Celle que je suis – Anne Loyer

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En Inde, de nos jours. Anoki, seize ans, a tout pour être heureuse! Une enfance et une adolescence radieuses dans un beau quartier de New Delhi, des parents aimants, deux grands frères brillants Mani et Kiran – le premier, récemment marié, est informaticien, l’autre fait ses études à Paris – une petite sœur pétillante et perspicace, une scolarité remarquable, et un amour qui se dessine. Épanouie, Anoki s’apprête à passer son examen de fin d’année et pense avec enthousiasme, à sa rentrée universitaire et à son futur métier de journaliste. Mais cette joie de vivre s’effondre lorsqu’elle prend conscience du poids lourd et glaçant des traditions culturelles indiennes. La révélation d’une réalité sur laquelle elle avait posé un voile lui explose au visage lorsqu’elle assiste à une scène familiale entre Chatura – la femme de Mani – et son père : le geste fou de ce dernier déchirant le diplôme d’infirmière de Chatura – brisant ainsi en morceaux la vie dont elle avait rêvée – révolte Anoki, qui comprend la fatalité de son propre destin. Cette scène pétrifie d’abord la jeune fille, puis la met en mouvement. Désormais, elle ne laissera personne décider de ses choix, dicter ses droits. Elle ne suivra pas le chemin tracé par ses parents, sera gardienne de ses pensées et maîtresse de ses actes. Aucune soumission. Aucun mariage arrangé. Malgré la douleur affective éprouvée, elle s’opposera fermement aux décisions de ses parents assujettis au fardeau patriarcal de leurs ancêtres. Avec détermination, intelligence, et grâce aux lettres encourageantes de Kiran, elle tracera sa route, surmontera les obstacles.
Un texte lumineux pertinent clairvoyant, une héroïne belle et émouvante courageuse et audacieuse combative et passionnée, une histoire de liberté d’espoir et d’amour.  Merci Anne Loyer, vos mots sur l’émancipation féminine sonnent si justes.

« Chatura n’est pas une infirmière. Ce qu’elle est, c’est la femme de mon fils. Ce qu’elle est, c’est ma belle-fille. Ce qu’elle doit être, c’est une bonne épouse. Où elle doit être, c’est à la maison. Le mariage est une institution sacrée. Et ce diplôme n’y changera rien. ce diplôme n’est rien.
Et d’un geste vif, il l’a déchiré, déchiqueté, émietté… jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. »

« (…) j’étais lancée, plus rien ne pourrait m’arrêter. J’en avais fini avec le mensonge, le déni, les faux-semblants. J’étais allée trop loin pour faire demi-tour. Mes parents devaient savoir que je ne rentrerais pas dans les cases à cocher des petites annonces. Je ne serais ni docile, ni gentille, ni bien élevée, ni rien de tout ce que réclamaient ces mères avides de chair malléable pour leur fils! Instruite, oui! Mais pour moi-même, pour mon avenir! Pas pour assurer de belles soirées culturelles à un époux amoureux des plantes vertes! Je ne serais jamais une potiche! « 

« Papa a ouvert la porte. Il semblait ramassé sur lui-même, voûté, vieilli, prêt, sans doute, à recevoir un choc. Devant lui, son fils, sa fille et cette fille. Celui qui comptait faire sa vie ailleurs ; celle qui voulait vivre sa vie ; celle qui vivait autrement. »

Celle que je suis, roman d’Anne Loyer, à partir de 12 ans, éditions Slalom, novembre 2019 —

En émois – Anne Cortey et Cyril Pedrosa

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Sous le soleil écrasant d’un été en Provence, les soubresauts de l’esprit du cœur et du corps de deux adolescents. Au creux de l’été, Jeanne reste seule à la maison, fait la grasse matinée, se charge de nourrir les ânes, s’occupe quelquefois de son petit frère, aide s’il le faut ses parents à l’épicerie du village, passe des coups de fil à Esther son amie partie en vacances, mais le moment essentiel de sa journée – sa parenthèse enchantée, son oxygène – est sa baignade au lac. Pourtant ce jour-là sera différent, son ami Gwen est en retard. Elle se baigne alors seule lorsqu’une sonnerie de téléphone la sort de sa bulle cotonneuse. On cherche à joindre un garçon nommé Kévin. Laissant, perplexe, le mobile égaré sur la rive. Jeanne ne pourra pourtant ôter de sa tête cet appel mystérieux…
Ce garçon, elle l’approchera bientôt. Une rencontre saisissante, non sans heurts. Il est agité, elle a peur. Il est confus, elle est aimantée. L’émotion est si vive qu’une crise d’asthme se manifeste. Le garçon prendra alors soin de Jeanne. Ils se reverront et là il lui racontera. Sa fuite, sa colère, la sévérité de son père, sa passion pour le volley, son talent… les gars qui le harcèlent depuis des mois. Son besoin irrépressible de s’extirper de cette vie faite de violence. Son impression d’être au bord de l’implosion.
Les mots si beaux d’Anne Cortey tour à tour enveloppants et syncopés disent tout des tourments adolescents. Du désordre des sentiments à leur apaisement. De la solitude à l’entraide. De la bienveillance à l’amour naissant. Des premiers émois, qui valsent comme le souffle du vent dans les collines. Et s’embrasent, comme les dessins flamboyants de Cyril Pedrosa.

« C’est en hurlant qu’il a parlé.
Il a crié plus fort qu’il n’aurait pu l’imaginer.
Tout est sorti d’un coup.
Il ne se laissera pas faire, cette fois.
Son ventre est en feu. Sa gorge brûle. Sa tête est tumulte.
Les sanglots sont prêts à jaillir. Mais il ne pleurera pas.
Ce serait pire après. »
 
« Le mistral souffle, c’est affreux.
Le garçon est sur le chemin.
Il n’aime pas le vent.
Les rafales fouettent son visage.
Avec la tempête, rien n’est bon.
La colline est prise par des accès de folie.
Elle s’envole par petits paquets de terre sèche et de végétaux.
Les brins d’herbe sont oiseaux.
Les buissons déracinés sont emportés.
Le garçon est angoissé.
Il ne sait pas trop pourquoi, il n’a pourtant plus à être anxieux.
Mais il traverse le vallon, peinant contre le souffle du vent, qui l’empêche d’aller de l’avant.
Il va chez elle. »

« Quand je regarde devant moi, j’ai le vertige. Est-ce que ça ressemble à ça, la vie? À cette sensation de devoir sauter dans le vide, sans trop savoir où on va? Mais, avant de sauter, il y a ce week-end. Esther sera de nouveau avec nous. On ira au lac tous les trois, on grimpera sur nos vélos, et on traversera les collines. Peu importe le soleil, la chaleur, on l’oubliera dès que nos corps seront immergés. Et peut-être que dans ma tête tout sera devenu simple, limpide, comme l’eau dans laquelle je nagerai. »

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En émois, roman d’Anne Cortey, illustrations de Cyril Pedrosa, à partir de 11 ans, L’école des loisirs, août 2019 —

Surf – Frédéric Boudet

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La nuit est d’encre, l’ombre des grues dans la rade de Brest se découpent sur un ciel d’étoiles. Adam, dix-neuf ans revient sur les lieux de son enfance. Là-même où son père les a laissés, sa mère et lui. Sans un bruit, sans une querelle, sans un mot, il est parti. Envolé, mais vivant. Ailleurs. Adam a grandi toutes ces années sans lui, et voilà que des mots, glissés dans des enveloppes, lui sont envoyés par-delà l’océan. Son père est mort. De vieilles lettres écrites de sa main sont désormais entre les siennes. Vont-elles éclairer sa nuit? Pas si simple de combler le manque, de tenir debout en plein jour, de ne pas s’abandonner dans les eaux sombres, de regarder droit devant. Se dire que la vie vaut la peine, que la présence bienveillante de l’ami Jack le doux dingue est inestimable, que l’apparition merveilleuse de la belle Katel est inouïe, que le bruit du silence existe vraiment, que le bleu de l’océan reflète la lumière comme jamais, que les souvenirs eux ne s’effacent pas. Partir en quête de ce père, quitte à se perdre. Lever l’ancre, ne plus lutter, lâcher prise. Avancer, respirer, caresser. La vague est imprévisible. La vie est une odyssée.
Un roman mouvant, émouvant, à l’image de l’adolescence et de ses béances. Une histoire sur le temps, d’avant d’aujourd’hui et d’hier. Les remous du passé, l’insaisissable présent, le futur flottant.

« il le prend dans ses bras et le porte jusqu’à sa chambre à l’étage il embrasse ses joues à chaque marche le tient tout près de lui il se pelotonne il se faufile sous les couvertures c’est le moment où il va s’étendre à ses côtés il va s’allonger déplier ses jambes jusqu’à l’ombre au bout du lit sa voix va s’éteindre et brusquement celle d’un ours ou d’un dieu lointain va s’élever lui raconter une histoire une histoire pendant cinq minutes pas plus mais elle n’aura pas de fin elle n’aura jamais de fin »

« – Tu disais que tous ces enfants allaient vieillir un jour, que leur sourire, leur visage, les mots qu’ils auraient prononcés un matin en se levant avant d’aller à l’école, les rêves qu’ils auraient faits cette nuit-là, tout allait cesser d’exister. Tu n’acceptais pas que même les instants les plus insignifiants puissent disparaître, être oubliés, que la vie soit finalement qu’une accumulation de choses disparues. Tu me faisais frémir, parfois, avec tes théories étranges sur le temps qui passe.
– Je ne supportais pas que tous ces moments que notre mémoire n’enregistre pas ne laissent aucune trace, ne servent à rien. Et que nos vies ne se résument qu’à quelques lignes lues à la va-vite le jour de notre mort, face à la gueule béante de la fosse creusée dans la terre. La solution était d’archiver tout ce qui constitue notre existence.
– Chaque jour le présent dévaste ce qui fut, a-t-elle murmuré. »

« J’aimais la rade. L’océan. Les rochers noirs. Les mouettes saoules. Le gris de la peinture des navires de guerre. Les souvenirs incrustés dans la pierre du port. Les plages désertes, froides, l’eau verte, les rouleaux indifférents. J’aimais ces rues sans âme, jeu de construction inachevé, où des architectes avaient jeté à la hâte leurs idées les moins inspirées. Ville de béton, de plâtre et de tapisseries délavées collées à la va-vite sur les ruines d’un champ de bombes. »

« Ce moment n’a jamais existé. Notre cerveau invente des phénomènes que nous prenons pour le soi-disant réel. Montre-moi ce putain de réel conservé dans le formol et je te jure que j’arrête instantanément de dire des conneries. Le temps n’existe pas, la réalité non plus, tout n’est qu’un écoulement fantomatique. Refuser de le voir n’est que le moyen masochiste que l’on a trouvé pour éprouver la douleur d’être en vie, ad nauseam. »

Surf, roman de Frédéric Boudet, dès 15 ans, Grande Polynie, éditions MeMo, août 2019 —

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle – Rohan O’Grady

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Sur une île au large des côtes de la Colombie britannique, deux enfants débarquent pour l’été. Seuls. La dernière guerre y a laissé des traces. Du vide surtout. Peu d’hommes sont rentrés. Les habitants vivent dans un passé poussiéreux, dans la mémoire de leurs proches disparus, avec mélancolie. L’arrivée de Barnaby et Christie va d’abord agacer,  bousculer leurs habitudes puis insuffler un vent nouveau.
Barnaby, orphelin, doit rejoindre son tuteur – son oncle Sylvester – durant les vacances estivales. Il passe le reste de l’année dans un pensionnat. Son oncle quitte régulièrement l’île pour ses affaires, alors le garçon est confié à un couple d’épiciers qui voit en lui la réincarnation de leur fils perdu. Christie, elle, s’installe chez la dame aux chèvres afin de se remplumer un peu et prendre des couleurs avant de retrouver sa mère à la rentrée en ville.
Les deux seuls enfants de l’île se chamaillent beaucoup les premiers temps et enchaînent les bêtises. Les îliens échauffés par ces garnements font appel à l’unique représentant de l’ordre : le sergent Coulter. Ce dernier leur inflige une punition : nettoyer le cimetière. Une pénitence qui va rapprocher les deux enfants. Ils lèvent tous les deux le voile sur leur vie. Des vies où la mort, la violence, l’alcool, la solitude,  se sont immiscés. Des enfants qui ont grandi trop vite, et se méfient des adultes. Une amitié se tisse jour après jour et se scelle par un pacte : tuer ensemble l’oncle de Barnaby avant qu’il ne le tue. Car le jeune orphelin doit hériter à sa majorité d’une grande fortune laissée par ses parents, et son oncle, un monstre selon les dires de Barnaby, la convoite depuis fort longtemps… Bientôt, les enfants font la connaissance d’Une-Oreille, un couguar extrêmement dangereux. Alors qu’une battue est organisée pour le traquer, Barnaby et Christie s’attachent à lui, lui donnent des gâteaux, des caresses et glissent autour de son cou un collier de pâquerettes…
Cette histoire écrite il y plus de cinquante ans est un enchantement. L’atmosphère y est sombre et tendre à la fois, la palette d’émotions est grande, les personnages hauts en couleur, la magie se mêle subtilement au réel, la mort rôde, la survie s’installe, l’humour noir fuse… Un roman d’aventure aux influences gothiques, captivant élégant et délicieusement impertinent.

« Ils aimaient Une-Oreille et étaient persuadés que tout ce dont le félin avait besoin pour être tout à fait comblé c’était d’accepter leur amour et le leur rendre. (…) Une-Oreille renoncerait à ses mauvaises manières et à ses habitudes alimentaires bizarres. En un mot, il rentrerait dans le droit chemin et se mettrait à les adorer autant qu’eux l’adoraient ; il engraisserait grâce à un régime à base de roulés à la cannelle, de confiseries, il boirait du vin de framboise et non plus du sang, et tous les trois vivraient heureux pour l’éternité dans le meilleur des mondes. (…) De son côté, Une-oreille les détestait un peu plus profondément chaque jour, et la seule pensée de leurs menottes collantes et leurs haleines chargées de réglisse le faisait grimacer. »

« (…) leur manque d’expérience était un plus, car, n’étant soumis à aucun principe préconçu, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la façon de commettre un assassinat. Un meurtre par balle serait, ils le savaient, la méthode la plus simple, mais ils n’avaient aucune préférence. Si ça avait été faisable, cela n’aurait rien changé pour eux d’utiliser une corde, une arme blanche ou du poison pour trucider Oncle Sylvester, du moment qu’Oncle Sylvester était trucidé. »

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, roman de Rohan O’Grady, traduit pour la première fois en France par Morgane Saysana (paru en 1963 aux Canada), illustration de couverture originale d’Edward Gorey, à partir de 13 ans, collection jeunesse Monsieur Toussaint Laventure, éditions Monsieur Toussain Louverture, juin 2019 —

Les inoubliables – Fanny Chartres

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Ils sont cinq, ce jour-là, à faire une rentrée particulière. Si comme tous les élèves de seconde, ils se rendent pour la première fois au lycée, Luca, Tezel, Jae-Hwa, Marvin et Chavdar, eux, foulent le sol français depuis peu. Ils viennent respectivement de Roumanie, Turquie, Corée du Sud, Grande-Bretagne et Bulgarie. Élèves singuliers, par l’usage malhabile de la langue française, on les intègre dans la même classe sous l’acronyme EANA – élève allophone nouvellement arrivé -. Leur pays, leur culture, leur langue, leurs traditions, la raison de leur exil, leurs rêves, leurs espoirs sont différents mais  leur sentiment de déracinement est le même. Très vite, leurs liens se soudent. Ils deviennent amis. Ensemble, l’adaptation est plus douce. Ils peuvent partager leurs difficultés d' »étranger », leur nostalgie. Une solidarité se crée naturellement, par delà leur histoire, leur origine sociale. Ensemble, ils tordent la langue de leur pays d’accueil en tout sens, la décortiquent, s’en amusent, l’apprivoisent.
Dans ce petit groupe attachant, Fanny Chartres a choisi de polariser l’attention sur Luca. Le garçon est venu de Roumanie avec son père – personnage que j’ai personnellement beaucoup aimé, professeur de français devenu carreleur, portant fièrement le borsalino -, grâce à l’obtention d’une bourse pour étudier le violon. Luca rêve de devenir un jour un grand violoniste, et son nouveau professeur de musique à Paris, Monsieur Ostinato, est en mesure de l’aider à y parvenir. Au lycée, il tombe sous le charme de la belle Anna, une française d’origine roumaine qui d’ailleurs est en quête d’identité – sa mère ne souhaitant pas parler du pays qu’elle a fui -. Luca et ses amis se lancent alors dans une véritable enquête où la petite histoire et la grande Histoire vont finir par se rencontrer.
Un roman qui aborde avec douceur et sensibilité le déracinement, le manque, le mal du pays, le regret, la mélancolie, l’intégration, la solidarité, l’amitié, l’attente, le désir, l’espoir.

« Difficile de faire comprendre aux français que non, notre pays, ce n’était plus les orphelinats de Ceausescu, les enfants au regard hagard parqués dans des lits à barreaux, ou les sniffeurs de colle. Comment leur faire entendre que la Roumanie, c’était d’abord les parcs verdoyants dans les villes; les marchés ouverts tous les jours de la semaine, leurs fruits et légumes délicieux, les champs de tournesols, les monastères aux fresques colorées? Pourquoi les gens commentaient-ils des choses sans les connaître? Au fond, c’était un peu pareil avec la France en Roumanie. Mais dans le sens inverse. Et toujours en faveur de l’Hexagone. Chez nous, on en parlait comme du pays des Lumières et des droits de l’homme, de la baguette et des macarons, du bon vin et du fromage, de l’élégance et du savoir-vivre… À présent que je vivais à Paris, je me rendais compte qu’à cette image se superposaient celles du béton gris, des wagons de métro sales, des bousculades dans les rues, des magasins bondés, des transports en commun nauséabonds, de la misère des gens dehors, des sans-abri et des migrants affamés, frigorifié et déçus de ne pas voir trouvé dans la France une terre d’accueil. »

« J’ai alors vu la gorge d’Anna se couvrir de plaques rouges. J’avais déjà remarqué que ses émotions s’exprimaient ainsi quand elle était interrogée en classe sur un sujet qu’elle ne maîtrisait pas. Un peu comme moi quand je mélangeais le féminin et le masculin des noms français. Ce transfert physique des pleins et des déliés de la vie était très joli à voir. »

« – Le Co… le Col-lec-tionneur d’instants, a déchiffré Tezel, son index glissant sous les lettres du titre de l’album. – Ce livre compte énormément dans ma vie. Quand ça ne va pas trop, je l’ouvre, et il m’aide à aller mieux. En fait, si je l’ai apporté, c’est parce qu’un livre, pour moi, c’est comme une maison. Quand je lis des histoires, je m’échappe dans un autre monde. »

Les inoubliables, roman jeunesse de Fanny Chartres, illustration de couverture de Mélanie Rutten, dès 11 ans, collection Medium, L’école des loisirs, janvier 2019 —

Partis sans laisser d’adresse – Susin Nielsen

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C’est chouette un Combi Volkswagen Westfalia, vintage à souhait. Un phénomène de mode aujourd’hui! C’est joyeux, coloré, ça fait penser aux vacances, à l’aventure, à l’insouciance des années 70. Alors quand Astrid dit à Félix, son fils de bientôt 13 ans, qu’il va leur falloir vivre, faute d’argent, quelques temps tous les deux – trois avec Horatio la gerbille – dans ce petit camion aménagé – emprunté -, il n’est pas vraiment convaincu. Mais c’est l’été et si ce n’est que pour une poignée de semaines pourquoi pas… Sauf que le temporaire s’installe. C’est l’heure de la rentrée scolaire, et ils n’ont pas de logement. En rusant, il parvient à s’inscrire. Astrid, mère célibataire, artiste dans l’âme, enchaîne les petits boulots. Constamment, elle est renvoyée à cause de son franc-parler, son impertinence, sa fantaisie. Jour après jour, elle s’enlise un peu plus mais par orgueil ne veut pas se faire aider. Et surtout prie Félix de n’évoquer à personne leur précarité. De peur qu’on les sépare… Au collège, Félix joue le jeu, garde le secret. Il a des amis, des moments de joie, c’est un garçon intelligent, sensible, courageux, il a la tête sur les épaules. Se dit que ça va s’arranger, que les lendemains chanteront forcément… Mais l’automne arrive, le combi se rafraîchit, les repas diminuent, les vêtements s’usent, l’air à l’intérieur se restreint, la promiscuité pèse, et les commodités à l’extérieur il n’en peut plus… Pas toujours facile de faire bonne figure devant les copains, de faire confiance à sa mère, d’avoir foi en un avenir meilleur. La tristesse, la colère, la peine l’envahissent tour à tour. Il en veut à Astrid  et sent que c’est à lui de faire quelque chose pour changer la donne.  Il a une idée : être le gagnant de son émission favorite « Qui? Que? Quoi? Quand? » qui prépare une spéciale Junior, et remporter ainsi les 25000 dollars mis en jeu. Grâce à sa bonne culture générale, Félix passe les sélections avec succès…
Un roman avec plein d’humanité dedans, des personnages émouvants et tellement authentiques, des dialogues tour à tour drôles tendres et graves. Aucun pathos, aucun jugement. La vie telle qu’elle est, avec naturel beauté limpidité douleur. La précarité, sa réalité, abordée avec intelligence sans mièvrerie. À la lecture, nos yeux brillent souvent : on rit on pleure. On est touché, infiniment.

« Nous n’avons pas toujours vécu dans un camping-car. Ça, c’est seulement depuis quatre mois. À l’époque pcv (pré-Combi Volkswagen), nous occupions un sous-sol de trente-sept mètres carrés. Avant cela, un appartement de cinquante-six mètres carrés. Et avant cela, nous avons carrément été propriétaires d’un appart de soixante-quinze mètres carrés. »

 »  » Félix, m’a dit Astrid dans le noir. Je sais que tu m’en veux. Et c’est normal. Mais je t’en supplie, ne lui dis rien. Je vais nous sortir de là, c’est promis. » Je n’ai pas répondu.  » Si tu lui dit, ça risque de déclencher une réaction en chaîne que nous ne pourrons jamais arrêter. (…) Tu serais peut-être séparé de moi, a-t-elle continué. » – C’est peut-être ce que je veux, être séparé de toi.
Nous n’avons plus parlé après cela. C’était cruel de ma part. Mais je n’ai pas retiré ce que j’avais dit. Même quand j’ai entendu qu’elle pleurait tout bas, la tête enfoncée dans son oreiller pour que je ne l’entende pas. Sauf que, comme j’étais à moins d’un mètre d’elle, il y avait peu de chances que ça marche. »

« Mais désormais, j’apprends à croire en quelque chose de nouveau. Quelque chose en quoi ma mère a cessé de croire il y a longtemps. Les autres. Astrid n’a pas eu beaucoup de chance avec eux en grandissant. Mais je ne suis pas ma mère. Et moi, je choisis de croire. »

Partis sans laisser d’adresse, roman de Susin Nielsen, traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plohinec, dès 12 ans, éditions Helium, avril 2019 —

L’Estrange Malenventure de Mirella – Flore Vesco

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Le Moyen-âge est une période de l’Histoire que peu de gens apprécient, enfin je parle pour moi et mon entourage… et bien Flore Vesco a réussi à capter mon attention en quelques phrases seulement. D’abord par la langue – un savant mélange de vieux français, de mots et tournures affabulés -, savoureuse et joueuse à souhait, on plonge instantanément et profondément dans le Hamelin du 13 ème siècle, gris et sale, ne fleurant pas toujours bon, où la triste misère côtoie l’opulente bourgeoisie, où les enfants livrés à eux-mêmes travaillent pour survivre, où l’on chasse les sorcières et les lépreux… Puis par l’histoire du célèbre Joueur de flûte de Hamelin, complètement réinventée qui, sous la plume de l’auteure prend de la couleur, de l’épaisseur, du rythme, de la fougue, des sensations, des turbulences… Un souffle différent venant particulièrement de la belle et charismatique Mirella, quinze ans, orpheline, porteuse d’eau. L’empathie est immédiate. Car Flore Vesco esquisse une jeune fille d’une grande modernité. D’ailleurs la résonance avec l’époque actuelle est flagrante tout au long du roman. Ainsi, comme dans le conte, les rats envahiront la ville, la peste sera dévastatrice, un joueur de flûte arrivera, mais la suite sera toute autre… La mort personnifiée fera une entrée fracassante contrée par  la flamboyante téméraire et bienveillante Mirella.

Un roman truculent et étourdissant, une galerie de personnages haute en couleur, une bonne dose d’ironie, beaucoup d’intelligence et de pertinence, un style épique, et une héroïne – magicienne – inoubliable!

« Au commençailles du mois de juillet, le soleil décida qu’Hamelin ferait une rôtissoire idéale. Il semblait qu’une douche de feu vous tombait sur le crâne dès que vous mettiez le nez dehors. Aux heures les plus chaudes, les braves habitants restaient à l’ombre, endurant vaillamment cette insufférable chaleur. Mirella courait donc en plein cagnard afin d’apaiser le gosier de tous ces assoiffés, occupés à fondre derrière leurs auvents clos. À chaque arrêt, elle trempait sa main dans son seau, baignait son front et sa nuque, puis repartait abreuver cette ville qui s’étiolait. »

« Au Moyen Âge, on craignait les teinturiers, qui osaient colorer le monde en une carnation différente de celle que Dieu avait imposée, et maniaient pour ce faire des drogues, filtres et poisons. L’acte de teindre s’appelait alors l' »infectur », car on infectait le tissu avec des pigments. « 

« L’air était bondissant et guilleret comme une comptine à sauter les marelles. Dans cette ville où les morts tombaient comme des mouches, où la peur avait fermé les auvents et paralysé les habitants, la chanson de Mirella souleva une petite bise follette et libératrice. Le fossoyeur partit d’un grand rigolement. Les enfants sortirent de leur torpeur, se mirent à rire elles aussi, tant que les larmes leur venaient aux yeux, en longs flots impossibles à tarir. Mirella cessa de chanter et regarda avec soulagement les petites qui fondaient. Voilà un torrent qu’on pouvait endiguer, et qui mieux valait que le fossé asséché où elles étaient enfoncées tout à l’heure. »

L’Estrange Malaventure de Mirella, roman de Flore Vesco, à partir de 11ans, collection Medium, L’école des loisirs, avril 2019 —