Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives

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Dodo l’enfant do… que l’appartement s’enveloppe d’ouate et de silence… Qu’il dorme jusqu’à l’aube, le tout-petit. Ainsi, elle pourra s’échapper un moment. Elle, la maman. Un instant sortir du logement, s’extirper d’un quotidien étouffant. Être sans lui, un peu, déambuler alentour, écouter sa respiration et les palpitations de son cœur, sentir le  vent effleurer son visage, percevoir les mouvements de son corps, croiser des hommes et des femmes, attraper quelques mots à la volée, regarder vaciller les lumières dans la nuit… Puis rentrer vite, monter les six étages au pas de course, ouvrir et fermer la porte le souffle court. Et aller jusqu’à lui, son enfant, son tout-petit. S’assurer qu’il va bien, qu’il ne s’est, une fois de plus, aperçu de rien.

Soir après soir, l’escapade s’allonge… en écho à l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin racontée à son bambin de deux ans. Elle tire sur la corde.  Rêve de liberté. Elle, la maman solo.

Père absent, travail précaire, aides sociales rarissimes, famille et amis habitant loin, voisins méfiants, sur liste d’attente en crèche… Les difficultés s’accumulent, mais elle, la mère célibataire, doit tenir bon, faire au mieux pour élever cet enfant qu’elle aime tant, supporter le regard culpabilisant et méprisant des gens… Elle cherche conseils et soutiens auprès des médecins, des administrations, des réseaux sociaux mais souvent se heurte à des murs d’incompréhensions. Ces barrières, ces obstacles l’épuisent, ses forces s’amenuisent. Alors la mère baisse la garde jusqu’à ce que les rires de l’enfant la soulèvent à nouveau.

Une nuit pourtant, elle tire fort sur la corde…

Des mots qui saisissent au plus profond et résonnent longtemps. Une situation relatée au plus près du réel.  Une mère sans nom, sans visage… parce qu’elles sont si nombreuses, ces mères, à vivre cette vie-là. Regardons-les, écoutons-les, aidons-les…

« Solo, c’est moins sinistre que seule. Solo, ça renouvelle la figure de la mère célibataire, larguée, quittée, abandonnée, ça éloigne le cliché misérable de la fille-mère, de l’adolescente promenant son landau sur un trottoir défoncé du nord de la France. Ça sonne comme une référence de grande surface lancée à coups d’annonces publicitaires et de promos. On présente la solo comme une battante, la superwoman des années 80 s’est dotée d’un nouveau pouvoir, en plus de travailler et de rester jeune, elle élève ses enfants elle-même. Elle est libre, totalement libre cette fois. De quoi se plaint-elle? La solo a parfois poussé le bouchon jusqu’à faire un bébé toute seule, c’est son choix, son problème, elle n’a qu’à assumer et bien se tenir. »

« Elle y pense depuis des heures. Elle y pense en regardant l’enfant étaler son yaourt sur la table. Elle y pense en le voyant lancer ses petites voitures contre la porte. En ramassant les jouets, en remplissant le lave-vaisselle, en épongeant le sol trempé après le bain, elle y pense tout le temps. Ce soir, elle ressortira. Elle s’accordera deux heures cette fois. Deux heures, juste le temps de rejoindre le fleuve. Elle croisera des silhouettes, des visages, on la croira libre. »

« C’était l’âge des caca boudin, des « pourquoi? », des « et après? », des mêmes questions, répétées jusqu’à ce qu’elle n’en déchiffre plus le sens (…) C’était l’âge de Max et les Maximonstres, de Chien bleu et du Grand Monstre vert, c’était l’âge des dragons, du loup et des sorcières. (…) C’était l’âge des manèges, de la souris verte et de la pâte à modeler qu’on aplatissait en crêpes, et qui aussitôt devenait tartes aux fruits, des serpents qu’on laissait rouler sous la paume. (…) C’était l’âge des Frères Jacques dormez-vous, des Non non non, et des Moi moi moi. »

D’autres livres à découvrir : Modèle vivantDans les jupes de maman

Tenir jusqu’à l’aube, roman de Carole Fives, l’arbalète Gallimard, août 2018 —

11 commentaires sur “Tenir jusqu’à l’aube – Carole Fives

  1. Le sujet m’intéresse fortement. Il y a de plus en plus de mères isolées.. pour se loger, pour vivre c’est très difficile.. le mari ne paie pas toujours la pension alimentaire.. c’est une triste réalité mais c’est important de lire sur une thématique telle que celle là. Merci pour ta belle critique Nadège 🙂

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