Bulle d’été – Florian Pigé

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La lumière d’un matin d’été. La caresse du soleil sur la peau. Un bol de céréales encore fumant au bord d’une piscine où flottent des nénuphars. Des battements d’ailes, des bourdonnement d’abeilles, des libellules, une grenouille. Assis, les pieds dans l’eau, un petit garçon regarde, écoute, sent, goûte, touche tout ce qui l’entoure. Les journées se suivent, se ressemblent un peu. Une succession de moments agréables amusants charmants qui enveloppe l’enfant d’une douce langueur. Un ennui propice au rêve. Seul chez lui du matin au soir, il regarde des films, dessine, donne à manger aux chats de la rue, se promène à vélo, monte sur le dos d’un dragon, fait ami ami avec une souris… et croise la jolie Lily, à qui il n’ose pas parler. Par timidité. La rentrée arrive et des appréhensions surgissent.
Une bulle d’été, refuge de l’enfance, pleine d’imagination d’émotions et de poésie. Des illustrations aux crayons de couleur soyeuses et lumineuses. Un petit garçon qui grandit. Un album d’une tendresse infinie.

 » Son prénom, je l’ai appris en regardant son sac à dos brodé. Elle est jolie, mais j’ai peur de lui dire « salut ». On ne se connaît que du regard. »

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Bulle d’été, album de Florian Pigé, éditions HongFei, août 2019 —

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Murène – Valentine Goby

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Son cœur battait la chamade pour la jolie Nine, son corps de jeune homme de vingt-deux ans se déplaçait avec fougue, son esprit vif et curieux se baladait avec enthousiasme, son affection profonde pour ses parents sa sœur ses amis ne faiblissait jamais, les petits boulots qu’il enchaînait lui convenaient très bien, son regard disait toute la joie d’une vie devant soi… François pourtant,  fut d’un coup empêché, entravé. Arrêté dans son mouvement à cause d’un accident tragique. Nous sommes en 1956. La mort le frôle mais ne l’atteint pas. Les douleurs – physiques, psychiques – elles, le frappent durement. Il sera sauvé, mais amputé des deux bras. Il vivra, mais autrement. Même sa mémoire vacillera, il ne se souviendra plus de Nine… À lui de s’inventer une vie nouvelle, de s’approprier ce corps manquant, de faire face au regard des autres – et du sien -, de réapprendre à manger boire se laver se vêtir écrire toucher tenir enlacer, de dépendre le moins possible d’autrui, de retrouver une place dans la société. Il sera traversé par toutes sortes d’émotions sombres ; doute, peur, tristesse, colère. Et ce sera l’imagination qui le portera, quand un jour il verra une murène – poisson serpentiforme à l’apparence monstrueuse -. Dans la piscine, il plongera son corps et apprendra à nager. Telle une murène, il cheminera. Dans l’eau, il renaîtra. Il entrera dans une association sportive de mutilés, participera aux balbutiements du handisport.
De l’obscurité à la lumière, le lecteur assiste à la métamorphose de François. Un roman éclairé et pénétrant sur le rapport à la normalité, le handicap, les capacités humaines insoupçonnées, la résilience, les limites de la médecine dans les années cinquante. Émouvant et profondément humain.

« (…) elle ne sait pas qu’il l’a déjà vue avant dans la foule des fins de journées, n’en saura jamais rien désormais, une torche de cheveux roux coupés sous l’oreille, retenus par une barrette noire, dont les mèches se balancent au tempo de la rame. Elle lui apparaît entre les corps serrés défaits par les freinages, il a l’avantage de la hauteur, un mètre quatre-vingt-dix au-dessus du niveau de la mer, il la débusque parmi les manteaux et les têtes. Une fille qui ronge ses ongles, il la regarde faire, elle en tire les contours avec ses incisives et les souffle dans le creux de sa main. Il voit ses mains avant son visage, ses ongles ultracourts, rectangulaires dans la pulpe, lui font des doigts en forme de scaphandres ; il trouve ses doigts adorables. »

« Seconde après seconde le corps de François casse à la taille et l’univers retrouve sa verticalité. L’infirmière a des jambes. (…) Le sol est parallèle au plafond. Les murs sont perpendiculaires au sol. L’arbre est planté droit derrière la vitre. Cette normalité qui l’inclut le sidère. Alors son corps est de ce monde sans doute possible, il ne peut plus s’en dissocier. L’horizontalité forcée dictait un autre paysage, à corps tordu vision tordu, il y avait une cohérence ; il n’était pas de leur espèce, couché comme un tapis, il campait au lisière du réel. C’est fini. Le réel lui saute au visage, assis dans son lit il est à découvert, le cerf dans la clairière à la merci des chiens. Il veut se soustraire à eux qui l’ont débusqué de sa planque, il ferme les yeux, se rabat sous ses paupières. »

« Voilà, lui aussi il travaille. Il n’est pas seulement monstre et membre d’un club de monstres, l’homme sans bras cohabite en lui avec un type normal qui gagne son pain comme chaque membre de l’Amicale. La sensation du ghetto s’estompe. La honte le quitte. Il se concentre sur la nage, aveugle aux moignons qui l’entourent, il n’a d’autre pensée dans le bassin que l’exécution d’un mouvement fluide. Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à peine pointé vers dehors, mais à sa pavane suave. »

Murène, roman de Valentine Goby, Actes Sud, août 2019 —

Capricieuse – Béatrice Fontanel et Lucile Placin

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Une fillette « pas plus grande qu’une libellule » bascule sur un caillou, et se retrouve sous un champignon en pleine forêt. Blessée au pied, elle ne peut plus marcher. Alors elle pleure et crie si fort qu’une tortue, stupéfaite, rapplique. Odieuse, elle grimpe sur sa carapace, sans la moindre autorisation. « Capricieuse », puisque tel est son nom, commence à lui donner des ordres. Cahin-caha, la tortue avance lentement. Trop mollement pour Capricieuse la citadine qui, s’impatiente râle se lasse et boude… Jusqu’au moment où la petite fille se met à observer le paysage et sa population ; la rivière étincelante, les arbres majestueux, les insectes les poissons les oiseaux et autres hibou renard grenouille, les odeurs les couleurs, les gazouillis les chuchotis, les frémissements et le bon goût des fraises…

Un album fabuleux et prégnant ; un hymne à la nature  et à la lenteur , un texte poétique et musical, des illustrations pénétrantes et chatoyantes, des références aux contes. Un livre qui donne irrésistiblement envie de se perdre dans la forêt, et d’en sortir grandi, comme cette petite fille.

«  »Je crois bien que je vais mourir d’ennui! » se lamentait Capricieuse. Puis, comme elle réfléchit un moment, elle reconnut : « C’est tout de même amusant, après tout, de chevaucher une tortue. » Et elle commença à regarder autour d’elle… »

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Capricieuse, album de Béatrice Fontanel et Lucile Placin, dès 4 ans, éditions L’étagère du bas, septembre 2019 —

Graines de bandits – Yvon Roy

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1974, Amérique du Nord.  Rejetant la galopante modernisation urbaine, une famille se résout à quitter sa vie citadine. Avec enthousiasme, parents et enfants découvrent des paysages encore sauvages, des lacs, des forêts, de grandes entendues. Une nature belle et généreuse, parfaite semble-t-il, pour ce couple et leurs deux garçons. Fissa ils achètent un terrain et décident d’y faire construire leur maison. Seulement, l’entrepreneur est un escroc, le chantier est arrêté, les contraignant à acheter un petit pavillon quelconque. Très vite la mère s’ennuie et déprime, le père désireux de s’intégrer entre dans une communauté religieuse. Il retire ses enfants de l’école, la qualifiant de « lieu de perdition ». L’atmosphère familiale se fissure. Alors les garçons s’éloignent souvent de ce foyer qui se disloque. Fuyant un quotidien pesant voire violent, les frères, à l’imagination débordante, s’aventurent dans la campagne environnante, inventent des jeux, des histoires, font connaissance avec d’autres enfants, se lancent des défis,  se créent une existence plus supportable. De bêtises en expériences, des premiers émois aux rivalités, de découvertes en mélancolie, de colères en angoisses, ils grandissent, laissant lentement glisser leur enfance, leur insouciance. Et commencent la traversée de l’adolescence.
Une BD autobiographique en noir et blanc au trait élégant, où Yvon Roy aborde avec sensibilité et justesse les oscillations de sa jeunesse, entre l’exploration d’un nouveau territoire – l’adolescence -, et le sentiment d’impuissance face à des parents qui ne s’entendent plus.

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Graines de bandits, BD d’Yvon Roy, Tout-public, Éditions Rue de Sèvres, Août 2019 —

Je sais pas danser – Pomme

Quand les lumières brûlent tout
Que la nuit fière s’en fout
Si tu voulais me voir
Moi, je préfère le noir

Je n’veux pas sortir
Je n’veux pas me découvrir
Des failles, des failles
Des failles, des failles

Je vois mon corps partout
Je le compare surtout
Et tu vas pas me croire
J’ai fait le même cauchemar

Je n’veux pas sortir

Je n’veux pas me découvrir
Des failles, des failles
Des failles, des failles

Et je sais pas danser
Je sais pas m’oublier
Et je sais pas danser
Je sais pas m’oublier

Je n’veux pas sortir

Le nouvel album de Pomme, Les failles, arrive le 1er novembre.

Garance, c’est comme ma petite sœur – Soledad Bravi

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Aiko a huit ans. Bien dans ses baskets, elle fait du théâtre de la robotique et pratique le kung-fu coréen. Elle n’a ni frère ni sœur alors parfois, elle se sent seule. Heureusement, il y a Garance, la fille d’amis de ses parents. Garance, c’est comme sa petite sœur, elle l’adore. Elles se voient souvent, partent en vacances ensemble. Avec Garance, Aiko retrouve des jeux de sa petite enfance comme la dînette et la pâte à modeler. Et puis, elles dansent, créent des chorégraphies, se déguisent… À la mer elle construisent des châteaux de sable, s’éclaboussent, nagent… À la maison, elles jouent à la maman et au bébé, à la maîtresse… Bon quelquefois, Aiko a besoin de calme alors elle s’isole pour lire. Parce ce que les petits, c’est fatigant quand même ; ils sont tellement imprévisibles, colérique, capricieux, bruyants…
C’est toujours un plaisir de lire les textes et les dessins de Soledad Bravi qui capte avec tant de justesse de tendresse et de drôlerie les petites choses du quotidien.

« Elle aime dessiner sur son corps, dessiner à la craie sur les murs, écraser les craies, jouer avec la poudre, prendre l’éponge, effacer, nettoyer, faire une cascade en pressant l’éponge et regarder l’eau sale dégouliner dans un seau. Moi, je lis des BD à côté d’elle. Je dois un peu la surveiller, elle pourrait manger les craies. Elle est petite, alors je dois prendre soin d’elle. »

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Garance, c’est comme ma petite sœur, de Soledad Bravi, collection Mouche, L’école des loisirs, août 2019 —

On ne meurt pas d’amour – Géraldine Dalban-Moreynas

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Il était une fois un adultère. Un homme une femme. Un coup de foudre. Qui prend évidemment, par surprise. Qui forcément, bouleverse les esprits les cœurs et les corps. Et qui infailliblement, pétrifie la raison. Tous deux sont mariés, lui est père d’une petite fille. C’est inéluctable, leur désir est plus fort que tout, aucune résistance n’est possible. Le sentiment amoureux s’est emparé d’eux, les voilà dans une bulle. À compter les heures les minutes, à user de stratagèmes et de mensonges, pour se voir. Ils jouissent de chaque instant passé ensemble. Ils savent qu’un jour, ils auront mal. Mais l’espoir toujours subsiste. Des vagues d’émotions diverses ; des rires et des larmes, de la peur et de la tristesse, de l’impatience et de l’euphorie… La décision, sans cesse repoussée, arrivera pourtant. Inexorable.
L’homme et la femme ne seront jamais nommés, pas plus que les autres personnages. La passion dévastatrice – attraction fusionnelle – prendra inévitablement le pas sur l’amour – attraction affective -. L’écriture est fluide, limpide, proche de l’oralité. Comme si l’autrice était à nos côtés et racontait l’histoire, à voix haute. Naturellement, vivement, crûment. Avec une certaine froideur. Le cadre « bourgeois-bohème-parisien » aurait pu m’agacer, les nombreux textos aussi, mais finalement l’important ce sont les deux personnages, l’évolution presque au jour le jour de leurs sentiments. Des montagnes russes. Un premier roman captivant.

« La porte du porche s’ouvre. Elle voit sa silhouette se dessiner à contre-jour. Il s’avance. Elle le regarde. Il ne la lâche pas des yeux. Elle a l’impression que tout son être à l’intérieur d’elle-même est en train de s’effondrer. Il avance. Ne dit toujours rien. Elle se force à parler. Elle lui dit qu’elle cherchait à le joindre. Elle tient Le Monde dans ses mains. Il ne dit toujours rien. Sort un stylo de sa poche. Note son numéro de portable dans un coin du journal. Elle a les mains qui tremblent. Elle n’arrive pas à tenir le journal. Lui non plus. Ils sont là, tous les deux au milieu de cette allée, avec les flics, les ouvriers, les gens, ils sont là, ils se regardent, ils sont tellement près l’un de l’autre qu’elle pourrait entendre son cœur battre. Ses yeux plongent dans les siens, le temps s’est arrêté ; des voisins arrivent, le temps reprend. »

« Elle n’y arrive pas. Il n’y arrive pas non plus. Pourtant, ils essaient de toutes leurs forces, chacun leur tour. Ils ont des moments de faiblesse, pas forcément en même temps. Un jour, c’est elle qui essaie de le joindre ; le lendemain, c’est lui. Ils savent qu’ils ne seront jamais amis, ils savent qu’ils ne pourront jamais se voir sans se toucher, se sentir, se pénétrer. Ils en rêvent nuit après nuit, jour après jour, chacun de leur côté. »

On ne meurt pas d’amour, premier roman de Géraldine Dalban-Moreynas, Éditions Plon, Août 2019 —