Il est temps de suivre un régime et d’apprendre à voler – Michelle Ballanger

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Il était une petite ville, en contrebas des Carpates – les montagnes du Comte Dracula -, où vivait Adam, professeur le matin écrivain public l’après-midi. L’école l’autorisait à recevoir ses clients dans sa salle de classe, mais lui imposait le troc. Ainsi, l’homme se faisait payer en services – travaux dans son appartement, chaussures, nourriture et objets divers -. Dans la cité, de nombreux habitants  faisaient appel à son talent rédactionnel pour régler des affaires d’ordre administratif, professionnel, familial, amoureux… Bien plus qu’une plume, Adam était devenu pour la plupart d’entre eux un confident, un conseiller, un allié. En trouvant les mots justes, il rendait leur vie – souvent malmenée – moins dure. Ses journées bien remplies lui permettaient de ne pas penser à sa femme Héléna qui l’avait quitté et avait emmené avec elle leur fille Pénélope en France.

Se succèdent ainsi une galerie de personnages hauts en couleur : Dragos son maladorant colocataire vendeur de poids sur la place publique porteur d’un lourd passé ; Natacha pauvre princesse tzigane sous l’emprise de sa famille ; Gheorge travailleur dans l’import-export qui attend le retour de sa femme partie en vacances en France depuis des lustres ; Martina l’épouse de Tristan – un français – qui aimerait saisir le contenu des lettres qu’il reçoit d’une certaine Isabelle  ; Corneliu tricoteur d’écharpes qui voudrait passer un examen de mécanique pour travailler en France ; Victor qui change de testament comme il change de chemise ; Stella la marchande d’amour ; Pietru le cardiologue qui rêve d’être maire…

Des histoires enchevêtrées parsemées de réflexions philosophiques existentielles, des tourments, des espoirs, des choix à faire, des désirs d’ailleurs… le besoin de légèreté, l’envie de déplier ses ailes… des allers-retours géographiques et intérieurs, des cheminements complexes mais nécessaires.

Un premier roman lumineux où la gravité côtoie la légèreté et trouve un équilibre parfait.

« – Le regard a-t-il quelque chose à voir avec le poids? – Bien sûr. C’est la même chose. Le regard que tu poses sur toi-même fait bouger la balance. Te rend lourd, pesant ou au contraire léger comme un oiseau, presque sans poids. Je le vois bien. Un homme, une femme, avant de monter sur ma balance, a une idée de lui-même qui le rend souriant ou pas. Et puis, il lit le nombre qui apparaît sur le cadran et là, le regard peut changer, devenir un bonheur, un souffle de joie et il ou elle repart avec bien moins de poids que de kilos. Ou au contraire il ou elle repart en laissant de profondes empreintes dans le sol. Pourtant rien n’a changé entre avant et après. Sauf le regard qu’ils portent sur eux-mêmes. Les gens se jugent, se condamnent ou s’acquittent, se félicitent ou se torturent. »

« – La vie est élastique, dit-il. – Elle s’étend et se rétrécit, c’est ce que tu veux dire? suggère Stella. – Oui, j’ai cette impression souvent : que les gens s’étirent, s’étirent fort, allongent leur élastique, alors ils créent, bâtissent, inventent font des révolutions, quelquefois ils arrivent à toucher les cimes et puis l’élastique, brusquement, casse ou se rétracte. Et c’est la fin. Les gens redeviennent plus petits qu’avant parce qu’ils gardent la marque de leur ascension et ils meurent. »

« Au volant de ce 4×4 non rouillé qui ronronne en avalant les kilomètres, il sent la ligne de son dos appuyée contre le siège. Il sent la vie circuler, les histoires se rencontrer. Il n’a pas envie d’arriver. Il a quitté la Roumanie mais il y reviendra. Il va en France mais il en repartira. Quel que soit le sens de la route, il a peur de se briser encore quelques os. Bien sûr ils se réparent tout seuls. Extraordinaire quand on y pense. Le corps capable de créer de la matière os. Il crée donc de la matière amour. À l’infini et jusqu’à la mort. Des amours peut-être plus fragiles, plus longs à devenir forts. Des amours qui ne se sont pas donnés. Et après, quand tout est fini, quand tout s’est décomposé, il ne reste plus qu’eux, les os. Seules preuves que nous avons vécu. »

Il est temps de suivre un régime et d’apprendre à voler, roman de Michelle Ballanger, Éditions du Rouergue, Mai 2017 —

Le goût des mères – Textes choisis et présentés par Michèle Gazier

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C’est avec délice que je retrouve la belle collection « Le goût de… ». Après avoir découvert Le goût de la fête, Le goût de la Toscane et le goût de l’été, voici Le goût des mères. Je précise que cette collection compte près de 150 titres. Comme toujours, les textes sont pertinemment choisis, les auteurs classiques et contemporains, français et étrangers se côtoient, les genres et les styles sont variés. Une lecture-promenade, un voyage parmi les mots, une traversée pleine d’émotions.

Ces mères… valeureuses et audacieuses, divines et fières, fragiles et anéanties,  sans-cœur et impérieuses, chéries et vénérées, autant de figures inspirantes pour les écrivains : François Mauriac, Annie Ernaux, Anne Fine, Pétrarque, J.M Coetze, Racine, Nathalie Kuperman, Boualem Sansal, Colette, Marguerite Duras, Claude Simon, Morris et Goscinny, Roland Barthes, François Weyergans, Albert Cohen…

Une anthologie à savourer cet été.

« C’est moi qui devais lui décrire ce qu’elle ne voyait pas. J’étais son messager. Je lui racontais la ville et le lycée (…) je regardais pour deux, je ne devais rien oublier, j’allais chercher les livres qu’elle commandait chez Saliba, je lui faisais essayer trois paires de mules que voulait bien me prêter Fiorentino : c’est pour ma mère vous savez elle ne peut pas sortir en ce moment mais je vous les rapporterai demain c’est promis, elle a les pieds déformés, tous les modèles ne lui vont pas mais je pense qu’avec ce choix, ça ira. Je souriais, mais mes lèvres, sur les côtés, avaient envie de dégringoler, je disais que j’étais pressée, je fuyais avant de finir mes phrases, on pensait que j’étais timide alors que j’avais mal à ma mère. » Aujourd’hui, Colette Fellous (2005)

« Les images d’intimité qu’il garde de son enfance sont aussi rares que précieuses. Par exemple, à cinq, six ans, Jeanne-Marie prend  son café. Il est chargé de déposer le sucre dans sa tasse. Si les petites bulles restent concentrées au milieu, c’est qu’il fera beau ; si elles s’en vont sur les côtés, c’est qu’il va pleuvoir. Ou bien, il a dans l’œil une poussière dont il n’arrive pas à se débarrasser. Elle retire son alliance et s’en sert pour soulever la paupière et nettoyer délicatement l’œil douloureux. Ou encore, avant de sortir pour une soirée, elle apparaît à la porte de la chambre dans une longue robe orange et dit bonsoir à tour de rôle à ses deux garçons qui sont déjà au lit. » L’Horloge de verre, Bernard Pingaud (2011)

« Après sa mort, je dormis pendant quelques mois dans le lit de mon père. Il eût été dangereux de laisser ma mère toute seule. Je ne sais pas comment j’en vins à jouer le rôle d’ange gardien. Elle pleurait beaucoup et je l’écoutais pleurer. Je n’arrivais pas à la consoler, elle était inconsolable. Mais quand elle se levait et allait se poster à la fenêtre, je sautais de mon lit et me postais à côté d’elle. Je la ceinturais de mes bras et ne la lâchais plus. Nous ne parlions pas, ces scènes étaient parfaitement muettes. Je la serrais fort, et si elle avait voulu sauter par la fenêtre, elle n’aurait pu le faire qu’en m’entraînant avec elle. C’était au-dessus de ses forces. Je sentais son corps se relâcher, la tension s’évanouissait et c’est moi qu’elle retrouvait en se détournant de sa résolution désespérée. » Histoire d’une jeunesse, Elias Canetti (1978)

Le goût des mères, anthologie littéraire, textes choisis et présentés par Michèle Gazier, Éditions Mercure de France, Mai 2017 —

Origami – Emily Loizeau ft. Benjamin Biolay

« Le réalisateur estonien Martti Helde a fait fabriquer 10.000 bateaux de papiers et les a placés dans une ancienne usine de fabrication de bateaux estonienne en hommage aux 10.000 réfugiés morts en Méditerranée.
Au milieu de ces bateaux, un danseur improvise un geste en un plan séquence…
C’est Marrti qui inspira le geste de demain, ce grand lâcher de bateaux sur le canal de L’Ourcq.
Ces bateaux sont les témoins de nos pensées, de ces espoirs noyés, de la fragilité insupportable des embarcations qui les portent …
Qu’ils nous ramènent à notre humanité !  »
Emily Loizeau

L’Ourson Biloute T.2 Les mutants de la mine noire

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Pour L’Ourson Biloute, qui rêvasse au clair de lune, il n’y a pas de doute, une étoile brille trop fort cette nuit pour être honnête : « Y’a des extraterrestres, là-derrière! » Pourtant, la maman de Kévin – dont il est le doudou – surgit dans le jardin et lui affirme que l’étoile Molaire veille sur eux, et ni une deux, embarque la peluche pour la glisser sous les draps près de son fils. Au petit-déjeuner dominical, le lendemain, l’atmosphère est morose à table, le père de Kévin est énervé ; l’usine de petits pois dans laquelle il travaille menace de fermer ses portes.

Histoire de donner un peu de couleur à ce début de journée triste et pluvieuse – et oui il pleut, normal on est dans le Nord -, la famille décide de visiter le musée de la mine ! Kévin est ravi mais Biloute râle… mais quand il voit arriver le guide à l’allure de corbeau (le portrait craché du chanteur de hard rock Alice Cooper), l’ours en peluche se met en mode vigilance.  Et son instinct ne l’a pas trompé, il se retrouve vite dans les profondeurs de la mine. Une odeur nauséabonde, des bruits infernaux et une grande chaleur envahissent la galerie. Devant lui se dresse une vieille connaissance : le docteur Veggaline, l’inventeur de la sauce Z, breuvage infâme destiné aux humains pour les asservir. Biloute vient de découvrir le laboratoire secret… mais voilà que déboulent cyborgs et autres ratons-laveurs mutants, il est prisonnier.

Heureusement, arrive à point nommé une super héroïne, Lady Sparadraps. Vêtue d’une combinaison rouge écarlate, une croix blanche sur la poitrine. Elle semble descendre du ciel, les bras et les jambes retenus par de longues bandes de tissu… À vous de découvrir la suite…

Ce deuxième épisode des aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute est tout aussi relevé et déjanté que le premier. L’histoire au rythme effréné est rondement menée, la fusion SF-comics-rockandroll-Ch’ticulture est détonante, Lady Sparadraps est surprenante, et le suspense haletant! Alors vive le tome 3 : L’Étoile Molaire… on M déjà!

 

Et pour se mettre dans l’ambiance, un titre de la bande-son de ce deuxième épisode : Magma avec Mekanïk Destruktïw Kommandöh (1973)

L’Ourson Biloute T.2 Les mutants de la mine noire, Julien Delmare et Reno Delmaire, à partir de 7 ans, Grasset Jeunesse, Avril 2017 —

Le deuxième texte – Collectif

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D’emblée, le titre à la résonance volontairement beauvoirienne donne le ton de cet ouvrage original. Les personnages féminins de romans, contes, poèmes, pièces de théâtre, bandes dessinées, films, peintures, en sont les héroïnes, hier discrètes elles passent aujourd’hui au premier plan. Elles entrent dans la lumière, élèvent la voix, on les écoute, on les regarde.

Une nouvelle respiration, une seconde chance pour elles. La même histoire, un autre regard. Ainsi, ces femmes font un pas de côté, s’éloignent de l’homme qui souvent dresse un rempart entre elles et les feux de la rampe.

Ainsi, 30 textes-images-photographies de 30 jeunes auteurs, artistes et auteurs aguerris défilent sous nos yeux, des réécritures d’œuvres célèbres, autant de femmes flamboyantes. Parmi elles : La Reine – Blanche-Neige des Frères Grimm – , Nadja – d’André Breton – , Pénélope – L’Odyssée d’Homère – , Elvire – Dom Juan de Molière – , Danaé – de Gustav Klimt – , la Schtroumpfette – de Peyo – , Billie Dabney – Big Sur de Jack Kerouac – , Phénice – Bérénice de Jean Racine – , Wilma – Les Pierrafeu – de Wanna et Barbera – , Lola – Voyage au bout de la nuit de Céline – , la compagne de Prévert – les feuilles mortes de Jacques Prévert – , Kay Adams – Le Parrain de Coppola -…

Bravo aux éditeurs des Femmes d’à côté, les étudiants de la promotion 2016-17 du master 2 « Création éditoriale multisupports » de l’université Paris-Sorbonne, pour ce livre singulier et passionnant sur les personnages féminins secondaires que vous avez su porter aux nues.

« André me faisait souvent des scènes dès que la Nadja que j’inventais ne lui convenait plus. Lui aussi m’imposait des faits : ma vie maquillée n’était plus assez touchante. Cela ne lui plaisait plus. Il ne me prenait pas pour une menteuse, mais plutôt pour un mirage incertain, fruit de sa propre imagination. Il n’acceptait pas de me voir violente et encore moins soumise. Il était complètement dépendant de mes récits et des masques que je mettais tous les matins de nos rencontres comme on applique un peu de fard avant une pièce de théâtre. Un jour, il m’avoua avoir pleuré, de peur de me perdre. Mais c’était l’idée de se retrouver face à lui-même qui lui faisait peur. » in Aussi sombre que du charbon, Sabrine Kherrati

« Dans la cour principale, tu installas ton métier, tes bobines, t’assis à l’ouvrage :  » Je pense à Sisyphe. Je pense aux abeilles, qui sacrifient leur vie pour le miel que leur reine ne goûtera jamais. Je pense au lit que l’on fait avec application, pour que l’autre en déchire le pli délicat sans même y avoir prêté attention, au sol que l’on récure à la sueur de son front, pour qu’il le souille de ses sandales boueuses. Aux fils que l’on mûrit neuf mois, puis vingt ans, pour les voir se faner au bout d’une lance. Ou devenir bedonnants et idiots. Aux filles que l’on exige belles et spirituelles et que l’on enferme à l’abri de tout regard, auprès d’un inconnu qui n’attend pas d’elles qu’elles sachent tenir une conversation. Je pense à la Terre, qui couve plusieurs mois l’olive que l’on engloutit en moins d’une seconde. » » in Lauriers à la mer, Daphné Bérard

« Eugénie aime le bruit de la clé dans la porte métallique de son kiosque, le matin, alors que tout le monde dort encore. Elle aime observer les passants, les déshabiller de la tête aux pieds, le visage caché derrière un journal pour ne pas se faire remarquer. Elle aime quand les filles du Café des Deux Moulins viennent lui acheter la presse. Mais elle n’aime pas quand Joseph vient la draguer. Joseph drague toutes les femmes du quartier, il les oppresse, les rend aigries et malheureuses. Eugénie voudrait les prévenir, leur dire d’être libres. De vivre, tout simplement. Eugénie aime l’amour, mais elle a toujours peur du lendemain. Elle aime la tendresse, mais a peur de l’indifférence qui pointe le bout de son nez après quelques années. » in La kiosquière des Deux Moulins, Myriam Thibault

Le deuxième texte, nouvelles, ouvrage collectif – jeunes auteurs, artistes et auteurs aguerris – illustration couverture de Ljiljana Mitic, Éditions Les femmes d’à côté ( 26 étudiants de la promotion 2016/17 du master 2 « création éditoriale multisupports » de l’université Paris-Sorbonne), Mars 2017 —

La dernière représentation de Mademoiselle Esther, une histoire du ghetto de Varsovie – Adam Jaromir et Gabriela Cichowska

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Haut bâtiment blanchâtre de quatre étages, morne et fatigué aux fenêtres démesurées, le Dom Sierot, un des orphelinats du Ghetto de Varsovie préserve en son sein près de deux cent enfants. Un foyer de substitution pour des garçons et des filles à qui la guerre a arraché père et mère, tenu avec bonté et bienveillance par le docteur Korczak. Nous sommes en Mai 1942. Dans trois mois, tous seront déportés au camp de Treblinka et y seront gazés… le docteur les accompagnera dans leur dernier voyage. Bien plus qu’un pédiatre, Korczak était profondément humaniste, très à l’écoute des enfants et infiniment respectueux. Il a laissé de nombreux écrits sur les droits de l’enfant.

Nous sommes, nous lecteurs, à leurs côtés aussi durant ces dernières semaines. Nous parcourons un bout de leur chemin, écoutons avec attention et empathie la voix du docteur et celle de Genia une fillette de douze ans. Des voix – où plutôt des mots – qui s’enchevêtrent, serrant notre gorge… chacun écrit un journal dans lequel sont déposés les angoisses, les tristesses, les observations, les espoirs, les souvenirs, les lueurs de petites joies éphémères. Notre regard s’attarde longuement sur chaque illustration, des crayonnés, des collages, des gris, des beiges, des coupures de journaux, des reproductions de photographies, de lettres,  puis ici et là des orangés – la chaleur ou la douceur d’un moment doux – qui embrasent la page, énergie de vie.

Mademoiselle Esther, un jour, apporte des pots de fleurs à l’orphelinat, les enfants sont émerveillés, les yeux brillent et les sourires s’esquissent. Qu’il est précieux, cet enthousiasme. « Mademoiselle Esther. Elle a dit un jour qu’elle voulait une belle vie, ni amusante, ni légère. Aider, être utile, être là pour les autres. C’est comme si avec son sourire elle voulait dire : ce qui est bien c’est d’aller au-delà de ses forces. »  Elle a alors une idée pour ôter, un temps, le voile de chagrin sur ces visages enfantins… monter une pièce de théâtre avec eux, partir en Inde sur les mots du poète et dramaturge Rabindrahnath Tagore, raconter l’histoire d’Amal, ce petit garçon malade enfermé dans sa chambre rêvant des  » monts Pantschmura, (de) la rivière Schamli, (de) l’île des perroquets…

Une page de l’Histoire tristement vraie, celle d’enfants aux destins funestes qui, grâce à la bienveillance du docteur Korczak, à l’ardeur de Mademoiselle Esther, et au pouvoir de la littérature s’envoleront le temps d’une histoire dans un pays merveilleux, oubliant la peur, la faim… Un album poignant.

« Enfants des rues. Jour après jour, mois après mois, la guerre crache par milliers. Telle une mer en furie larguant sans relâche de tout petits coquillages sur ses rives. Les orphelinats – il y en a trois douzaines ici, dans le ghetto – craquent de partout. Le nôtre aussi, après que le dernier mois nous a apporté trente nouvelles entrées… Et cependant : quand je marche dans les rues et que je vois les enfants mendier sur le trottoir, je ressens une profonde impuissance. Je me sens responsable de chaque injustice qui leur est faite. Et je ne peux rien faire de plus que leur caresser brièvement la tête. Moi, le grand Docteur. »

« Dans le coin tranquille, une place se libère. Je vais là-bas, la (sa boîte souvenirs) pose doucement sur la table, dénoue le cordon… Une promenade du dimanche… Moi tenant la main de papa… Mon frère Aaron. Mon journal. Et elle… »

« Je dois jouer Sudha. Une jeune fleuriste. C’est un petit rôle, mais mademoiselle Esther a dit que Sudha ne doit pas porter pour rien ses petites clochettes aux pieds. Elle va m’apprendre une danse.  (…) Madame Blimka a promis de me faire une robe. Mademoiselle Esther a juste décousu sa robe d’été. Sa plus belle robe, dont elle disait toujours qu’elle la porterait le jour où la guerre serait finie. »

 

 

La dernière représentation de Mademoiselle Esther, une histoire du ghetto de Varsovie, album écrit par Adam Jaromir, illustré par Gabriela Cichowska et traduit de l’allemand par Nelly Lemaire, à partir de 11 ans, Éditions Des ronds dans l’O, Avril 2017 —

Les piqûres d’Abeille – Claire Castillon

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Quand, du haut de ses dix ans, Jean a vu Abeille, il était mordu, amoureux fou de cette fille virevoltante et fantasque, volontiers impertinente. Lui, si sage et pondéré, avait trouvé chez elle son contraire, et cela le remplissait de joie. La rencontre avait eu lieu lors du mariage de sa marraine et de Paul-Émile. Chat perché, rock endiablé, sourires en coin, courses effrénées, répliques épiques, pique et pique et colegram… Abeille avait renversé le petit cœur de Jean.

Mais le lendemain, Abeille est partie bien loin, si loin que Jean ne sait pas où elle habite. Alors, il mène l’enquête auprès de sa marraine et réussit non sans mal à dégotter son adresse et se met à lui écrire. S’ensuit un échange épistolaire funambulesque où les charmantes lettres de Jean pleines d’amour, croisent les piquantes missives d’Abeille chargées de mots méchants et moqueurs. Ne dit-on pas que l’amour est aveugle… !?

Les lettres se suivent et se ressemblent, les mois passent et Jean est toujours fou d’amour. Autour de lui, ça bouge et ça tangue… Zoé, son adorable grande sœur – sans cesse chahutée par sa mère au sujet de ses kilos en trop – tombe éperdument amoureuse  d’Hervé, un robin des bois moderne ; sa mère annonce qu’elle attend un bébé ; mémé Raymonde a un nouveau jules et ne tient plus en place ; Doumé son cousin a une maladie capillaire – en fait il est chauve – ce qui ne semble pas inquiéter Vésuve, sa copine ; son meilleur ami Lambert aime Léandra qui vit à des centaines de kilomètres Berck et est handicapée…  heureusement pépé genou – parce qu’il n’a qu’une jambe – et mémé poil – parce qu’elle a du poil au menton – veillent sur tout ce petit monde…

Un petit roman d’amour et d’amitié complètement déjanté, une galerie de personnages loufoques, une écriture pleine de folie et d’excentricité, et de la tendresse partout.

« Elle a un port de tête en caramel, ai-je pensé d’Abeille la première fois que je l’ai vue. On a dansé deux rocks au mariage de ma marraine et de Paul-Émile. Quand il y a eu le slow allemand que maman réclamait à cor et à cri au DJ depuis le début des danses et que papa a plaisanté en invitant une autre qu’elle à danser, Abeille et moi avons recommencé à jouer à chat. C’était il y a un an. J’étais jeune. J’étais rouge écrevisse. Et tout le monde a pensé que je m’agitais beaucoup trop dans les champs. »

« En ce qui me concerne, je suis très mûr, assez marrant et plutôt intelligent, il me faut donc une fiancée qui dépote. D’emblée, j’ai senti qu’Abeille avait du tempérament et aucune tare susceptible de me dégoûter. « 

« L’amour est comme un bled paumé finalement. Une fois qu’on a trouvé le bon, on s’y sent bien, et comme Abeille, on déteste qu’on nous en dise du mal. »

Les Piqûres d’Abeille, roman jeunesse de Claire Castillon, dès 11 ans, Flammarion Jeunesse, Avril 2017 —