Chamber Music suivi de Pomes Penyeach – James Joyce – traduit annoté et présenté par Pierre Troullier

Qu’il est doux et fort de lire de la poésie. Se laisser envelopper par l’instant, s’attarder sur les mots, leurs assonances et autres allitérations, leur sensualité, leur petite musique, leur grâce, leurs luttes, leurs percussions, leurs impulsions. S’abandonner aux sentiments, aux rythmes, à la magie qui se dégagent des vers du poète. À voix haute, flâner d’un poème à l’autre, et être transporté tantôt dans une rêverie exquise, tantôt dans une réalité parfois âpre. Qu’elle soit classique, contemporaine, lyrique, urbaine… faire entrer la poésie en soi. Prendre le temps, laisser infuser, se ravir d’une rime comme d’un tableau, se délecter des trouvailles, du style, débusquer des émotions, qui résonnent.

Que j’ai aimé lire les poèmes de James Joyce. Deux recueils en un, Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, un écrin où recèlent des bijoux traversés par l’amour courtois. Le désir, l’amour naissant, l’embrasement, l’amour finissant, la mélancolie, le doux souvenir. Il y quelque chose de Verlaine bien sûr ; les paysages bucoliques, la forêt les bosquets, les ruisseaux l’azur, la danse la musique le chant, le vent les rubans, la lune les serments, extases et clair-obscur … Il y a une ponctuation vive – exclamations interrogations – qui insuffle allure folle, harmonie, enthousiasme et ardeur. Dans Pomes Penyeach, les poèmes se font plus inventifs – moins classiques -, et s’attachent moins à l’amour mais davantage au cheminement du poète, dans l’espace, dans le temps. Dublin, Trieste, Zurich, Paris…

Quelle belle idée et quel bonheur de découvrir le poème original et sa traduction. Aller de l’un à l’autre, savourer chacun, avec sa propre musicalité, son propre rythme. Pierre Troullier n’a pas fait qu’une simple traduction, il a écrit une traduction – versifiée et rimée. Nuance essentielle. Il a, de plus, rédigé une préface limpide et prenante.

Un recueil délicat d’un homme dont j’ignorais la poésie. Pour moi, Joyce était l’auteur d’Ulysse, ce roman qui m’intimide tant. Cette promenade poétique a donc suscité chez moi une grande curiosité et m’a donné envie d’oser enfin ouvrir son grand livre, de pénétrer dans son odyssée.

Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, recueil de poèmes de James Joyce traduit de l’anglais (Irlande) annoté et préfacé par Pierre Troullier, Orphée La Différence, 2017 —

Rosie Pink – Didier Lévy et Lisa Zordan

Dans le jardin de son manoir, Mister Horace Pink, grand amateur de roses, en fait pousser des milliers. Extrêmement méticuleux, les fleurs sont plantées en lignes, selon leur couleur, et reçoivent de sa part un entretien quotidien rigoureux. La découverte d’une mauvaise herbe l’offusque instantanément : sitôt vue sitôt arrachée! Rosie, sa fille, se désespère devant ces herbes jetées, alors inspirée, il lui vient une idée. Là voilà qui récupère ici et là les herbes et se fait jardinière. Avec douceur et audace, Rosie les place dans des pots de yaourt, à la lumière de sa fenêtre de chambre, au milieu des peluches des livres et autres jouets en tout genre. Les petites herbes se sentent si bien qu’elles croissent vivement et envahissent l’espace joliment. Le père de Rosie lui cède, à contre cœur, un petit bout de terre, pour que les petites herbes devenues grandes s’épanouissent davantage. « Le paradis », nommé ainsi par Rosie ne cesse de grandir et bientôt, à la grande stupéfaction du père et de la fille, des roses en jaillissent! Des apparitions qui transformeront le jardin tout entier et Mister Horace Pink lui-même.

Un très bel album, une ode à la nature à la diversité à l’ouverture et à l’imperfection. Grâce à Rosie, Horace comprend que les différences se nourrissent entre elles, qu’il faut les laisser vivre – ne surtout pas les contraindre les cloisonner -. Et la rose a beau être une fleur ravissante, elle l’est encore plus si elle est aimée respectée et libre! Le texte sensible de Didier Lévy s’harmonise à merveille avec les illustrations éblouissantes et foisonnantes de Lisa Zordan.

Rosie Pink, album jeunesse écrit par Didier Lévy et illustré par Lisa Zordan, dès 5 ans, Sarbacane, 2018–

L’année où je suis devenue ado – Nora Dasnes

Quand j’ai glissé ce roman graphique entre les mains de ma fille de douze ans, un large sourire s’est dessiné sur son visage. Tout sonne si juste dans ce livre, qu’elle s’est immédiatement identifiée à Emma la narratrice. Pas de mièvrerie, pas de pathos, pas de tabou, de la bienveillance et des questionnements pertinents. Sous la forme d’un journal intime, on entre dans les pensées d’Emma ; ses premiers émois amoureux, la joie et la tristesse mêlées liées à l’enfance qu’on quitte avec nostalgie et l’adolescence qui fascine mais angoisse, le regard et le jugement des autres, les clans, les disputes entre copines, la relation avec son père… les cabanes dans les arbres, les fringues et le maquillage, la musique, le dessin, les réseaux sociaux, les grands secrets, les petits mensonges, les soirées-pyjama… le doute, l’impression de ne pas trouver sa place… et puis une interrogation : est-ce normal de tomber amoureuse d’une fille? Le graphisme est top, tour à tour pétillant et doux, ludique à souhait – avec de chouettes playlists -, des pleines pages, des cases, des dessins, des messages. Il y a du rythme, une grande palette d’émotions, de l’humour, de la fantaisie. J’ai personnellement beaucoup aimé les discussions entre père et fille, pleines de tendresse et de tolérance. Un roman graphique délicat sensible et sensé qui saura toucher et rassurer ceux et celles qui entrent dans cette période aussi riche et belle que brutale et bouleversante qu’est l’adolescence.

L’année où je suis devenue ado, roman graphique de Nora Dasnes, traduit du norvégien par Aude Pasquier, à partir de 11 ans, Casterman, mai 2021 —

Ce genre de petites choses – Claire Keegan

J’ai rencontré l’écriture tout en pudeur, subtilité, poésie et délicatesse de Claire Keegan en traversant ses Trois lumières, un roman rayonnant où une petite fille – en trop, dans une famille débordée – est envoyée, au cœur de l’été, dans la ferme d’un couple heurté par la vie. Ces trois-là marcheront ensemble vers une douce quiétude. Ravie donc de retrouver l’intensité de ses mots aux ombres portées. Elle y raconte l’histoire de Bill Furlong, un homme simple et généreux, né de père inconnu – élevé avec bonté et éduqué avec bienveillance dans la maison où sa mère, qui l’a eu à quinze ans, était bonne -. Père de famille de cinq filles, il est marchand de bois et de charbon. Nous sommes en 1985, en plein hiver. Noël approche. Lors d’une livraison au couvent voisin, dont les religieuses dirigent une entreprise de blanchisserie florissante, il est le témoin d’une réalité crue, qui le bouleverse : la maltraitance évidente des filles-mères y travaillant et l’image terrifiante de l’une d’elle enfermée dans la cave à charbon… L’homme entre chez lui le cœur dévasté. Femme et voisins lui intiment de garder le silence sous peine de remontrances en haut-lieu. Bill Furlong, en cette veille de Noël suivra son instinct – en écho à sa bienfaitrice, jadis -. Sans peur, avec dignité, et honnêteté, il agira en connaissance de cause… Un petit texte émouvant – sombre et lumineux à la fois – qui évoque avec pertinence les Magdalen Laundry (À voir également, si vous ne le connaissez pas le film de Peter Mullan The Magdalen Sisters). Les couvents étaient censés prendre en charge et réhabiliter les « jeunes filles perdues » – en fait, violées et enceintes – en les employant dans leurs blanchisseries. En réalité, elles y subissaient de terribles sévices.

« À quoi tout cela servait-il? s’interrogeait Furlong. Le travail et l’inquiétude continuelle. Se lever dans l’obscurité et effectuer les livraisons, l’une après l’autre, la journée entière, puis rentrer à la maison longtemps après la tombée de la nuit et se débarrasser du noir qui lui collait au corps et s’attabler pour dîner et sombrer dans le sommeil et, au réveil, affronter une énième version de la même chose encore. Les choses ne changeraient-elle jamais, n’évolueraient-elles jamais vers un lendemain différent, ou nouveau? »

« Ce qui le tourmentait le plus n’était pas tant l’enfermement qu’elle avait subi dans le hangar à charbon ou la position implacable de la mère supérieure ; le pire était la manière dont elle avait été traitée pendant qu’il était présent et dont il avait toléré cela et n’avait pas demandé des nouvelles de son bébé – la seule chose qu’elle lui avait demandé de faire – et la manière dont il avait pris l’argent et l’avait laissée attablée là sans rien devant elle, le lait coulant de son sein sous le cardigan et tachant son petit corsage, et la manière dont il s’était rendu, comme un hypocrite, à la messe. »

« Comme il se sentait presque grand et léger à marcher avec cette fille près de lui et une joie fraîche, nouvelle, inouïe dans le cœur! Était-ce possible que le meilleur aspect de lui-même soit en train de resplendir, et d’émerger? Une part de lui-même, quel que soit le nom que l’on puisse lui donner – un nom existait-il d’ailleurs? – s’emballait, il le savait. Il était indéniable qu’il le paierait, mais jamais dans toute son humble vie il n’avait connu un bonheur semblable à celui-ci, pas même lorsqu’il avait reçu dans ses bras ses filles nouvelles-nées et avait entendu leurs pleurs.

Ce genre de petites choses, roman de Claire Keegan, traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin, Sabine Wespieser, novembre 2020 —

Madame hibou cherche appartement – Caroline Dorka-Fenech et Géraldine Alibeu

Un beau jour, ou plutôt une nuit! Madame Hibou en eut assez de vivre ici, dans ce si vieil arbre qui lui servait depuis des lustres de maison. Assez de la pluie, du vent glacé, des flocons de neige! Assez d’être constamment enrhumée et fiévreuse! Cette fois, la coupe était pleine, il lui fallait à tout prix sortir de ce trou. Elle rêvait d’un abri au sec, d’un nid tout chaud, d’un endroit coquet et douillet. Avec des murs peints en jaune, sa couleur chérie… que le soleil entre enfin jusque dans son appartement! Parce que voilà, ce qu’elle désirait : un APPARTEMENT – digne de ce nom (et pas un taudis humide). Cette nuit-là donc, elle prit son téléphone, bien décidée à trouver un logement. Après de nombreuses heures passées à discuter mollement, on lui dit enfin ce qu’il fallait faire : Prouver qu’elle existait!! Munie de ses papiers roses et bleues, Madame Hibou partit donc armée de tout son courage et de toute sa volonté en direction du grand bâtiment gris… là où on décidait, si oui ou non, vous existiez vraiment!! Seulement, elle n’était pas la seule à vouloir déménager. Une file immense de hiboux serpentait devant le cube cendré. Trois mois d’attente pour espérer atteindre le guichet!!! Heureusement, parmi cette foule, elle fit la connaissance d’hiboux très sympathiques. De discussions en réflexions, une ingénieuse idée surgit…. Un splendide album terriblement contemporain qui évoque avec clairvoyance la précarité, le manque d’accès aux logements, la lenteur de l’administration – et l’absurdité de ses lois -, la solidarité et l’habitat participatif. Le texte est merveilleusement mis en valeur par des illustrations aussi flamboyantes que tendres! À glisser d’urgence dans toutes les mains, petites et grandes!

« Ainsi était organisé la société des hiboux : si l’on voulait obtenir un appartement, il fallait exister. Des appartements à des hiboux qui n’existaient pas, on n’en donnait pas. Vous aviez beau insister : si vous n’existiez pas, vous n’aviez pas le droit de vous loger. Cela peut paraître bizarre, mais les lois des hiboux avaient été rédigées dans l’ancien temps. Même si personne ne les comprenait, tout le monde était obligé d’y obéir. »

Madame hibou cherche appartement, album jeunesse écrit par Caroline Dorka-Fenech et illustré par Géraldine Alibeu, à partir de 5 ans, À pas de loups éditions, mai 2021 —

D’or et d’oreillers – Flore Vesco

D’emblée la couverture dorée et bleutée nous met sur la voie. De la sensualité, de la délicatesse, de l’éveil amoureux, du romanesque, du fantastique… Cette montagne de matelas sur laquelle est lovée la jeune femme réveille en nous le souvenir de La princesse au petit pois. Mais cette ombre masculine l’enveloppant nous interroge ; on l’imagine volontiers bienveillante, avec une main posée sur l’épaule et l’autre sous la joue, il s’en dégage pourtant un mystère, une noirceur. Nous sommes au milieu du 19ème siècle, en Angleterre. Madame Watkins est surexcitée ; Lord Handerson, un très bon parti, cherche à se marier, et ô joie elle a justement trois filles en âge de convoler! Ce « drôle de Lord » excentrique a décidé de faire passer à ses prétendantes trois épreuves dont celle du lit vertigineux… Elles doivent passer la nuit chez lui, à Blenkinsop Castle – où il vit seule avec son majordome – sans chaperon. Scandaleux pour la convenance ! Mais on fait fi de la décence pour une rente de 80 000 livres! Bref… chacune sera congédiée au petit matin, sauf Sadima – leur servante -. Cette dernière réussit avec brio la première épreuve, et passe de longs jours avec Adrian Handerson… La jeune femme, forte et vaillante, audacieuse et sensible découvre l’homme et le château, l’histoire de sa famille… où la magie et la sorcellerie ne sont pas en reste. Il est impossible de raconter plus amplement ce conte détourné. Il se vit, se ressent! Juste lui et nous! La plume joueuse sensuelle et onirique, l’atmosphère à la Jane Austen nous traînent dans son sillon et nous happent merveilleusement. On se délecte de lire certains passages à voix haute pour faire rouler la langue tantôt délicieusement voluptueuse tantôt pêchue, tantôt drôle tantôt angoissante. On s’amuse à cueillir ici et là les références à d’autres contes. On aime l’esprit terriblement moderne de Sadima, On adore l’histoire d’amour qui se trame sous nos yeux. On tremble aussi parfois, quand sous le glacis, le château se révèle être plus « habité » qu’il en a l’air… Que dire de plus, si ce n’est de vous presser d’ouvrir ce roman et d’y plonger entièrement, profondément, sensuellement. C’est brillant!

« – Le petit pois, voyons! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouilles et de haricots magiques. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes! Ma douce, le conte du petit pois sous le matelas, c’est une soupe qu’on fait avaler aux fillettes innocentes. L’histoire réelle, celle de ce lord et des prétendantes qui couchaient chez lui, elle n’est pas pour les enfants. Il est des vérités sur l’amour, sur les nuits des jeunes filles et ce qu’elles font en leur lit, qu’on apprend en grandissant. »

 » – Je … je descendais… voir si vous voudriez de moi, dit-il. – Je montais me proposer, répondit Sadima. Et voilà que nous nous retrouvons à mi-chemin. – Oui. Quelle belle coïncidence, n’est-ce-pas? Ce n’est pas comme si j’étais descendu ces cinq derniers soirs sans que nous nous croisions, et remonté chaque fois sans avoir frappé chez vous. Pas du tout. Sadima posa sa tête contre la poitrine du jeune homme. Adrian passa la main dans ses cheveux. Il la prit par le bras et l’amena dans sa chambre. La trouille suivit, un peu derrière. »

« Sadima n’avait pas envie de lui ouvrir sa coquille. Mais cet œil désirant et nacré lui plaisait. Elle ne fit entrer que ce regard qu’il lui avait lancé. Elle referma, se replia sur elle-même, et rêva de cette œillade. Elle se la raconta encore et encore, la rejoua, la façonna à sa guise. C’était comme un grain de sable qu’elle tournait et retournait pour le lisser. Elle polissait la perle et la peau lisse s’arrondissait. L’amoureux la regardait, son œil luisait, la perle brillait. Une tension impérieuse enflait en elle. La perle pulsait comme un point, en suspension… Maintenant Sadima connaissait cette ponctuation. Elle savait se mener jusqu’au point d’exclamation, lancer le sort qui laisse le corps content. Elle avait trouvé son pouvoir. Sa jouissance était une puissance. »

Durant cette année, nous égrènons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de mai était Conte ou légende. Nous devions chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici la chronique de Nadine

Le thème de juin sera : Le courage

D’Or et d’Oreillers, roman jeunesse de Flore Vesco, à partir de 13 ans, L’école des loisirs, mars 2021 —

Le petit cafard de maman – John Lavoignat et Sophie Jackson

De tout son long dans son lit, les yeux tristes aux larmes supposées, la maman du petit garçon narrateur s’est isolée. Loin de la vie de famille et son tourbillon. Son énergie, sa fantaisie, ses envies, ses rires se sont envolés. Son papa parle alors d’un petit cafard… Le petit garçon est bien ennuyé face à ce mot dont il ne sait rien. Alors bien décidé à retrouver sa maman d’avant, il part en quête d’explications. Sa sœur reste évasive, évoquant juste la laideur de la chose. Son professeur d’école, lui donne enfin, dessin à l’appui, la précision qu’il attendait : il s’agit d’un insecte! Un insecte moche qui adore la poussière… Facile, il suffit de le capturer! Comme ça, il n’embarrassera plus sa maman. Et hop, voilà du ruban adhésif collé partout dans la maison, mais son père n’est pas d’accord. Chagriné mais combatif, le petit garçon s’en va voir son oncle à l’animalerie histoire de voir à quoi ressemble la bête qui embête tant sa maman…. S’il n’y trouve pas de cafard, bientôt arrivent les cauchemars! Et une idée germe le matin : s’il se déguisait en cafard géant, le petit cafard de maman sortirait peut-être de sa cachette? Ah ça, l’imagination a beau déborder, le courage et l’entêtement abonder, le petit garçon commence à désespérer de trouver une solution jusqu’à ce que…

Un album qui ose aborder avec subtilité délicatesse poésie et drôlerie la dépression parentale, du point de vue de l’enfant. Le sujet, esquissé, permet d’ouvrir la discussion une fois le livre refermé.

Le petit cafard de maman, album jeunesse écrit par John Lavoignat et illustré par Sophie Jackson, à partir de 7 ans, L’étagère du bas, mai 2021 —

Louise et Louis – Julie Cohen

Casablanca, Maine, États-Unis. 1978, fin d’été. Naissance de Louise. Naissance de Louis. Même jour, même lieu, même heure, mêmes parents. Mêmes cheveux roux, mêmes amis, mêmes envies… Peggy – l’ancienne reine de beauté – et Irving – l’ingénieur futur héritier de l’usine familiale – n’auront pourtant qu’un seul enfant – Lou -. Garçon, fille : chacun évoluera dans un temps différencié. Double narration, chapitres alternés. La vie de l’un et l’autre sera-t-elle différente, selon leur sexe? Une réflexion en filigrane sur le genre, son influence, ses conséquences. La place de cet humain dans la société. Ses choix, ses renoncements, ses douleurs, ses désirs… Louise et Louis ont 32 ans quant ils doivent retourner à Casablanca. Leur mère se meurt, d’un cancer. Tous deux ont quitté l’endroit soudainement il y a des années de cela, suite à un événement dramatique. Leur retour fait remonter à la surface des souvenirs doux et durs… Louise et Louis ont fréquenté les mêmes gens, ont été amoureux de la même personne, avaient pour ambition de devenir écrivain. Leur existence pourtant à ce jour est éloignée. L’origine de leur départ, les liens filiaux amicaux sentimentaux diffèrent… Durant quelques semaines, au chevet de leur mère, Louise-Louis vont cheminer vers un avenir en fusion. Ils n’auront pas emprunté les mêmes chemins, n’auront pas vécu les mêmes obstacles, le même moment de bascule, mais finalement Lou aura éprouvé des sensations identiques – une déchirure semblable -. Sur laquelle il-elle sortira enfin les mots enfouis, saura les mettre à la lumière. Et c’est en posant sur la table ce poids lourd que la vérité surgira, et leur voie alors, sera Une – unique.

 » Inutiles spéculations : nous ne pouvons décréter qu’un événement particulier déterminera le reste de notre existence. Tout choix résulte d’autres choix, qui résultent encore de choix antérieurs. Nous ne pouvons décider du corps que nous aurons à la naissance, ni de la façon dont nous serons traités à cause de lui. Le monde est lui aussi indépendant de notre volonté, animé par des forces plus ou moins vives, d’imprévisibles enchaînements – une mécanique causale qui dépasse l’entendement. »

« Louis et Louise sentent l’un comme l’autre la dernière ombre de vie qui fuit le corps de leur mère. À l’instant, il n’est plus ni passé, ni genre sexué, ni il ni elle. Ni peine ni trahison. Ni secrets ni espoirs émoussés. Seulement une mère et un enfant, l’enfant qui a grandi en elle, qui a tété son lait, l’enfant dont elle a soigné les petits chagrins, caressé les bonnes joues, qui s’est endormi, pelotonné dans ses bras. Les leçons apprises au fil du temps, les jouets achetés et délaissés, les vêtements roses, bleus, jaunes ou rouges, les choses qui façonnent une vie dans un sens ou dans l’autre, tout cela ne signifie rien à présent. Seul ceci a un sens. »

« Homme ou femme, gros ou petits pinceaux. Aucune de ces histoires n’est vraie, ou bien toutes le sont. Nous ne pouvons compter sur des absolus ou de strictes définitions. Le destin n’est pas imprimé dans nos corps à l’encre indélébile – du moins pas chaque aspect de chaque destin. Nous n’avons que des individus avec leurs imprécisions, leur évolution, leurs incohérences, leurs désirs et leurs peurs, leurs actions qui se répercutent au fil du temps et transforment le monde. »

Louise et Louis, roman de Julie Cohen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre, Mercure de France, mars 2021 —

Cette maman qui t’aime infiniment – Capucine Lewalle et Maud Legrand

Une maman, c’est immense – jusqu’au ciel – avec tout plein d’amour dedans. Une maman sait faire plusieurs choses, et souvent en même temps! Elle est costaud pour ça. Ses journées sont remplies à ras bord. Elle travaille, a des responsabilités, son yoga, son flamenco, ses papiers à lire et à écrire, ses appels téléphoniques super importants, ses amis à voir… des choses qui la peinent, la mettent en colère, l’angoissent… Pourtant, elle trouve toujours le temps d’écouter de regarder de câliner de rassurer son enfant. Toujours le temps de jouer, d’inventer, de rire, d’apprendre, de faire des roulades dans l’herbe… Toujours elle a, dans son cœur dans sa tête dans sa peau ; son visage, son odeur, sa douceur, sa voix, ses frayeurs, ses joies… Et ce qu’elle aime par-dessus tout : c’est le voir s’élever – jusqu’au ciel -. Devenir grand, mais à jamais son petit. Un album doux et fort comme une maman! Une déclaration d’amour tout en rimes enjouées, tourbillonnantes, aux dessins tendres, lumineux. Et on n’oublie pas, à la fin, de faire un gros câlin!

Cette maman qui t’aime infiniment, album jeunesse écrit par Capucine Lewalle et illustré par Maud Legrand, dès 3 ans, Casterminouche, éditions Casterman, mai 2021 —

Dracula – Nathalie Wolff et Elsa Oriol

Impatiente, heureuse, un peu intimidée aussi, la narratrice – d’une dizaine d’années – est en partance pour un singulier voyage, avec sa sœur et ses parents. Un voyage au pays de ses origines. Un pays que ses grands-parents ont quitté malgré eux. Une terre devenue sombre et froide, où la terreur régnait, implacable. Tyrannie, guerre, obscurantisme… Il fallait fuir, c’était la seule chose à faire. Ainsi, ses aïeux, bravant les dangers, arrivèrent en France, un territoire accueillant et libre. Alexander, le grand-père, lui raconte souvent l’histoire du comte Dracula, horrible et cruel – symbole pour lui de la dictature du pays qui l’a vu naître -, et du livre qu’il avait commencé à écrire là-bas, d’une plume combative courageuse et alerte. Un manuscrit que cette famille a pour mission de retrouver. Un objet précieux, le témoignage d’une époque. Une passation, une mémoire, une transmission nécessaire. Accroché à sa voix, nous suivons donc la quête de la narratrice et des siens sur les traces foulées jadis par ses grands-parents. Une recherche émouvante captivante, un peu angoissante aussi… Remettra-t-elle la main sur ce livre et son histoire – familiale -?

Un périple initiatique sur les affres de la dictature, la mémoire familiale, la fragilité de la liberté, l’importance du lien intergénérationnel, et le pouvoir des livres et de la lecture comme témoins essentiels. Quant aux illustrations, elles envahissent les pages dans un jeu de lumière de reflets d’ombre et laissent transparaître une intensité incroyable dans les regards et les attitudes des personnages, en parfaite osmose avec les émotions du texte.

Dracula et moi, album jeunesse écrit par Nathalie Wolff et illustré par Elsa Oriol, dès 6 ans, éditions Drôle de zèbre, 2019 —