Liv Maria – Julia Kerninon

Insaisissable Liv Maria. Dans l’élan, toujours. Décidée et terriblement libre. Depuis l’enfance, cette fille née de l’amour d’une insulaire bretonne charismatique tenancière d’un café et d’un marin norvégien grand lecteur de Faulkner London Becket Hardy, est comme le roseau ; les événements de la vie doux durs amers s’enchaînent, la font plier parfois, mais jamais elle ne se brise. Des mains qui n’auraient pas dû la toucher incitent ses parents à l’éloigner de l’île. Liv a dix-sept ans quand elle arrive à Berlin ; un autre pays d’autres paysages, d’autres visages. Étudiante, elle devient la maîtresse d’un de ses professeurs, Fergus, loin de sa femme et ses enfants. Une passion qui s’achèvera par le retour de Fergus chez lui, en Irlande. Liv revient sur la terre qui l’a vu naître, vide de son amour perdu et désespérée par le décès brutal de ses parents tant aimés. Elle s’occupera un temps du café qu’elle transformera en hôtel puis se lasse. S’envole pour le Chili ; une nouvelle vie, de nouvelles rencontres, des bracelets dorés, des chevaux, de l’argent, des amants, puis l’arrivée dans son cœur de Flynn, irlandais lui-aussi. Un amour débordant, un enfant dans le ventre ; ensemble ils s’installent en Irlande. La mouvante l’aventureuse la lumineuse l’audacieuse Liv, devient maman, libraire, et malgré elle, une héroïne tragédienne dissimulant un secret coupable. Épouse amoureuse mais éteinte, mère mais femme aux identités multiples, elle qui pensait que la maternité la changerait semble être la même, avec son passé, son tumulte, ses désirs d’évasion, de diversité. Emplie au plus profond de plusieurs vies, de chemins clandestins, d’un besoin irrépressible d’indépendance, comment concilier hier aujourd’hui et demain? Un portrait de femme beau étourdissant énigmatique éblouissant.

« Ce qu’on pouvait faire avec un corps – avec deux corps. Les frottant l’un contre l’autre comme des silex, longtemps, patiemment, jusqu’à faire jaillir des étincelles, puis le feu, le feu ravageant tout. Elle n’avait jamais deviné, jamais soupçonné la transformation qui s’opérait lorsque deux corps se touchaient – comment les peaux cessaient d’être peaux, les muscles d’être muscles, comment tout cela semblait se redresser et se mettre à chanter. C’était l’odeur de la pluie sur la route, sur la terre, dans les herbes. « 

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux? Leur vérité, ou plutôt leur couverture? Leur vernis, ou leur écorce? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important? »

« Nous avons si souvent l’impression que nos mots ne sont pas à la hauteur de ce que nous voudrions vraiment dire, pensait Liv Maria, que nous oublions que c’est parfois exactement l’inverse qui se produit – que dans la multitude des phrases que nous prononçons, certaines sont plus exactes, plus précises, plus judicieuses que nous ne pouvons le deviner. »

« Quand on aime quelqu’un, ses défauts nous demeurent inconnus comme s’ils étaient des pleins s’encastrant parfaitement dans nos creux, mais sans amour, tout le monde est invivable. »

« Mais le contraire d’oublier, Liv Maria, ce n’est pas se souvenir – c’est apprendre. »

Liv Maria, roman de Julia Kerninon, éditions L’iconoclaste, août 2020 —

Où se cache ma fille? – Iwona Chmielewska

Regard d’une mère ou d’un père sur son enfant. Un regard plein d’amour. Un amour entier, profond, clair, sincère. Une sincérité qui en dessine les contours avec ses points de couture, ses nœuds. On suit le fil de la pensée, et comme une broderie on découvre peu à peu le motif. Comme un patchwork, les pièces de tissus dissemblables s’assemblent pourtant. Endroit et envers existent, cohabitent. Le devant annonce l’évidence, le derrière est moins précis presque effacé. Et pourtant la doublure est essentielle. L’œil qui aime va au-delà de la surface. Le collage joue avec les textures l’épaisseur, qui ourle ainsi la densité et la richesse des êtres. Et puis il y a tout un bestiaire avec des expressions qui soulignent la nature humaine : l’escargot timide et sa coquille, la gaieté du pinson, la vivacité du suricate, la lenteur de la tortue, la force de l’éléphant, la méfiance du loup, la vulnérabilité d’un oisillon, la maladresse d’un hippopotame… Avec délicatesse et tendresse, ce parent passe en revue tout ce qui constitue son enfant, sa singularité, ce qu’elle donne à voir, ce qu’elle dissimule, ce que l’autre perçoit, et ce qu’il ne distingue pas. Le dénouement, émouvant, est un chavirement. Cet album est immensément beau.

« J’ai la conviction que tous ces petits bouts de tissus renferment, d’une certaine manière, le vécu et l’énergie des personnes qui les ont portés autrefois. » Iwona Chmielewska

 » Ma fille est gaie comme un pinson, mais, parfois, elle est triste comme un petit phoque. »

« Elle est alerte comme un suricate, mais elle peut être indifférente à tout comme un paresseux. »

« Il lui arrive d’être muette comme une carpe. Mais, parfois, elle est aussi tonitruante qu’un coq. »

« Elle est forte comme un éléphant. Ou faible comme un chaton. »

Où se cache ma fille? album d’Iwona Chmielewska, traduit du polonais par Lydia Waleryszak, à partir de 5 ans, éditions Format, septembre 2020 —

Le toboggan – Stéphanie Demasse-Pottier et Audrey Calleja

Dehors le ciel est gris, et le petit garçon de l’autre côté de la vitre, regarde tomber la pluie. À la maison, chacun s’adonne à une activité ; maman est occupée à coudre, frère et sœur sont devant la télé, chien et chat roupillent. Sauf lui. Car l’ennui s’est glissé tout au fond. Dedans aussi, c’est tout gris… Mais la vue de ses bottes en caoutchouc va soulever chez le petit garçon une bien belle idée. Très vite, elles sont à ses pieds! Et sur son dos un sac, tout le nécessaire pour partir à l’aventure ; goûter lampe de poche et doudou! Direction le toboggan, son repaire, son refuge, sa forteresse. Le lieu de toutes les histoires, de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les musiques, de tous les rêves… Un texte doux et des illustrations coloriées et aquarellées enveloppantes avec pour thème l’ennui, un tremplin merveilleux pour plonger dans l’imaginaire la créativité et l’indépendance.

« Et je pars à l’aventure… Je vais sur la petite colline, derrière la maison. Là, m’attend mon toboggan. Mon endroit secret, rien qu’à moi. C’est une cachette parfaite! Ma maison à moi, mon château… »

Le toboggan, album écrit par Stéphanie Demasse-Pottier et illustré par Audrey Calleja, à partir de 3 ans, L’étagère du bas, septembre 2020 —

L’arrachée belle – Lou Darsan

Dedans elle étouffe, elle suffoque. Elle s’enferme, elle se ferme. Elle glisse, elle sombre. Dans l’eau, dans l’air, dans son souffle, dans l’obscurité, dans la lumière ; elle s’enfonce. Elle n’est pas seule, pourtant elle coule. L’homme est là, il va il vient, mais même présent il est absent. Elle ne le voit pas, ne le voit plus. Autour d’elle, tout est confusion. Dehors la ville, enchevêtrement géométrique, tentaculaire bruyante et grouillante. Ça tangue, ça bouscule, ça heurte. Ça s’agite… Et son corps, lui, est devenu une ombre planante. Possédé par le vide, il flotte, léthargique. Tristesse, mollesse, faiblesse. Tout presse cette femme ; l’oppresse. Dépression. La vie d’avant – bien normée – s’est effondrée, ses repères ont vacillé. Une vie à laquelle elle s’était calée, arrimée, et qui depuis quelques temps lui échappe. Ses mains, ses yeux, sa bouche, son cœur, tout est tombé à terre. Tout a filé, et rampe autour d’elle. Alors dans un sursaut de survie, elle se sauve. Aller mettre son corps hors de ça. S’arracher de là. S’ensauvager. Elle prend sa voiture et roule roule. Les paysages défilent. Inspirer. Expirer. Plonger dans la nature, communier avec elle. Et bientôt laisser la voiture. Fouler le sol. Marcher. Courir. Danser. La mer la montagne la forêt. Retrouver les sensations primaires. Se libérer corps et âme. S’aimer à nouveau. Relancer ce cœur éteint. L’écouter palpiter. Se désencombrer, se purifier, s’alléger… Se débarrasser du superflu. Vivre le présent. Boire l’instant. Ressentir la puissance de la nature. Émotion et vertige. Retrouver le goût de l’effort. Revoir son corps ; le regarder, le sentir, le toucher… le trouver beau. Un roman comme un déferlement, des mots en écho, une odyssée intime, une quête du corps perdu. Un roman tourbillon, bouleversant.

« À quel moment les souvenirs d’enfance ont-ils été enfermés dans une bouteille dont les effluves, quand elle la débouche, la font pleurer? Tous ces éclats de rire , ces genoux écorchés, ces odeurs d’herbes coupées, ces foulards poussiéreux métamorphosés en robes, capes ou toges, ces arbres et ces roches escaladés, ces après-midi de lecture au grenier, ces fugues à la plage, ces baisers maladroits et ces étreintes folles, ces complicités d’été, ces courses éméchées dans les rues la nuit, quand ont-ils dérivé si loin qu’ils sont devenus flous, comme l’encre qui s’estompe des images cartonnées?(…) Leur absence se situe dans une zone précise, un creux derrière le nombril, que le présent ne comble jamais, qu’il n’atteint même pas. Elle a nommé ce manque : être adulte. »

« Alors, écraser des mains les sédiments qui couvrent le sol rocheux. Se déplacer comme un animal. Épouser les courbes, les anfractuosités. Oublier l’extérieur, s’immiscer au centre, au plus profond, loin de la chaleur, de la lumière, de la touffeur, en un endroit où la température ne varie jamais. Revenir à l’origine, aux reliefs sur les parois, aux orgues qui surplombent les goulets. Se laisser couler. Ses mains embrassent l’obscurité. Absorbent les matières. « 

« Elle marche. Son visage se couvre de taches de rousseur, ses rides naissantes créent des soleils aux rayons pâles autour de ses yeux. Ses cheveux dorent, sa peau se tanne, de la corne se forme sous ses pieds, elle a oublié ses chaussures près d’un lavoir, elle a volé des sandales, les a perdues. Elle sème ses affaires sur le chemin, les offre, les égare, les casse. Le liberty de sa robe a décoloré avec le soleil, les frottements du sac ont gommé les fleurs de ses omoplates. »

« Face au miroir terni, elle observe son corps. Un cheveu blanc. Le grain de sa peau, comme sur une photo trop nette. Mains derrière la tête, yeux écarquillés, épaules en arrière, muscles des bras, poitrine tendue. L’air d’une folle, mais ça aplatit le ventre et efface les cernes. Elle se trouve belle. Une accumulation de petits défauts, d’indulgence, de nervosité, de tendons, de chair, d’os, de poils, de peau. En mouvement. Elle aimerait qu’un regard la saisisse. « 

L’arrachée belle, roman de Lou Darsan, éditions La Contre allée, août 2020 —

Autoportrait en chevreuil – Victor Pouchet

Avril est pleine d’amour pour Élias, bibliothécaire d’une trentaine d’années, et la réciproque est vraie. Mais l’homme, pourtant touchant délicat doux, est étrange. Comme captif en lui-même. Empêché. Entravé. Par Qui? par Quoi? Elle ne sait pas, et ça l’obsède. Avril elle, est une jeune femme belle et solaire, vive et spontanée, légère comme l’air. Deux caractères aux antipodes, néanmoins amoureux. Très. Tellement, qu’Avril enjoint Élias de se raconter, de s’abandonner à elle. D’aller déterrer la douleur qui l’assaille tant. Depuis longtemps, sûrement. Alors Élias, doucement et non sans heurts, fait le chemin inverse. Il retourne en enfance ; une enfance marginale, sans mère, auprès d’un père singulier, doué de talents paranormaux. Un père qui le plonge, quand l’envie le prend – pour expérience – des heures dans l’eau froide d’un lac, ou seul dans une cave noire. Il se souvient aussi d’Ann son demi-frère, aimé mais insaisissable. Du drame, inévitable, qui se profile… et de sa belle-mère frêle, éthérée. Une enfance différente, rude, maltraitante. Et même s’il a réussi à partir physiquement, tout le ramène sans cesse à cette période. La littérature, les mots, l’apaisent mais ne mettent pas fin à ses troubles. En revanche, l’amour le sauvera peut-être? En polissant les arêtes de l’enfance. En découvrant ses zones d’ombre. Par amour se livrer, pour s’affranchir. Dessiner les contours de sa jeunesse, puis les briser. Un roman d’une infinie douceur malgré le thème, à la construction originale en trois temps – récit d’Élias, journal intime d’Avril, monologue du père -, qui parle tout à la fois d’une enfance abîmée et indélébile, de la relation père-fils, de résilience, d’amour. Un autoportrait sensible, une atmosphère animalière – sauvage -, des personnages intenses, une écriture lente et douce.

« J’ai respiré profondément, j’espérais qu’elle remarquerait comme j’étais capable de remonter à la surface pour reprendre de l’air entre deux plongées en eaux profondes. J’ai tourné mon visage vers elle et j’ai embrassé son épaule. Se sauver des « trucs de l’enfance » en les écrivant pour les mettre dans une caravane imaginaire : je trouvais l’histoire un peu simple. Mais peut-être qu’il faut parfois accepter les simples fables. J’ai dit à Avril que je ne savais pas faire ça, que tout était en désordre. Elle m’a demandé d’éteindre la lampe de chevet et s’est serrée contre moi, emboîtant son dos contre mon ventre et repliant ses jambes sur mes jambes repliées. Puis elle a pris mon bras droit dans sa main et l’a posé contre sa poitrine. Elle aimait s’endormir comme ça : tout n’était pas en désordre. »

« J’imaginais que je récoltais des mots, que tous ces mots formaient des phrases, et dans ma tête toutes ces phrases formeraient non pas des lignes mais des volumes, des murs de phrases, des cabanes de phrases, des cheminées de phrases où faire des feux pâles dès l’automne, des feux de phrases en bois qui crépite fort. Et aujourd’hui encore, je reviens souvent dans cette cabane de phrases. Si elle tient bien contre le vent, et si les bûches de phrases brûlent comme il faut, on peut s’y réfugier dans l’hiver quand plus aucun mot ne nous vient et que la forêt nous semble si grande. »

« Je voudrais être capable de saisir les grandes affaires de la vie simple et réussir à habiter le Pays Apaisé des Lieux Communs, le Monde sans Surprise ni Paradoxe, où l’on trouve de la poésie où c’est poétique et du prosaïque dans la prose des jours, où l’on frissonne dans le vent pluvieux et où l’on plisse les yeux face au soleil éblouissant. Un monde où l’on a les larmes aux yeux en écoutant des chansons tristes et où l’on partage doucement le plaisir des choses douces. »

« Il y a des choses tristes mais c’est parce qu’il y a des choses. »

Autoportrait en chevreuil, roman de Victor Pouchet, éditions Finitude, août 2020 —

L’herbier philosophe – Agnès Domergue et Cécile Hudrisier

Au fil des pages, cheminer parmi les fleurs. Prendre le temps de les observer, de les envisager. Laisser courir ses doigts sur leurs calices et leurs corolles. Admirer leurs couleurs, imaginer leurs parfums, contempler leur élégance, leur sophistication, découvrir leur langage, apprendre leur nom en latin… Butiner de l’une à l’autre avec poésie ; perce neige, immortelle, dame de onze heure, rosée du soleil, compagnon blanc, belle de nuit, belle de jour, bouton d’or, fleur de passion, grand soleil, éphémère, lunaire, oiseau de paradis, l’amour en cage… S’emparer de leurs pensées clandestines, s’éveiller de leurs mots rêveurs, de leurs maux existentiels, se recueillir, être ému, s’émerveiller, s’interroger… Au fil des dessins, se laisser éblouir par la délicatesse la finesse la grâce la souplesse, effleurant avec douceur l’art de la calligraphie. Un herbier aquarellé, à cultiver dans son jardin secret, en effeuillant les koans japonais -. Une promenade dans la nature, un voyage intérieur. L’épanouissement des fleurs, une éclosion philosophique.

« L’éphémère a vécu toute une vie. Du début à la fin. Quelle est la durée d’une vie?

« Crois-tu que le vent se blesse lorsqu’il se bat contre les âmes barbares? »

« Je te demande de ne penser à rien, à quoi penses-tu? »

L’herbier philosophe, album de pensées écrit par Agnès Domergue et illustré par Cécile Hudrisier, Grasset Jeunesse, septembre 2020 —

Bonne nuit, Alphonse Aubert / Bien joué, Alphonse Aubert – Gunilla Bergström

Alphonse Aubert est petit mais son monde est grand. Car dedans, en plus de son Papa et de Puzzle le chat, il y a une imagination vive, une créativité bouillonnante et une canaillerie jolie. Avec lui, le quotidien devient fantasque, ébouriffant, fabuleux, souvent formidable. Comme un ascenseur cependant, ses émotions vont et viennent au fil de la journée, et parfois Alphonse se sent seul, inquiet, peiné… Heureusement Papa est là, aimant bienveillant et attentionné. Nous découvrons Alphonse Aubert pour la première fois en France avec ces deux albums. Figure culte de la littérature jeunesse scandinave créée par Gunilla Bergström dans les années 1970, Les illustrations enveloppantes à souhait, aux couleurs chatoyantes, mêlent joyeusement aquarelle et collage. Un brin désuètes, il se dégage d’elles beaucoup de charme et de tendresse. Quant aux textes, ils sonnent juste et n’ont pas vieilli. Les thème abordés touchent les préoccupations des petits, sans mièvrerie. La relation entre ce père – manifestement seul – et son fils est d’une infinie douceur. Très attachante, pleine d’amour. Et crédible. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour les personnages. Bonne nuit, Alphonse Aubert évoque l’heure du coucher – anxiété face à la séparation, peur du noir – et les stratégies mises en place par l’enfant pour repousser le moment d’aller dormir. Gunilla Bergström dédramatise la situation avec intelligence et drôlerie. Bien joué, Alphonse Aubert parle des interdits – ne surtout pas toucher la scie! – du pouvoir de l’imagination – bricolage d’un hélicoptère qui prend son envol au-dessus de la jungle – et le manque d’attention du père – occupé à lire son journal-. Un gros coup cœur pour cette série!

«  »Bonne nuit, dors bien », chuchote Alphonse avant de retourner dans sa chambre. Il décide de ne plus l’appeler. Un papa qui dort ne peut pas faire ce qu’on lui demande. Et si personne ne vient quand on appelle, ça ne sert à rien d’appeler, se dit-il. »

« C’est exactement ce qu’ Alphonse aimerait plus que tout! Papa monte dedans. Alphonse pilote. Enfin Papa joue. Ils s’envolent très loin et très haut. Ils jouent qu’ils voient tout un tas de choses. Des bateaux, des voitures, des avions et des nuages. Ils volent pendant longtemps, très longtemps. »

Bonne nuit, Alphonse Aubert / Bien joué, Alphonse Aubert, albums de Gunilla Bergström, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, à partir de 3 ans, L’étagère du bas, septembre 2020 —

Impossible – Erri De Luca

L’impossible n’existe pas. L’improbable, oui. Chance infime, hasard, coïncidence. Deux hommes, sur un sentier de randonnée escarpé dans les Dolomites en Italie. Chacun dans son effort, son silence, son courage, ses croyances, sa conscience face aux montagnes majestueuses impérieuses redoutables et solennelles. Ils ne sont pas ensemble, mais leur chemin est le même. L’un fait une chute mortelle. L’autre, arrivé trop tard, appelle les secours. Mais Il s’avère qu’après enquête, les deux hommes se connaissaient. La trahison de l’un aurait entraîné la vengeance de l’autre… Le deuxième homme – ancien révolutionnaire -, soupçonné de meurtre, est donc mis en garde à vue. S’ensuit un interrogatoire entre lui et un jeune magistrat. Un entretien d’abord froid qui se mue en un dialogue prenant sur un large spectre de sujets tels que l’engagement politique, l’amitié, l’évolution de la société, la nature et la place de l’homme dans celle-ci, la liberté, les luttes d’une vie, les désillusions, les révolutions intérieures… En contrepoint de ces joutes verbales, Erri de Luca insère entre elles, des lettres que le prisonnier écrit à sa femme – mais qu’il n’envoie pas -. Roman philosophique, échange et cheminement intérieur, c’est beau, ciselé, intelligent, comme toujours avec cet auteur.

« La peur est utile. C’est d’ailleurs une forme de respect et même de révérence due à l’immensité du lieu qu’on traverse. La crainte est le préliminaire de la concentration. Elle n’entrave pas les mouvements, elle en augmente la précision. Il s’agit de peurs bien définies, qui ont des noms et des occasions. Elles demandent de la perspicacité et un esprit de décision. Elles sont l’alarme du corps qui sait qu’il est en danger. »

« Aussi ai-je décidé que ma définition du mot « amour » était : toi. Je t’appelle ammoremio ou bien ammoremi. Tu dis que ça devrait être plus que ça, que je dois t’aimer encore plus. Je ne sais pas ce qu’est ce plus, en quoi il consiste. »

« Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. Vous aurez beau mettre tous les zéros que vous voulez, la statistique et vous ne pouvez nier les coïncidences. Elles existent en dépit des zéros. Quantité de découvertes en ont été la conséquence, et aussi quantité de désastres. « 

« Ce qui compte pour moi c’est partager les mêmes minutes du jour plus qu’être au même endroit. J’adore te demander l’heure qu’il est, pour t’entendre dire que c’est la même que la mienne. « 

« Parce que j’aime cette langue italienne, ses précisions qui protègent des falsifications. La langue est un système d’échange comme la monnaie. La loi punit ceux qui impriment de faux billets, mais elle laisse courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi, je protège la langue que j’utilise. »

Impossible, roman d’Erri De Luca, Gallimard, août 2020 —

La Vraie Vie – Adeline Dieudonné

Ce livre tant apprécié à sa sortie, m’a, personnellement, déconcerté. Je l’ai trouvé glaçant. D’un bout à l’autre. Prenant pourtant, puisque je l’ai terminé. Hâte de connaître le fin mot de l’histoire. Pressée de pouvoir enfin respirer, espérant une éclaircie, une lueur au moins dans la vie si glauque de la narratrice. Elle a dix ans lorsqu’on fait sa connaissance. Et sa vie est déjà d’une tristesse infinie ; son père collectionne les trophées de chasse accumule les coups portés à son épouse fait ruisseler sa violence par tous les pores de sa peau, sa mère se traîne du soir au matin et du matin au soir son corps ployant sous les chocs reçus son esprit vidé de tout espoir indifférente à tout transparente pour tous, son environnement un univers pavillonnaire laid et laiteux un terrain vague envahi de carcasses de fer. Seule beauté dans ce monde ; son petit frère Gilles. Qu’elle aime et qu’elle protège de toutes ses forces. Et davantage encore lorsque témoin d’un drame – le garçon est alors âgé de six ans -, le traumatisme s’insinue dans sa tête et développe en lui un mal incontrôlable. Elle n’aura de cesse de tenter de sauver ce frère adoré et s’affranchir. Un conte cruel, une fable comme leçon de vie, une atmosphère étouffante, des images d’horreur, une tension narrative angoissante, une réalité sordide, le cheminement initiatique de l’adolescence et ses désirs sexuels, d’émancipation, de connaissance – s’extirper d’une vie empoisonnante vers une existence vraie objective inconditionnée scientifique, voilà en substance ce qu’est ce roman.

 » Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. »

 » Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous. »

« Plus il y avait de soleil, plus les façades semblaient grises. Par contraste, ce quartier gagnait en mocheté à mesure que la météo embellissait. La lumière révélait toute l’ampleur de sa noirceur. Comme un constat brutal. Je comprenais que, même lorsque les conditions étaient optimales, cet endroit serait toujours désespérant de laideur. »

La Vraie Vie, roman d’Adeline Dieudonné, Le livre de Poche, première publication L’Iconoclaste, août 2018 —

Le cimetière des baleines – Géraldine Ruiz et Lima Lima

Monter à bord d’un grand voilier direction les îles Lofoten en Norvège, n’y connaître rien. Emballement du cœur : entre enthousiasme et angoisse. Passer quatre semaines avec des hommes et des femmes venus de différents endroits, inconnus de vous; une artiste-peintre, un photographe, un cadreur, deux guides de haute-montagne, deux navigateurs. C’est ce que fait Géraldine Ruiz, journaliste, comptant y écrire-décrire ses impressions. Perdre ses repères, plonger dans un ailleurs, observer les autres, écouter leur histoire, leurs regrets leurs envies. Les interroger, puis s’interroger. Changer d’air, respirer autrement, réfléchir, lire. Espérer apercevoir une baleine… Il lui faudra plusieurs jours pour trouver sa place, semblant plus subir qu’apprécier cette aventure marine et humaine. Et quant le voyage s’arrêtera, elle reprendra sa vie telle quelle. Comme une bulle qui finit par éclater. Les aquarelles qui parsèment le livre sont d’une grande beauté mais le texte n’a pas su m’embarquer. Pas assez d’aspérité, de souffle, de chair.

 » Évoluer dans un milieu qui n’est pas le sien, c’est repartir à la case départ, avec des valises chargées. Nous nous constituons une identité dans un microcosme, sortis de ce dernier, nous sommes à poil, destitués de notre trône, de notre place. Deux camps : ceux qui se fondent versus ceux qui se débattent. »

« Soudain, je réalise ma place d’observante observée. Sur un bateau, nul ne peut se cacher. »

« Pas de vent. Je respire. Et je l’adore. C’est soudain. Thémis me ramollit, me fait aimer sans condition, sentiment trivial, basique.

Le cimetière des baleines, récit de voyage écrit par Géraldine Ruiz et illustré par Lima Lima, éditions Le nouveau pont, janvier 2020 —