Dans mon petit monde – Sandrine Bonini et Élodie Bouédec

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On a tous un petit monde, qui se love au creux de nous, plein de toutes nos émotions. Parfois, on se sent seul différent incompris sur notre planète, qui semble ne tourner que pour nous. Alors on s’inquiète, et notre entourage aussi.  Le monde intérieur de la petite fille de cette histoire, atteinte du syndrome d’Alice aux pays des merveilles – décrit par le psychiatre John Todd en 1955 -, est très agité, et trouble ses nuits. Souvent, son esprit lui joue des tours ; la réalité s’altère sous ses yeux, chaque fois ébahis. La perception qu’elle a de l’espace, du temps, d’elle-même se distord. D’un coup, les choses autour d’elle grandissent ou rapetissent. Le réel ainsi transformé devient angoissant. Après s’être confiée à ses parents, ceux-ci l’emmènent consulter un docteur, qui après l’avoir écoutée, glisse entre ses mains le livre de Lewis Carroll où il est question d’une certaine Alice… Grâce à cette lecture, la petite fille va se sentir moins isolée, en s’identifiant à cette héroïne qui lui ressemble tant. En mettant des mots et des images sur ses troubles, la peur attisée hier par l’étrange – l’inconnu – laisse la place aujourd’hui à une sérénité retrouvée.
Le texte sensible et poétique  de Sandrine Bonini est d’une grande justesse, et la technique du sable utilisée par l’illustratrice Élodie Bouédec décrit à merveille ce petit monde mouvant, fragile et bouleversant.

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« Pendant qu’on se promenait dans une forêt de fleurs hautes comme des arbres, j’ai laissé toute cette bizarrerie gagner mes bras, mes jambes et mon corps tout entier. Je ne me sentais plus si géante, ni si minuscule, j’avais l’impression de flotter et d’être juste à la bonne taille. »

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Dans mon petit monde, album écrit par Sandrine Bonini et illustré par Élodie Bouédec, à partir de 4 ans, Grasset-Jeunesse, novembre 2019 —

Kong-Kong T.2 Un singe pour la vie – Yann Autret et Vincent Villeminot

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Et voilà la suite tant attendue des formidables aventures d’Héloïse, Abélard et de leur ami pour la vie, le si bien nommé Kong-Kong, le singe sur le toit. Vivre entouré de béton n’est pas toujours facile pour Abélard le rêveur, qui a connu la campagne, mais son amitié avec Héloïse la guerrière et Kong-Kong le bienveillant, met du soleil dans ses jours gris. On retrouve avec plaisir l’alternance de saynètes avec les dialogues savoureux entre les enfants, émaillés de réflexions philosophiques d’observations saugrenus et de drôles d’expériences, et de pleines pages avec Kong-Kong, ce qui accentue l’immensité du singe. Il est beaucoup question d’ennui dans cet album. Un sentiment que les deux amis arrivent à contrer en s’inventant des histoires de chevaliers et de super-héros, en jouant de la musique, en faisant des courses dans l’escalier de leur immeuble, en discutant avec la fantasque Madame Junot… mais Kong-Kong, lui, se sent bien seul sur son toit… Si Héloïse et Abélard viennent le voir souvent, leurs différences de taille de poids et de force rendent souvent les jeux  dangereux. Plus les jours passent, plus le singe est mélancolique. Et l’arrivée de l’automne n’arrange pas les choses!
Une suite toujours aussi tendre, amusante poétique et dans l’air du temps – des sujets sur le genre, le respect des animaux, la violence, le réchauffement climatique… sont abordés-, avec une note plus sombre qui va en surprendre plus d’un.

Kong-kong T.2 Un singe pour la vie, bande dessinée de Yann Autret et Vincent Villeminot, à partir de 7 ans, Casterman, novembre 2019 —

Le Grand Voyage en Abécédaire – Christian Demilly et Alain Pilon

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Quelle joie de retrouver l’écriture poétique de Christian Demilly et le dessin tendre d’Alain Pilon ! À eux deux, ils embarquent le lecteur dans un périple à travers les lettres  les mots le réel et l’imaginaire, avec pour point de départ, l’abécédaire. Mais ce grand album – par la taille le charme et l’intelligence -, fait bien plus qu’égrener l’alphabet. Car une histoire est contée ; nous suivons les aventures hivernales d’un petit garçon et d’une petite fille, le temps d’une journée. Le rythme est alerte, les personnages sont attachants, les illustrations empreintes de rondeur et de douceur sont rétro à souhait, quant au texte il est foisonnant captivant et ludique. Chaque page a sa lettre de l’alphabet et ses mots bleus s’y rapportant ; des mots simples, complexes, gourmands, doux, abstraits, concrets, colorés, sonores, touchants, marrants, étonnants, espiègles… Le lecteur peut partir à la quête de la signification de certains mots à l’aide d’un dictionnaire,  s’amuser à en recopier d’autres grâce à l’écriture cursive du texte, ou encore jouer au détective en cherchant les mots illustrés glissés en miroir de l’histoire. Cet album enchanteur regorge de choses à faire, le lecteur tantôt spectateur tantôt acteur ne s’ennuie pas une seule seconde.

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Le Grand Voyage en Abécédaire, album écrit par Christian Demilly et illustré par Alain Pilon, à partir de 4 ans, Grasset-Jeunesse, octobre 2019 —

Sacha l’été – Raffaella Bertagnolio et Jean-Christophe Mazurie

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L’été et les vacances sont là. Sacha débarque chez ses grands-parents, qu’elle connaît à peine,  en pleine campagne – ou plutôt, est débarquée chez eux, par ses parents -, et ce n’est pas le grand enthousiasme… L’accueil de sa grand-mère est glacial « On n’a pas idée un prénom pareil et cette allure… on sait même pas si c’est un garçon ou une fille! ». Sacha est sidérée, cette mamy acariâtre dont on ne voit que le dos n’apparaîtra plus dans l’album – mais on sait que la petite fille adorera ses succulents repas… Heureusement son papy, grand amoureux de la nature et débordant d’imagination est gentil et fantasque. Et avec lui – et son chien -, pas le temps de s’ennuyer! Chaque jour, une nouvelle balade!  Ils iront cueillir des champignons magiques – car nés du mariage entre la pluie et le soleil -, rencontreront le grand ami de papy, l’ours – un fan de nouvelles technologies -, discuteront avec un crapaud – qui, pour rien au monde ne veut redevenir prince -, passeront une journée à la pêche troublée par des lapins très pénibles, assisteront au coup de cœur du chien pour une belle brebis – elle qui vient de quitter le troupeau en quête de liberté, ne s’en laissera pas compter- … La fillette rentrera chez elle, le cœur lourd, empli  des beautés « magiques » de la nature et avec, dans ses valises, un compagnon tout mignon – qui rêve de vivre en ville!
Une chouette BD où la réalité et l’imagination se mêlent pour le plus grand plaisir du lecteur. Sacha est attachante à souhait et si bien croquée, les animaux font entendre leurs émotions, c’est drôle, tendre et haut en couleur! Et puis, un peu de soleil dans cet automne tout gris, qu’est-ce que ça fait du bien!

« – Nom d’un brocoli, papy, c’est quoi?!
– C’est l’Ours, mon copain l’Ours.
– Mais ça n’existe pas UN OURS QUI PARLE!!!
– Et pourquoi ça parlerait pas un ours? Ça parle bien un chien.
– Non d’un navet! Le chien maintenant! C’est un cauchemar!!
– Mais non, mais non, c’est la nature quand tu es prête à la regarder et à l’entendre. »

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Sacha l’été, album de Raffaella Bertagnolio et Jean-Christophe Mazurie, à partir de 7 ans, éditions Frimousse, juillet 2019 —

Le petit chaperon rouge – Béatrix Potter et Helen Oxenbury

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La popularité du Petit Chaperon rouge à travers le monde est extraordinaire. De nombreuses variantes de ce conte de tradition orale – né probablement au XIVème siècle – ont été dites, lues, vues au cinéma et au théâtre. La version retranscrite la plus ancienne serait celle de Charles Perrault, dans laquelle le loup triomphe, mangeant crûment la fillette et sa grand-mère. Et c’est justement celle-ci que Beatrix Potter raconte dans cet album. Un texte inédit ficelé avec pertinence. Elle y décrit la nature belle et puissante – ses couleurs ses fruits ses parfums sa faune sa flore – le chant des bûcherons au loin, le souffle du vent, qui distraient l’esprit de la petite fille, son innocence son imprudence face au loup affamé rusé et hâbleur, la nuit qui tombe et l’angoisse qui surgit. Beatrix Potter entretient le suspens et n’enlève pas la noirceur du conte. Quant aux illustrations, elles sont pleine d’émotions ; on sourit on se méfie on s’inquiète on est triste et puis on se moque du loup quand on le voit se déplacer difficilement sur le chemin, avec son énorme ventre , et les bûcherons qui courent après lui…

« Grand-mère, oh, grand-mère, que tu as de longs bras velus! – C’est pour mieux t’embrasser mon enfant!
-Grand-mère, oh, grand-mère, que tu as de grandes oreilles poilues sous ton bonnet de nuit! – C’est pour mieux t’entendre, mon enfant!
– Grand-mère, oh, grand-mère, que tu as de grands yeux jaunes! – C’est pour mieux te voir, mon enfant!
– Mais… grand-mère, oh, grand-mère, que tu as de grandes dents… – C’est pour mieux te MANGER, mon enfant!
Et ainsi finit le Petit Chaperon Rouge. »

Le petit Chaperon Rouge, raconté par Beatrix Potter d’après le conte de Charles Perrault et illustré par Helen Oxenbury, traduit de l’anglais par Rose-Marie Vassallo, à partir de 3 ans, Kaléidoscope, octobre 2019 —

Protocole gouvernante – Guillaume Lavenant

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D’emblée le vouvoiement intervient, attelé au futur simple. Le ton est injonctif. La voix est off. Elle s’adresse à la gouvernante, nouvellement nommée chez une famille bien sous tout rapport d’une banlieue pavillonnaire paisible et cossue. Cette dernière prend ses fonctions et semble devoir suivre à la lettre, le protocole écrit par un certain Lewis, sur un carnet dont elle ne devra jamais se séparer… Elle aura en charge la gestion de la maisonnée et s’occupera particulièrement de la petite Elena, quatre ans.
Au commencement, la singularité de la construction narrative déstabilise le lecteur mais très vite, ce « vous » pénètre en lui. Il devient spectateur  du drame qui est en train de se nouer. Il lit le protocole en même temps que la gouvernante, et entre ainsi dans une troublante complicité. Car ce qui se trame est nébuleux et d’une lenteur calculée. La tension narrative monte crescendo. Au fur et à mesure, la gouvernante s’insinue dans la vie familiale, se rend indispensable, devient la confidente de la femme, la maîtresse de l’homme, lit toujours le même livre à Elena – Contes de la forêt -, on l’invite au restaurant, la consulte sur d’éventuels placements bancaires… Chaque jour, sans qu’on la voie la gouvernante verse de l’eau dans un interstice du plancher de l’entrée. Chaque jour, il se gondole davantage, et doucement elle prend l’ascendant sur les membres de la famille. On assiste, impuissant à la manipulation – ou plutôt à la double manipulation -, car la gouvernante ne fait qu’obéir, tel un pantin, aux ordres de Lewis. Qui infuse, on l’apprend assez tard,  le protocole à la ville entière. L’entreprise n’est pas isolée, mais d’une grande ampleur…
Thriller, dystopie, roman social, difficile de mettre ce livre dans une case. Et en le refermant, la sensation d’oppression s’estompe péniblement. Les vies étriquées, les esprits étroits, à l’image de ces maisons identiques, serrées, alignés, les prévisibilités des gens, la petite mécanique d’un bonheur fictif amènent à la réflexion.
Un premier roman très réussi. Saisissant, déroutant et intelligent.

« Dès le premier coup d’œil, vous lui semblerez suspecte. Il faudrait toujours essayer de comprendre ce que les gens ressentent, nous l’avons déjà ressenti, ce qu’ils pensent, nous l’avons déjà pensé, et eux non plus n’ignorent rien de ce que nous éprouvons. »

« Au moment où vous vous apprêterez à emprunter l’escalier, elle surgira derrière vous, jaillira de sa chambre pour vous demander précipitamment si une sortie avec elle et son mari vous tenterait, dans une petite trattoria de quartier (…)  et d’attendre jusqu’au lendemain vous semblera un long chemin à parcourir, vous terminerez ce chapitre, vous vous enfoncerez dans votre lit, et vous attendrez le lendemain, parce que c’est ce qu’il faut faire, c’est ce que vous devez faire, vous endormir à la bonne heure et attendre, attendre que tout finisse par arriver, et que tout arrive dans le bon ordre. »

« Vous déambulerez dans la maison. Vous vous assurerez que tout est en place. Vous regarderez cet intérieur qui a commencé de se transformer, le parquet gondolé, les plantes encore vigoureuses. Remontez. Allez dans leur chambre. Asseyez-vous sur leur lit. Vous vous y sentirez bien. Il sera fait. Vous vous allongerez. C’est ici qu’ils se couchent chaque soir, dans cette grande pièce un peu vide. Vos mains caresseront l’emplacement de leurs corps tels qu’ils les disposent la nuit. »

« La vie, disait Lewis, si vous en contrôlez les paramètres accessoires, c’est comme un coup de billard à cinq bandes. Si l’impact de départ est précis, vous pouvez prévoir au millimètre où arrivera la boule. »

Protocole gouvernante, premier roman de Guillaume Lavenant, éditions Rivages, août 2019 —

Ne change jamais! – Marie Desplechin et Aude Picault

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La Terre chancelle, c’est un fait. Si les enfants et adolescents semblent l’avoir compris, à l’instar de Greta Thunberg, qui lutte en dépit de tous les obstacles contre le réchauffement climatique, certains adultes ne se sentent manifestement pas concernés par cette planète vacillante, tant et si bien qu’ils ont décidé de ne plus voir, de ne plus entendre. Ce n’est pas leur priorité, ce n’est pas leur problème, ce n’est pas leur responsabilité! Alors face à cet aveuglement inconscient, de jeunes voix, plus nombreuses chaque jour s’élèvent du monde entier.
Marie Desplechin s’enthousiasme devant ces enfants et adolescents à la conscience politique déjà installée, à la détermination incroyable. Elle a écrit ce livre, ce manifeste, pour eux et tout ceux qui n’osent pas encore affirmer leur désir de bousculer les choses. « Ne changez jamais » leur dit-elle. Continuez d’œuvrer pour rendre notre planète belle et saine, portez haut vos revendications, observez, concertez-vous, agissez… puisque les « grands » eux, ne bougent pas.
Avec pour fil conducteur les anecdotes d’une jeune fille sur sa vie quotidienne, l’autrice décline vingt thèmes ; partager, s’entraider, s’habiller, s’hydrater, manger, acheter, voyager, repêcher, protéger, découvrir, se souvenir, accueillir, habiter, cultiver, prendre l’air, fabriquer, inventer, protester, désobéir et se bagarrer.
Informatif, plein de bon sens et d’humour, ce manifeste pour redresser cette Terre qui penche est à glisser entre toutes les mains, petites et grandes! Et bravo à Aude Picault qui parsème ce livre d’illustrations rayonnantes et joyeuses.

« Vous dites souvent que les enfants incarnent le futur, et que vous feriez n’importe quoi pour eux. Si vous pensez ce que vous dites, s’il vous plaît, écoutez-nous. Nous ne voulons pas de vos encouragements. Nous voulons que vous preniez au sérieux l’urgente crise environnementale qui se déroule autour de vous. Et nous voulons que vous commenciez à dire la vérité. »
                                                                                                                                  Greta Thunberg


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Ne change jamais!, écrit par Marie Desplechin et illustré par Aude Picault, à partir de 8 ans, L’école des loisirs, octobre 2019 —