Ma mère, la honte – Hubert Ben Kemoun

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Mélanie Rotten et sa mère se sont claquemurées dans leur maison. Dehors, il y a foule : des journalistes des voisins des curieux. En raison d’une simple méprise, qui pourrait sembler anecdotique voire comique, Madame Rotten vit dans la colère, la peur, la tristesse, et entraîne malgré elle, sa fille de quinze ans dans le tourbillon de la honte.

Femme de ménage dans le musée d’Art Contemporain de la ville, Fabienne Rotten a balayé et lessivé une salle emplie de cadavres de bouteilles et autres immondices alors qu’il s’agissait d’une œuvre d’art nommé « Chaos » de l’artiste international Théo Burniz.

Une erreur fatale, deux existences qui basculent… licenciement pour faute grave, influence des médias, jugement hâtif de l’opinion, amants incompréhensifs, ex mari et père indifférent, faux-amis facebookiens… le sentiment de honte prend une dimension sociale, l’information fait beaucoup de bruits et se propage à une vitesse folle. Fabienne Rotten est humiliée, écrasée sous un poids trop lourd, elle tente de se suicider.

Avec courage et détermination, Mélanie réagit. Épaulée par sa meilleure amie, elle décide de rencontrer Théo Burniz. Saura-t-il entendre ce qu’elle a à lui dire? Réussira-t-elle à faire taire la rumeur ? En tout cas, elle sortira de cette mésaventure plus forte lucide et éclairée sur le monde, la société et l’humain.

Un roman passionnant et intense, non dénué d’humour, qui révèle avec clairvoyance la spirale de la honte, le regard impitoyable de certains, l’ostracisme, et amène à réfléchir sur la lisibilité de l’Art Contemporain.

« J‘ai tout déballé, en vrac et en détails. Journalistes, toubibs, amant honteux de maman et raclures adeptes de la culture patriote et javellisée, paillettes de lingot d’or et faux amis sur Facebook. Le reste de l’heure de cours a à peine suffi. En chuchotant pour que ni le prof ni les oreilles grandes ouvertes des autres ne nous entendent trop bien. Tamimount a eu la délicatesse de ne pas se moquer, ni de maman, ni de moi, ni celle de lancer un de ces gros mots qu’elle adore ponctuer toutes ses conversations. Pas parce qu’elle est grossière, mais juste pour montrer qu’elle a écouté attentivement, qu’elle est une vraie princesse. Tamimount est la plus vivante d’entre nous tous. »

« Rien ne justifie qu’elle disparaisse. Rien. Rien ne pouvait légitimer qu’elle n’ait pas droit à sa part de bonheur. Rien. Pas un film d’action ne pouvait justifier que le spectateur sorte de la séance, fonce en bagnole et grille deux feux, au risque de se condamner à  une chaise roulante ou un cercueil, soi-même ou les autres. Aucun garçon basketteur, aussi craquant soit-il, ne valait que je me déguise en fille perdue pestiférée pour une demi-heure de plus. Pas une œuvre d’art ne méritait qu’une mère déserte la partie et abandonne sa vie et celle de sa fille. »

« C’est incroyable à quel point la célébrité ou le bonheur peuvent attirer, aimanter ; autant et aussi vite que la honte ou le déshonneur peuvent repousser. »

Ma mère, la honte, roman d’Hubert Ben Kemoun, à partir de 13 ans, Flammarion Jeunesse, Février 2018 —

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Sauveur & Fils, saison 4 – Marie-Aude Murail

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Quel bonheur de retrouver les personnages du 12 rue des Murlins, côté maison, repaire aimable et tolérant, côté cabinet de psychologue, point de repère pour êtres désorientés. Deux versants qu’arpente, avec bonté et bon sens, Sauveur Saint-Yves, père au grand cœur d’une famille qui ne cesse de s’étendre et guide-accompagnateur aux paroles bienveillantes.

L’ultime saison de Sauveur & fils est toujours aussi savoureuse, pertinente, authentique et captivante.

L’installation de Louise et ses enfants chez Sauveur et son fils est en bonne voie malgré quelques doutes : car de la cave au grenier, la maison est accueillante : Jovo l’ancien légionnaire SDF, Gabin passionné de zombis dans l’attente du retour de sa mère, sans oublier les cochons d’Inde qui ont tendance à se multiplier… et puis voilà que Jérôme, à nouveau libre, souhaite revenir auprès de Louise, quant à Alice, leur fille, elle est en plein tumulte adolescent.

La salle d’attente de Sauveur ne désemplit pas : Ella, jeune fille qui aimerait tant s’appeler Eliot, harcelée sur les réseaux sociaux et au collège a écrit une nouvelle pour le concours Je bouquine et s’inquiète pour son père qu’elle trouve étrange ces derniers temps ; Maylis, 4 ans, cogne sa tête contre les murs bousculant la vie de ses parents, addicts aux écrans ; Margaux et Blandine, deux sœurs – l’une suicidaire l’autre hyperactive commencent une thérapie ensemble ; Samuel, qui vient de retrouver son père – un grand pianiste – est désarçonné depuis que sa mère a contesté cette paternité ; Jean-Jacques, vingt quatre ans,   ne quitte pas sa chambre – dans la maison familiale – où il mange, dort, et passe son temps à éliminer des terroristes sur son ordinateur…

On laisse, à regret, ces êtres de papier qui s’étaient, de livre en livre, incarnés avec tellement de vérité. Une saga admirable et inoubliable.

« Gabin s’était installé chez lui. Jovo s’était installé chez lui. Les cochons d’Inde s’installaient chez lui. Louise eut envie de protester : quand même… Puis elle songea qu’elle était en train de s’installer chez lui et qu’elle espérait y installer Alice et Paul. C’était comme ça : rue des Murlins, au numéro 12, il y avait une maison à la porte grande ouverte. »

« – Madame Luciani, la raisonna doucement Sauveur, votre fils n’a pas besoin de trouver la sortie. Ce qu’il cherche, c’est l’entrée. »

 » Et puis, ne t’observe pas sans cesse, ne te regarde pas de trop près. Le selfie, ça finit par faire loucher. Regarde au loin, Alice ! L’œil humain a besoin de se reposer en regardant les étoiles ou la ligne d’horizon. Ne pense pas tout le temps à toi. Regarde au loin… « 

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Sauveur & Fils, saison 4, roman de Marie-aude Murail, dès 12 ans, L’école des loisirs, Janvier 2018 —

Baltazar Fox T.1 L’héritier de l’entredeux mondes – Pascal Brissy

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À treize ans, Baltazar Fox débarque dans un nouveau collège. Une situation qu’il connaît par cœur. Sa vie est un perpétuel déménagement, et ça commence sérieusement à lui peser. Car à chaque fois, il lui faut prendre ses repères, se faire des amis et quand il est bien installé, son sénateur de père le change d’établissement. Baltazar vit dans une grande et luxueuse maison, Ruppert le chauffeur et majordome est aux petits soins pour lui. Son père n’est pas souvent là, quant à sa mère, elle a disparu quand il était petit. Le garçon est solitaire et dissimule depuis toujours un secret ; il est né avec une queue de renard – qu’il planque habilement sous un baggy -.

Un soir, alors qu’il rêvasse dans sa chambre en regardant les souvenirs que lui a laissés sa mère, il fait tournoyer de sa main un pendentif lui ayant appartenu. Le médaillon couleur ivoire se met à rougeoyer. D’un coup, Baltazar a la nausée… il se retrouve nez à nez avec un loup armé au milieu d’une forêt… Le voilà évoluant dans un monde parallèle, peuplé d’animaux doués de parole. Très vite, on lui dira que sa mère n’est pas étrangère ici, qu’elle aurait même une responsabilité envers l’équilibre des deux mondes et, révélation extraordinaire : elle serait en vie; captive d’un certain Faël… Andoria une fine renarde, Ernst un ours bourru et Vlad un chacal revêche feront route avec Baltazar en quête de vérité.

Dans le premier tome de cette saga commence le parcours initiatique de Baltazar. Un cheminement où se mêlent aventure, humour, mystère, magie, amitié, affrontements… Avec empathie, on suit Baltazar dans ses pérégrinations ses interrogations et autres découvertes de soi de sa famille et du monde.

 » – Car deux mondes il existe, et seuls les entredeux en permettent le parfait équilibre en éveillant le cycle des saisons. Ils sentent. Ils ressentent même, et leurs passages réguliers d’un monde à l’autre permettent la vie pour que les deux terres puissent respirer comme deux poumons qui s’oxygènent à l’unisson. « 

 » Certes, il était étrange d’éprouver autant d’affection pour ces animaux rencontrés quelques jours auparavant. Mais Ernst, Vlad et Andoria étaient devenus essentiels en peu de temps. L’amitié n’attend pas le nombre des années. Elle s’ancre en vous, c’est tout. »

Baltazar Fox T.1 L’héritier de l’entredeux mondes, roman de Pascal Brissy, couverture illustrée par Jérémie Fleury, à partir de 9 ans, Auzou, Janvier 2018 —

Fil de Fer – Martine Pouchain

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Gabrielle  a tout juste quinze ans lorsque la seconde Guerre mondiale éclate. Longiligne, elle est surnommée Fil de Fer par son père, un fermier rescapé de la Grande Guerre. Sa famille – elle a trois sœurs – vivent dans un petit village de la Somme, Mesnil-en-Arrouaise. Vive rêveuse et enjouée, elle est de ceux qui voient toujours le verre à moitié plein.

En Juin 1940, les avions allemands volent de plus en plus bas et envoient régulièrement des rafales sur les habitations alentour. Un jour, une maison du village est visée… et détruite en quelques secondes. Gabrielle et sa famille n’ont plus  le choix. Comme des centaines de milliers de gens il leur faut fuir, abandonner le foyer pour survivre. Laisser leur maison, leurs meubles, leurs souvenirs, leurs animaux, leurs champs. Ils décident d’aller jusqu’en Bretagne, chez une amie. La route est longue et dangereuse, violente et funeste. La chaleur est écrasante, l’angoisse oppressante. Tous redoutent les mitraillages des Stukas. Des familles entières sont blessées, tuées et laissées à même le sol pendant que d’autres familles poursuivent leur chemin la peur au ventre et l’infime espoir de sortir indemne de cet exode effroyable.

Gabrielle va faire la connaissance de Gaétan, un garçon de son âge, au charme envoûtant  et pénétrant. Sa famille a péri sous le feu des rafales. C’est un miracle qu’il soit là. En peu de temps, un sentiment amoureux naît chez elle, une émotion pure et délicate qui la transporte et dépose un voile sur un quotidien pesant. Quand elle est avec lui, la nature autour reprend ses droits, le cœur se fait léger, les yeux lumineux, les rêves envahissent ses pensées. Gaétan reste distant, réservé mais il apparaît toujours quand elle a besoin de le voir ( Gabrielle reste discrète sur cette histoire vis-à-vis de ses parents, elle rejoint donc le garçon à l’abri des regards).

Martine Pouchain évoque l’exode de juin 1940, ses difficultés, ses confusions et ses traumatismes avec authenticité et sensibilité. Le personnage de Gabrielle est fort, attachant et touchant, les faits de guerre ne sont pas édulcorés, l’amour se révèle être une pirouette vaporeuse, une esquive merveilleuse, quant aux mots de Rimbaud et de Giono déposés ici et là par l’auteure, ils se mêlent et se répondent magnifiquement.

« Peu à peu, j’ai compris que plus le danger est grand, moins on a peur. J’ai compris que tous ces morts inutiles qu’on déplorait le long du chemin nous rendaient plus forts. Leur survivre nous rendait plus forts. »

« – Mais… y a un type qui s’appelle Giono, qui dit que la guerre « c’est inutile. Inutile pour moi. Inutile pour le camarade qui est avec moi sur la ligne de tirailleurs. Inutile pour le camarade en face ». Alors, papa, la guerre, au bout du compte, si c’est inutile pour tous ces gens-là, à quoi ça nous sert, à nous? »

 » Je contemplais les petits nuages paresseux suspendus dans l’azur. Plus rien d’autre n’existait, il n’y avait plus que l’herbe, nous et le ciel. L’éternité. Je pouvais rester comme ça des heures, sans bouger, jusqu’à ce qu’on m’appelle avec une insistance telle que je ne pouvais plus différer. J’abandonnais à regret mon amoureux clandestin. Mais j’emportais avec moi son sourire, l’odeur épicée des fleurs sauvages, le bourdonnement des abeilles, la valse de deux papillons bleus. »

« À quoi ressemblait un ennemi de près? Quels visages avaient-il, ces monstres, ces violeurs, ces tueurs d’innocentes victimes? Figurez-vous qu’ils ressemblaient terriblement à des hommes. »

« La vérité, c’est que je ne voulais tuer personne, jamais, ni un Allemand, ni qui que ce soit d’autre. Je refusais d’ôter la vie, quel que ce soit l’affront subi. L’œil pour œil n’avait jamais fait partie de ma philosophie.  « Je préfère vivre. Je préfère vivre et tuer la guerre (…) Je préfère m’occuper de mon propre bonheur? » « (Refus d’obéissance de Jean Giono)

Fil de Fer, roman de Martine Pouchain, dès 12 ans, Flammarion Jeunesse, Janvier 2018 —

Miss Pook et les enfants de la lune – Épisode 1 – Bertrand Santini

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Paris, 1907. La Tour Eiffel n’est pas bien vieille et ce « lampadaire tragique » ne plaît pas à tout le monde. Et c’est justement sur les hauteurs de la dame de fer que Miss Pook et Goldorillon, son dragon volant, atterrissent fortuitement, sous les yeux effarés d’un peintre en bâtiment. Manteau sombre cintré, grand cabas, chapeau piqué de fleurs, bottines et parapluie, la jeune femme a un petit air de Mary Poppins. Si la gueule du dragon est immense, point de corps mais une traîne de papier et de rubans : on dirait un cerf-volant chinois. Tous deux semblent descendre tout droit du ciel…

Miss Pook a rendez-vous pour une place de gouvernante chez les Dubenpré. Monsieur est un riche bourgeois, orgueilleux et arriviste, – on ne peut s’empêcher de penser à Rubempré – personnage des Illusions perdues de Zola -. Un curieux et soudain mal de ventre se déclenche chez les candidates au poste. Sauf une : Miss Pook. Elle est engagée sur-le-champ pour s’occuper d’Élise, dix ans.

Douce bienveillante et inventive, Miss Pook va bouleverser l’existence de la petite fille. Grâce à cette sorcière aux pouvoirs extraordinaires,  Élise va commencer à développer un esprit critique, apprendre à faire des choix, à observer autour d’elle, comprendre le monde qui l’entoure. Mais pour approfondir tout cela, il lui faudra quitter la Terre et s’envoler vers la Lune, dans le château de la sorcière. Mais attention aux apparences et aux visages changeants, Miss Pook n’est peut-être pas si charmante…

Les premiers pas d’Élise là-haut sont étonnants : la merveilleuse et scintillante Lune vue d’en-bas semble en fait terne et angoissante. L’astre de Nuit est peuplée de monstres  – faunes, sorcières, sphinx, et autres vampires -, ses paysages sont constellés de grottes, il y règne une atmosphère oppressante…

Encore une fois, Bertrand Santini nous enchante avec ce conte initiatique fantastique parsemé de références littéraires et cinématographiques : on pense tour à tour à Tim Burton, à Alice aux pays des merveilles, à Roald Dahl, à Vingt mille lieues sous les mers, à la mythologie grecque… Son écriture vive, pleine d’humour – parfois satirique  -, poétique est un régal. Son roman convoque l’imaginaire et à travers lui, rebondit sur le réel ; l’évolution de la société, l’écologie, l’éducation, la fragilité de la Terre, la bêtise humaine… Ignorante au début du livre, Élise s’éveille, s’élève, se construit, grandit. Et comme toujours chez l’auteur, les monstres ne sont pas ceux qu’on croit. À suivre…

« L’humanité est un îlot de bêtise et de superstition, vois-tu, et les adultes s’évertuent à transmettre leur ignorance à leurs enfants. Cela explique pourquoi cette espèce évolue si lentement. »

« Ces aventures ont révélé la force qui est en toi. Les cauchemars ne sont pas aussi malfaisants qu’on croit. Bien au contraire!  Il faut être à leur écoute. Ce sont de précieux alliés. Ils alertent des périls qui rôdent autour de soi, mais aussi en soi! N’oublie jamais cela : si l’ombre et les ténèbres te font dresser les cheveux sur la tête, c’est pour mieux t’aider à grandir. »

« Les entrailles de la Lune étaient aussi vivantes et colorées que sa surface était morne. (…) Vingt mille lieues sous la Lune, les Sorcières atteignirent une grotte baignée de clair-obscur. Le sol était constellé de bassins où bouillonnait de la matière en fusion. Le lieu s’en illuminait de nuances constamment changeantes : vert fluorescent, rose acidulé, jaune éclatant. Des amas de brouillard flottaient dans l’air comme des fantômes. Les parois luisantes laissaient entrevoir des enchevêtrements de cordes et de poulies. »

« – La Lune est indispensable à l’équilibre de la Terre, expliqua Simone. Sans la lune, celle-ci se mettrait à tourner dans l’espace comme une toupie. La durée du jour, le rythme des saisons et des marées… Tout serait bouleversé. Sans la Lune, le monde sombrerait dans le chaos et toute vie sur Terre serait anéantie! »

Miss Pook et les enfants de la lune, Épisode 1, roman de Bertrand Santini, couverture illustrée par Laurent Gapaillard, dès 10 ans, Grasset Jeunesse, Novembre 2018 —

Blood Family – Anne Fine

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Le seuil de la porte d’entrée passée, Eddie est ébloui par la lumière et la rumeur de la ville. Voilà des jours et des jours qu’une voisine appelle et envoie des lettres, sans succès… Enfin les voilà, policiers et travailleurs sociaux… Le petit garçon et sa mère sont dans un état lamentable ; les silhouettes sont fluettes et courbées, les visages défaits, les regards vides, les vêtements déchirés et sales, l’appartement est sens dessus dessous, la crasse est partout et les fenêtres sont recouvertes de papier journal. Une odeur nauséabonde flotte dans l’air – le corps d’une chienne en décomposition dans un sac poubelle  -. La mère est prostrée, seuls des gémissements sortent de sa bouche, ses jambes sont noires, des touffes de cheveux manquent sur son crâne. Leur bourreau, Harris, n’est pas encore rentré. Il faut vite quitter cet enfer, emmener la mère et l’enfant. Il n’a que sept ans.

Les premières pages du roman sont d’une telle violence qu’on les lit à une vitesse folle, en apnée. En colère, inquiet, et tellement pressé de savoir Eddie en sécurité. Anne Fine va ensuite dérouler  la vie d’Eddie jusqu’à ses seize ans. Avec réalisme intelligence précision et sans jugement,  elle expose les faits et se glisse tour à tour dans la tête d’Eddie et des différentes personnes qui gravitent autour de lui : agents de police, travailleurs sociaux, psychologues, famille d’accueil, parents adoptifs…  Ces regards éclairent et sondent l’âme humaine, à l’image d’un documentaire de témoignages.

Si Lucy, la mère d’Eddie est placée dans un établissement psychiatrique, ayant perdu la raison sous les coups d’Harris – ce dernier n’a jamais levé la main sur Eddie -. Ce dernier, non scolarisé, surprend tout le monde par son éveil, sa réflexion, sa perspicacité. On apprendra que des émissions culturelles pour enfants – présentées par un certain Mr. Perkins – visionnées en boucle sur des cassettes VHS durant ses années d’enfermement ont été salvatrices. Le retour à une vie « ordinaire » se fait donc assez facilement. Mais un jour, Eddie, adolescent, découvre dans le miroir sa forte ressemblance avec Harris – il avait toujours pensé qu’il n’était pas son père -. Le choc est rude. Il se prend le passé en pleine face. S’ensuit une spirale infernale où l’alcool règne en maître.

Un roman sombre et intense qui parle avec justesse des difficultés de la reconstruction et de la réinsertion après une petite enfance maltraitée. Une lecture rude empreinte d’un sentiment de malaise constant face au mal-être de ce garçon, si attachant et courageux. Pour lui, on ne peut pas quitter l’histoire, on ne peut pas fuir. On demeure à ses côtés jusqu’au bout, avec espoir.

« L’air du dehors m’a frappé comme une gifle. Je ne savais plus ce que c’était. Et cette odeur – comme dire? Dure, peut-être. Presque hostile. Comme du cristal. L’air m’a presque plus choqué que la lumière. Bien plus tard, il m’est arrivé de passer devant une piscine, et à chaque fois l’odeur du chlore m’a rappelé ce moment étrange où Rob a ouvert en bas la porte qui donne sur la rue. Je n’oublierai jamais le trajet dans la voiture de police : le monde me paraissait tellement grand! « 

« Les livres, c’était vraiment autre chose. On avait l’avantage d’y croiser des personnages de tous âges et de toutes sortes : courageux, intelligents, malheureux, drôles, timides. Des étrangers, aussi. Des gens qui avaient perdu une jambe sur un champ de bataille, d’autres qui réussissaient dans le cinéma. De connaître leurs pensées, d’observer leur façon d’être, de tout apprendre d’eux, jusqu’aux ruminations qui les hantaient la nuit. Même si vos soucis sont différents, les livres vous montrent au moins que vous n’êtes pas seul à vous en faire. Vous n’avez plus besoin d’avoir peur que ce soit anormal. »

« Je ne savais plus où j’en étais. Je ne voulais pas voir ma mère. Et en même temps je voulais. Mais je n’avais pas envie de voir ma mère comme ça. Abrutie. Ce n’était pas ma mère. Même pas capable de chanter une chanson toute simple qu’elle avait entendue des millions de fois. Ma chanson préférée, pendant des années (…).  Il n’était plus question que j’aille passer une heure atroce et mortifère avec cette Lucy muette qui m’était étrangère : celle que Harris martyrisait n’était pas ma mère. »

Blood Family, roman d’Anne Fine, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Dominique Kugler, dès 13 ans, Collection Medium Poche (1ère parution 2015),  Éditions L’école des loisirs, Novembre 2017 —

Fais-moi peur – Malika Ferdjoukh

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Noël et ses festivités approchent à grands pas. Les enfants de la famille Mintz sont surexcités car ce soir, leurs parents vont les laisser seuls à la maison durant plusieurs heures, invités à l’inauguration de l’Opéra Régional. Gervaise âgée de treize ans aura la lourde charge de veiller sur Mone dix ans et demi, Barnabé presque neuf ans, Odette cinq ans et bébé Lou seize mois. Heureusement, Radiah seize ans – la fille de la voisine – devrait passer avec Amoh son petit frère, histoire de voir que tout va bien… La grand-mère Mamido est catastrophée de savoir ses petits-enfants livrés à eux-même mais on lui a fait comprendre que tout était sous contrôle alors… Le repas a été préparé par maman, des films ont été enregistrés par papa et on a convenu de l’heure du coucher… Les parents partent donc l’esprit presque tranquille et les enfants les regardent s’éloigner en retenant leur souffle… Sitôt envolés, la maison prend un air de fête, un joyeux bric-à-brac s’installe dans la cuisine, les bêtises s’enchaînent et les idées – pas toujours très bonnes – fusent.

Ce que les enfants ignorent, c’est qu’au même moment, un homme vêtu d’un grand manteau rouge et d’une capuche rôde. Monsieur N – au visage plein de haine – a de sombres projets. Et le lecteur tremble comme une feuille car l’auteure lui a déjà présenté cet horrible individu… qui à neuf ans, avait dévoilé une effroyable méchanceté envers ses camarades de classe. Abominable personnage raciste, antisémite, égoïste, insensible, monstrueux… qui par un concours de circonstances va croiser le chemin des espiègles et turbulents enfants Mintz.

Quel plaisir de retrouver l’écriture vive et éclatante de Malika Ferdjoukh ! Que j’aime lorsqu’elle interpelle le lecteur, ses personnages si bien croqués, l’intelligence et la sensibilité de ses sujets, la façon dont elle mêle la fantaisie et le tragique l’innocence et la noirceur l’intime et l’Histoire! Ce roman captivant oscille sans cesse entre peur et drôlerie entre suspense et tendresse. On en redemande!

« Mine de rien, elle observe (l’horloge). Chacun confie des secrets à son miroir : Gervaise, par exemple, quand elle essaie en douce les chandails de sa mère. Ou Mone qui y déclame sa géo comme si c’était Molière. Barnabé qui planque ses barres chocolatées dans le caisson, ou qui se cure le nez en stricte intimité. Ou Odette qui s’y dévisage tragiquement avant de lâcher un aaaaaarg libérateur (lorsqu’elle est seule, naturellement). Bébé Lou ne s’y regarde pas encore. À seize mois, on habite encore derrière le miroir et tout ce qui se trouve de l’autre côté, le côté des humains, demeure un mystère (tant pis si chaque jour qui passe vous tire perfidement au-dehors).

« (…) quand il fit volte-face, la capuche glissa sur ses cheveux et les enfants découvrirent son visage, qui les pétrifia. Un visage d’humain où l’humanité n’était pas. Il était… Comment décrire ces yeux redoutables? Plus glaçants que le vent, plus saisissants que l’hiver? Cette expression que les enfants n’avait jamais vue sur aucun visage et ne reverraient jamais ailleurs? Qui les recroquevilla à l’intérieur d’eux-mêmes. Un masque de haine, qui faisait penser aux fusils, à la guerre, aux cauchemars, aux malheurs. Et dans leur dos passa l’ongle très froid de l’effroi. »

« Oh non, ce n’était pas un ogre! C’était un homme. Seul un homme sait le mal qu’il peut faire aux autres hommes! C’était un monstre, oui, mais c’était bien un homme! Avec deux pieds, deux mains, un visage, une vie d’homme. Peut-être a-t-il une famille, des enfants avec lesquels il joue au ballon, des parents à qui il souhaite les anniversaires, ou une fiancée à laquelle il offre des fleurs… »

Fais-moi peur, roman de Malika Ferdjoukh, dès 12 ans, collection medium poche, L’École des loisirs, réédition, première parution en 1995, Novembre 2017 —

D’un trait de fusain – Cathy Ytak

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Au fusain, ils dessinent. Ils esquissent des corps nus. Du moins, ils essaient. Ils caressent le papier de leurs gestes encore malhabiles. Troublés par Joos, le modèle d’origine hollandaise si à l’aise, si libre, si beau, si radieux. Eux, ce sont Marie-Ange, Julien, Monelle et Sami, des étudiants en école d’arts graphiques. Un petit groupe soudé qui s’aime, s’amuse, partage des verres, discute à bâtons rompus entre deux parties de flipper, s’offre quelques jours à Saint-Malo, danse, rit, s’étreint… Ils apparaissent insouciants, vivent au jour le jour leur jeunesse en étendard, même si au fond d’eux chacun dissimule failles doutes et inquiétudes.

Nous sommes en 1992, et la survenue du SIDA au plus près, les percute et les désarme. Les réactions diffèrent mais l’angoisse et la confusion sont palpables. Comme beaucoup de gens – jeunes et moins jeunes – à cette époque, cette maladie est obscure et taboue. On en parle peu et mal, les messages véhiculés emplis de faussetés stigmatisent et sèment la peur.

Marie-Ange, jeune fille plutôt craintive et complexée ayant grandi auprès d’un père à l’esprit étriqué et d’une mère résignée va se libérer de ce carcan familial oppressant, faire entendre sa voix, et va déployer toute son énergie pour comprendre cette maladie la faire connaître et se rendre utile en s’engageant auprès de l’association Act Up. Désormais, elle se fait appeler Mary et a ôté ses grands pulls, dévoilant ses formes et son âme, elle se bat pour que l’ignorance et l’exclusion disparaissent.

Des personnages infiniment touchants et vrais, une écriture délicate cadencée et pleine de vie, une approche sensible et intelligible de cette maladie qui reste encore aujourd’hui taboue car mal connue. Un roman fort à lire et à partager.

« Je suis pas belle, Marie-Ange. Je suis juste moi, avec mon corps à moi. Et je l’aime comme il est, c’est tout. Et c’était déjà comme ça avant que j’arrive dans ce bahut. C’est ce que j’essaie de te faire comprendre. On est comme on est. Quand on s’aime pas, on finit par faire de son corps un ennemi, un truc repoussant. Les autres le sentent, et c’est nul. »

« S’habituer… S’habituer à passer du rire aux larmes en quelques secondes. De la plaisanterie la moins fine à la peur la plus forte. Avec la mort infiltrée. Mais sérieusement, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu? »

« – J’ai tellement pas envie de crever, moi… Mary sursaute. – Mais tu vas pas crever, Sami! Toi, tu seras… un survivant. Dans quelques mois, quelques années, ils vont trouver le moyen d’enrayer cette putain de maladie de merde. Il avait raison quand il disait ça, Joos, c’est qu’une question de temps. Et dans vingt ou trente ans, on sera encore là, toi et moi, et je te battrai toujours au flipper, parce que tu le dis toi-même, je suis une killeuse. Et puis on a tellement vu de corps s’abîmer, de gens partir si jeunes… Alors on n’aura pas peur de vieillir et ce ne sera pas triste. On sera même content d’avoir des rides, tu verras. Ce sera notre luxe. On fera de jolis vieux, tous les deux. En attendant, et jusqu’à preuve du contraire, on est encore vivants. Toi, moi… les autres. »

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D’un trait de fusain, roman de Cathy Ytak, à partir de 13 ans, Talents Haut Éditions, Collection Les héroïques, Septembre 2017 —

Ma tempête de neige – Thomas Scotto

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La voix de Zacharie dix-neuf ans s’élève, claire vive et déterminée. Seul, il parle à cet enfant tant désiré, encore lové au creux du ventre maternel. Dans un flot de mots, dans un bouillonnement d’émotions, il s’adresse à lui – à elle ? il ne sait pas. Ses sentiments jaillissent pêle-mêle, ses propos sont parfois décousus,  mais sa joie est immense. Un avenir se dessine à trois, une impatience palpable, un désir fort, une force incommensurable, une confiance à toute épreuve, une évidence…

Père, il deviendra bientôt. Et sa jeunesse n’est pas une entrave, quoi qu’en disent certains. Alors il dit la rencontre avec sa jolie maman, Katell, les premiers regards sourires frôlements, il révèle son amour son envie de bébé, il se souvient de la trop longue attente des deux barres sur le test de grossesse, de la déferlante de sentiments à l’échographie, de l’annonce à sa famille, il imagine les difficultés et ses nouvelles responsabilités… Il n’idéalise pas, il réalise. Et il est heureux. Dans tout son être, cela s’agite, mais rien de grave ne se profile. C’est une tempête de neige… référence à la magnifique nouvelle de Richard Brautigan – La plus petite tempête de neige jamais recensée.

Un petit roman bouleversant, à lire à haute voix et à partager.

Merci Jérôme et Noukette de m’avoir offert ce livre pour fêter vos trois ans de « pépites », un cadeau précieux.

« J’ai dix-neuf ans et je t’attends. Katell? Vingt-quatre et elle t’attend. C’est pas de la méthode Coué mais je l’ai répété un nombre de fois… c’est pas calculable. Alors, c’est peut-être de la méthode Coué, oui. Juste je voudrais te le dire et pas trembler : Tu es attendu. Sans trembler? J’y arrive pas aussi bien que ça, bien sûr. Pour les frissons, Ben j’ai des frissons. Et puis le sang qui se vide, comme avant de combattre un lion à mains nues ou de plonger du haut d’une falaise, j’imagine. « 

« Mais ça devait se passer de cette manière-là. Moi et Katell. Toi qui va arriver. Je suis tellement certain… oui, on a des trucs inscrits juste sous la peau, dans le corps entier. Je ne sais pas, des écritures, des bruits qui n’en finissent pas depuis qu’on est tout petit. On n’en connaîtra jamais toutes les possibilités, tous les échos mais parfois, si on nous effleure… moi je ressens une brûlure, comme les jours de fièvre. « 

« Je suis le premier papa de notre monde. Et je serai doux… d’une force qu’ils ne peuvent même pas soupçonner! Je ne m’obligerai pas, attention… mais jusqu’à l’épuisement. Tu fais comme une note de musique, tu es le chuchotement de nos ventres, tu es le goût de nos peaux… et tu es l’un des deux flocons de Brautigan. »

« Un jour, un jour on fera une bataille de boules de neige, ou d’algues, les bien vertes et bien gluantes qui sont gonflées d’eau de mer. Tu crieras « Beurk, c’est dégueulasse! » et je te dirai que ça se dit pas. Moi aussi, je penserai « Beurk, c’est dégueulasse! » mais « Non, on dit dégoûtant. »Je n’arrive pas à croire que je passerai par les punitions, les engueulades, pardon, les disputes. »

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Ma tempête de neige, roman de Thomas Scotto, à partir de 13 ans, Collection D’une seule voix Actes Sud Junior, 2014 —

Les filles de Brick Lane T. 2 Sky – Siobhan Curham

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Rose rêvait d’aller à New-York, Maali espérait rencontrer l’amour, Sky souhaitait devenir poétesse, Ambre désirait élargir son lectorat… mais voir The big Apple avec un père égocentrique et une belle-mère éthérée, n’avoir aucun signe de Cupidon, manquer de confiance en soi, et se sentir différente rendent les choses difficiles et confuses.

Heureusement, Rose Sky Ambre et Maali peuvent compter les unes sur les autres. Membres d’un club secret, les filles de Brick Lane, fascinées par les mots et le charisme d’Oscar Wilde se réunissent souvent sous la lune ; confidences et partages, doutes et interrogations, angoisses et mal-être… elles parlent de tout sans tabou, s’entraident et se conseillent, se rassurent et se soulagent.

Ce deuxième tome des Filles de Brick Lane est vraiment prenant. Les quatre amies ont grandi et les aléas de la vie aussi.

Le père de Maali est gravement malade. Profondément inquiète, la jeune fille devient méfiante et circonspecte face à sa religion, l’hindouisme. La déesse Lakshmi, qu’elle a toujours vénérée semble l’abandonner. Ambre est mélancolique : sa mère biologique ne souhaite pas établir le contact avec elle, son blog est en friche, l’inspiration s’en est allée. Rose veut se délester d’un poids concernant sa sexualité mais les réactions de ses parents et de ses amies l’angoissent. Quant à Sky, elle fait sa première rentrée au lycée (elle suivait jusqu’ici des cours à domicile), affronter les professeurs, les élèves, les méthodes d’enseignement la tourmente mais sa rencontre avec Léon va changer la donne. Des sentiments amoureux surgissent et l’éloignent de ses amies…

Cette saga – en quatre tomes – est  une grande réussite. L’adolescence y est décrit avec justesse et sensibilité. Les personnages auxquels on peut aisément s’identifier sont très attachants. On suit avec plaisir et attention leur cheminement, ponctué d’embûches mais porté par la force de l’amitié, vers le monde des adultes.

« Je n’aime pas vraiment les garçons, poursuivit Ambre dont les joues s’étaient mises à brûler. Enfin, je veux dire, je ne suis pas gay non plus. Je ne suis rien, je suppose… Tout ceci était vraiment pénible. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait faire de sa vie, et elle n’avait pas de sexualité. C’était officiel : Ambre était une non-personne. – Mais qu’est-ce que tu veux dire, tu n’es rien? Bien sûr que si, tu es quelque chose. (…) Mais Ambre n’y croyait pas : le monde entier était organisé par couples. »

« Nous autres ados, on nous demande sans arrêt de se définir. À travers notre apparence, notre comportement, avec les groupes que nous préférons, les vêtements que nous choisissons, et à travers notre sexualité. Il y a ce besoin constant de nous faire entrer dans une catégorie. Comme si la société devait absolument savoir dans quelle case nous ranger. Mais si aucune case ne nous convient? Si on ne rentre pas dans les cases? S’il n’y a aucune étiquette à nous coller au dos? « 

« Comme notre cher ami Oscar le disait, « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles ». Continue à regarder les étoiles. Ne regarde pas le caniveau, et surtout, n’écoute pas ceux qui s’y vautrent. »

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Les filles de Brick Lane T.2 Sky, roman de Siobhan Curham, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie Hermet, dès 13 ans, Flammarion Jeunesse, Août 2017 —