Aquarica T.1 Roodhaven – Benoît Sokal et François Schuiten

Aquarica

Un soir dans les années trente, sur la côte Est du nouveau monde, d’anciens chasseurs de baleines parlent encore et encore de leurs traques passées, s’enivrant dans l’auberge sombre et enfumée du port de pêche de Roodhaven,  Les visages les regards les gestes – si bien croqués – sont marqués, durs et rageux.. Ils ne pourront jamais oublier leur baleinier, le Golden Licorn, disparu en mer, brisé par une  baleine immense, avec à son bord des dizaines d’hommes. Vingt ans se sont écoulés, et la mémoire de ces rescapés ne faiblit pas. Alors quand un monstre marin – une espèce de crabe géant – s’échoue sur la plage, tapissé de tôles de vieux navires et de l’enseigne du Golden Licorn, les esprits s’échauffent.

Afin d’apaiser la furie des pêcheurs, un certain Greyford, scientifique de son état,  est appelé sur les lieux. Et ce qu’il découvre est ahurissant ; une jeune femme aux longs cheveux blonds sort des entrailles du monstre… elle se nomme Aquarica… comme le navire de son ancêtre qui fut heurté par une énorme baleine  en 1865.

L’ombre de Moby Dick plane indéniablement sur cette bande-dessinée qui réunit pour la première fois Benoît Sokal et François Schuiten. Aventure et fantastique, science et environnement, amour et paradis terrestre, anciens vaisseaux et peuple à sauver, monstres marins et île-baleine,  un récit  qui captive, intrigue et soulève moult questions. Les couleurs sépia, grises et verdâtres nous plongent dans une atmosphère ténébreuse, limite oppressante, alors on a hâte de connaître le fin mot de l’histoire et de voir enfin la lumière…

« Il y a des légendes qui, sans trêve ni repos, naviguent dans la mémoire embrumée de quelques vieux marins mélancoliques… Des histoires murmurées depuis la nuit des temps par les vagues et le vent… Des histoires terribles! »

 » Par bien des aspects, nous avons retrouvé au fil du temps et des générations, la bonté et l’innocence des premiers matins du monde, ma chérie… Comme tes frères et tes soeurs, tu as grandi sans contraintes… La connaissance de l’eau et du vent a remplacé dans votre éducation l’apprentissage de la lecture et de l’écriture… Pour vous les vagues et l’écume se sont substituées aux bancs de l’école… Mais il n’en va pas de même pour le reste de l’humanité, loin s’en faut… »

aquaricaroodhaven1

aquaricaroodhaven2

aquaricaroodhaven3

Aquarica T.1 Roodhaven, bande dessinée Ado-Adulte, scénario de Benoît Sokal et François Schuiten, dessin de Benoît Sokal, Éditions Rue de Sèvre, Octobre 2017 —

Publicités

Les petits biscornus – Nathalie Minne

Les-petits-biscornus

La nuit, les petits biscornus, des êtres doux fantasques et rêveurs, dorment ici et là, sur les branches sur les feuilles, d’un grand arbre bleu. Au lever du soleil, ils jouent près de l’étang sur des roseaux dansants. Un jour, les petits biscornus s’amusent tant qu’ils ne voient pas le soir tomber. Alors ils se pressent à travers la forêt pour retrouver leur logis. Mais pas facile d’y voir clair sur les chemins sombres.

D’un coup, ils s’arrêtent : devant eux se dresse une valise immense. Le plus courageux l’ouvre… une intense lumière s’en échappe, allumant le sous-bois. Alors les petits biscornus attachent l’objet brillant avec un long fil rouge et l’élève dans les airs comme un cerf-volant. Puis, ils lui donnent le joli nom de Lune. Les arbres, les animaux, les perles de rosée, les cailloux, les visages, les sentiers, tous sont éclairés par la Lune. Sa clarté  se mêle aux éclats de rire des petits biscornus, radieux.

Une main lâche le fil, Lune monte vers le ciel…

Un album constellé de poésie de douceur d’étoiles et de sourires. La lumière belle et bienveillante de la lune jettent sur les sublimes illustrations de Nathalie Minne apaisement et sérénité.

« Les petits biscornus n’ont jamais rien vu d’aussi beau. « Qu’est-ce que c’est? » se demandent-ils. Ils écoutent, sentent et touchent la chose. C’est silencieux, léger comme un ballon. Les petits biscornus ont tout de suite envie de l’appeler « Lune », simplement parce que c’est joli. »

lespetitsbiscornus1lespetitsbiscornus3lespetitsbiscornus4

Les petits biscornus, album (grand format – 28,6 x 36,4 cm -) de Nathalie Minne, dès 4 ans, Éditions Casterman, Octobre 2017 —

Cendrillon et la pantoufle velue – Davide Cali et Raphaëlle Barbanègre

cendrillon-et-la-pantoufle-velue.jpg

Frotter, nettoyer, récurer, lessiver, rincer… du matin au soir Cendrillon obéissait aux ordres domestiques de son acariâtre belle-mère et de ses deux affreuses filles, qui passaient leur temps à se goinfrer de pâtisserie et à feuilleter des magazines. Sa vie était devenue un enfer. Alors quand le bal annuel du Prince Charmant s’annonce, la jeune femme fait appel à une fée-marraine pour l’aider à être la plus belle.

Celle-ci ne se fait pas attendre mais quelle stupeur : aucune ressemblance avec son image dans les pubs… résultat : la robe de princesse de Cendrillon rose dragée affublée de rubans et de plumes était horrible, et ses chaussures vilaines et VELUES… Quant au carrosse, c’était la cerise sur le gâteau – ou sur sa meringue de robe! -, exit la citrouille bonjour le navet! Et imaginez un peu un carrosse-navet tiré par un âne, un dromadaire, un lama et un cerf… Bref, Cendrillon arrive au château, se met à danser et là c’est le POMPON : le soi-disant Prince Charmant est repoussant!

Tout compte fait, a-t-elle vraiment besoin – et/ou – envie d’avoir un prince dans sa vie?

Encore une fois le duo Davide Cali Raphaëlle Barbanègre fait des étincelles avec ce célèbre conte revisité (voir Blanche-Neige…). Au-delà de la parodie, drôle et farfelue, ils renversent les stéréotypes pour notre plus grand plaisir.

« C’est alors que Cendrillon se rendit compte que le prince était BEAUCOUP, BEAUCOUP MOINS charmant que dans la pub. Quelle déception! Et le navet qui n’était même plus là pour la ramener à la maison. »

cendrillonetlapantouflevelue1cendrillonetlapantouflevelue2cendrillonetlapantouflevelue3

Cendrillon et la pantoufle velue, album écrit par Davide Cali et illustré par Raphaëlle Barbanègre, à partir de 5 ans, Talents Hauts Éditions, Septembre 2017 —

Logis de souris – John Burningham

logis-de-souris-972704

Dans une jolie maison rouge avec un grand jardin vivent deux familles. Mais l’une des deux y vit en secret. Car les souris et les hommes, c’est bien connu, ne font pas bon ménage… Afin d’éviter une fâcheuse rencontre, la famille souris profite de la maison la nuit. Quand adultes et enfants dorment profondément, les petits rongeurs sortent de leur cachette, font leur marché, dînent et s’amusent dans la maison devenue alors leur terrain de jeu.

Mais un soir, avant l’extinction des feux, une souris s’égare. Le fils la voit et le père, illico, fait appel à un dératiseur… Heureusement, les enfants écrivent une lettre sur-le-champ aux souris pour les avertir. Elles élisent ainsi domicile dans le jardin, et les enfants ravis, leur fabriquent une balançoire, un toboggan et un trampoline pour les divertir.

La saison froide arrive et les souris disparaissent du jardin… les enfants sont inquiets.

Un album drôle et touchant. Et les illustrations… une merveille!

« Chère famille souris vous êtes en danger quittez la maison dès cette nuit Signé : les enfants. »

logisdesouris1logisdesouris2logisdesouris3

Logis de souris, album de John Burningham, traduit de l’anglais par Rosalind Elland-Goldsmith, à partir de 3 ans, Kaléidoscope, Août 2017 —

Je suis innocent – Thomas Fecchio

Je-suis-innocent

Dans la Marne, au lever du jour, des policiers font irruption dans l’appartement de Jean Boyer. Brutalement, violemment, l’homme encore engourdi de sommeil est délogé. Il serait le meurtrier de Marianne Locart, une jeune étudiante retrouvée dans la forêt toute proche. Son corps violé et torturé gisait sous un monceau de feuilles et de terre, seul un de ses bras était visible et son cou portait des marques de strangulation. Une scène de crime qui en rappelle une autre… En 1968, Agathe Chauvet avait été découverte violée, battue, et étranglée, à demi enterrée dans un bois. Son assassin, Jean Boyer avait alors écopé de 30 ans de prison. Son bon comportement lui valut une remise de peine mais à sa sortie, il viola deux femmes… Même mode opératoire, même mise en scène, Jean Boyer, à nouveau libre depuis un an, est le coupable idéal pour la police, le juge, les politiques et la presse. De plus, la présence du sac de la victime au domicile de Boyer conforte cette idée.

Durant la garde à vue, l’accusé hurle son innocence et le Capitaine Germain, dont c’est la première grande enquête, tend à le croire. Par manque de preuves, le récidiviste est relâché. La quête de vérité commence, les profils se dessinent mais très vite les fils s’enchevêtrent, la justice et les médias mettent la pression, Germain ne semble pas avoir la carrure, il est faillible, empli d’incertitudes et inexpérimenté. Boyer, embarqué malgré lui dans les rouages de cette affaire, décide alors de partir lui-même à la recherche de l’assassin.

Le flic, écrasé par le poids des responsabilités et un passé lourd  se fait balader allègrement par ses collègues, par le juge, par les témoins, par Boyer et même par les victimes. Le récidiviste s’amuse monstrueusement à prendre la place de l’enquêteur. Les témoins sont pleins d’ambiguïtés. Quant à la victime, des zones d’ombres l’entourent.

Suspense oblige, je n’en dirai pas davantage.

Malgré une écriture parfois maladroite – répétitions lourdeurs poncifs -, l’évolution des personnages au fil du livre est intéressante ; Germain s’endurcit et s’aguerrit, Boyer trouble et désarçonne, la narration qui oscille entre le point de vue de l’un et de l’autre capte l’attention du lecteur et l’agite. Un premier roman plutôt bien ficelé.

« Un Autre lui avait tout pris. Pourtant, il avait tout fait pour rester dans le droit chemin, hors de cette prison aux murs lézardés et remplit à craquer d’animaux. Aujourd’hui, son refuge était brisé, souillé. Et cette fois, ce n’était pas de la malchance… Un Autre se cachait derrière ce dernier incident de parcours. Un Autre qui jouait sur le fait que jamais on ne le laisserait tranquille à cause de ses problèmes passés avec les femmes. C’est alors que naquit son grand projet. Et ils verraient, tous, ce dont il était capable. Il réduirait en miettes cette fatalité qui toujours le mettait en cause et le transformait en coupable quand il était juste victime d’enchaînement de circonstances malheureuses. Il leur prouverait son innocence. Il se vengerait. L’idée de punir était la seule chose qui le calmait. Pas seulement cet Autre qui essayait de le piéger… mais eux, tous. »

Je suis innocent, roman de Thomas Fecchio, Éditions Ravet-Anceau, Février 2017 —

C’est mieux chez toi – Brigitte Smadja et Jérémie Moreau

cestmieuxcheztoi

Louise est aussi blonde qu’Amina est brune. L’une a deux frères casse-pieds et partage sa chambre avec eux, l’autre a deux sacs à dos imprimés et a sa pièce à elle. Chez l’une l’ambiance est chaleureuse mais il y fait sombre, chez l’autre c’est lumineux mais il y a toujours du bruit. Louise est radieuse, Amina semble malheureuse. Elle aimerait bien habiter ailleurs, dans un endroit calme et spacieux, loin de ses frères et de leurs jeux d’indiens. Elle pourrait ainsi ôter ses bouchons d’oreille.

Les deux petites filles  ne sont pas – encore – copines, mais Louise fait remarquer un jour à Amina qu’elles ne vivent seulement qu’à 42 pas l’une de l’autre – elle a compté ! -.

Bientôt, Louise l’invite chez elle pour une soirée pyjama ; il y a du rose partout, plein de livres, des puzzles des monuments de Paris, du feu dans le cheminée, des parents qui parlent bas… Le lendemain, Louise va goûter chez Amina ; il y a un tipi dans la chambre, deux garçons plein d’entrain – Louise est fille unique -, il n’y a ni télé ni jeux vidéos mais un bison qui cavale de pièce en pièce des cris de Sioux des déguisements du maquillage.

Les différences sont enrichissantes et souvent complémentaires. Quant à l’amitié, elle ne rassemble pas forcément les gens qui se ressemblent. Amina l’a bien compris et désormais, elle sourit.

« – Tu veux savoir pourquoi je déteste les princesses? (…) – Parce qu’elles attendent et elles attendent et elles attendent encore! s’énerve Amina. – Ouais, que le prince vienne les délivrer. Après, elles se marient avec le prince et elles deviennent reines. (…) Et après, quand les reines ont enfin leur bébé princesse, elles meurent, déclare Amina. (…) Après, comme les nouvelles bébés princesses sont orphelines, elles ont une nouvelle mère très méchante, elles grandissent, et qu’est-ce qu’elles font? (…) – Elles attendent qu’un nouveau prince vienne les délivrer. Et ça recommence! »

cestmieuxcheztoi1cestmieuxcheztoi2cestmieuxcheztoi3

C’est mieux chez toi, roman jeunesse écrit par Brigitte Smadja et illustré par Jérémie Moreau, à partir de 7 ans, Collection Mouche, L’école des loisirs, Octobre 2017 —

Y aura quelqu’un – Thomas Scotto et Csil

Y-aura-quelqu-un

Sur un chemin, deux petits personnages à cravate sont en pleine discussion. Tout en marchant, l’un raconte l’incroyable histoire de l’épouvantable attaque du maire par une hirondelle aux allures de dragon, une ruade tellement vive qu’on a failli appeler les pompiers, les policiers et même le président, l’autre – prénommé Michel – l’écoute d’une oreille. Il faut dire qu’il se passe des choses étranges alentours ; un cerf a coincé ses cornes dans un arbre, un incendie embrase la forêt, une baleine s’est échouée sur une plage, un serpent rôde… et dans le ciel tournoie un dragon…

Les paysages défilent, les problèmes s’accumulent, Michel bredouille quelques « hé ! » pour attirer l’attention de son compagnon, mais ce dernier n’en a que faire. Il poursuit son récit, inébranlablement : « y aura quelqu’un » répète-t-il…

Et s’il n’y avait personne pour aider, réparer, remédier, soutenir…? Peut-on ainsi toujours compter sur autrui? Fermer les yeux signifierait-il qu’il n’existe rien de plus intéressant et important que soi?

L’album aborde finement l’indifférence et la passivité. Le texte de Thomas Scotto et les illustrations de Csil mettent en lumière ces sentiments en mettant l’accent sur les répétitions, en exagérant les situations, en embarquant le lecteur dans un univers fantasmagorique pour mieux faire surgir le réel. Un livre qui amène à l’échange et à la réflexion,  le second ouvrage de la belle et intelligente collection « La Question ».

« – Hé ! – Quoi? … Oh t’inquiète, y aura quelqu’un…! »

 » – Hééée ! – Quoi?!!! … Bon, ça va… y aura quelqu’un… »

yauraquelquun1yauraquelquun2yauraquelquun3

Y aura quelqu’un, album de Thomas Scotto et Csil, à partir de 7 ans, Collection La question (l’album philo), Éditions Frimousse, Août 2017 —