Les voisins sauvages – Ulrika Kestere

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Lapin est tout guilleret sur le chemin. Impatient de retrouver sa jolie maison de campagne couleur framboise, sa porte lilas, son toit pointu, sa grande cheminée et sa fontaine apaisante. Mais durant son absence, des animaux sauvages ont pénétré dans son jardin et semblent y vivre… Ils sont là, devant lui, affairés à se désaltérer. En maître des lieux, Lapin s’approche lentement, bravant sa peur. Mais les quatre fauves n’en ont que faire de ses beaux discours laissant Lapin complètement dépité lorsqu’ils se mettent à courir bondir et malmener la végétation alentour. Ces voisins sauvages l’inquiètent, ils sont si grands si forts si vifs… Il faudrait les apprivoiser mais comment faire? Lapin leur offre bien des betteraves sur un plateau, pourtant ce cadeau produit l’inverse de l’effet escompté : les fauves se jettent dessus avec férocité. Au téléphone, sa maman lui conseille d’organiser une petite fête. Lapin s’attelle alors à la confection de cartes d’invitation…

Lapin ne laisse pas la peur s’installer. Ces inconnus l’intimident mais les ignorer ne résoudrait rien, autant apprendre à les connaître et pourquoi pas devenir amis. Au fil de l’histoire, le lecteur chemine avec Lapin. Tout d’abord il éprouve de la crainte puis cherche une solution pour adoucir cette sauvagerie.

Le texte est ingénieux et drôle, la fin est une merveille, quant aux illustrations elles sont sublimes et prenantes : les personnages sont formidablement expressifs, les couleurs sont douces, la composition est élégante,  il y a du mouvement, de la rondeur, de la chaleur, du rayonnement. J’ai adoré!

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Les Voisins sauvages, album d’Ulrika Kestere, traduit du suédois par Fredrik Monteil, à partir de 3 ans, L’étagère du bas, septembre 2018 —

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Enfances – Marie Desplechin et Claude Ponti

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L’enfant est en arrêt au milieu du chemin, devant lui tant de possibilités se font jour. Une vie l’attend. Des choix s’imposeront, hardis, réfléchis, malencontreux, dangereux, des événements favorables ou contraires le bousculeront. Aujourd’hui, l’enfant échafaude, assemble des connaissances, imagine, crée, pose les jalons, envisage l’adulte qu’il deviendra. L’enfant, de toute façon, agira sur le monde, apportera sa pierre à l’édifice. L’enfant s’élève, inspiré et inspirant.  L’enfant avance, c’est l’enfance. Celle qui jamais ne s’effacera.

Ce livre nous mène sur les sentiers foulés par une soixantaine d’enfants, connus ou pas, réels ou mythiques, garçons et filles, d’ici ou d’ailleurs, privilégiés miséreux ou ni l’un ni l’autre. Des enfants aimant les lettres, les mathématiques, la musique, la politique, l’histoire, la cuisine, le cinéma, l’astrologie, les sciences physiques et naturelles, la peinture, la danse, le sport… des enfants-roi, des dieux, des esclaves, des réfugiés… des enfants, avec dans la tête, des luttes des rêves des croyances des désirs…

Des moments d’enfance d’Albert Einstein, Mary Shelley, Alice Liddell, Anne Frank, Krishna, Romulus et Rémus, Hatchepsout, Sophie Germain, Tommie Smith, Helen Keller, Marie Curie, Nelson Mandela, Marie Stuart, Fatma Sid Ahmed, Iqbal Masih, Ada Lovelace…

Des enfances passionnantes émaillées d’anecdotes mises en mots avec tendresse bienveillance acuité et un brin d’espièglerie par Marie Desplechin et illustrées en osmose  par Claude Ponti. Un beau livre empli d’humanité.

« Est-ce que les ancêtres de nos ancêtres avaient des enfants? Oui, car comment devenir adulte si l’on n’est pas un enfant avant? Et comment faire des enfants si l’on n’est pas devenu adulte? Aussi loin qu’on remonte dans le temps, il y a toujours eu des enfants. Partout, dans tous les temps, dans tous les lieux, parmi toutes les espèces vivantes, avant l’adulte il y a d’abord un enfant. Être enfant est ce qu’il y a de plus précieusement important dans l’univers, parce que sans enfant il n’y a pas d’adulte. Tout simplement. »

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Enfances, album de Marie Desplechin et Claude Ponti, à partir de 11 ans, l’école des loisirs, Août 2018 —

Comment ça, il a renoncé? – Catarina sobral

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Ils ne faisaient plus attention à lui, ne le regardaient même plus, ils n’en prenaient plus soin, le traitaient souvent avec brutalité, l’abîmaient, le blessaient… eux, les Humains! Alors il a renoncé, il a décidé de partir, d’échapper à leur emprise, à leurs égarements, il a fui… lui, le Monde !

Le Monde a laissé ses habitants, comme ça, d’un coup. Tous furent effarés hébétés effrayés. Du jour au lendemain, il n’y avait plus qu’eux : océans et mers, montagnes et plaines, faune et flore… tout avait disparu!

Chacun se mit à réfléchir, à émettre des hypothèses sur ce départ précipité, et surtout à trouver des solutions de remplacement, des alternatives. On fit appel aux politiciens, à l’armée, aux scientifiques, aux philosophes, aux écologistes, aux physiciens, et même aux chefs cuisiniers. Et si l’industrie des hologrammes étaient la solution ? Et la cuisine moléculaire ?

Le Monde n’existait plus, les humains n’avaient plus goût à rien. L’heure était à la remise en question… Et s’ils lui avaient fait mal ? Peut-être que s’ils réparaient….

Les enfants et moi avons adoré cet album. Catarina Sobral parle du développement durable avec discernement et  humour. Les personnages sont savoureusement croqués, les interrogations les peurs les observations les réflexions les remords fusent de tous côtés, dans des bulles colorées à souhait. Le message est fort et il passe formidablement bien! Un album à mettre absolument dans toutes les mains, dès 6 ans! Un coup de cœur, forcément!

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Dessins de ma fille, 9 ans – à la manière de Catarina Sobral –

Comment ça, il a renoncé ? album de Catarina Sobral, à partir de 6 ans, éditions Notari, août 2018 —

Le Grand Nord-Ouest – Anne-Marie Garat

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1939, l’industrie du cinéma hollywoodien bat son plein, la mafia aussi. Pour Oswald, grand producteur, l’argent coule à flots, les soirées brillent de mille feux, les starlettes se trémoussent et se bousculent. Sa femme, Lorna del Rio, ancienne cow-girl – loin d’être écervelée -, le séduit aisément. Leur fille Jessie vient au monde dans un paradis terrestre.

À six ans, ses parents lui offrent un anniversaire grandiose sur la plage de Santa Monica, mais un drame se profile : le corps d’Oswald sera retrouvé à l’aube, échoué sur le sable. L’homme est mort, noyé. Et là les choses s’accélèrent, Lorna del Rio plie bagage, dépose sa fille encore endormie sur le siège arrière de leur Cadillac et file à tout allure, direction le Grand Nord-Ouest.

1954, Jessie, vingt-et-un ans confie à Bud Spencer la saisissante histoire de leur fuite. Une cavale de plusieurs mois sur les territoires nord amérindiens souvent hostiles, sur les pistes des trappeurs et des chercheurs d’or, sur la trace des traîneaux de chiens. Leurs rencontres avec un couple d’indiens Gwich’in, Kaska et Herman, qui la renommeront Njiah. Mère et fille vivront au plus près d’eux, dans leur cabane, à leur rythme et selon leurs traditions.

Lorna est en quête d’une vérité, de ses origines, d’une mémoire perdue. Sa fille devient le témoin de cette recherche, la garante du souvenir, celle qui à son tour transmettra.

Le Grand Nord-Ouest est un grand roman, un western où se côtoient mythes légendes croyances héritages où la nature s’étale tantôt sauvage tantôt bienveillante où le regard touchant d’une fillette sur sa mère et sur le monde bouleverse où le rêve s’insinue dans le réel et vice et versa, où l’écriture belle foisonnante et habile d’Anne-Marie Garat nous enveloppe.

« Si l’aigle royal nous souhaite la bienvenue, tous les autres animaux sauvages, la forêt, les montagnes, les glaciers, tout ce que cet immense pays réserve de prodiges nous sera également favorable, me disais-je, le cœur rempli d’allégresse et de gratitude pour ce signe du destin. J’avais six ans. Je ne doutais de rien, surtout pas des mérites de ma mère. À mes yeux son orgueil, son cran et son esprit d’à-propos lui valaient la protection du pygargue femelle : à l’égal de la reine des cimes, elle me guidait en attendant que les plumes me poussent. »

« Le mien chagrin crève la surface de l’eau, tout ruisselant d’écume et d’algues mon papa émerge des vagues. Assise sur la dune, j’enfonce mes orteils dans le sable mouillé et le regarde marcher vers moi grandeur nature, tel Poséidon dans sa gloire. Il est noyé mais son visage rayonne de bonté, son sourire joyeux et sa bedaine je les connais, son crâne chauve de méduse luisant au soleil rose, il sort des brumes d’aube de l’océan lavande pareilles aux couleurs fanées du calendrier collé au mur de notre cabane (…) »

« Les histoires se dénouent-elles comme elles semblent le promettre ou s’emberlificotent-elles toujours davantage au hasard de leurs mille écheveaux, cartes folles aux bifurcations excentriques qui nous perdent en maquis imaginaires, un vieux jouet d’enfant, un nom, un refrain niais poo-poo-pee-doo, un air d’harmonica, un regard : ces bribes servent de repères prophétiques clignotant éperdument en sentinelles dans la nuit des fictions, nous nous y accrochons tels les bateaux de pêche guettent dans le brouillard les faibles falots de la côte, ou les aviateurs déroutés survolant les déserts cherchent les feux de camp des nomades perçant l’obscurité de loin en loin, en ces signaux de détresse comme bouées de survie nous plaçons notre foi et notre espérance, et si invraisemblable, si absurde que cela paraisse, nous avons pourtant raison d’y croire parfois. »

Le Grand Nord-Ouest, roman d’Anne-Marie Garat, Actes Sud, août 2018 —

Pacifique – Nicolas Mestre et Maïlys Paradis

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L’océan est immense, Tini est si petit.

Son île polynésienne n’est pas bien grande non plus, mais on n’a pas le temps de s’y ennuyer. Il y a tant de choses à voir, à goûter, à sentir, à toucher, à écouter dans le Pacifique. De l’aube au crépuscule, Tini explore l’île, de son faré au lagon turquoise, de la cime d’un cocotier aux bras de son père… à dos de tortue, à pied… il observe les crabes rigolos les méduses élégantes les loris bariolés, il contemple Tiki la statue sacrée, il déguste des beignets chauds et sucrés près de sa mère et de ses chansons douces…

Qu’elle est belle son île!

Qu’il est beau le Pacifique ; sa brume du petit matin, ses reflets changeants, ses traditions ancestrales, ses profondeurs inquiétantes et fascinantes, ses couleurs, sa grâce, son mystère…

Et bientôt, Tini pourra partager son enfance jolie avec le bébé à venir, lové pour l’heure dans le ventre de sa maman.

L’océan est immense, Tini grandit.

Un album magnifique, un objet précieux, des illustrations éclatantes, une histoire initiatique pleine de poésie, un livre-jeu où se déploient des cartes. Des cartes porteuses de mots, de messages et d’un puzzle… Des cartes comme des signets, des repères de l’enfance.

« Qu’il est changeant l’océan… Tini a trouvé refuge sur un gros rocher. Il voit la barque de son père sur la plage près du faré familial. Le soir arrive déjà. L’ombre du jeune aventurier s’étire. Il se sent grand et fort. Il s’imagine en chasseur téméraire, en vaillant pêcheur. Mais son dos est parcouru d’un frisson. L’air est frais, il est temps de rentrer. »

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Pacifique, album (et jeu de 9 cartes) de Nicolas Mestre et Maïlys Paradis, à partir de 7 ans, éditions Winioux, septembre 2018 —

L’atelier – Sarah Manigne

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Aujourd’hui Odile est assise sur le sofa de son père, dans son atelier de peintre. Il la regarde toute entière longuement, minutieusement, étudie chaque fragment de son corps. Son regard d’artiste semble transpercer ce corps. Pourtant il n’effleure que la peau.

Aujourd’hui Odile est adulte. Et pour la première fois il lui a demandé de prendre la pose. Jusqu’ici, il n’y a jamais eu de place pour elle. Elle était de trop. Au milieu de ses parents. Sur la toile. Sa mère, flamboyante muse ne rêvait que de gloire pour Louis, son mari. Elle le veillait, surveillait son travail, le motivait – lui qui n’avait jamais assez faim -. Leur fille était gênante, encombrante dans l’ascension du peintre. Alors très vite, on l’a mise de côté, confié à une gouvernante, puis à son grand-père jusqu’à ce qu’elle soit envoyée en pension… Père et mère n’étaient qu’ un « on » insensible. On ne la regardait pas, ne l’écoutait pas, ne la voyait pas grandir. Et même, on ne la nommait pas.

Odile a toujours été seule, avec ce corps, dont elle ne savait que faire. Invisible aux yeux de ses parents, elle avait pris l’habitude de se fondre dans le paysage, sans bruit. Se nourrissant peu, elle fondait littéralement. Ce corps qu’on ne voulait voir, elle le gommait peu à peu.

À l’internat, pour échapper à l’ennui, elle se met à dessiner. Sur les murs d’abord. Puis sur des toiles de plus en plus grandes, elle y déverse les couleurs jusqu’à saturation, scrute les coulures, accumule la matière. Elle y met tout son poids, ses tensions, sa chair. Elle s’allège jusqu’aux vertiges, à la perte de consistance.

Malgré sa fragilité, il est pourtant si énergique, ce corps. Il se fait violence. Inspiré et aspiré.

Quand elle commence à exposer ses tableaux, son père a l’envie – le besoin ? – de faire le portrait de sa fille. Une fois de plus, il passera à côté d’elle.

Il n’y a pas de place. Il n’y a pas de manque.

Le roman est mince et si dense. On le dévore, impatient, on le termine, le souffle court.

« Je me fais la remarque que Louis, mon père, l’a souvent peinte ainsi, en petite fille malicieuse lovée sur une liseuse. Sa tête repose sur un tendre coussin de soie, sa main droite est refermée sur un ours en peluche. Ce n’est pas moi, son enfant, qu’il peignait. C’était elle sa petite fille. Je suis, depuis ma naissance, plus âgée que ma propre mère. »

« Je m’invente jour après jour. Mon corps n’est déjà plus celui qu’ils m’ont donné. Il est petit, se casse souvent. »

« J’y ai mis les doigts, j’ai tenu le couteau pour y tracer des empâtements. Je dansais autour du cadre. Et puis j’ai dilué chaque jour un peu plus les peintures. La couleur goutte, se répand. Je garde les coulures. Je sabote les aplats. Je racle les couches épaisses et j’aime le bruit de la spatule et du couteau, cette sensation d’alléger la toile, d’enlever l’écorce pour aller à la sève. »

L’atelier, roman de Sarah Manigne, Mercure de France, Août 2018 —

Kong-Kong, le singe sur le toit – Yann Autret et Vincent Villeminot

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Abélard et ses parents vont emménager dans une Tour. Ravi, le petit garçon se voit déjà au pied de l’édifice en pierre, combattre des chevaliers, sauver la princesse emprisonnée… Mais la Tour en question, immense et bétonnée, est à mille lieues de ses images fabuleuses. L’ascenseur est toujours en panne et leur appartement se trouve au 82ème étage. Escaliers et couloirs sont vides et les portes désespérément closes. Aucun arbre à l’horizon. Le petit garçon s’embête. Heureusement, ses pas et son regard croisent ceux d’Héloïse, sa voisine du dessous, énergique et facétieuse. Avec elle, plus jamais il ne s’ennuiera.

Dès leur rencontre, le gratte-ciel prend une autre dimension. Les corridors deviennent de chouettes labyrinthes, de sympathiques visages apparaissent – le gentil boulanger, la fantasque Mme Junot -. Héloïse est tout le temps de bonne humeur, a des idées plein la tête… et elle très belle. Abélard est amoureux.

Mais quelqu’un d’autre a une place énorme dans le cœur de la fillette : Kong-Kong, son grand ami le singe, qui vit sur le toit de l’immeuble. Un singe gigantesque, velu et terrifiant à souhait…

Cet album est formidable de drôlerie, de poésie, de tendresse, d’intelligence… On prend un plaisir fou à suivre le quotidien aventureux d’Héloïse et Abélard, où réalité et imagination se mêlent délicieusement. Chaque saynète est irrésistible et les illustrations, qui s’échappent souvent du cadre, sont tour à tour truculentes, ébouriffantes et émouvantes. Un coup de cœur!

« -Je crois que Kong-kong t’aime bien. – Ah… Comment tu sais ça? – À cause de Fulgence, Arthur, Rodrigue, Capucine et Vanille… – Qui ça? – Tous les copains que je lui ai présentés. – Tu me les présentes? – Pas possible. – Ils sont partis? – Nan. – Vous n’êtes plus amis? – C’est pas ça. Kong-kong les a mangés. – Mangés? – Mangé. »

Kong-kong le singe sur le toit, album de Yann Autret et Vincent Villeminot, dès 7 ans, édtions Casterman, Août 2018 —