Louise – Stéphanie Demasse-Pottier et Magali Dulain

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Si jolie avec ses longs cheveux blonds, si grande qu’on la pense conquérante, Louise porte pourtant une carapace bien pesante. Sa vie n’est pas si belle, elle est faite de confusion, de complications et l’envahissante solitude assombrit ses journées.  Pour se préserver, elle s’isole et s’envole en rêve, elle parle aux arbres et envie les hirondelles et leurs voyages. Même si parfois, elle ne peut pas retenir ses larmes…

« Et puis, un jour… Elle arriva. Elle portait le même prénom. »Louise et ses beaux cheveux bruns coupés au carré… Différente et si semblable, Louise et Louise…

Elles étaient deux désormais, à marcher côte à côte, à rêver, à penser, à se rassurer, à se raconter leur histoire, à partager leurs rires et leurs peines… Les larmes coulaient encore mais une main amie était toujours là pour les essuyer.

Du noir et du blanc, des mots implicites, de la sensibilité, de la profondeur, et comme une caresse une merveilleuse amitié, salvatrice de tous les maux.

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Louise, album jeunesse écrit par Stéphanie Demasse-Pottier et illustré par Magali Dulain, à partir de 6 ans, Éditions de L’étagère du bas, Septembre 2017 —

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Pourquoi les oiseaux meurent – Victor Pouchet

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Pouchet n’a pas trente ans ; sur le dos une thèse Stendhalienne pesante, dans le cœur une histoire d’amour achevée, dans ses yeux une ville lumière à l’éclat perdu. La lassitude l’étreint chaque jour davantage. Mais voilà qu’une nouvelle lui parvient, une information capitale, un phénomène étrange : il a plu des oiseaux morts dans un champ près de la commune de Bonsecours,  le lieu de son enfance. D’ailleurs, son père y vit encore.

Coup du sort, coup de tonnerre, coup de théâtre dans sa morne existence… il se sent pousser des ailes, bien décidé à en savoir plus sur cet événement singulier. Quitter Paris, se détourner de sa thèse, chercher à comprendre, traquer l’absurde, trouver du sens, compulser des articles scientifiques et historiques, les inventorier dans son carnet, réaliser une enquête à l’affût d’indices, re-trouver son père… Pouchet embarque à bord du bateau de croisière Seine Princess, laissant glisser le temps ses pensées ses interrogations le long du fleuve jusqu’en Haute-Normandie.

Les paysages défilent, une aventure amoureuse se dessine, d’un champ à une plage, d’une page d’un livre à un museum, d’une statue à un aïeul,  des oiseaux d’Hitchcock à l’histoires naturelle de Pline, de la Bible de Jérusalem au Pigeon Projet, du livre des damnés de Charles hoy Fort à la génération spontanée, Pouchet emprunte des chemins de traverses, revient sur ses pas bousculant son enfance, et repart vers de nouveaux horizons, la fin d’une chose et le début d’une autre, la chute d’oiseaux comme métaphore.

Un premier roman brillant, passionnant, spirituel et malin. Un auteur à suivre!

« Je lui avais dit : »Rien ne tombe sur rien par hasard. J’ai l’impression que les oiseaux se sont écrasés sur moi, sur mon village, sur mon enfance, ou peut-être sur tout autre chose. Sur nous. Sur notre obsession pour les chutes. Les journaux nous épuisent avec la crise, avec leur « sentiment collectif d’écroulement ». C’est devenu une deuxième peau, la crise. »

« Il fallait me guérir de la dispersion pour disperser la dépression (…) ou l’inverse peut-être, remélanger les lettres plongées dans le sac de scrabble existentiel. »

« (…) j’avais la vie sur le bout de la langue. Sur le bout de la langue les engagements, les choix, les aventures de l’esprit, la vie sociale et les conquêtes. J’avais l’impression de passer ma vie à ne pas articuler complètement ce qui m’arrivait et à sacrifier tout un tas de syllabes, de mots et de phrases-projets. »

« J’espérais faire de ma fuite une expédition et je commençais à prendre plaisir à ce tourniquet, voilà ce qui avait changé. La plupart du temps, j’ai cette impression persistante que le réel me résiste : les objets, ma volonté, les êtres humains, tous se liguent contre moi pour m’empêcher. Dans ces cas-là, seuls l’anecdotique, le faux pas, l’insensé minuscule me sauvent. Il suffit d’une faute de frappe du réel pour me sentir comme vengé : mon regard peut à nouveau se poser avec amour sur ce monde, non parce qu’il deviendrait tout d’un coup aimable, mais parce qu’il confirme qu’il est absurde. »

Pourquoi les oiseaux meurent, roman de Victor Pouchet, Éditions Finitude, Septembre 2017 —

Qui ne dit mot consent – Alma Brami

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Loin du tumulte de la ville, loin de la rumeur urbaine, loin de tout, Émilie était bien à l’abri dans sa maison, champêtre à souhait. Ils avaient débarqué ici, avec Bernard son mari – oppressé par la vie citadine – et ses enfants, lorsque ceux-ci étaient encore petits. Le temps avait cheminé, la progéniture s’en était allée, les rides sur son visage avaient creusé leurs sillons mais la maison au bout de la route restait la même, inébranlable. Un intérieur agréable confortable et  lumineux, un extérieur paisible avec une terrasse ombragée à la belle saison par une vigne magnifique.

L’existence d’Émilie ne changeait pas non plus. Sans profession, sans permis de conduire, sans passe-temps, sans parents – en désaccord avec son mariage -, Bernard était sa passion son amour son ancrage sa souffrance aussi,  ad vitam æternam… Il était son « Ange », elle était son « Cœur ».

Et depuis toujours dans cette maison défilaient des femmes : des « tatas » pour les enfants, des « amies » pour Émilie, des « invitées » pour Bernard. Toutes « ramenées » par ce dernier, des vieilles connaissances, des filles trouvées sur internet ou ailleurs. La « tata-amie-invitée » du moment logeait dans la grande chambre en haut de l’escalier jusqu’à ce que Bernard se lasse et la chasse. Émilie n’avait pas à s’inquiéter, sa place à elle était particulière, elle était sa femme pour toujours. Celle qui demeurait.

À l’arrivée de Sabine, la douce et résignée Émilie, épuisée par ces années de renonciation sent ses dernières forces l’abandonner.

Un huis-clos suffocant. Une écriture tendue où rien n’est épargné au lecteur, voyeur engourdi et désarmé face à une femme désespérée dont les mots ont été arrachés par l’indicible. Un roman saisissant et glacial.

 

 » Les femmes défilaient. Mais la seule qui reste, c’est toi mon Coeur, tu vois bien que tu n’es pas sur le même plan. « 

« Mon mari me rapportait ses proies, comme un chat victorieux qui dépose aux pieds de son maître un oiseau, un lézard ou un mulot. Il me demandait ce que j’en pensais, laquelle je préférais, il essayait toujours de me convaincre de leurs multiples qualités. Il me racontait ce qu’il voulait, mais je ne devais pas poser de questions. T’es trop curieuse là mon Coeur, ça me met mal à l’aise, j’ai l’impression que tu fais des fiches. Quand il commençait à me complimenter et à me suivre de pièce en pièce, c’était le signal qu’il avait fait le tour de « l’invitée » et qu’il me demanderait sous peu de « l’aider ». J’ai fait une erreur, je n’aurais jamais dû, je ne te mérite pas. De toute façon il n’y a que toi qui sait m’aimer comme il faut, il n’y a que toi qui me connais, ton amour est extraordinaire. Il devenait fébrile, montrait un besoin de moi considérable, comme un enfant de sa mère. Je me rendais dans leur chambre, alors que je n’y étais jamais allé jusque là, je disais puis-je me permettre? Je m’asseyais sur le fauteuil en tweed marron, ce que j’ai à vous dire n’est pas agréable, ni pour vous, ni pour moi. Je mentais. Ce moment était une sucrerie, un délice. »

Qui ne dit mot consent, roman d’Alma Brami,  Mercure de France, Août 2017–

Petit jardin de poésie – Robert Louis Stevenson et Ilya Green

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Romancier du 19ème siècle, Robert Louis Stevenson, est célébré aujourd’hui encore pour ses œuvres principales L’île au trésor et L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde. Si l’aventure et le fantastique priment dans la plupart de ses écrits, l’auteur aimait  l’art délicat de la poésie et le petit monde de l’enfance dont il avait d’heureuses réminiscences. Ainsi, en 1885 paraît A child’s garden of verses – le jardin poétique d’un enfant -.

Des mots doux et tendres où la belle innocence la turbulente imagination et la pétulante fantaisie forment un charmant bouquet d’enfance. Avec simplicité et sensibilité, l’auteur convoque ses souvenirs, des images, des sensations, ses jeux, « la rivière mordorée », « les voiliers voguant », « les rues terreuses », « la bruyère, les genêts », « les fleurs rouges et bleues », « l’oiseau se poser sur la souche », le « royaume du sommeil », l' »avenir », « une part de tarte et des pommes », sa « petite ombre », son « petit lit le bateau de (s)es rêves »… il parle des saisons et de la nature, de ses joies et de ses questions, de ses rêves et de ses envies, d’ici et d’ailleurs, de ses voyages nombreux et immobiles. En regard de ses mots, les délicieux dessins d’une infinie douceur d’Ilya Green. Du vert de l’orangé du jaune, des visages enfantins mutins songeurs mélancoliques joyeux joueurs, des tableaux émouvants, des instantanés intemporels. Et des illustrations spontanées vu qu’Ilya Green a seulement eu une semaine et une palette limitée à trois ou quatre couleurs, un exercice audacieux merveilleusement réussi.

Un petit  jardin de poésie, un petit bout d’enfance, et de grandes résonances, forcément.

« Mon ombre

Il y a toujours une petite ombre
Qui me poursuit partout.
À quoi sert-elle? Je me demande.
Je n’en sais rien du tout.

On dirait moi, elle me ressemble
Des pieds jusqu’à la tête;
Et quand je glisse dans mon lit,
La voilà sous la couette.

Le plus étrange avec cette ombre,
C’est la façon dont elle grandit :
Ce n’est pas comme les enfants,
Tout petit à petit.

Non, certaines fois elle s’étire,
On dirait du caoutchouc mou ;
Et d’autres fois elle rétrécit
Et devient rien du tout.

Elle ne sait pas vraiment très bien
À quoi peut jouer un enfant ;
Mais elle sait bien, de temps en temps,
Me causer du tourment. (…) »

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       Robert Louis Stevenson 

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Ilya Green

Petit jardin de poésie, poèmes de Robert Louis Stevenson et illustrations de Ilya Green, La collection, Août 2017 —

Ruby tête haute – Irène Cohen-Janca et Marc Daniau

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Aujourd’hui, dans une classe, la maîtresse présente à ses élèves la reproduction d’un célèbre tableau et sollicite leurs commentaires. Il s’agit d’une œuvre de Norman Rockwell, The Problem We all Live With – le problème avec lequel nous vivons tous -. Après les avoir écoutés, la maîtresse se met à raconter aux écoliers la véritable histoire de la petite fille à la robe blanche, Ruby Bridges.

 

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The Problem We All With, Norman Rockwell – 1964 –

Clairement inspirée par le tableau de Rockwell, Irène Cohen-Janca a posé ses mots sensibles et pertinents en regard des illustrations émouvantes et vraies de Marc Daniau, remarquablement bien réinterprétées.

La famille Bridges est installée à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane, depuis deux ans quand elle reçoit la visite de gens luttant contre la ségrégation raciale. On lui annonce l’ouverture récente d’écoles de « blancs » aux enfants « noirs ». La petite Ruby, six ans, est concernée, sous réserve qu’elle réussisse le concours d’entrée.

L’examen obtenu, Ruby se rend à  l’école William Frantz escortée de quatre hommes de la police fédérale. On est en novembre 1960, elle est la seule enfant noire. À son arrivée, les parents d’élèves se dressent devant elle, font éclater leur mécontentement, crient, protestent, injurient, brandissent des pancartes et autres drapeaux insultants, pendant que leurs propres enfants entonnent des comptines racistes…   Et cette cruelle manifestation sera quotidienne durant plusieurs mois. Afin d’apaiser la colère de tous, Ruby suivra alors les cours de Madame Henry, sa maîtresse personnelle, au sein de l’établissement mais seule dans une classe vide.

Jour après jour, la petite fille garde la tête haute sur le chemin de l’école. Pas de colère sur son visage, pas de chagrin dans son cœur.  Pourtant, même si elle ne comprend pas l’origine de cette fureur tout autour – elle n’a que six ans -, et poursuit sa vie de petite fille avec ses jeux et ses rires en les partageant avec ses amis sa famille ses voisins, la violence s’insinue la nuit dans ses rêves.

Heureusement, des lettres bienveillantes arriveront de partout. Le temps fera son œuvre et les mentalités se modifieront. En 1963, Martin Luther King élèvera la voix prônant la liberté et l’égalité de chaque individu quelle que soit sa couleur de peau.

Ruby Bridges est un véritable symbole de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Un album à mettre dans toutes les mains, dès 9 ans, car aujourd’hui encore subsistent les vestiges de la ségrégation, de l’injustice et de l’intolérance.

« Le 13 novembre 1960, jour de la rentrée, je me suis levée de bonne heure pour me préparer. J’ai mis ma plus belle robe, ma mère a soigneusement natté mes cheveux avec un joli ruban. Soudain on a sonné à la porte. Quatre officiers de police se tenait sur le seuil. Ils nous ont annoncé qu’ils venaient nous accompagner à l’école William Frantz et nous protéger. Sans poser de questions, nous sommes montées, ma mère et moi, dans leur grosse voiture noire. En quelques minutes, nous étions arrivés, et un étrange spectacle nous attendait. Juste en face de l’école, plein de gens, rassemblés sur le trottoir, tenaient des pancartes et hurlaient. »

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Ruby tête haute, album jeunesse écrit pas Irène Cohen-Janca et illustré par Marc Daniau, à partir de 9 ans, Les éditions des éléphants, Août 2017 —

Un dimanche de révolution – Wendy Guerra

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Cleo est une île… isolée, esseulée. Elle est comme son île, Cuba… délaissée, désolée. Depuis le décès brutal de ses parents lors d’un accident de voiture un an auparavant, elle s’est enfermée dans son chagrin et dans la maison familiale. Poétesse et auteure de renom dans de nombreux pays hormis le sien, Cleo s’accroche à son île, désespérément. Ici, elle est victime d’une censure qui la dépasse. Son quotidien morose est rythmé par des perquisitions et autres interrogatoires. On l’imagine dissidente, elle qui aime tant cette terre qui l’a vu naître. Qu’on ne puisse lire ses pensées et ses mots sur son île la peine et la tourmente. Et quand elle est ailleurs, les cubains en exil sont aux aguets, et la méprisent. Une existence suffocante à l’image de Cuba qui porte les stigmates de la révolution. Malgré la dépression qui l’assaille, Cleo écrit. L’écriture étant sa seule issue, une once de liberté. Un jour, un homme vient la trouver, chez elle. Geronimo Martines, grand acteur hollywoodien, en pleine préparation d’un film sur Cuba souhaite recueillir son témoignage. Son arrivée va bouleverser la vie de Cleo, en éclairant des zones d’ombre concernant le passé de ses parents. Une vérité fracassante qui remet en cause la propre identité de la jeune femme.

Un roman, comme un long poème, où l’ellipse est usuel et le poids de l’Histoire, le tourment d’un secret, le spectre psychologique de la narratrice – Cleo – s’entrelacent, déstabilisant souvent le lecteur.

« La faculté qu’a la littérature de voler, de voyager seule, de naviguer libre, est incroyable, même si je l’emprisonne entre mes mains nerveuses aux veines apparentes et l’étrangle, elle refuse de devenir une de mes multiples chaînes à perpétuité, vole avec sa personnalité propre, prend son indépendance vis-à-vis de moi, de mes bâillons, et si elle revient, c’est avec un autre accent. »

« Quand je suis à Cuba, le premier rôle revient au paysage, l’odeur des mangues trop dures, la fureur de la mer qui s’entête à forcer les limites du mur, le désir frénétique des hommes buvant du rhum pour se calmer dans les coins sombres. Ici, la réalité est trop forte pour te laisser croire que tu as le rôle principal… Je disparais… »

« Ma poésie est une protection magique contre la peur, si j’écris, si je lis de la poésie, si j’en récite pour moi, en silence ou à voix basse, comme un mantra, je sais qu’il ne m’arrivera rien. »

« Tu essaies de t’installer progressivement dans le fond transparent, tu passes la ligne trouble, les courants froids ou tièdes, tu répartis l’air dans tes poumons et tu repousses, par intervalles, la surface hyperréaliste, tant que ton corps supportera l’immersion, tu n’as pas besoin de remonter à la surface. Tu te propulses, tu cherches la phosphorescence initiale, tu te projettes vers le haut comme une balle égarée… et voilà la réalité au soleil, tu brasses l’eau, tu inspires l’air, et tu descends, tu descends, tu descends pour, de nouveau, tout abandonner. Certains cris t’avertissent que, là-haut, il peut y avoir de la vie, mais en fait tu ne t’en soucies pas, la vraie vie se produit dans ta poitrine, loin de la scène illusoire de Cuba, cette île démente qui navigue autour de ta tête (…). »

« L’enfance est la saison la plus solitaire et injuste du monde, tout le monde dispose, décide et intervient dans ton existence. »

« Je me rappelle ce vers d’Eliseo Alberto Diego : « Il suffit d’une minute pour mourir, comment ne suffirait-elle pas pour changer ta vie. » »

« Ce qui m’affecte le plus, ce sont les contrastes qui se produisent à chaque étape, d’une perquisition à un interrogatoire ou à un tapis rouge. Qui comprend ma vie? Je ne connais pas les demi-teintes, les extrêmes ont été et seront toujours pour moi ma saison habituelle. »

Un dimanche de révolution, roman de Wendy Guerra, traduit de l’espagnol (Cuba) par Marianne Millon, Buchet Chastel, Août 2017 —

Une mer d’huile – Pascal Morin

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Une maison secondaire près de Sanary, demeure estivale où se rejoignent chaque mois d’août les membres restreints d’une famille, grand-mère, père et petit-fils, le fil du temps ayant coupé quelques ramifications. À l’horizon le Cap Nègre, léché par la mer bleue et impassible, autour de la maison les cris des oiseaux et les bruits des insectes, le soleil se couche et la propriétaire des lieux, Danielle,  veuve septuagénaire, en franchit le seuil. Ravissement de l’instant, une habitude vieille de plus de quarante ans, qui, cette année pourtant, a une saveur nouvelle.

Cette fois-ci, elle ne sera pas seule pour accueillir Pierre-Marie et Arthur. Vu son âge avancé, Danielle a embauché Prisca, une jeune femme pour s’occuper de la maison et de ses hôtes.

Si la mer en contrebas est d’huile comme leur existence, le cœur du trio familial est aride et leur esprit flottant. Scientifiques de génération en génération – le père était astrophysicien, la mère neurologue, le fils est psychiatre et le petit-fils en prépa de mathématiques -, ils semblent tout maîtriser, même leurs émotions.

Prisca, au naturel désarmant et au charme envoûtant va (malgré elle ?) insuffler un air libérateur, provoquer des remous intérieurs, faire voler en éclats les certitudes de chacun et réveiller-révéler des désirs des envies.

Un roman sensuel où les personnages s’embrasent sous nos yeux éblouis.

 » La mer était d’huile, dans l’anse. Prisca ne connaissait pas ce phénomène. Elle n’avait jamais vu la mer aussi lisse que ça, sans vague du tout, un bassin pour les carpes. Non, pas une seule ride à la surface. Elle ne savait pas cela possible. Comme si les vagues elles-mêmes avaient constitué la mer, par essence. Pas juste l’eau, ainsi immobile, non, pas ce bain d’huile. (…) Danielle aimait quand se produisait ce petit miracle. Ce n’était pas si souvent. Arrêter le sac et le ressac, la pulsation. Le temps. Et que rien ne bouge. »

« Il se revit jeune, au début de la vingtaine, se rappela sa liberté et son ardeur sexuelle, mais aussi sa névrose et sa souffrance. C’est vrai qu’il était plus apaisé aujourd’hui, mais aussi plus léthargique. Il sentait bien l’urgence de vivre. Ou plutôt, il percevait nettement le début de sa résurrection. Il remarqua, dans le talus, des agaves en fleurs phalliques, dressés vers le ciel limpide. Et il prit conscience que ce que les hommes trouvaient beau, dans les fleurs comme dans la fraîcheur de la jeunesse, c’était cette énergie portée vers la reproduction, l’exubérance de la nature qui cherche à se perpétuer. Les agaves d’Amérique et leur spectaculaire inflorescence. »

Une mer d’huile, roman de Pascal Morin, Collection La brune, Éditions du Rouergue, Août 2017 —