes sont rentrés. Les habitants vivent dans un passé poussiéreux, dans la mémoire de leurs proches disparus, avec mélancolie. L’arrivée de Barnaby et Christie va d’abord agacer,  bousculer leurs habitudes puis insuffler un vent nouveau.
Barnaby, orphelin, doit rejoindre son tuteur – son oncle Sylvester – durant les vacances estivales. Il passe le reste de l’année dans un pensionnat. Son oncle quitte régulièrement l’île pour ses affaires, alors le garçon est confié à un couple d’épiciers qui voit en lui la réincarnation de leur fils perdu. Christie, elle, s’installe chez la dame aux chèvres afin de se remplumer un peu et prendre des couleurs avant de retrouver sa mère à la rentrée en ville.
Les deux seuls enfants de l’île se chamaillent beaucoup les premiers temps et enchaînent les bêtises. Les îliens échauffés par ces garnements font appel à l’unique représentant de l’ordre : le sergent Coulter. Ce dernier leur inflige une punition : nettoyer le cimetière. Une pénitence qui va rapprocher les deux enfants. Ils lèvent tous les deux le voile sur leur vie. Des vies où la mort, la violence, l’alcool, la solitude,  se sont immiscés. Des enfants qui ont grandi trop vite, et se méfient des adultes. Une amitié se tisse jour après jour et se scelle par un pacte : tuer ensemble l’oncle de Barnaby avant qu’il ne le tue. Car le jeune orphelin doit hériter à sa majorité d’une grande fortune laissée par ses parents, et son oncle, un monstre selon les dires de Barnaby, la convoite depuis fort longtemps… Bientôt, les enfants font la connaissance d’Une-Oreille, un couguar extrêmement dangereux. Alors qu’une battue est organisée pour le traquer, Barnaby et Christie s’attachent à lui, lui donnent des gâteaux, des caresses et glissent autour de son cou un collier de pâquerettes…
Cette histoire écrite il y plus de cinquante ans est un enchantement. L’atmosphère y est sombre et tendre à la fois, la palette d’émotions est grande, les personnages hauts en couleur, la magie se mêle subtilement au réel, la mort rôde, la survie s’installe, l’humour noir fuse… Un roman d’aventure aux influences gothiques, captivant élégant et délicieusement impertinent.

« Ils aimaient Une-Oreille et étaient persuadés que tout ce dont le félin avait besoin pour être tout à fait comblé c’était d’accepter leur amour et le leur rendre. (…) Une-Oreille renoncerait à ses mauvaises manières et à ses habitudes alimentaires bizarres. En un mot, il rentrerait dans le droit chemin et se mettrait à les adorer autant qu’eux l’adoraient ; il engraisserait grâce à un régime à base de roulés à la cannelle, de confiseries, il boirait du vin de framboise et non plus du sang, et tous les trois vivraient heureux pour l’éternité dans le meilleur des mondes. (…) De son côté, Une-oreille les détestait un peu plus profondément chaque jour, et la seule pensée de leurs menottes collantes et leurs haleines chargées de réglisse le faisait grimacer. »

« (…) leur manque d’expérience était un plus, car, n’étant soumis à aucun principe préconçu, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la façon de commettre un assassinat. Un meurtre par balle serait, ils le savaient, la méthode la plus simple, mais ils n’avaient aucune préférence. Si ça avait été faisable, cela n’aurait rien changé pour eux d’utiliser une corde, une arme blanche ou du poison pour trucider Oncle Sylvester, du moment qu’Oncle Sylvester était trucidé. »

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, roman de Rohan O’Grady, traduit pour la première fois en France par Morgane Saysana (paru en 1963 aux Canada), illustration de couverture originale d’Edward Gorey, à partir de 13 ans, collection jeunesse Monsieur Toussaint Laventure, éditions Monsieur Toussain Louverture, juin 2019 —

Les inoubliables – Fanny Chartres

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Ils sont cinq, ce jour-là, à faire une rentrée particulière. Si comme tous les élèves de seconde, ils se rendent pour la première fois au lycée, Luca, Tezel, Jae-Hwa, Marvin et Chavdar, eux, foulent le sol français depuis peu. Ils viennent respectivement de Roumanie, Turquie, Corée du Sud, Grande-Bretagne et Bulgarie. Élèves singuliers, par l’usage malhabile de la langue française, on les intègre dans la même classe sous l’acronyme EANA – élève allophone nouvellement arrivé -. Leur pays, leur culture, leur langue, leurs traditions, la raison de leur exil, leurs rêves, leurs espoirs sont différents mais  leur sentiment de déracinement est le même. Très vite, leurs liens se soudent. Ils deviennent amis. Ensemble, l’adaptation est plus douce. Ils peuvent partager leurs difficultés d' »étranger », leur nostalgie. Une solidarité se crée naturellement, par delà leur histoire, leur origine sociale. Ensemble, ils tordent la langue de leur pays d’accueil en tout sens, la décortiquent, s’en amusent, l’apprivoisent.
Dans ce petit groupe attachant, Fanny Chartres a choisi de polariser l’attention sur Luca. Le garçon est venu de Roumanie avec son père – personnage que j’ai personnellement beaucoup aimé, professeur de français devenu carreleur, portant fièrement le borsalino -, grâce à l’obtention d’une bourse pour étudier le violon. Luca rêve de devenir un jour un grand violoniste, et son nouveau professeur de musique à Paris, Monsieur Ostinato, est en mesure de l’aider à y parvenir. Au lycée, il tombe sous le charme de la belle Anna, une française d’origine roumaine qui d’ailleurs est en quête d’identité – sa mère ne souhaitant pas parler du pays qu’elle a fui -. Luca et ses amis se lancent alors dans une véritable enquête où la petite histoire et la grande Histoire vont finir par se rencontrer.
Un roman qui aborde avec douceur et sensibilité le déracinement, le manque, le mal du pays, le regret, la mélancolie, l’intégration, la solidarité, l’amitié, l’attente, le désir, l’espoir.

« Difficile de faire comprendre aux français que non, notre pays, ce n’était plus les orphelinats de Ceausescu, les enfants au regard hagard parqués dans des lits à barreaux, ou les sniffeurs de colle. Comment leur faire entendre que la Roumanie, c’était d’abord les parcs verdoyants dans les villes; les marchés ouverts tous les jours de la semaine, leurs fruits et légumes délicieux, les champs de tournesols, les monastères aux fresques colorées? Pourquoi les gens commentaient-ils des choses sans les connaître? Au fond, c’était un peu pareil avec la France en Roumanie. Mais dans le sens inverse. Et toujours en faveur de l’Hexagone. Chez nous, on en parlait comme du pays des Lumières et des droits de l’homme, de la baguette et des macarons, du bon vin et du fromage, de l’élégance et du savoir-vivre… À présent que je vivais à Paris, je me rendais compte qu’à cette image se superposaient celles du béton gris, des wagons de métro sales, des bousculades dans les rues, des magasins bondés, des transports en commun nauséabonds, de la misère des gens dehors, des sans-abri et des migrants affamés, frigorifié et déçus de ne pas voir trouvé dans la France une terre d’accueil. »

« J’ai alors vu la gorge d’Anna se couvrir de plaques rouges. J’avais déjà remarqué que ses émotions s’exprimaient ainsi quand elle était interrogée en classe sur un sujet qu’elle ne maîtrisait pas. Un peu comme moi quand je mélangeais le féminin et le masculin des noms français. Ce transfert physique des pleins et des déliés de la vie était très joli à voir. »

« – Le Co… le Col-lec-tionneur d’instants, a déchiffré Tezel, son index glissant sous les lettres du titre de l’album. – Ce livre compte énormément dans ma vie. Quand ça ne va pas trop, je l’ouvre, et il m’aide à aller mieux. En fait, si je l’ai apporté, c’est parce qu’un livre, pour moi, c’est comme une maison. Quand je lis des histoires, je m’échappe dans un autre monde. »

Les inoubliables, roman jeunesse de Fanny Chartres, illustration de couverture de Mélanie Rutten, dès 11 ans, collection Medium, L’école des loisirs, janvier 2019 —

Partis sans laisser d’adresse – Susin Nielsen

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C’est chouette un Combi Volkswagen Westfalia, vintage à souhait. Un phénomène de mode aujourd’hui! C’est joyeux, coloré, ça fait penser aux vacances, à l’aventure, à l’insouciance des années 70. Alors quand Astrid dit à Félix, son fils de bientôt 13 ans, qu’il va leur falloir vivre, faute d’argent, quelques temps tous les deux – trois avec Horatio la gerbille – dans ce petit camion aménagé – emprunté -, il n’est pas vraiment convaincu. Mais c’est l’été et si ce n’est que pour une poignée de semaines pourquoi pas… Sauf que le temporaire s’installe. C’est l’heure de la rentrée scolaire, et ils n’ont pas de logement. En rusant, il parvient à s’inscrire. Astrid, mère célibataire, artiste dans l’âme, enchaîne les petits boulots. Constamment, elle est renvoyée à cause de son franc-parler, son impertinence, sa fantaisie. Jour après jour, elle s’enlise un peu plus mais par orgueil ne veut pas se faire aider. Et surtout prie Félix de n’évoquer à personne leur précarité. De peur qu’on les sépare… Au collège, Félix joue le jeu, garde le secret. Il a des amis, des moments de joie, c’est un garçon intelligent, sensible, courageux, il a la tête sur les épaules. Se dit que ça va s’arranger, que les lendemains chanteront forcément… Mais l’automne arrive, le combi se rafraîchit, les repas diminuent, les vêtements s’usent, l’air à l’intérieur se restreint, la promiscuité pèse, et les commodités à l’extérieur il n’en peut plus… Pas toujours facile de faire bonne figure devant les copains, de faire confiance à sa mère, d’avoir foi en un avenir meilleur. La tristesse, la colère, la peine l’envahissent tour à tour. Il en veut à Astrid  et sent que c’est à lui de faire quelque chose pour changer la donne.  Il a une idée : être le gagnant de son émission favorite « Qui? Que? Quoi? Quand? » qui prépare une spéciale Junior, et remporter ainsi les 25000 dollars mis en jeu. Grâce à sa bonne culture générale, Félix passe les sélections avec succès…
Un roman avec plein d’humanité dedans, des personnages émouvants et tellement authentiques, des dialogues tour à tour drôles tendres et graves. Aucun pathos, aucun jugement. La vie telle qu’elle est, avec naturel beauté limpidité douleur. La précarité, sa réalité, abordée avec intelligence sans mièvrerie. À la lecture, nos yeux brillent souvent : on rit on pleure. On est touché, infiniment.

« Nous n’avons pas toujours vécu dans un camping-car. Ça, c’est seulement depuis quatre mois. À l’époque pcv (pré-Combi Volkswagen), nous occupions un sous-sol de trente-sept mètres carrés. Avant cela, un appartement de cinquante-six mètres carrés. Et avant cela, nous avons carrément été propriétaires d’un appart de soixante-quinze mètres carrés. »

 »  » Félix, m’a dit Astrid dans le noir. Je sais que tu m’en veux. Et c’est normal. Mais je t’en supplie, ne lui dis rien. Je vais nous sortir de là, c’est promis. » Je n’ai pas répondu.  » Si tu lui dit, ça risque de déclencher une réaction en chaîne que nous ne pourrons jamais arrêter. (…) Tu serais peut-être séparé de moi, a-t-elle continué. » – C’est peut-être ce que je veux, être séparé de toi.
Nous n’avons plus parlé après cela. C’était cruel de ma part. Mais je n’ai pas retiré ce que j’avais dit. Même quand j’ai entendu qu’elle pleurait tout bas, la tête enfoncée dans son oreiller pour que je ne l’entende pas. Sauf que, comme j’étais à moins d’un mètre d’elle, il y avait peu de chances que ça marche. »

« Mais désormais, j’apprends à croire en quelque chose de nouveau. Quelque chose en quoi ma mère a cessé de croire il y a longtemps. Les autres. Astrid n’a pas eu beaucoup de chance avec eux en grandissant. Mais je ne suis pas ma mère. Et moi, je choisis de croire. »

Partis sans laisser d’adresse, roman de Susin Nielsen, traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plohinec, dès 12 ans, éditions Helium, avril 2019 —