Je suis ton soleil – Marie Pavlenko

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C’est la rentrée au Clapier – le lycée, aux « classes si surpeuplées que l’on se croirait dans un élevage de lapins en batterie »-. Et ce début d’année scolaire est désastreux pour Déborah, dix-sept ans. Elle découvre sa terminale littéraire avec des bottes en caoutchouc vert pomme aux pieds – la faute à Isidore, son chien qui a pour habitude de déchiqueter les chaussures, un labrador obèse puant et répugnant arraché au trottoir par sa mère -. Sa meilleure amie Éloïse ne sera pas avec elle, laquelle est ravie d’être dans la classe d’Erwann – The beau gosse -. Déborah devra se contenter de Jamal alias Mygale-man – un passionné d’arachnides –  et de Tania, la peste de service. Cerise sur le gâteau, elle aperçoit son père dans les bras d’une femme, qui n’est pas sa mère… celle-la même qui passe son temps à découper des magazines d’une manière obsessionnelle. « Le théorème de la scoumoune » a encore frappé… Seul halo de lumière dans cette atmosphère maussade : Victor au carré : un nouvel élève au charme indéniable et Hugo – l’écrivain -, Déborah se plonge dans Les Misérables, roman chaleureusement recommandé par Carrie, sa libraire préférée .

Défile alors l’année singulière d’une jeune fille ordinaire. Des montagnes russes d’émotions où tristesse et joie se frôlent sans cesse  ; des sentiments amoureux, le jeu du cadavre exquis, une amie qui s’éloigne, une mère fragile,  un numéro de téléphone sur un post-it, un père infidèle, Fantine Cosette et Marius, un drame familial évité in extremis, des soirées belles et lumineuses, des matins sombres,  deux garçons adorables et bienveillants, les colères de Lady Legging, le secret des coquillettes, un soleil dans le cœur, le bachotage…

L’éclat de la couverture est à l’image du roman : une histoire vive, un reflet sensible et intelligent de l’adolescence, une héroïne clairvoyante et captivante, des dialogues pétillants. Un roman qui a du relief, surprenant, drôle, émouvant, élégant et tellement moderne. Aucune mièvrerie ici, on est dans la vie même, remuante et bouillonnante.

«  » (…)À ton âge, la majorité des jeunes gens se sentent mal à l’aise dans leur corps qui pousse dans tous les sens. Il les embarrasse, ce corps, et les tiens cherchent à se donner une contenance. (…) Ils farfouillent dans leur téléphone ou s’allument une cigarette! ». (…) Une idiotie. Le portable, ça fait étriqué du cerveau, incapable de profiter de la vraie vie. Quant à l’autre option… j’ai essayé : haleine déplorable et bronches enduites de goudron. Sans parler du bonus teint crayeux. Alors qu’il y a les livres! Quoi de plus sexy qu’un bouquin? Tu poireautes au resto et l’heureux élu est en retard? Pas de téléphone, un livre. Tu attends à la sortie du métro? Un livre. Mystérieuse, lointaine, cultivée… Avec une touche de rouge à lèvres, rien de plus sensuel. »

« Je danse, danse, et danse encore. Les tourbillons me happent et m’aident à oublier. Je me dissous dans les corps qui se balancent et convulsent, dans la lumière tamisée qui brouille les visages. Le désastre familial, mon père qui ne vivra plus jamais sous notre toit, Victor tout près dans les bras d’une autre. Parfois, un oppression m’écrase les poumons et je lutte contre les larmes. Mais je suis balèze à ce petit jeu et je danse plus vite, plus fort. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbré, il est entré dans ma tête. Quand Marius fait les cent pas devant Cosette sur son banc, je me vois ignorant superbement Victor mais tremblant qu’il ne me remarque pas. Quand Marius pense que les moineaux sautillants se moquent de lui, je le comprends. Quand il fait semblant de lire, incapable de se concentrer parce que Cosette est de l’autre côté de l’allée, je le comprends. Quand il est ébloui, qu’il ne dort pas, qu’il « frémit éperdument », que « les palpitations de son cœur lui troublent la vue », je le comprends. Ou plutôt, Victor Hugo me comprends. Je pleure quand il clame que « s’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » »

« Quand j’étais petite (…) Ma mère m’aidait à installer mon matelas dans leur chambre, on lisait ensemble, et je m’endormais pendant que mes parents continuaient à bouquiner. Parfois, la nuit, je me réveillais et j’écoutais leur respiration. J’étais au cœur de la vie, de l’important, de l’essentiel, protégée, nous étions ensemble, soudés ; c’était magique. »

Je suis ton soleil, roman de Marie Pavlenko, à partir de 14 ans, Flammarion Jeunesse, 464 pages, Mars 2017 —

Les couleurs et les formes/Les animaux/La journée de bébé – Aino-Maija Metsola

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Voici des imagiers cartonnés aux petits formats carrés, pleins de mots illustrés, de questions posées, de couleurs éclatantes, de rondeurs rassurantes, de bonne humeur, de  douceur et de  fantaisie.

Les dessins ont des formes simples – les enfants plus grands peuvent s’amuser à les reproduire -, les aplats de couleurs  illuminent les pages et les motifs ici et là les animent.

Chaque double-page évoque un thème et une question s’y rapporte – par exemple, dans La journée de bébé, un des sujets est s’habiller, et l’interrogation est Que veux-tu mettre aujourd’hui? -. L’enfant découvre les mots et les dessins et répond à la question ouverte en citant/ montrant une des vignettes ou en donnant son avis, son souhait. Ces albums favorisent ainsi la réflexion et la discussion.

Ici on est tombé sous le charme de ces petits imagiers à la palette de couleurs vives et joyeuses.

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Aino-Maija Metsola, illustratrice et designeuse (textile) finlandaise.

La couleur et les formes/Les animaux/La journée de bébé, imagiers d’Aino-Maija Metsola, à partir de 2 ans, Gallimard jeunesse, Avril 2017 —

 

La traversée – Véronique Massenot et Clémence Pollet

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Que peuvent avoir en commun un éléphant vaillant, deux tigres fous d’amour, trois singes malicieux, une famille de mangoustes, un jeune cobra, un perroquet à l’aile abîmée et une fourmi rouge, si ce n’est qu’ils vivent tous en pleine jungle ? C’est le fleuve.

Le fleuve réunit ces animaux, les rassemble, car chacun a une bonne raison de le traverser mais seul l’un d’entre eux est vraiment capable de le franchir : c’est l’éléphant, le plus robuste. Les tigres ne souhaitent pas marcher dans l’eau de peur de mouiller leur belle fourrure, les singes n’ont pas trouvé de branches assez longues pour s’élancer de l’autre côté, les mangoustes veulent protéger leurs petits d’une éventuelle noyade, le cobra ne supporte pas l’eau, le perroquet ne peut plus voler, quant à la fourmi, si minuscule qu’on se demande si les autres animaux l’ont remarquée,  elle aimerait rejoindre ses copines sur la rive opposée mais le fleuve est pour elle aussi grand qu’une mer.

Alors, les animaux montent les uns sur les autres. Tous ensemble en équilibre sur le dos du brave éléphant. Ce moyen de transport aurait été idéal si une araignée (si petite pourtant) n’était pas descendue de son fil lorsqu’il fit le premier pas …

Une expédition fraternelle et funambulesque, un texte proche de la comptine, un travail de linogravure tout en douceur et simplicité. Un album plein de tendresse et de rigolade!

« Excusez-nous, vous reste-t-il un peu de place? Nous rêvons de vacances en face! » Les singes acceptent, sans la moindre grimace. « Avec plaisir. Vos petits sont tout légers, c’est le moment de voyager! »

La Traversée, album de Véronique Massenot et Clémence Pollet, à partir de 3 ans, Éditions HongFei, Avril 2017 —

 

Les aventures inter-sidérantes de L’Ourson Biloute, épisode 1 : La baraque à frites de l’espace – Julien et Reno Delmaire

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Quand vous ouvrez ce livre, vous en recevez plein les yeux : une explosion de couleurs, une aventure intersidérale »cosmico-comique »menée à cent à l’heure, une écriture énergique émaillée de mots venus du Nord de la France issus de la langue « ch’timi », un super héros aussi inattendu qu’ahurissant – Biloute lui-même, un ourson en peluche – , une fête foraine et une baraque à frites,  des méchants terrifiants aux noms à coucher dehors : Blast Ador et le docteur Veggaline, un frère et une sœur – des résistants au grand cœur – Lemmy et Janis  sortis tout droit des années soixante-dix, une bande-son rock – evidently – des extraterrestres, la planète Terre en danger, la sauce Z une arme absolue, une Harley-Davidson, des bruits pétaradants, le bien le mal, la bêtise l’intelligence, le suspense…

L’ourson Biloute, doudou officiel du petit Kévin, en a assez des histoires du soir remplies de princes, de fées, de sorcières et de chevaux blancs. Lui, son truc, c’est la science fiction ; les extraterrestres, les soucoupes volantes et autres armes à rayon laser. Alors, quand Kévin dort à poings fermés, Biloute file dans le salon regarder sa série préférée : Les envahisseurs de la Galaxie Fantôme. Mais ça, Kévin ne le sait pas… et oui « un ours en peluche n’est pas censé parler. »

S’il adore Kévin, Biloute n’est pas fan de son quotidien. Le petit garçon est sage et obéissant et sa mère est d’une propreté méticuleuse : ah le passage régulier de Biloute dans la machine à laver!!! Mais la ducasse – une fête foraine – approche… et l’ourson compte bien se carapater histoire de voir ce qui se passe du côté de la baraque à frites… et il ne va pas être déçu, des péripéties en tout genre l’attendent…

Un ovni littéraire drôlissime et fantasque, pétillant et palpitant. L’ourson Biloute, un super héros stupéfiant et terriblement attachant. Nom d’une fricadelle, il est trop Swag, ce livre!

« Programme 8. Intensif. 40 degrés. 800 tours minute. AU SECOURS ! Notre pauvre Biloute tourne à toute vitesse. De la mousse plein les yeux, il se retient de respirer. « Courage! pense l’ourson, imagine ce que dirait Lemmy, le sauveur de la galaxie, à ta place. Il sortirait sûrement un truc du genre : Stay clean, serre les fesses et accroches-toi! » Biloute s’accroche : ça roule, ça déroule, ça mousse, ça secousse! »

« Par la grande Flamiche! Quel plan tordu! se révolte l’ourson. Une sauce à frites empoisonnée! C’est un scandale de s’attaquer comme ça à la pomme de terre et à la gourmandise des pauvres gens! »

« Lorsque la Harley-Davidson s’arrête à un carrefour, une autre bécane les rejoint, conduite par Janis, la petite sœur de Lemmy. Biloute est impressionné, même carrément hypnotisé. Avec sa chevelure sauvage, sa combinaison en peau de serpent rouge et ses bottes assorties, Janis est splendide à faire pâlir la lune »

Les aventures inter-sidérantes de L’ourson Biloute, épisode 1 : La baraque à frites de l’espace, écrites par Julien Delmaire et illustrées par Reno Delmaire, à partir de 7 ans, Grasset-Jeunesse, Mars 2017 —

L’herbe maudite – Anne Enright

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En 1980 dans le comté de Clare (Irlande) , Hanna a douze ans, et pose son jeune regard sur les adultes qui l’entourent, voilà deux jours que sa mère garde le lit… depuis que son fils de dix-neuf ans lui a annoncé qu’il voulait être prêtre.  En 1991, ce fils, Dan, vit à New-York et n’a pas embrassé la religion mais plutôt un garçon et même plusieurs. En 1997 dans le comté de Limerick, Constance n’a pas quarante ans, des enfants encore petits, un mari, une mère veuve accaparante et peut-être une tumeur cancéreuse dans un sein. En 2002 au Mali, Emmet travaille dans l’humanitaire, il est amoureux d’Alice mais de guerre lasse elle le quittera à cause d’un chien. En 2005 dans le comté de Clare, Rosaleen Madigan, la mère d’Hanna, Dan, Constance et Emmet s’apprête à recevoir ses quatre enfants pour Noël, elle a décidé de vendre la maison familiale.

L’auteure passe d’abord en revue ses personnages dans des moments critiques, sans concession et avec sagacité elle parle avec réalisme du quotidien parfois lourd, des désillusions, des renoncements, des morsures de la vie, de l’amour, de la sexualité et des relations familiales inextricables. Puis, les réunit tous dans la maison de leur enfance. Celle-là même dont ils vont devoir se séparer.  Les souvenirs remontent, le père parti, les ombres, la rudesse de la mère, les non-dits. Et les failles de chacun se fissurent. Dan a du mal à parler de Ludo, de sa demande en mariage ; Emmet est si malheureux qu’Alice l’ait quitté ; Constance ne supporte plus sa mère dont elle s’occupe à plein temps  – un poids écrasant – ; Hannah, actrice à la dérive, a sombré dans l’alcool à l’arrivée de son bébé.

Dans ce roman, il y a du souffle, de la puissance et une réalité crue. Dans cette écriture, il y a une hardiesse, un franc parler, de l’énergie. Dans cette histoire, il y a plusieurs vies qui se suivent, s’enlacent, s’éloignent, se retrouvent. Il y a des hommes et des femmes, des tourments et des bonheurs. Et il y a un pays, l’Irlande.

« Les bébés ne font jamais ce qu’on veut qu’ils fassent. Un petit être contradictoire, voilà ce qui était sorti d’elle. Un combat qu’ils avaient emmailloté dans un linge. Repousser, attraper, envoyer balader : elle lui donnait à manger, un jour, quand la cuillère avait volé au loin, elle avait dû se baisser précipitamment pour la ramasser, et le regard qu’il lui avait lancé lorsqu’elle s’était relevée exprimait un profond mépris. On l’aurait cru possédé – peut-être bien par lui-même, par l’homme qu’il deviendrait un jour – et qu’il la regardait comme pour dire : Mais putain, qui tu es, toi, avec ta putain de cuillère minable? »

« Même à présent, il s’interrogeait sur le film amateur de sa mémoire. Son père qui l’avait repoussé d’un coup d’épaule sur la plage de Fanore – cette impression de ralenti qu’il en avait. Qui donc avait appuyé sur le bouton pour couper le son de son enfance? Les mains de son père était humides et froides. Sa mère était idiote. Sa grand-mère avait trois chapeaux. Et pourtant, où il pose son regard la maison conservait des souvenirs et un sens, alors que son cœur n’en était pas capable. La maison était pleine de détails, d’intérêt, d’amour. »

« Ils n’étaient pas insensibles à l’humour de la situation, au fait que chacun de ses enfants appelait une femme différente. Ils ne savaient pas qui elle était – leur mère, Rosaleen Madigan – et ils n’avaient pas besoin de le savoir. C’était une femme âgée qui avait désespérément  besoin de leur aide et qui, alors même que son absence grandissait au point d’occuper tout le versant glacé de la montagne, rapetissait, n’avait plus que la taille d’un être humain – de n’importe quel être humain – frêle, mortel, vieux. »

L’herbe maudite, roman d’Anne Enright, traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle Reinharez, Actes Sud, 292p, Mars 2017 —

Le Noir de la Nuit – Chris Hadfield, Kate Fillion et The Fan Brothers

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Chris est un petit garçon joyeux et imaginatif.  Comme tous les étés, il passe ses vacances à Stag Island au Canada, avec sa famille et son chien Albert. La journée, il devient un astronaute, la tête dans les étoiles, installé dans sa belle fusée en carton, ou part à la chasse aux extraterrestres dans les couloirs de la maison avec son compère Albert. Mais quand la nuit approche, le visage de Chris se ferme, ses yeux se baissent. Il a peur du noir.

Les ombres qui envahissent sa chambre prennent des allures de monstres… alors souvent Chris se glisse dans le lit de ses parents, à l’abri. Ces derniers pensent qu’il est suffisamment grand pour faire face à ses angoisses mais rien n’y fait. Leur fils a peur. Il est si noir, le noir de la nuit.

Un soir de juillet 1969, la vie de Chris va être bouleversée. Toute la famille est invitée dans la maison d’à côté – la seule qui possède la télévision sur l’île -. Le chemin pour y aller est sombre, Chris peut voir les monstres par-dessus le toit. Même à l’intérieur, les gens sont plongés dans l’obscurité, la seule source de lumière vient de l’écran vers lequel tous les regards sont tournés.

Apollo 11 vient d’alunir. Dans la pièce, Chris ne voit désormais plus les monstres de la nuit. Il est ébahi par ce qu’il voit : Neil Armstrong, l’astronaute fait des bonds sur la lune. Et il a l’air si heureux malgré le noir qui l’entoure. Et quel noir!  Un noir d’une beauté stupéfiante et enveloppante… Le noir de l’espace, éblouissant et fascinant. C’est décidé, Chris sera astronaute et pour atteindre ce rêve, il lui faudra apprivoiser ses angoisses.

Chris Hadfield, le petit garçon de l’histoire, est devenu en 1992, le premier astronaute canadien. En écrivant cet album inspiré de son enfance, il offre aux petits lecteurs un témoignage précieux et tendre sur sa peur du noir, son courage pour l’affronter et sa persévérance pour faire de son rêve une réalité. Les illustrations sombres et bleutées où la lumière toujours infuse sont sublimes, quant au dosage entre le crayonné-vintage et la technique numérique, il est harmonieux à souhait. Un coup de cœur, forcément.

On découvre avec plaisir à la fin de l’album, une biographie, des photos légendées et un message de Chris Hadfield, que voici :

« Être dans le noir peut être effrayant… mais c’est aussi un endroit fabuleux. C’est dans le noir qu’on devine les étoiles et les galaxie de notre univers. C’est dans le noir qu’on aperçoit les lumières scintillantes du Nord et qu’on peut faire un vœux au passage d’une étoile filante. Et c’est dans le noir, en silence, que j’ai décidé pour la première fois qui j’allais devenir et que j’ai imaginé toutes les choses que je pourrais faire. Le noir, c’est pour les rêves, et le matin, pour les réaliser. » Chris Hadfield

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Le Noir de la Nuit, album écrit par l’astronaute Chris Hadfield et Kate Fillion et illustré pas The Fan Brothers, traduit de l’anglais (Canada) par Ilona Meyer, à partir de 4 ans, Les Éditions des éléphants, Mars 2017 —

L’arbre – des mots et des couleurs

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« …Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
Il assaille le ciel, d’un front toujours plus haut ;
Il projette si loin ses poreuses racines
Qu’il épuise la mare et les terres voisines
Et que parfois il s’arrête, comme étonné
De son travail muet, profond et acharné…  »

L’arbre d’Emile Verhaeren – Tableau de Sisley

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« …Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!… »

Aux arbres de Victor Hugo – Tableau de Malevitch

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« Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,
Blanc comme un jeune Scythe,
Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu
Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur
Qui t’emporte, s’apaise,
La noire mère astreint ce pied natal et pur
À qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas;
La terre tendre et sombre,
Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas
S’émerveiller ton ombre!… »

Au platane de Paul Valery – Tableau de Klimt

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« …C’est juste au virage, dans l’épingle à cheveux, au bord de la route. Il y a là un hêtre ; je suis bien persuadé qu’il n’en existe pas de plus beau : c’est l’Apollon-citharède des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse : Apollon exactement, c’est ce qu’on se dit dès qu’on le voit et c’est ce qu’on se redit inlassablement quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu’il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu’il se connaît et qu’il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente? Quand il suffît d’un frisson de bise, d’une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d’un porte-à-faux dans l’inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante… »

Un roi sans divertissement de Jean Giono – Tableau de Cézanne

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« Les arbres des forêts sont des femmes très belles
Dont l’invisible corps sous l’écorce est vivant.
La plus pure eau du ciel les abreuve, et le vent
En séchant leurs cheveux les couronne d’ombrelles.

Leur front n’est pas chargé de la tour des Cybèles:
L’ombre seule des fleurs sur leur regard mouvant
Retombe, et, le long de leurs bras se poursuivant,
Tournent les lierres verts qu’empourprent les rubelles.

Les arbres des forêts sont des femmes debout
Qui le jour portent l’aigle et la nuit le hibou,
Puis les regardent fuir sur la terre inconnue.

La rapide espérance et le rêve incertain
S’envolent tour à tour de leur épaule nue
Et la captive en pleurs s’enracine au destin. »

                                    Les arbres des forêts de Pierre Louÿs – Tableau de Braque

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« Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !… »

                         La vie profonde d’Anna de Noailles – Tableau de Picasso

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« Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude,
Prestige de mon coeur! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons, une douce tristesse:
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.
Oh! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains! Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux!
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles:
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts dans vos abris gardez mes voeux offerts,
A quel amant jamais serez-vous aussi chères?
D’autres vous rediront des amours étrangères;
Moi, de vos charmes seuls j’entretiens vos déserts… »

                                                La forêt de Chateaubriand – Tableau de Pissaro

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« Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de coeur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de coeur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de coeur
Coeur gravé, percé, transpercé,
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l’arbre
Racines vignes de vie.
Vignes de chance
Vignes de coeur
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre. »

Il était une feuille de Robert Desnos – Tableau de Van Gogh

Vincent van Gogh, Uliveto, giugno 1889

« Mardi 17 septembre
Hier après-midi, je suis tombé amoureux d’un arbre. Il passe ses jours au bord d’une route départementale, à une dizaine de kilomètres d’ici. Son feuillage surplombe une partie de la route. En traversant l’ombre qu’il donne, j’ai levé la tête, regardé ses branches. Comme à l’entrée d’une église, les yeux se portent d’instinct vers la voûte. Son ombre était plus chaude que celle des églises. Une des plus fines expériences de la vie est de cheminer avec quelqu’un dans la nature, parlant de tout et de rien. La conversation retient les promeneurs auprès d’eux-mêmes, et parfois quelque chose du paysage impose le silence, impose sans contraindre. L’apparition de cet arbre a fait surgir en moi un silence de toute beauté. Pendant quelques instants je n’avais plus rien à penser, à dire, à écrire et même, oui, plus rien à vivre. J’étais soulevé à quelques mètres au-dessus du sol, porté comme un enfant dans des bras vert sombre, éclaircis par les taches de rousseur du soleil. Cela a duré quelques secondes et ces secondes ont été longues, si longues qu’un jour après elles durent encore. Je ne retournerai pas voir cet arbre – ou bien dans longtemps. Ce qui a eu lieu hier m’a comblé. Il me semblerait vain d’en vouloir la répétition. Vain et inutile : en une poignée de secondes, cet arbre m’a donné assez de joie pour les vingt années à venir – au moins…. »

Autoportrait au radiateur de Christian Bobin – Tableau de Van Gogh

monet

« …Que j’aimerai danser
Que j’aimerai danser dans tes bras
Au hasard d’une forêt
Au hasard d’une forêt plantée là
Caresser les nervures de l’écorce
Sentir ta matière et ta force
Sous les feuilles en désordre
Toute entière tu m’absorbes
Oh tes ramures sont si souples
Dans leur costume de mousse
Je me sens grandir vers toi
Mais serait-ce toi qui croit en moi
Tes longs bras puissants
Tes grands bras puissants
N’attendent-ils que le soleil
Le vent, la pluie, j’ai froid… »

                                                               L’arbre de Françoiz Breut – Tableau de Monet