La petite romancière, la star et l’assassin – Caroline Solé

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Dans la touffeur du mois d’août, au milieu d’un étang forestier, le corps flottant d’un enfant est découvert par des promeneurs. S’est-il noyé? A-t-il été assassiné? Dans une de ses poches se trouve la photographie d’une starlette. Sur-le-champ, les policiers se rendent au domicile de l’actrice. Cheyenne, une voisine de quinze ans et Tristan, un de ses assistants, sont à ses côtés.

Débutent alors les interrogatoires. Successivement, les trois jeunes gens donnent leur version des faits mais ce sont plutôt leur propre existence qu’ils livrent, l’enquête devenant un prétexte à leurs confidences. De mal-être en secrets de famille, de réminiscences en incompréhensions,  de certitudes en apparences, d’inspirations en désillusions, chacun se raconte, interprète à sa façon, et envisage l’autre. Ainsi, les vies de chacun, parallèles au commencement, finissent par se traverser, se font écho et s’éclairent.

Seule dans le grand appartement familial, l’adolescente a sept jours pour quitter la terre, monter sur une chaise, se passer la corde autour cou et s’envoler, avant le retour de ses parents et de ses frères, en vacances sur la côte d’azur. Évidemment, elle a refusé de les suivre. Elle avait besoin de solitude… Encombrant est son corps qu’elle malmène, exaspérants sont les élèves et leurs écrans, pesante est sa mère et lourd le passé qu’elle traîne, détestable est le monde qui ne tourne pas rond, il n’y a plus rien à attendre de cette vie-là. Mais voilà qu’une nuit, penchée à sa fenêtre, elle voit dans l’arrière-cour devant la grande maison de l’actrice la silhouette d’un homme creusant un trou et y déposer un corps d’enfant…

Tristan, un des nombreux assistants de la star vit depuis peu dans sa maison, préparant sa venue prochaine. Marginal, le jeune homme semble avoir vécu plusieurs vies. Son visage est mélancolique. À mille lieux des paillettes, ce qui l’intéresse ce sont les petites choses que personne ne regarde. Son caméscope ne le quitte jamais. Tristan filme tout, tout le temps. Il l’a observée, l’adolescente d’en face, la nourriture qu’elle ingurgitait, les nippes qu’elle portait, les carnets qu’elle remplissait, il a vu la corde accrochée au plafond.  Il sait aussi qu’elle l’épiait la nuit où il a creusé le trou…

La star n’est pas souvent chez elle. Ses tournées à travers le monde sont légions. Mais un tournage à Paris lui permet de profiter enfin de sa maison. Depuis l’âge de treize ans, elle arpente la terre avec sa mère. Elle ne connaît pas le quotidien, la vie normale d’une fille de dix-huit ans… Elle qui adorait dessiner, aujourd’hui elle suffoque. Elle aimerait tant prendre le temps de respirer, de rêver. Elle a vu la voisine de l’autre côté, son désespoir et la corde pendante. Tristan aussi, elle l’a observé. Elle ne parle jamais à son personnel mais lui, il l’attire. Elle a même remarqué sa petite cicatrice…

Une atmosphère hitchcockienne qui rappelle forcément Fenêtre sur cour, un jeu sur le regard et le jugement hâtif, des histoires entrelacées et des fausses pistes, les affres de l’adolescence, la marginalité, les feux de la rampe, l’univers d’internet et le repli sur soi, et une fenêtre ouverte où pénètrent une lumière douce et des voix bienveillantes.

« Paris était vide. Pour ce week-end de chassés-croisés sur les routes, le ciel orageux était constellés de cafards, des petits nuages noirs sur le point d’exploser. J’ai imaginé les élèves de ma classe coincés avec leurs parents dans les embouteillages. Ils devaient avoir un casque sur les oreilles, un doigt qui glissait sur l’écran. Ils jouaient sûrement en ligne à acheter des animaux virtuels, à se construire des vies parallèles ou juste à empiler des cubes à l’infini. Ils s’oubliaient. »

« J’aimerais pouvoir écrire simplement, d’un trait, ce qui me donne envie d’en finir, mais ce n’est pas évident de saisir un vague à l’âme. On peut lancer longtemps un lasso dans le vide. »

« Terminée l’époque de La petite maison dans la prairie avec les enfants qui gambadent cheveux au vent parmi les poules, les chevaux, qui jouent tous ensemble dans les ballots de paille. Aujourd’hui, c’est l’asphalte, le surgelé, le mondialisé. C’est la portion individuelle, le mot de passe, la courte durée. Des emplois éphémères, des partenaires éphémères : des vies mâchées trop vite, sans goût. Je l’ai écrit dans une dissertation, le prof a marqué « hors sujet ». »

« J’ai toujours pensé que les rêves étaient comme un petit feu à l’intérieur de soi, il faut souffler sur les braises régulièrement pour qu’il ne s’éteigne pas. C’est ce que j’essaie de capter en filmant les battements d’ailes des insectes, les frémissements des feuilles, le voyage fébrile d’une fourmi dans une fissure. »

« Mon arbre généalogique, il a subi une tempête, il s’est écrêté. On a toujours des racines quelque part, mais des branches, ça dépend. »

« J’en ai connu, des copains qui pouvaient rester enfermés, comme elle, dans leur chambre à tchatter, skyper, tweeter avec le monde entier sans sortir à l’air libre. Les autres, ils préféraient leur parler à travers un écran. Ils évitaient leur sueur, leurs mauvaises odeurs et ils pouvaient cliquer pour se déconnecter à tout moment. Rêver, c’est parfois le seul espace de liberté. »

« Un game n’est jamais vraiment over. Chaque joueur connaît son classement, ses erreurs, sa marge de progression pour rejouer une partie. Dans le monde réel, comment mesurer son score, s’assurer qu’on progresse dans la bonne direction? »

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La petite romancière, la star et l’assassin, roman de Caroline Solé, à partir de 13 ans, Albin Michel Jeunesse, Avril 2017 —

Je suis ton soleil – Marie Pavlenko

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C’est la rentrée au Clapier – le lycée, aux « classes si surpeuplées que l’on se croirait dans un élevage de lapins en batterie »-. Et ce début d’année scolaire est désastreux pour Déborah, dix-sept ans. Elle découvre sa terminale littéraire avec des bottes en caoutchouc vert pomme aux pieds – la faute à Isidore, son chien qui a pour habitude de déchiqueter les chaussures, un labrador obèse puant et répugnant arraché au trottoir par sa mère -. Sa meilleure amie Éloïse ne sera pas avec elle, laquelle est ravie d’être dans la classe d’Erwann – The beau gosse -. Déborah devra se contenter de Jamal alias Mygale-man – un passionné d’arachnides –  et de Tania, la peste de service. Cerise sur le gâteau, elle aperçoit son père dans les bras d’une femme, qui n’est pas sa mère… celle-la même qui passe son temps à découper des magazines d’une manière obsessionnelle. « Le théorème de la scoumoune » a encore frappé… Seul halo de lumière dans cette atmosphère maussade : Victor au carré : un nouvel élève au charme indéniable et Hugo – l’écrivain -, Déborah se plonge dans Les Misérables, roman chaleureusement recommandé par Carrie, sa libraire préférée .

Défile alors l’année singulière d’une jeune fille ordinaire. Des montagnes russes d’émotions où tristesse et joie se frôlent sans cesse  ; des sentiments amoureux, le jeu du cadavre exquis, une amie qui s’éloigne, une mère fragile,  un numéro de téléphone sur un post-it, un père infidèle, Fantine Cosette et Marius, un drame familial évité in extremis, des soirées belles et lumineuses, des matins sombres,  deux garçons adorables et bienveillants, les colères de Lady Legging, le secret des coquillettes, un soleil dans le cœur, le bachotage…

L’éclat de la couverture est à l’image du roman : une histoire vive, un reflet sensible et intelligent de l’adolescence, une héroïne clairvoyante et captivante, des dialogues pétillants. Un roman qui a du relief, surprenant, drôle, émouvant, élégant et tellement moderne. Aucune mièvrerie ici, on est dans la vie même, remuante et bouillonnante.

«  » (…)À ton âge, la majorité des jeunes gens se sentent mal à l’aise dans leur corps qui pousse dans tous les sens. Il les embarrasse, ce corps, et les tiens cherchent à se donner une contenance. (…) Ils farfouillent dans leur téléphone ou s’allument une cigarette! ». (…) Une idiotie. Le portable, ça fait étriqué du cerveau, incapable de profiter de la vraie vie. Quant à l’autre option… j’ai essayé : haleine déplorable et bronches enduites de goudron. Sans parler du bonus teint crayeux. Alors qu’il y a les livres! Quoi de plus sexy qu’un bouquin? Tu poireautes au resto et l’heureux élu est en retard? Pas de téléphone, un livre. Tu attends à la sortie du métro? Un livre. Mystérieuse, lointaine, cultivée… Avec une touche de rouge à lèvres, rien de plus sensuel. »

« Je danse, danse, et danse encore. Les tourbillons me happent et m’aident à oublier. Je me dissous dans les corps qui se balancent et convulsent, dans la lumière tamisée qui brouille les visages. Le désastre familial, mon père qui ne vivra plus jamais sous notre toit, Victor tout près dans les bras d’une autre. Parfois, un oppression m’écrase les poumons et je lutte contre les larmes. Mais je suis balèze à ce petit jeu et je danse plus vite, plus fort. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbré, il est entré dans ma tête. Quand Marius fait les cent pas devant Cosette sur son banc, je me vois ignorant superbement Victor mais tremblant qu’il ne me remarque pas. Quand Marius pense que les moineaux sautillants se moquent de lui, je le comprends. Quand il fait semblant de lire, incapable de se concentrer parce que Cosette est de l’autre côté de l’allée, je le comprends. Quand il est ébloui, qu’il ne dort pas, qu’il « frémit éperdument », que « les palpitations de son cœur lui troublent la vue », je le comprends. Ou plutôt, Victor Hugo me comprends. Je pleure quand il clame que « s’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » »

« Quand j’étais petite (…) Ma mère m’aidait à installer mon matelas dans leur chambre, on lisait ensemble, et je m’endormais pendant que mes parents continuaient à bouquiner. Parfois, la nuit, je me réveillais et j’écoutais leur respiration. J’étais au cœur de la vie, de l’important, de l’essentiel, protégée, nous étions ensemble, soudés ; c’était magique. »

Je suis ton soleil, roman de Marie Pavlenko, à partir de 14 ans, Flammarion Jeunesse, 464 pages, Mars 2017 —

Au galop, Silver ! – Pascal Brissy et Évelyne Duverne

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Petits romans pour jeunes lecteurs, Au galop, Silver ! est une série adressée aux enfants de 6/7 ans – Cp/Ce1 -. On y raconte les aventures d’un poney, appelé Silver, spécialiste de sauts d’obstacles qui est monté par deux cavalières Camille, douce et rêveuse et Laura, pétillante et fougueuse. Le narrateur n’est autre que Silver lui-même. L’idée est originale et ingénieuse : avoir le point de vue de l’animal permet d’entrer de plain-pied dans l’univers des chevaux (conditions de vie, entraînements, concours, blessures, soins…), et son regard bienveillant et intelligent éclaire les comportements et les caractères des personnages qui l’entourent.

Le vocabulaire riche et les structures langagières élaborées correspondent tout à fait à la tranche d’âge visée, les nombreux dialogues donnent du rythme à l’histoire, les descriptions favorisent la représentation, les personnages sont bien définis ce qui facilitent l’identification, et les romans sont tous découpés en cinq chapitres installant ainsi des respirations à l’intrigue. Une place importante est octroyée aux illustrations qui sont « organisées » judicieusement sur les pages dans un rapport harmonieux avec le texte. Ajoutons que les romans peuvent se lire indépendamment les uns des autres.

Les intrigues justement des trois premiers tomes évoquent des sujets qui parlent aux enfants : dans le tome 1 – Mes deux cavalières au concours de saut – la rivalité entre Camille et Laura est mise en évidence, les fillettes se disputent la participation au concours ; dans le tome 2 – Un poney dans mon box – , Silver est jaloux d’un autre poney ; et dans le tome 3 – Ma sortie de tous les dangers – Silver se perd dans la campagne et est envahi par la peur.

Ces premières lectures sont plaisantes et prenantes. Ma fille de huit ans a beaucoup apprécié et s’est attaché aux personnages, qu’elle était ravie de retrouver à chaque aventure. Un petit bémol pour moi cependant : j’aurais aimé voir plus de garçons (cela n’a pas gêné ma fille)…

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Au galop, Silver!, T.1 Mes deux cavalières au concours de saut / T.2 Un poney star dans mon box / T.3 Ma sortie de tous les dangers, de Pascal Brissy et Évelyne Duverne, Collection Premières lecture (niveau 3, 6-7 ans je suis fier de lire tout seul), Hatier-jeunesse, 2013-14 —

Envole-moi – Annelise Heurtier

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Quand le printemps revient, arrive avec lui un nouveau roman d’Annelise Heurtier. Et c’est toujours un immense plaisir de découvrir la couverture, parcourir les premières lignes. On sait, avec certitude, que ses mots vont nous envelopper, nous toucher, nous soulever, nous empoigner, nous passionner, nous bouleverser… que son histoire sera belle et percutante, que son sujet ne laissera pas indifférent, que ses personnages, adolescents, lumineux et vifs feront entendre leur voix et résonner leurs choix.

Vous l’avez compris, je suis une grande admiratrice du travail d’Annelise Heurtier. Et son dernier roman est une fois encore, intense et généreux. On y parle d’un amour éblouissant, celui-là même qui rend le cœur plus grand.

Swann, un lycéen de quinze ans bien dans ses baskets, mordu de guitare, charmant et charmeur monte un stand lors d’un vide-grenier, histoire d’amasser suffisamment d’argent pour se payer la Gibson de ses rêves. Et la rencontre qu’il fera ce jour-là sera inoubliablement délicieuse, enflammera son cœur, renversera son esprit et chamboulera son existence. Car ce jour-là, il tombera éperdument amoureux de Joanna, la jolie jeune fille du stand d’en face : « Et là, BAM! la claque de ma vie. (…) En trois millisecondes, elle avait réussi à faire disparaître toute trace de salive de ma bouche, à me vriller l’estomac comme on essore une serviette mouillée, à me faire palpiter le cœur jusque dans les globules. »

Mais le coup de massue succédera au coup de foudre quand il apercevra son fauteuil roulant. Mille questions afflueront dans sa tête, puis le doute, le regard des autres, les contraintes… Pourtant, il rejettera vite toutes les interrogations et autres idées reçues. L’amour va au-delà de toutes ces considérations. Heureux, Swann et Joanna vivent leur belle histoire sans anicroche jusqu’à ce que la jeune fille, habituellement amusante et clairvoyante devienne triste et mélancolique ; la danse, un art qu’elle aime tant lui apparaît inaccessible et cet état de fait met en évidence le cadre qu’elle ne pourra jamais franchir.

Un roman aérien et délicat, des personnages attachants et enthousiasmants, une histoire prenante, de la drôlerie, de la poésie, de la sensibilité, de l’acuité, et une écriture pleine d’humanité. Le handicap y est abordé avec justesse et objectivité. Et l’amour est raconté avec pertinence, sans mièvrerie. Un coup de cœur, forcément.

« J’étais rempli du visage de cette fille, comme on garde, les yeux fermés, l’empreinte du soleil quand on a trop voulu le regarder. »

« Elle pivote et plonge ses yeux dans les miens. Souffle une mèche incandescente qui lui tombe sur l’œil droit. – Le concept, c’est la surprise, justement. Elle pose son index sur l’arête de mon nez, descend doucement jusqu’à ma lèvre supérieure puis murmure : – Étonner l’autre avec un peu de soi. L’accompagner là où il n’irait pas. Elle dessine le contour de ma bouche avec son doigt et ajoute en souriant : – La prochaine fois, ce sera à toi de me surprendre. »

« – Tu as déjà lu Jane Eyre? expire-t-elle dans un souffle. Je secoue lentement la tête dans son cou, tandis qu’elle reprend : – Moi, je l’ai lu plusieurs fois. Il y a cette phrase… (…)- Quelle phrase? Elle est toujours silencieuse, blottie contre moi. Je n’ai pas besoin de voir son visage pour sentir la peine et le tourment. Alors je la soulève et l’emmène avec moi sur son lit, pour être plus à l’aise, pour être à l’abri (…) Enfin, sa poitrine se gonfle pour laisser sortir les mots qu’elle récite : – Je suis un oiseau comme les autres, avec le poids de mon drame en plus… J’avale ma salive et je la serre plus fort contre moi, parce ce que c’est tout ce que je me sens capable de faire. – Tu crois que je volerai toujours, Swann? »

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Envole-moi, roman d’Annelise Heurtier, dès 12 ans, Éditions Casterman, 264 p, Mars 2017 —

Une mère à Brooklyn – Ingrid Chabbert

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Judith, 15 ans, vit avec son père et Laure, qui n’est pas sa mère. Jusque là, tout allait bien. Une enfance douce, des moments joyeux et complices. Pas de maman mais un père à la hauteur, avec plein d’amour à l’intérieur. Les jours coulaient ainsi, insouciants et légers.

Le temps fuit irrémédiablement, et l’adolescence escortée de ses tourments entrent dans la vie de Judith. L’innocence en s’envolant met en évidence les ombres. Les questions se bousculent, l’incompréhension se dessine, un vide apparaît alors. Révélant une absence. Le manque de celle qui l’a mise au monde.

La naissance de Judith est nimbée de mystère. Pas un mot. Pas une émotion. Pas une image. Jamais. Alors quand elle tente d’esquisser ce visage inconnu, dont les traits rejoignent sûrement les siens, les yeux de sa mère demeurent deux trous noirs. Rien dedans. Le néant.

Judith ne supporte plus le silence de son père… alors elle sèche souvent les cours avec Alia son amie sa confidente, a une attitude odieuse et le verbe haut à la maison. Judith est en colère. Dans quelques mois, elle fera sa rentrée au lycée mais l’avenir, elle s’en fiche. Elle, c’est le passé qu’elle souhaiterait entrevoir. Déterrer le secret qui l’empêche d’avancer.

Ça lui fait si mal qu’un soir Judith n’a pas envie de rentrer. Elle erre dans la ville, désemparée, jusqu’à ce que la peur s’en mêle. Alors, elle revient. Son père est derrière la porte, bouleversé. Le lendemain, il lui annonce son départ pour New-York. Une amie à lui l’attendra et prendra soin d’elle. Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, elle trouvera peut-être quelques réponses à ses questions…

Un roman sur la quête d’identité et les affres de l’adolescence, une écriture pleine d’authenticité et de sensibilité, une jeune fille à laquelle on s’attache tellement qu’on a qu’un souhait : la retrouver au plus vite…

« Judith court. Elle ignore où. Elle court, droit devant elle. Sa vue se brouille au fur et à mesure que son souffle s’épuise. Ses poumons crachent des flammes mais elle ne s’arrête pas. Sous ses pieds, la terre paraît si fragile. Comme si elle s’étiolait sous ses pas. Comme dans un film catastrophe. Il paraît que courir, ça vide la tête. Judith a dû rater un truc car ça ne vide rien du tout. Elle a mal. Tout ce gâchis qui s’accumule laissera des traces, elle en est certaine. Des traces qui ne partiront peut-être jamais… Elle ne sait plus comment faire marche arrière. Comment formuler les questions qui la brûlent, la consument, la hantent. Partout. Tout le temps. Comment trouver la paix, comment quitter cet état si douloureux? Invivable. Irrespirable. »

« Elle marche, les yeux en l’air. Les gratte-ciel rivalisent de hauteur et de beauté. Elle en a le vertige. L’ivresse d’un autre monde. Judith se sent bien, merveilleusement bien. Oubliés les peurs multicolores! Oubliés son père, Paris et la prochaine rentrée! Ses pieds chauffent mais elle ne parvient pas à s’arrêter. Elle a besoin de dévorer l’asphalte. D’imprimer en elle chaque pierre, chaque feu de New York. Le vent marin se lève, fouettant les drapeaux et emmêlant son épaisse chevelure. »

 

Une mère à Brooklyn, roman d’Ingrid Chabbert, à partir de 13 ans, Éditions du mercredi, Février 2017 —

Les animaux de l’arche – Kochka et Sandrine kao

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« Tacatacatacata« , le bruit de la guerre cogne et résonne, l’écho fait trembler la terre et les murs. La terreur pénètre les cœurs. Des cœurs qui battent à l’unisson. Des familles, des voisins, des amis, des hommes, des femmes, des enfants, tous luttent pour leur survie.

Ensemble, Zeynab Antoine Khalil Oumayma Nabil Mourad Elie Madame Alberti Mademoiselle Razelle ont quitté leur appartement et sont descendus dans les caves de leur immeuble. Chacun a apporté quelque chose : matelas, réchauds, vivres, lampes à huile et dans leurs yeux, la frayeur, et dans leur tête, l’impuissance.

Dans l’antre de la terre, aucune lumière ne filtre mais le bruit assourdissant des bombes et des balles réussit à se glisser, froid et implacable. Alors, pour rendre la peur plus supportable, l’ancienne institutrice Mademoiselle Razelle a l’idée de reconstituer ici-bas l’ arche de Noé, pour s’échapper du déluge et emplir les hommes, les femmes et les enfants d’espoir.

Les voilà tous qui dessinent sur les murs, le papier et le carton les animaux de l’arche ; éléphants, rhinocéros, antilopes, lions, ânes, babouins et autres belettes prennent ainsi forme et défilent devant eux.

Un texte et des illustrations qui jettent de la lumière et de la douceur sur l’effroi.

 

« – (…) Les gens viennent de pays différents, ont parfois des couleurs de peau différentes, ne partagent pas forcément les mêmes idées ou les mêmes croyances, mais au fond ils sont tous frères.

Et une grande discussion s’ouvrit, au cours de laquelle plein de mots furent prononcés : « différence », « tolérance », « bienveillance », « petite amitié possible ». Ceux-là sortirent d’Oumayma. On lui demanda de s’expliquer. – En fait, dit-elle après avoir réfléchi, la fraternité, c’est une amitié avant l’amitié. Comme quand je vois une inconnue de mon âge. Je la regarde et j’ai envie de faire sa connaissance parce qu’elle me ressemble un peu. C’est la fraternité! Une petite amitié possible avant de faire connaissance… »

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Le billet de Jérôme

Les animaux de l’arche, roman illustré écrit par Kochka et illustré par Sandrine Kao, dès 8 ans, Collection Les p’tits reliés, Grasset Jeunesse, Mars 2017 —

Phobie douce – John Corey Whaley

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Voilà trois ans que Solomon – aujourd’hui âgé de seize  – n’a pas franchi le seuil de la maison familiale, effrayé par le monde extérieur. Sa phobie ne l’a plus quitté depuis qu’il s’est retrouvé en caleçon dans la fontaine en face de son collège, suite à une crise de panique. Son angoisse l’avait naturellement emmené vers cette eau, une source d’apaisement pour lui. Évidemment, il y avait eu des sarcasmes à son égard ce jour-là. Des incompréhensions et des moqueries liés à l’ignorance et à la bêtise. Une blessure douloureuse et profonde qui ne s’est jamais refermée.
Ses parents et sa grand-mère, aimants, ouverts  et respectueux le soutiennent. Le parcours « médical » avec les psychologues n’ayant pas fonctionné, ils l’entourent de leur bienveillance à la maison. Un refuge. Un lieu de paix et de silence, enveloppant. Une bulle.
Perspicace inventif et plutôt drôle, pertinent et lucide sur sa condition, Solomon est un jeune homme charmant et attachant. Un fan de la série Star Trek…
Lisa est en terminale. Elle rêve de quitter la ville – et sa famille ! – pour aller étudier dans une illustre faculté de psychologie à Baltimore. L’inscription dans cette école requiert la remise d’un mémoire sur « un cas de désordre psychologique »…   la lycéenne ayant assisté à « l’incident de la fontaine »pense immédiatement à l’agoraphobie de Solomon.
Usant d’astuces et de mensonges, Lisa va entrer dans la vie du jeune homme et devenir son amie. Son objectif est de mettre en place une thérapie pour guérir Solomon de ses angoisses pour remporter une bourse scolaire. Une vraie amitié se tisse entre eux mais l’adolescent, en confiance, se livre entièrement à Lisa qui s’enlise alors dans la dissimulation.

Un roman sensible qui aborde avec justesse les troubles anxieux, l’homosexualité, l’amitié et plus généralement les interrogations les quêtes les désillusions des adolescents. Le rythme est enlevé et l’humour très présent. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour les personnages.

« De toute façon, Solomon n’avait jamais besoin de sortir de la maison. Il avait de la nourriture. Il avait de l’eau. Il pouvait voir les montagnes depuis la fenêtre de sa chambre. Ses parents étaient si occupés qu’il organisait sa vie à la maison à sa guise. Jason et Valérie Reed n’intervenaient pas, parce que finalement céder à leur fils était la seule solution pour qu’il aille mieux. À l’âge de seize ans, il n’avait pas quitté le domicile familial depuis trois années, deux mois et un jour. Il était pâle, assez souvent pieds nus, et allait plutôt bien. »

« Il allait devoir le lui dire. Et ce serait la première fois qu’il prononcerait ces mots. Solomon était gay et en avait pris conscience depuis l’âge de douze ans. Oh, ça n’avait pas été bien compliqué : un jour, il avait tout bonnement constaté qu’il préférait les garçons. À cet âge-là, c’était aussi simple que ça. Il ne se préoccupait pas du jugement qu’on pouvait porter sur lui: vu qu’il n’avait aucune intention de quitter la maison, il n’aurait jamais à évoquer publiquement sa préférence. »

« Je crois que nous faisons tous ça, de temps à autre. Nous laissons certaines personnes disparaître parce qu’elles sont différentes et soulèvent des questions auxquelles nous ne trouvons pas de réponse. »

Phobie douce, roman jeunesse de John Corey Whaley, dès 13 ans, Casterman, 303 pages, Février 2017 —