Marta & Moi – It’s Raining Elephants

marta et moi

Marta dessine et peint avec frénésie et gourmandise, tout le temps. À même le sol, sur les murs, alternant crayons et pinceaux, petites feuilles et grandes affiches. Avec une énergie folle, elle virevolte dans sa maison-atelier où règne un joyeux bric-à-brac. Artiste en herbe, jeune fille inventive, elle étale son imagination débordante sur toutes les surfaces environnantes. Vive et enflammée, elle déverse ses émotions en faisant valser les traits et en mélangeant les couleurs. Elle se livre tout entière à son art.

Marta aime tellement dessiner les animaux qu’un véritable bestiaire recouvre l’espace autour d’elle ; éléphants, singes, hérissons et autres requins. Un jour, le lion qu’elle peint semble si réel – et elle, si empathique – que la bête sort du cadre. S’ensuit une aventure incroyable menée tambour battant. D’un coup, l’imagination n’a plus de limites, plus de frontières… la pièce s’ouvre sur le vaste monde, les villes, les forêts, les océans, les cieux, les odeurs, les bruits… la réalité côtoie le rêve, l’esprit divague et crée : le lion n’est plus en cage, l’artiste est libre, pleinement. Malgré le lien indéfectible qui s’instaure entre la créatrice et la créature, chacun prend son propre chemin, un éloignement nécessaire.

Un album merveilleux, d’une intensité rare. Un voyage au cœur de la création artistique portée par la puissance de l’imagination. Le cheminement mental de l’artiste. Une explosion de gaieté, de fantaisie et de couleurs. Une déferlante de sensations.

 

coeur

 

Marta & Moi, album jeunesse d’It’s Raining Elephants (Nina Wehrle et Evelyne Laube), dès 3 ans, Éditions Notari, Avril 2017 —

Les Inséparables – Stuart Nadler

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Henrietta, Oona, Lydia, respectivement la grand-mère, la mère, la fille ; trois portraits,  trois générations, trois fêlures ;  des femmes « attrapées au vol » par l’auteur à un moment charnière de leur vie, sur le point de basculer. On est donc dans le balancement ; mouvement lent où interrogations doutes désir et angoisse s’entrecroisent.

Alors que la doyenne de la famille Olyphant vient de perdre son mari, sa fille est en voie de divorce, et sa petite-fille est obligée de quitter son lycée humiliée par une photo d’elle seins nus circulant sur internet. L’être aimé qui s’en va : enlevé par la mort, entraîné dans des paradis artificiels, et happé par les sirènes malveillantes de la technologie.

Suite au décès d’Harold, son mari – un grand cuisinier ayant fait faillite à la fin de sa vie – Henrietta, septuagénaire, se retrouve seule avec son chagrin en bandoulière et sans un sou. Contrainte de vendre leur maison, d’abandonner ses meubles objets et autres reliques familiales, de quitter ce lieu de vie où tourbillonnait leur amour, et de faire rééditer son essai écrit quarante ans auparavant – devenu culte aujourd’hui -, Les Inséparables, un livre  scandaleux à l’époque parlant sans entrave du plaisir féminin agrémenté de dessins sans équivoque, un ouvrage qu’elle aurait préféré laisser croupir au fond de sa mémoire (féministe et universitaire à la sortie des Inséparables, elle avait subi les foudres de ses pairs).

Oona, la quarantaine, est chirurgienne. Si sa réussite professionnelle ne fait aucun doute, sa fille de quinze ans un bonheur maternel, le couple qu’elle forme avec Spencer bat de l’aile. L’homme, un brillant avocat pourtant, a laissé sa carrière en plan, fuyant les responsabilités, l’esprit continuellement embué par la prise de drogue. La thérapie qu’ils suivent tous deux ne saura sauver leur amour. Oona demande le divorce, retourne vivre avec sa mère et prend un amant qui n’est autre que son thérapeute.

Lydia, une jeune fille intelligente de quinze ans était ravie d’entrer en pension dans un établissement réputé, pour s’éloigner du foyer familial devenu pesant et hostile et pour se retrouver parmi l’élite. Seulement, Charlie, son premier amour la trahit honteusement en publiant sur internet une photo d’elle compromettante. S’ensuit une humiliation, une confusion, une défiance dans les rapports humains et une peur en l’avenir.

Malgré quelques passages longs et digressifs, le ton volontiers cynique de l’auteur sur la société américaine et les sujets très contemporains abordés ne sont pas dénués d’intérêt et amènent à la réflexion, sur le corps notamment et sur la complexité de la séparation des êtres des biens matériels des souvenirs de l’enfance de l’adolescence…

« La tombe d’Harold était banale. Henrietta aurait aimé lui construire un mausolée. (…) Au début, elle s’était rendue tous les jours au cimetière. Elle balayait la pierre tombale, lui parlait, ressentait le caractère implacable de la mort d’Harold. Elle répétait ces mots, seule, face à ses cartons de déménagement. Veuvage. Veuve. L’inscription sur sa sépulture lui avait paru tellement lacunaire quand elle l’avait découverte. Juste un nom et des dates, gravés par une machine. Juste le médiocre et impersonnel Père et mari aimant, comme sur toutes les autres tombes, que ce soit vrai ou pas. Il était bon de le faire, elle le savait, même si ça ne disait rien du véritable Harold. De sa loyauté, de son caractère, de ses obsessions. De son côté fleur bleue : il lui avait préparé son petit-déjeuner tous les jours pendant presque quarante ans, il dansait avec elle dans la cuisine tous les dimanches après le dîner. Le genre de chose dont personne n’avait vraiment envie d’entendre parler, elle le savait. Et personne n’avait besoin de connaître leur intimité. Quand ils étaient ensemble, il la serrait toujours dans ses bras ; il lui écrivait des messages sur la peau, lentement ; au cinéma, il voulait toujours l’embrasser comme un adolescent, ou passer sa main sous sa jupe ; ils avaient fait l’amour sur le même banc du jardin du Luxembourg à quarante ans d’écart. Ces faits, elle le savait, disparaîtraient avec elle. »

« Elle était excitée. Il fallait qu’elle s’en souvienne. Une nouvelle personne. Un nouveau corps. De quoi l’aider à se sentir mieux dans sa peau. Ils avaient franchi précipitamment le seuil de l’appartement. (…) Il avait fallu à Oona un moment pour se calmer, pour se demander, malgré l’ivresse : En ai-je envie? Ai-je réellement, sincèrement envie d’aller jusqu’au bout? Suis-je prête à assumer des rapports sexuels occasionnels? (…) Suis-je en train de remplacer l’amour-propre par le sexe? Cette personne va-t-elle me tuer? Ne puis-je pas trouver mieux? Suis-je suffisamment propre? Me suis-je lavée? Par ailleurs, est-il légal d’avoir des relations sexuelles occasionnelles avec son thérapeute? »

« – On peut parler de tout. (…) – À part la mort, l’argent, Israël et la météo, on peut parler de tout, précisa Henrietta. – Si ce sont les sujets que tu refuses d’aborder, les miens sont la pornographie, l’humiliation, les hommes et la technologie. (…) – Du coup, il nous reste quoi? demanda Lydia. – Paris. Le jazz. La natation. Le chocolat. Les bonnes choses. »

Les Inséparables, roman de Stuart Nadler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier, Éditions Albin Michel, 403 pages, Mai 2017 —

Je suis ton soleil – Marie Pavlenko

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C’est la rentrée au Clapier – le lycée, aux « classes si surpeuplées que l’on se croirait dans un élevage de lapins en batterie »-. Et ce début d’année scolaire est désastreux pour Déborah, dix-sept ans. Elle découvre sa terminale littéraire avec des bottes en caoutchouc vert pomme aux pieds – la faute à Isidore, son chien qui a pour habitude de déchiqueter les chaussures, un labrador obèse puant et répugnant arraché au trottoir par sa mère -. Sa meilleure amie Éloïse ne sera pas avec elle, laquelle est ravie d’être dans la classe d’Erwann – The beau gosse -. Déborah devra se contenter de Jamal alias Mygale-man – un passionné d’arachnides –  et de Tania, la peste de service. Cerise sur le gâteau, elle aperçoit son père dans les bras d’une femme, qui n’est pas sa mère… celle-la même qui passe son temps à découper des magazines d’une manière obsessionnelle. « Le théorème de la scoumoune » a encore frappé… Seul halo de lumière dans cette atmosphère maussade : Victor au carré : un nouvel élève au charme indéniable et Hugo – l’écrivain -, Déborah se plonge dans Les Misérables, roman chaleureusement recommandé par Carrie, sa libraire préférée .

Défile alors l’année singulière d’une jeune fille ordinaire. Des montagnes russes d’émotions où tristesse et joie se frôlent sans cesse  ; des sentiments amoureux, le jeu du cadavre exquis, une amie qui s’éloigne, une mère fragile,  un numéro de téléphone sur un post-it, un père infidèle, Fantine Cosette et Marius, un drame familial évité in extremis, des soirées belles et lumineuses, des matins sombres,  deux garçons adorables et bienveillants, les colères de Lady Legging, le secret des coquillettes, un soleil dans le cœur, le bachotage…

L’éclat de la couverture est à l’image du roman : une histoire vive, un reflet sensible et intelligent de l’adolescence, une héroïne clairvoyante et captivante, des dialogues pétillants. Un roman qui a du relief, surprenant, drôle, émouvant, élégant et tellement moderne. Aucune mièvrerie ici, on est dans la vie même, remuante et bouillonnante.

«  » (…)À ton âge, la majorité des jeunes gens se sentent mal à l’aise dans leur corps qui pousse dans tous les sens. Il les embarrasse, ce corps, et les tiens cherchent à se donner une contenance. (…) Ils farfouillent dans leur téléphone ou s’allument une cigarette! ». (…) Une idiotie. Le portable, ça fait étriqué du cerveau, incapable de profiter de la vraie vie. Quant à l’autre option… j’ai essayé : haleine déplorable et bronches enduites de goudron. Sans parler du bonus teint crayeux. Alors qu’il y a les livres! Quoi de plus sexy qu’un bouquin? Tu poireautes au resto et l’heureux élu est en retard? Pas de téléphone, un livre. Tu attends à la sortie du métro? Un livre. Mystérieuse, lointaine, cultivée… Avec une touche de rouge à lèvres, rien de plus sensuel. »

« Je danse, danse, et danse encore. Les tourbillons me happent et m’aident à oublier. Je me dissous dans les corps qui se balancent et convulsent, dans la lumière tamisée qui brouille les visages. Le désastre familial, mon père qui ne vivra plus jamais sous notre toit, Victor tout près dans les bras d’une autre. Parfois, un oppression m’écrase les poumons et je lutte contre les larmes. Mais je suis balèze à ce petit jeu et je danse plus vite, plus fort. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbré, il est entré dans ma tête. Quand Marius fait les cent pas devant Cosette sur son banc, je me vois ignorant superbement Victor mais tremblant qu’il ne me remarque pas. Quand Marius pense que les moineaux sautillants se moquent de lui, je le comprends. Quand il fait semblant de lire, incapable de se concentrer parce que Cosette est de l’autre côté de l’allée, je le comprends. Quand il est ébloui, qu’il ne dort pas, qu’il « frémit éperdument », que « les palpitations de son cœur lui troublent la vue », je le comprends. Ou plutôt, Victor Hugo me comprends. Je pleure quand il clame que « s’il n’y avait pas quelqu’un qui aime, le soleil s’éteindrait. » »

« Quand j’étais petite (…) Ma mère m’aidait à installer mon matelas dans leur chambre, on lisait ensemble, et je m’endormais pendant que mes parents continuaient à bouquiner. Parfois, la nuit, je me réveillais et j’écoutais leur respiration. J’étais au cœur de la vie, de l’important, de l’essentiel, protégée, nous étions ensemble, soudés ; c’était magique. »

Je suis ton soleil, roman de Marie Pavlenko, à partir de 14 ans, Flammarion Jeunesse, 464 pages, Mars 2017 —

Les couleurs et les formes/Les animaux/La journée de bébé – Aino-Maija Metsola

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Voici des imagiers cartonnés aux petits formats carrés, pleins de mots illustrés, de questions posées, de couleurs éclatantes, de rondeurs rassurantes, de bonne humeur, de  douceur et de  fantaisie.

Les dessins ont des formes simples – les enfants plus grands peuvent s’amuser à les reproduire -, les aplats de couleurs  illuminent les pages et les motifs ici et là les animent.

Chaque double-page évoque un thème et une question s’y rapporte – par exemple, dans La journée de bébé, un des sujets est s’habiller, et l’interrogation est Que veux-tu mettre aujourd’hui? -. L’enfant découvre les mots et les dessins et répond à la question ouverte en citant/ montrant une des vignettes ou en donnant son avis, son souhait. Ces albums favorisent ainsi la réflexion et la discussion.

Ici on est tombé sous le charme de ces petits imagiers à la palette de couleurs vives et joyeuses.

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Aino-Maija Metsola, illustratrice et designeuse (textile) finlandaise.

La couleur et les formes/Les animaux/La journée de bébé, imagiers d’Aino-Maija Metsola, à partir de 2 ans, Gallimard jeunesse, Avril 2017 —

 

La traversée – Véronique Massenot et Clémence Pollet

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Que peuvent avoir en commun un éléphant vaillant, deux tigres fous d’amour, trois singes malicieux, une famille de mangoustes, un jeune cobra, un perroquet à l’aile abîmée et une fourmi rouge, si ce n’est qu’ils vivent tous en pleine jungle ? C’est le fleuve.

Le fleuve réunit ces animaux, les rassemble, car chacun a une bonne raison de le traverser mais seul l’un d’entre eux est vraiment capable de le franchir : c’est l’éléphant, le plus robuste. Les tigres ne souhaitent pas marcher dans l’eau de peur de mouiller leur belle fourrure, les singes n’ont pas trouvé de branches assez longues pour s’élancer de l’autre côté, les mangoustes veulent protéger leurs petits d’une éventuelle noyade, le cobra ne supporte pas l’eau, le perroquet ne peut plus voler, quant à la fourmi, si minuscule qu’on se demande si les autres animaux l’ont remarquée,  elle aimerait rejoindre ses copines sur la rive opposée mais le fleuve est pour elle aussi grand qu’une mer.

Alors, les animaux montent les uns sur les autres. Tous ensemble en équilibre sur le dos du brave éléphant. Ce moyen de transport aurait été idéal si une araignée (si petite pourtant) n’était pas descendue de son fil lorsqu’il fit le premier pas …

Une expédition fraternelle et funambulesque, un texte proche de la comptine, un travail de linogravure tout en douceur et simplicité. Un album plein de tendresse et de rigolade!

« Excusez-nous, vous reste-t-il un peu de place? Nous rêvons de vacances en face! » Les singes acceptent, sans la moindre grimace. « Avec plaisir. Vos petits sont tout légers, c’est le moment de voyager! »

La Traversée, album de Véronique Massenot et Clémence Pollet, à partir de 3 ans, Éditions HongFei, Avril 2017 —

 

Les aventures inter-sidérantes de L’Ourson Biloute, épisode 1 : La baraque à frites de l’espace – Julien et Reno Delmaire

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Quand vous ouvrez ce livre, vous en recevez plein les yeux : une explosion de couleurs, une aventure intersidérale »cosmico-comique »menée à cent à l’heure, une écriture énergique émaillée de mots venus du Nord de la France issus de la langue « ch’timi », un super héros aussi inattendu qu’ahurissant – Biloute lui-même, un ourson en peluche – , une fête foraine et une baraque à frites,  des méchants terrifiants aux noms à coucher dehors : Blast Ador et le docteur Veggaline, un frère et une sœur – des résistants au grand cœur – Lemmy et Janis  sortis tout droit des années soixante-dix, une bande-son rock – evidently – des extraterrestres, la planète Terre en danger, la sauce Z une arme absolue, une Harley-Davidson, des bruits pétaradants, le bien le mal, la bêtise l’intelligence, le suspense…

L’ourson Biloute, doudou officiel du petit Kévin, en a assez des histoires du soir remplies de princes, de fées, de sorcières et de chevaux blancs. Lui, son truc, c’est la science fiction ; les extraterrestres, les soucoupes volantes et autres armes à rayon laser. Alors, quand Kévin dort à poings fermés, Biloute file dans le salon regarder sa série préférée : Les envahisseurs de la Galaxie Fantôme. Mais ça, Kévin ne le sait pas… et oui « un ours en peluche n’est pas censé parler. »

S’il adore Kévin, Biloute n’est pas fan de son quotidien. Le petit garçon est sage et obéissant et sa mère est d’une propreté méticuleuse : ah le passage régulier de Biloute dans la machine à laver!!! Mais la ducasse – une fête foraine – approche… et l’ourson compte bien se carapater histoire de voir ce qui se passe du côté de la baraque à frites… et il ne va pas être déçu, des péripéties en tout genre l’attendent…

Un ovni littéraire drôlissime et fantasque, pétillant et palpitant. L’ourson Biloute, un super héros stupéfiant et terriblement attachant. Nom d’une fricadelle, il est trop Swag, ce livre!

« Programme 8. Intensif. 40 degrés. 800 tours minute. AU SECOURS ! Notre pauvre Biloute tourne à toute vitesse. De la mousse plein les yeux, il se retient de respirer. « Courage! pense l’ourson, imagine ce que dirait Lemmy, le sauveur de la galaxie, à ta place. Il sortirait sûrement un truc du genre : Stay clean, serre les fesses et accroches-toi! » Biloute s’accroche : ça roule, ça déroule, ça mousse, ça secousse! »

« Par la grande Flamiche! Quel plan tordu! se révolte l’ourson. Une sauce à frites empoisonnée! C’est un scandale de s’attaquer comme ça à la pomme de terre et à la gourmandise des pauvres gens! »

« Lorsque la Harley-Davidson s’arrête à un carrefour, une autre bécane les rejoint, conduite par Janis, la petite sœur de Lemmy. Biloute est impressionné, même carrément hypnotisé. Avec sa chevelure sauvage, sa combinaison en peau de serpent rouge et ses bottes assorties, Janis est splendide à faire pâlir la lune »

Les aventures inter-sidérantes de L’ourson Biloute, épisode 1 : La baraque à frites de l’espace, écrites par Julien Delmaire et illustrées par Reno Delmaire, à partir de 7 ans, Grasset-Jeunesse, Mars 2017 —

L’herbe maudite – Anne Enright

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En 1980 dans le comté de Clare (Irlande) , Hanna a douze ans, et pose son jeune regard sur les adultes qui l’entourent, voilà deux jours que sa mère garde le lit… depuis que son fils de dix-neuf ans lui a annoncé qu’il voulait être prêtre.  En 1991, ce fils, Dan, vit à New-York et n’a pas embrassé la religion mais plutôt un garçon et même plusieurs. En 1997 dans le comté de Limerick, Constance n’a pas quarante ans, des enfants encore petits, un mari, une mère veuve accaparante et peut-être une tumeur cancéreuse dans un sein. En 2002 au Mali, Emmet travaille dans l’humanitaire, il est amoureux d’Alice mais de guerre lasse elle le quittera à cause d’un chien. En 2005 dans le comté de Clare, Rosaleen Madigan, la mère d’Hanna, Dan, Constance et Emmet s’apprête à recevoir ses quatre enfants pour Noël, elle a décidé de vendre la maison familiale.

L’auteure passe d’abord en revue ses personnages dans des moments critiques, sans concession et avec sagacité elle parle avec réalisme du quotidien parfois lourd, des désillusions, des renoncements, des morsures de la vie, de l’amour, de la sexualité et des relations familiales inextricables. Puis, les réunit tous dans la maison de leur enfance. Celle-là même dont ils vont devoir se séparer.  Les souvenirs remontent, le père parti, les ombres, la rudesse de la mère, les non-dits. Et les failles de chacun se fissurent. Dan a du mal à parler de Ludo, de sa demande en mariage ; Emmet est si malheureux qu’Alice l’ait quitté ; Constance ne supporte plus sa mère dont elle s’occupe à plein temps  – un poids écrasant – ; Hannah, actrice à la dérive, a sombré dans l’alcool à l’arrivée de son bébé.

Dans ce roman, il y a du souffle, de la puissance et une réalité crue. Dans cette écriture, il y a une hardiesse, un franc parler, de l’énergie. Dans cette histoire, il y a plusieurs vies qui se suivent, s’enlacent, s’éloignent, se retrouvent. Il y a des hommes et des femmes, des tourments et des bonheurs. Et il y a un pays, l’Irlande.

« Les bébés ne font jamais ce qu’on veut qu’ils fassent. Un petit être contradictoire, voilà ce qui était sorti d’elle. Un combat qu’ils avaient emmailloté dans un linge. Repousser, attraper, envoyer balader : elle lui donnait à manger, un jour, quand la cuillère avait volé au loin, elle avait dû se baisser précipitamment pour la ramasser, et le regard qu’il lui avait lancé lorsqu’elle s’était relevée exprimait un profond mépris. On l’aurait cru possédé – peut-être bien par lui-même, par l’homme qu’il deviendrait un jour – et qu’il la regardait comme pour dire : Mais putain, qui tu es, toi, avec ta putain de cuillère minable? »

« Même à présent, il s’interrogeait sur le film amateur de sa mémoire. Son père qui l’avait repoussé d’un coup d’épaule sur la plage de Fanore – cette impression de ralenti qu’il en avait. Qui donc avait appuyé sur le bouton pour couper le son de son enfance? Les mains de son père était humides et froides. Sa mère était idiote. Sa grand-mère avait trois chapeaux. Et pourtant, où il pose son regard la maison conservait des souvenirs et un sens, alors que son cœur n’en était pas capable. La maison était pleine de détails, d’intérêt, d’amour. »

« Ils n’étaient pas insensibles à l’humour de la situation, au fait que chacun de ses enfants appelait une femme différente. Ils ne savaient pas qui elle était – leur mère, Rosaleen Madigan – et ils n’avaient pas besoin de le savoir. C’était une femme âgée qui avait désespérément  besoin de leur aide et qui, alors même que son absence grandissait au point d’occuper tout le versant glacé de la montagne, rapetissait, n’avait plus que la taille d’un être humain – de n’importe quel être humain – frêle, mortel, vieux. »

L’herbe maudite, roman d’Anne Enright, traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle Reinharez, Actes Sud, 292p, Mars 2017 —