Premières lignes #14

En ce moment, je lis L’insouciance de Karine Tuil. Un roman sombre, puissant et foisonnant sur l’identité, le racisme, la discrimination, la violence, le pouvoir, la guerre, la religion, les médias… En voici les premières lignes, percutantes :

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 » La sélection, cette épreuve. Ils étaient trois, quatre mille, peut-être plus, à briguer un poste de courtier au sein de l’entreprise Cantor Fitzgerald, l’une des plus grandes banques d’investissement américaines. Seuls deux d’entre eux avaient été retenus à l’issue d’une série d’entretiens qui avait duré six mois : l’un français, l’autre américain. Ils avaient reçu un appel, dans la matinée – « Vous avez été choisis… Nous sommes heureux de », etc. Les plus Compétents. Les meilleurs. L’Élite. Ils allaient travailler respectivement aux cent troisième et cent quatrième étage de la tour nord du World Trade Center. Ceux qui n’avaient pas été retenus avaient reçu une lettre brève et formelle par la poste : « Cantor Fitzgerald vous remercie… Nous sommes au regret de … Malgré vos qualités… Bonne chance chez l’un de nos confrères. » Ils étaient alors passés par différentes phases : déception – sentiment d’injustice – amertume – colère – cycle expiatoire de l’échec. les Élus prirent leurs fonctions dans un état d’exaltation hallucinatoire. Un an après, le 11 septembre 2001, aux alentours de neuf heures du matin, deux avions détournés et pilotés par des terroristes appartenant au groupe islamiste Al-Qaïda percutèrent les tours du World Trade Center dans un embrasement de métal. À 10h23, l’Américain se défenestra du cent troisième étage pour échapper aux gaz toxiques. À 10h28, le Français mourut dans l’effondrement des tours. Présenté trois ans plus tard, le rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes s’ouvrait sur ces mots : « Mardi 11 septembre 2001, la température est clémente et le ciel sans nuages sur la côte Est des États-Unis. »

Premières lignes, un rendez-vous  de Malecturothèque

 

Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

liv-10654-un-paquebot-dans-les-arbresIl se dégage tant de gaieté dans le café de Paul Blanc, le Balto. Cet endroit névralgique de la Roche-Guyon fait battre le coeur des habitants et des gens de passage : on y boit bien sûr… mais on y danse aussi, on y chante, on y fait des rencontres, on parle du monde, on se dit qu’il ne tourne pas toujours très rond. Quand Paul joue de l’harmonica, les visages se tournent aspirés, les yeux brillent envoûtés, les vies s’allègent débarrassées un temps de leurs tourments. Sa femme Odile et leurs enfants, Annie, Mathilde et le petit Jacques le regardent également, aimants, fascinés et heureux. Il faut dire que l’homme est un être solaire, un enchanteur. À neuf ans, Mathilde est subjuguée par son père. Qu’elle chérit les moments où ils sont ensemble tous les deux marchant dans la forêt, pêchant, campant! Elle virevolte autour de lui comme une abeille, fait tout pour lui plaire. Mais cette famille qui respire la joie et la fait rayonner va être happée, séparée et ruinée par une maladie infectieuse, la tuberculose. Finies les fêtes au Balto, les rires aux éclats, l’existence fluide, aérienne et limpide.
Nous sommes au milieu des années cinquante, la sécurité sociale ne protège alors que les salariés… Le couple Blanc vivait au jour le jour, ne se tracassait pas pour l’avenir ignorant les lendemains qui déchantent… Ils étaient de simples cafetiers passionnés par leur métier, laissant les dettes s’entasser, sans inquiétude, profitant du jour présent. Et voilà que Paul, puis Odile deviennent des « tubards », les gens les fuient désormais de peur d’être contaminés. Paul n’attire plus les foules, il les repousse, malgré lui. Le couple est envoyé au sanatorium d’Aincourt, un établissement des années trente, immense paquebot blanc posé en pleine forêt, lieu de soin, refuge des tuberculeux. La cure est onéreuse, le Balto est vendu. Annie, l’aînée des enfants a déjà l’esprit ailleurs, elle prépare sa sortie vers un avenir radieux à la capitale avec l’homme qu’elle aime et espère donner la vie. Elle s’éloigne des siens, trace son propre chemin. Mathilde et Jacques sont mineurs, les assistantes sociales débarquent, les deux enfants sont adressés chacun dans une famille d’accueil. Mais Mathilde ne va pas se laisser dévorer par la fatalité, elle est de la trempe de Paulot, elle est solaire. Elle demande son émancipation, lutte pour être libre, pour offrir une vie décente à son frère et à elle, et n’abandonne pas ses parents. Mathilde veille et protège tout en construisant sa propre route. Elle parvient à insuffler de l’énergie, de l’espoir, de la lumière à travers les fissures de chacun. Elle trébuche souvent, elle s’essoufle parfois, mais continue d’avancer, sans relâche.
On entre dans ce roman au côté de Mathilde, telle une ombre on ne la quitte plus ; on l’écoute, on entend ses maux, on voit sa force, on comprend ses tourments ses doutes son enthousiasme aussi, on marche et grandit avec elle, on prend les virages, on parcourt l’Histoire.
La lumière est partout dans ce roman, elle s’insinue, forte et ardente. Traverse les êtres, caresse la nature, effleure les épidermes, grave les destins, embrase les coeurs, anime les esprits. Elle émeut, elle bouleverse, elle chavire.

« Parfois ils pêchent. Ils grattent la terre, débusquent des lombrics, pincent des libellules qu’ils crochètent en appâts, puis s’assoient sur la berge de l’Epte ou de la Seine. Mathilde respire, caresse l’herbe, suce des fleurs. Elle n’a aucun projet dangereux, aucune nécessité d’attirer le regard. Ils sont ensemble, son père et elle, à l’exclusion de tous les autres, sauf le peuple des insectes, des oiseaux, des grenouilles. La forêt est un monde parfait. Mathilde sent la terre sous ses cuisses, ses petits os y impriment chacun leur empreinte. Elle fait les gestes de son père, lancer la ligne, relever la ligne, décrocher la truite, la plonger dans le seau. Elle veille sur lui. Rien ne manque. Rien n’excède. Tout suffit. »

« Qu’est-ce que c’est que ça, la tuberculose ? Le mot résonne dans le silence de la classe et personne ne l’attrape, ne pose la question. Mathilde se concentre, tord les syllabes dans tous les sens, repasse le mot dans sa tête jusqu’à en faire une bouillie de sons. Ce doit être plus grave que la bacille puisqu’on ne le chuchote même pas au Balto. Elle a chaud, assise devant son pupitre, elle pense à toute vitesse, tuberculose comme tubercule, la page du manuel de sciences lui revient en mémoire, les patates, les carottes, les navets, les betteraves dessinés en coupe sous la surface de la terre, mais quel rapport avec son père ? Toutes les images se superposent, bacilles bondissant, légumes du livre, poumon qui pleure. Muettement elle appelle le maître à l’aide, ses yeux cherchent les siens, dites que c’est pas vrai, s’il vous plaît. »

« À l’intérieur une piste immense. Un orchestre. Tout bouge. Les corps, les ombres sous les corps, tout vibre, l’air, le sol. Le son traverse la peau, le muscle, l’estomac bat, la gorge bat, les narines battent, les tympans battent, la cornée bat. C’est un changement d’échelle total. Plus fort le bruit. Plus vaste l’espace. Dense la foule. Annie se précipite sur la piste, disparaît parmi les jambes, les bras qui se dressent au-dessus des têtes comme des bras de noyés. Ils dansent et se défont, les coiffures lâchent, les mèches tombent, les vêtements se froissent. Mathilde reconnaît les danses, paso doble, tango, valse. Dans ses molets montent une sève d’enfance, celle qui te hisse de branche en branche, te jette dans l’eau glacée, te fait courir dans les ronciers jusqu’à la brûlure. Grimper elle sait, nager elle sait. Danser, non. »

 

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Un paquebot dans les arbres, roman de Valentine Goby, Actes Sud, Août 2016 —

Premières lignes #13

Voici les premières lignes de Corniche Kennedy, un roman de Maylis de Kerangal que je n’ai pas encore lu mais qui trône en bonne place sur ma pile de livres à lire… Et je viens d’apprendre que le film adapté – par Katell Quillévéré – de son dernier roman Réparer les vivants sera sur les écrans cet automne, j’ai hâte…

Maylis-de-Kerangal-Corniche-Kennedy-240x394 « Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Mamousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. Un panneau d’affichage leur sert de repère : derrière le poteau, le parapet révèle une ouverture sur le palier de terre sablonneuse semé de chardons à guêpes et de gros taillis inflammables, lesquels s’écartent à leur tour pour former des passages vers les rochers. On sait qu’ils vont venir quand le printemps est mûr, tendu, juin donc, juin cru et aérien, pas encore les vacances mais le collège qui s’efface, progressivement surexposé à la lumière, et l’après-midi qui dure, dure, qui mange le soir, propulse tout droit au coeur de la nuit noire. Chaque jour il y en a. Les premiers apparaissent aux heures creuses de l’après-midi, puis c’est le gros de la troupe, après la fin des cours. Ils surgissent par trois, par quatre, par petits groupes, bientôt sont une vingtaine qui soudain forment bande, occupent un périmètre, quelques rochers, un bout de rivage, et viennent prendre leur place parmi les autres bandes établies çà et là sur toute la corniche. »

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Livre pour adultes – Benoît Duteurtre

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Adultes, nous prenons la mesure du temps passé, enfui à jamais et enfoui en nous, en sursis. Adultes, nous percevons l’écoulement vers la chute contre lequel nous ne pouvons rien. Enfance et adolescence s’estompent, en accord avec le monde d’alors, un monde qui s’est écroulé et renaît de ses cendres, un autre monde, une autre façon de vivre, une campagne qui se modernise sous le poids écrasant du béton, des fermes qui se transforment en laboratoires, même le temps semble courir plus vite grâce aux réseaux de communication, la rumeur se déploie promptement, la langue se détériore elle aussi, galvaudée, le tourisme de masse altère et abîme, les normes envahissent notre espace vital, oppressantes…
La mère du narrateur s’est éteinte. Elle, qui était la joie de vivre incarnée, s’est consumée doucement perdant peu à peu sa mémoire, ses repères, son enthousiasme. Ses souvenirs et son optimisme lui furent ôtés, avec violence par la maladie d’Alzheimer. La perte d’une mère, la perte d’un monde.
Réminescences personnelles et histoires inventées se chevauchent au fil de ce livre « pour adultes ».
Réflexions et observations sur la vie, la vieillesse et la mort. Un souffle de nostalgie mêlé d’humour et de satire. Les vibrations de la musique, de la poésie et de la nature. Une pointe de polémique, une dose d’ironie et ici et là des absurdités qui jalonnent les existences. Une galerie de personnages tour à tour touchants, drôles, admirables, désenchantés. De la tendresse, de l’autodérision, de la mélancolie.
Un roman où les genres se mélangent, les histoires résonnent entre elles et la vie des gens se fait volontiers miroir. Un roman à l’image de la vie, sinueux, ombreux, lumineux, heureux, facétieux, tumultueux.

« Les bien portants plaignent les mourants comme s’ils n’allaient pas mourir eux-mêmes ; les jeunes plaignent les vieux comme s’ils n’allaient pas vieillir eux-mêmes ; les vivants s’apitoient sur les morts comme si leur condition étaient différente. La compassion, la supériorité, marque un avantage très relatif, car le spectacle qui nous afflige est celui de notre propre destin. »

« À la plage d’Étretat, les familles se retrouvent chaque année devant les mêmes cabines de bain où les uns grandissent tandis que les autres vieillissent, chaque génération venant balayer la suivante. Les jeunes mamans débarquent avec leur nouveau-nés, et chacun se presse pour admirer ce spectacle aussi touchant qu’une portée de chatons. Les enfants d’hier, déjà grisonnants, accompagnent leur progéniture au bord de l’eau, et semblent heureux d’obéir à cette mécanique du vivant qui, bientôt va les broyer à leur tour. Quelques vieillards se traînent jusqu’aux vagues. Ils sourient parce qu’ils sont bien élevés, qu’ils croient en Dieu et aux valeurs bourgeoises, mais leur corps les fait souffrir, leur horizon est sombre. Les plus lucides, observant les nouveau-nés qui babillent songent que certains connaîtront un destin tragique, que presque tous peineront, souffriront, s’interrogeront sans réponse devant la mort… Il faut pourtant que tout recommence inlassablement et que ces mêmes fillettes devenues « mamans » exposent à leur tour leur progéniture sur les galets, puis que ces mêmes bébés, devenus « papas » grisonnants, apprennent à leurs enfants à piquer les vagues. »

« L’extinction du monde rural revêtait une lenteur campagnarde. Le paysage changeait, détail par détail, chaque fois qu’une maison poussait avec ses murets de parpaings, que la friche jaunâtre envahissait un pré à l’abandon, qu’un parking se recouvrait de poubelles de tri sélectif, que des réverbères annulaient la nuit étoilée, que le département élargissait la route en arasant les tournants pour la transformer en piste rapide adaptée au flux des 4 x 4. Une certaine façon de vivre qui avait occupé la majeure partie de l’humanité depuis le Moyen-Âge n’avait simplement plus sa place à l’ère de la production agricole intensive et de la mondialisation des échanges. Restait toujours, cependant, une poignée de fermes perdues, de chemins pierreux, quelques vaches laitières et quelques basse-cours. L’ancien monde s’éteignait comme s’éteignent, en ville, les lumières d’un building jusqu’à l’obscurité complète. »

Livre pour adultes, roman de Benoît Duteurtre, Gallimard, Août 2016 —

Matilda – Roald Dahl

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Elle est toute petite, Matilda. Une fille minuscule talentueuse et bien plus grande que certains adultes autour d’elle. À trois ans, elle apprend à lire, seule. À quatre ans et demi, elle pousse la porte de la bibliothèque de sa ville, seule. À cinq ans et demi, Matilda connait tous les classiques de la littérature anglaise… Délaissée par ses parents, elle grandit à leur côté dans une indifférence totale. Elle s’élève, seule. Sa famille – son père est un vendeur de voiture d’occasion roublard,combinard et profitard, sa mère est une joueuse invétérée, évaporée et bornée, quant à son frère Michaël c’ est un suiveur qui se contente de marcher dans les pas de ses parents – est riche mais inculte. La télévision semble avoir une place plus importante dans leur existence que la prodigieuse fillette qui vit sous leur toit. Leur petite vie étriquée est à l’image de leur esprit étroit, leur unique motivation est de faire de l’argent. Le reste n’a aucun intérêt – ils ont même oublié d’inscrire leur fille à l’école –. personne n’écoute Matilda à la maison, elle est invisible à leurs yeux, et leur coeur est insensible. Le manque d’attention de ses parents la déçoit de plus en plus… alors la petite décide d’asticoter leur petite vie minable… à coup d’ingéniosité et d’escamotage.
Enfin, Matilda est pleine d’espoir lorsqu’elle fait son entrée à l’école Lamy-Noir… mais c’est sans compter sur Mlle Legourdin, l’affreuse, l’abominable, la cruelle directrice – une ancienne athlète spécialisée dans le lancer de marteau! – qui exècre les enfants. Les élèves ont tellement peur d’elle que la plupart d’entre eux évitent de faire des vagues… les plus courageux – ceux qui tentent de résister à ses foudres – passent quelques jours, en guise de punition dans l’Etouffoir : « Un placard très haut, mais très étroit. Le fond n’a pas plus de vingt-cinq centimètres de côté, ce qui fait qu’on ne peut ni s’y asseoir ni s’accroupir. Il faut rester debout. Les trois autres côtés sont des murs de ciment avec des éclats de verre qui dépassent, ce qui empêche de s’y appuyer. On est obligé de se tenir comme au garde-à-vous tout le temps (…) ». Heureusement, il y a Mlle Candy, l’institutrice, une jeune femme douce et compréhensive. Comme les écoliers, Mlle Candy n’est pas épargnée par les bassesses et la sottise de cette horrible directrice, qui se trouve être également sa tante et tutrice. Cette dernière a gardé pour elle l’héritage de son frère et père de Mlle Candy laissant la jeune femme dans une grande misère… Alors que Matilda boue intérieurement devant tant d’injustice et de bêtise, là voilà dotée de pouvoirs magiques… elle n’a plus qu’à les utiliser à bon escient…
Prenez de l’humour caustique, de la tendresse, de la fantaisie, une ronde de personnages grotesques et merveilleux, une écriture drôle ironique et percutante, une héroïne attachante, des jeux de mots grinçants et des néologismes savoureux, du fantastique, des interventions de l’auteur qui saupoudre à l’envie ses grains de sel, mélangez le tout et vous obtiendrez un chef d’oeuvre de la littérature jeunesse !

« – Papa, dit-elle, tu crois que tu pourrais m’acheter un livre ? – Un livre ? Dit-il. Qu’est-ce que tu veux faire d’un livre, pétard de sort ! – Le lire, papa. – Et la télé, ça te suffit pas ? Vingt dieux ! On a une belle télé avec un écran de 56, et toi tu réclames des bouquins ! Tu as tout de l’enfant gâtée, ma fille. »

« Mlle Legourdin, la directrice, était d’une autre race : c’était une géante formidable, un monstrueux tyran qui terrorisait également élèves et professeurs. Même à distance, une aura de menace l’enveloppait et, de près, l’on sentait des émanations brûlantes qu’elle dégageait comme une barre de métal chauffée à blanc. Lorsqu’elle fonçait – Mlle Legourdin ne marchait jamais ; elle avançait toujours comme un skieur, à longues enjambées, en balançant les bras –, donc lorsqu’elle fonçait le long d’un couloir, on l’entendait toujours grogner et grommeler, et si un groupe d’enfants se trouvait sur son passage, elle chargeait droit dessus comme un tank, projetant les petits de part et d’autre. Dieu merci, les fléaux de son espèce sont rares en ce bas monde, mais ils existent néanmoins, et tous, nous risquons d’en rencontrer un au cours de notre vie. Si jamais cela vous arrive, réagissez comme vous le feriez devant un rhinocéros enragé dans la brousse : escaladez l’arbre le plus proche et restez-y perché jusqu’à ce que tout danger soit écarté. »

« – Jamais je n’ai compris pourquoi les petits enfants étaient si répugnants. Ils m’empoisonnent l’existence. Ils sont comme des insectes. On devrait s’en débarrasser le plus vite possible ; on élimine bien les mouches avec des bombes insecticides et des papiers tue-mouches. J’ai souvent pensé à inventer une bombe pour éliminer les petits. Quelle merveille ce serait de pouvoir circuler dans la classe avec un aérosol géant et d’arroser toute cette vermine ! (…) – Si c’est une plaisanterie, madame la directrice, je ne la trouve pas drôle, dit Mlle Candy du fond de la classe. – Ah, vraiment ! Mais ce n’est pas une plaisanterie. Pour moi, l’école parfaite, mademoiselle Candy, est celle où il n’y a pas d’enfants du tout. Un de ces jours, j’en ouvrirai une de ce genre. Je crois que ce sera une grande réussite. »

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Matilda, roman de Roald Dahl, dès 9 ans, illustré par Quentin Blake et traduit de l’anglais par Henri Robillot,  Folio Junior Gallimard Jeunesse, date de publication : 1988 —

Premières lignes #12

Ma lecture en juin dernier du magazine Hors-Série de Lire consacré au grand auteur de littérature jeunesse Roald Dahl m’a naturellement donné une irrésistible envie de découvrir ses romans. Je viens ainsi de finir ma lecture de Matilda, l’histoire d’une petite fille surdouée, ignorée par ses parents et chahutée par la directrice de son école qui va user d’ingéniosité, de débrouillardise, de malice et de sensibilité pour se venger de ces affreux adultes qui l’entourent… En voici les premières lignes à travers lesquelles Roald Dahl lui-même prend la parole pour dénoncer les simagrés de certains parents envers leurs enfants :

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« Pères et mères sont gens bien curieux. Même lorsque leurs rejetons sont les pires poisons imaginables, ils persistent à les trouver merveilleux. Certains parents  vont plus loin : l’adoration les aveugle à tel point qu’ils arrivent à se persuader du génie de leur progéniture. Mais, après tout, quel mal à cela? Ainsi va le monde. C’est seulement quand les parents commencent à nous vanter les mérites de leurs odieux moutards que nous nous mettons à crier : « Ah, non, assez! Vite, de l’air! Vous allez nous rendre malades! ». Les enseignants souffrent beaucoup d’avoir à écouter ce genre de balivernes proférées par des parents gonflés d’orgueil mais, en général, ils se rattrapent dans l’établissement de notes en fin de trimestre. Si j’était professeur, je concocterais des appréciations féroces pour les enfants de radoteurs aussi infatués. « Votre fils Maximilien, écrirais-je, est une nullité totale. J’espère que vous avez une entreprise familiale où vous pourrez le caser à la fin de ses études car il n’a aucune chance de trouver nulle part ailleurs le moindre emploi. » Ou bien si je me sentais lyrique ce jour-là, je dirais :  » Que les organes de l’ouïe des sauterelles se trouvent aux flancs de leur abdomen est une curiosité de la nature. À en juger par ce qu’elle a appris au cours du dernier trimestre, votre fille Vanessa ne possède pas trace des organes en question. » Je pourrais même m’aventurer plus loin dans l’histoire naturelle et déclarer : « La cigale passe six ans à l’état de larve enterrée dans le sol et pas plus de six jours à l’air libre, au soleil. Votre fils Gaston a passé six ans à l’état de larve dans cet établissement et nous attendons toujours qu’il sorte de sa chrysalide. « 

   Premières lignes, un rendez-vous  de Malecturothèque

Le goût de la Toscane – textes choisis et présentés par Ariane Charton

le-gout-de-la-toscaneLa Toscane… juste dire ce mot, fermer les yeux et voir défiler ses paysages harmonieux, rythmés par ses collines et ses champs parsemés de cyprès, de blé, de vignes, d’oliveraies, de villages perchés et de hameaux nichés. Sentir sur les paupières la douceur du climat méditerranéen, goûter sa cuisine, admirer le tableau changeant de la nature selon la course du soleil. Et visiter les cités, Sienne, Florence, Pise… s’immerger dans l’art du Moyen-Age et de la Renaissance. La Toscane, région italienne ô combien attirante a inspiré de nombreux auteurs répertoriés dans cette anthologie ; Jean Giono, Julien Gracq, Michel Butor, Marguerite Duras, Montaigne, Théophile Gautier, Gabriele d’Annunzio, Valéry Larbaud, Anne-Marie Garrat, entre autres. Un voyage immobile savoureux auquel s’ajoute pour moi le souvenir ému d’un véritable voyage sur cette terre-là l’année de mes seize ans…

« Paysage toscan, agréable et noble. Les blés en herbe sont éblouissants de fraîcheur ; au-dessus d’eux s’ordonnent des files d’ormeaux chargés de vignes, bordant la rigole qui les arrose. La campagne est un verger que les eaux aménagées viennent fertiliser. On voit ces eaux venir abondamment des montagnes et se tordre bleues et limpides sur leur lit trop large de cailloux roulés. Partout des traces de prospérité. Le versant des montagnes est piqué de mille petits points blancs ; ce sont des maisons de campagne et de plaisance ; elles sont là chacune dans son bouquet de châtaigniers, d’oliviers et de pins. On voit des marques de goût, de bien-être dans celles qu’on aperçoit en passant ; les fermes elles-mêmes ont un portique au rez-de-chaussée ou au premier étage pour prendre le frais du soir. »

Voyage en Italie, Hippolyte Taine

« À force d’indifférence et d’insensibilité, il arrive qu’un visage rejoigne la grandeur minérale d’un paysage. Comme certains paysans d’Espagne arrivent à ressembler aux oliviers de leurs terres, ainsi les visage de Giotto, dépouillés des ombres dérisoires où l’âme se manifeste, finissent par rejoindre la Toscane elle-même dans la seule leçon dont elle est prodigue : un exercice de la passion au détriment de l’émotion, un mélange d’ascèse et de jouissance, une résonance commune à la terre et à l’homme, par quoi l’homme comme la terre, se définit à mi-chemin entre la misère et l’amour. Il n’y a pas tellement de vérités dont le coeur soit assuré. Et je savais bien l’évidence de celle-ci, certain soir où l’ombre commençait à noyer les vignes et les oliviers de la campagne de Florence d’une grande tristesse muette. Mais la tristesse dans ce pays n’est jamais qu’un commentaire de la beauté. Et dans le train qui filait à travers le soir, je sentais quelque chose se dénouer en moi. Puis-je douter aujourd’hui qu’avec le visage de la tristesse, cela s’appelait cependant du bonheur ? »

Noces, « Le désert », Albert Camus

« Plusieurs femmes ont apporté de chez elles des casseroles de soupe. On m’explique qu’en Toscane une soupe est souvent servie en début de repas, que ce soit au déjeuner ou au dîner. Personne ne semble se soucier que cela refroidisse, pendant que nous dévorons les pici. J’apprends alors qu’on déguste ici le potage à la température de la pièce, agrémenté d’un filet d’huile d’olive et d’une pincée de pecorino, du fromage de brebis râpé. « Le goût est meilleur quando la minestra è servita tiepida, me dit Floriana, qui est assise en face de moi. Les gens veulent toujours que ce soit servi très chaud, mais ils se brûlent le palais et perdent le véritable goût. Tiède, c’est mieux. » »

Mille jours en Toscane, Marlena de Blasi

Le goût de la Toscane, Anthologie littéraire, Textes choisis et présentés par Ariane Charton, Collection Le petit Mercure,  Mercure de France, Juin 2016 —