Gabriel – Maylis Daufresne et Juliette Lagrange

Quand il quitte la classe, le vendredi soir, Gabriel est tout étourdi de tous ces jours gris. À Paris. Car même s’il fait grand beau, dans sa tête , ça s’emmêle ça fuse ça cogite ça déborde. Les leçons apprises à l’école, les affaires à ranger dans sa chambre, les bruits de la ville qui résonnent, la foule qui s’agite, papa pas là, maman à plat, l’orage qui gronde… Vite, Gabriel a besoin d’air, d’espace et de vert. Vite, partir d’ici, rouler loin de Paris. Faire le vide dans son esprit. Être au calme chez son papy, dans son jardin potager, entouré de champs et de forêts. Se sentir plus léger, prendre son temps. S’envoler en pensée dans les étoiles au firmament, en écoutant les histoires de son grand-père. Et rêver. Une douce plongée dans les aquarelles jolies de Juliette Lagrange et les mots délicieux de Maylis Daufresne. Une immersion dans les sensations d’un enfant, de ses tensions de la semaine à son échappée belle pour le week-end à la campagne. Un cheminement en dedans et au dehors, un apaisement. Un vendredi sur terre, plein de promesses.

« J’essaie de trouver une place, même une petite place, à l’intérieur de ma tête. Je caresse la bille que j’ai gagnée à la récré, elle est très douce. Elle a la couleur de la mer que je retrouve chaque été. Je pense à la mer, et la mer me berce. Et soudain tout est calme. C’est déjà la campagne. »

Gabriel, album jeunesse écrit par Maylis Daufresne et illustré par Juliette Lagrange, dès 3 ans, La joie de lire, mars 2021 —

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Christine de Pizan, la clairvoyante – Anne Loyer et Claire Gaudriot

Il fallait être une forte tête pour braver ainsi la vie, comme l’a fait Christine de Pizan, en plein quatorzième siècle. Époque où la femme n’avait qu’une seule place, le foyer, qu’un seul rôle, servir son mari et élever leurs enfants, fusse-t-elle cultivée. Tout au long de son existence, de Venise où elle naquit, au monastère de Poissy où elle s’éteignit, Christine de Pizan n’eut de cesse de lutter contre les normes établies, d’apprendre – la littérature la musique le français le latin, d’avancer dans la vie avec ses propres armes à la mort de son époux en charge de ses trois enfants de sa mère et d’une nièce. Courageuse, déterminée, elle refusera de se remarier. Elle prendra la plume, écrira de la poésie, dénoncera les livres misogynes, convoquera dans ses histoires les personnages de la mythologie. En avance sur temps, elle sera journaliste et critique de la politique de la justice de ses contemporains. Et laissera à la postérité son ouvrage La Cité des dames, comme un trésor précieux à destination de toutes les femmes des générations futures. Ouvrant la première, une brèche, dans ce monde d’hommes, elle a clairement fait entendre sa voix, et montrer la voie à suivre aux écrivaines d’hier et d’aujourd’hui : George Sand, Emily Brontë, Colette, Marguerite Duras, Toni Morrison, Goliarda Sapienza, Virginia Woolf, Virginie Despentes, Karen Blixen et bien d’autres… Un album-documentaire inspiré et passionnant sur une femme puissante intelligente et empathique, sublimé par des illustrations incroyablement flamboyantes.

« Son destin, elle veut le prendre en main, au creux de sa paume exactement, avec pour unique arme une plume libre et affûtée ».

« Quel plaisir d’écrire pour vivre! »

« Avec son ouvrage La Cité des dames, elle s’emploie à les ressusciter pour répondre à la mission qu’elle s’est donnée : défendre les femmes, leur redonner la place qu’elles méritent dans la mémoire collective, leur bâtir une cité dédiée à leurs vertus. Utopiste, elle met en valeur « leur cœur d’homme ».

Christine de Pizan la clairvoyante, album jeunesse écrit par Anne Loyer et illustré par Claire Gaudriot, dès 7 ans, À pas de loup éditions, mars 2021 —

Totoche et la petite maison de Meredith – Catharina Valckx

Chemin faisant, son petit sac à la patte, Meredith la coccinelle aperçoit sous un arbre, une armoire blanche et bleue. Le dedans si beau si vaste lui plaît tellement, qu’elle en ferait bien sa maison de campagne…. Mais vient à passer l’ami Totoche. Et lui aussi, l’aime beaucoup, cette armoire. Idéale, pense-t-il pour y poser ses provisions. Alors ni une ni deux, il porte le meuble sur son dos, direction sa maison! Voilà que deux pas plus loin, une petite voix s’élève : Meredith avait déjà élu domicile à l’intérieur! Peu importe, les deux amis trouvent vite un compromis : ils installent la petite armoire chez Totoche. Ainsi, la maison de campagne est en bonne place, à l’abri des animaux sauvages et des intempéries et l’étagère du haut fait un parfait garde-manger. Seulement, l’odeur du camembert glissé au-dessus de la tête de Meredith est insoutenable… et la dispute, elle, est inévitable. De colère, Totoche ramène l’armoire sous l’arbre. Comme si rien ne s’était passé… enfin si, leur amitié est désormais, cassée. Quand tombe la nuit, pourtant, Totoche se met à trembler d’inquiétude……Et si un loup rôdait autour de l’armoire, avec à son bord, la si petite Meredith… Un album drôle tendre et prenant aux personnages attachants sur l’amitié et ses rouages : rester amis malgré les conflits, pouvoir compter l’un sur l’autre en confiance, savoir faire des concessions, être tolérant et solidaire.

Durant cette année, nous égrènerons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de Mars était La maison. Nous devions chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici les chroniques de Nadine, Le bison, Anthony

Le thème d’avril sera : Le voyage

Venez à bord de notre Transat, vous êtes les bienvenus!

Totoche et la petite maison de Meredith, album de Catharina Valckx, l’école des loisirs, première parution en 2005 —

Un jour, je te mangerai – Géraldine Barbe

Avec sa petite sœur Chloé, Alexia quinze ans, est d’une violence inouïe. Sans cesse, elle la rabaisse, la bouscule, l’appelle « petite merde ». Elle lui fait payer sa venue au monde, sa place dans la maison, sa façon d’être, son calme, sa douceur, sa minceur… Chloé, douze ans, n’ose rien dire, ne réagit pas. L’habitude. L’incompréhension. Et une admiration malgré tout, pour son étrange aînée. La haine la colère la jalousie d’Alexia envers Chloé ne sont en réalité que des feintes. Des sentiments détournés. Elle n’est pas un monstre, c’est un monstre qui a envahi son corps. Un corps détesté, malmené, torturé. Son reflet dans le miroir renvoie une image d’elle déformée qu’elle prend pour réelle. Alexia se voit grosse et moche. Ce roman est glaçant, dérangeant. Mais la spirale de l’anorexie mentale est à mon sens pertinemment décrite. La rage la dépression la mésestime de soi, les orgies de nourriture les vomissements, l’impuissance de l’entourage – les parents semblent tellement perdus qu’ils ne sont que des ombres, sans réaction -. Et cette petite sœur, qui rase les murs et rêve de devenir invisible pour éviter l’implosion d’Alexia… Il faudra qu’advienne un choc, pour qu’enfin les uns et les autres prennent conscience des maux et les mettent en mots dans de bonnes mains. Une lecture sous tension constante. Dure mais terriblement efficace.

« Dans le regard d’Alexia, Chloé perçoit de l’amertume et du dégoût, de la rage difficilement contenue – et parfois plus du tout – à devoir accepter celle qu’elle est obligée de fréquenter chaque jour et pour toujours. La petite merde qui lui prend tant, qui lui prend tout. La petite sœur. Alors elle l’agresse. Une tape rapide, quelques cheveux tirés trop fort, un coup de poing entre les omoplates. Parce qu’elle s’ennuie, pour s’occuper, obtenir une réaction. Chloé esquive quand cela est possible, mais ne se défend pas vraiment ni se venge. Elle est une piètre adversaire. Devant la puissante Alexia, elle est un roseau tremblant. »

« Quand même, tout un gâteau au chocolat pour elle seule, c’est n’importe quoi. Ça fait mal au ventre, ça fait mal au cœur, ça fait grossir. Alexia parle de plus en plus souvent de grossir. Elle ne se trouve pas belle, pas comme elle voudrait. Pas assez grande, le nez pas assez petit, les cheveux pas assez longs, pas assez épais, pas assez blonds, les yeux pas assez bleus. Ses fesses, ses cuisses, ses genoux, son ventre, ses seins, etc, , rien ne va, rien n’est comme elle voudrait. Alexia se déteste. À l’entendre on dirait un monstre. Presque chaque soir, leur mère passe du temps à essayer de la calmer quand Alexia répète qu’elle est grosse, ses jambes trop ci et ses hanches et ce double menton. Chloé n’y comprend rien. c’est du chinois pour elle. De quoi parle-t-elle? Alexia a beaucoup de défauts, mais elle est jolie et vraiment pas grosse. »

Un jour, je te mangerai, roman de Géraldine Barbe, à partir de 13 ans, collection Medium +, L’école des loisirs, janvier 2021 —

La meute – Adèle Tariel

Quand elle arrive le premier jour, Léa a la boule au ventre et le cœur qui bat fort. L’angoisse de ne pas s’intégrer, l’appréhension d’être seule. L’envie de disparaître. De se fondre dans la masse. Depuis toujours, elle passe d’un établissement à un autre, au fil des mutations de sa mère. Elle est habituée. Pourtant là, c’est différent. C’est le lycée ; les élèves de sa classe se connaissent bien, les groupes sont faits, la hiérarchisation est en place. Léa comprend vite que si elle ne s’introduit pas dans le cercle des meneurs, elle ne donne pas cher de sa peau. Alors dans un souci de protection, elle se fait d’abord remarquer sur le terrain de basket où elle excelle. Puis se fait violence, en allant à l’encontre de ses propres envies et valeurs ; elle participe au lynchage du professeur d’histoire-géographie, Monsieur Fauchon. Armés de leur portable, les élèves prennent photos et vidéos provocantes. Et Léa a l’idée de créer un compte sur instagram : La meute. Les abonnés affluent en rythme avec la mise en ligne de posts obscènes. C’est l’engrenage pour Léa. Un désastre pour le prof malmené. Un roman bref percutant et poignant sur le harcèlement d’un professeur par ses élèves et l’effet de groupe dévastateur. Le récit à la première personne accentue l’immersion l’identification l’implication et la prise de conscience de la gravité de l’acte. Les mots sonnent juste, dans un flot vif, qui bouscule. Grâce à un QR code, on a accès à la lecture d’une partie du livre par l’autrice et à des fiches pédagogiques pour une étude du texte en classe. Presto, une nouvelle collection des éditions Magnard Jeunesse, au plus près des préoccupations des collégiens et lycéens, solide support pour engager réflexions et débats.

 » La Meute a désormais un public, une communauté qui attend le prochain épisode du feuilleton. On se sent admirés, aimés. C’est un sentiment grisant, qui fait tourner la tête, comme l’alcool. Deux cent abonnés. Le nombre de followers de mon compte perso explose aussi. Ça y est, j’existe dans ce lycée. »

« Quand quelqu’un est pris pour cible, l’enfer commence pour lui. Les moqueries se multiplient, en classe, dans les couloirs, dans la cour, sur le chemin du lycée, sur les réseaux, partout, tout le temps. Ça vient de n’importe qui, y compris tous ceux qu’il ne connaît pas. Certains s’acharnent sur la cible désignée, juste pour se faire bien voir par Théo et Cindy, le couple royal de ce lycée de tarés. »

« Elle dit que je ne peux pas être neutre, que si je ne fais rien, je cautionne, je suis complice. Elle dit que je suis « spect-ACTRICE », selon sa formule. Elle m’impressionne, elle a l’air libre, assumée, indépendante. Je l’admire. Mais si elle était tombée dans cette classe de fous, aurait-elle vraiment fait différemment? Est-ce moi qui n’ai aucun courage? À quel point faut-il être lâche pour ne pas réagir devant des faits qui vous révoltent, simplement pour se faire aimer des autres? Car, au final, ce n’est pas ce prof dont il est question, mais la place de chacun dans la hiérarchie de ce lycée (…). »

La meute, roman d’Adèle Tariel, à partir de 13 ans, collection Presto, Magnard Jeunesse, mars 2021 —

Thomas – Martine Arpin et Claude K. Dubois


La maman de Thomas s’en est allée. Pour toujours. Un trou dans la terre un hiver, un trou dans son cœur d’enfant. Un creux silencieux et froid, douloureux et lourd. L’absence y résonne si fort…. Thomas a besoin de combler ce vide, trouver une personne qui pourra réparer ce cœur brisé. Sa mère aurait su, elle, ce qu’il fallait faire… mais elle n’est plus là. Alors il cherche, il marche à travers la ville, rencontre la couturière le docteur le menuisier, mais aucun d’eux ne connaît de remède pour soulager le cœur, cicatriser la douleur, estomper la peur, apporter de la douceur de la chaleur. La tristesse, ça ne se reprise pas, il n’existe pas de pansement ni d’instrument. En rentrant chez lui, il voit son père, assis en haut de l’escalier. Et par terre, tout autour de lui, des photos d’elle. Par dizaines. Ensemble, ils regardent le visage tant aimé et ils sourient. Ils sourient parce que l’un et l’autre sentent soudain leur cœur se remplir. Se remplir d’un amour immense. Immenses sont leurs souvenirs – des rires en cascades des gestes doux une voix inoubliable des histoires des regards une robe rose un parfum éternel le bruit des vagues des châteaux de sable ses yeux verts… Verts comme ceux de Thomas. Thomas qui sait désormais comment faire pour que son cœur soit plein. Un album triste et beau, doux et fin. Les larmes perlent, les sentiments parlent, et une lumière inattendue déferle.

« Dans ce grand trou qui avait pris place dans mon cœur, j’ai décidé de mettre de petits morceaux de ma maman. »

Thomas, album jeunesse écrit par Martine Arpin et illustré par Claude K. Dubois, à partir de 5 ans, éditions Deux, mars 2021 —

Florida – Olivier Bourdeaut

À peine soufflées ses sept bougies, Élizabeth se retrouve sur le podium d’un concours de Mini-miss. Jusqu’ici princesse jolie de sa mère, elle devient Reine de beauté version miniature – une malchance pour elle de remporter le prix ce jour-là… Durant cinq années, elle foulera chaque week-end, de ses pieds traînants, tous les parquets des vieux châteaux et autres salles des fêtes de Floride. Une enfance délibérément volée par sa « reine-mère » – possessive fanatique toxique – et son « valet » de père – indifférent imperméable apathique -. Instrumentalisée, heurtée dans sa chair, son corps tout entier, Élizabeth n’aura de cesse de ruminer sa vengeance envers ses parents au fil des années. Elle disparaîtra de leur vie pour mieux réapparaître une décennie plus tard transfigurée, méconnaissable. Et c’est à travers son journal trash à souhait qu’elle raconte, à nous lecteurs, – des témoins qu’elle interpelle régulièrement – son cheminement de femme entre désir de revanche et quête de reconstruction, entre tristesse et colère, entre rêve et obsession, entre amour et haine de son corps, entre réalité et apparence. Au fur et à mesure des pages, ce corps soumis aux regards dès l’enfance, se meut à l’envi : beau, lisse, fin, gras, musclé, vigoureux, façonné, puissant, solide, affaibli, torturé, dénaturé, laid. Élizabeth le tord jusqu’à le briser. Sous le vernis, un cri continu. Un mal-être profond. Le traumatisme d’une petite fille à jamais refermé. Une histoire crue- cruel, une satire du culte du corps et d’une société tournée vers l’apparence. Une lecture douloureuse, tragique, cynique. Dérangeante. On en sort groggy. Un roman uppercut.

« Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus. »

« Des seins, des sens et des poils, voilà ce qui tombe sur le corps d’une adolescente. Du sang, voilà ce qui tombe du corps d’une adolescente. La belle affaire, on a déjà beaucoup de choses à gérer, on est débordée, devoirs scolaires, alimentation, ambiance à la maison et paf voilà plein de gros dossiers sur le bureau. »

« Tu sais quoi, t’as qu’à l’écrire, ta vie, les gens adorent ça, lire les malheurs des autres, ça les fait bander de voir combien les autres ont dégusté. Elizabeth Vernn à l’infini, voilà le titre de tes mémoires, de mini-miss à mini-monstre. Tu va faire un carton. Pauvre petite fille, papa maman méchants avec moi, alors moi me faire vengeance. Moi, toute musclée, moi plus belle du tout. Oui, j’étais trop belle, c’était mon problème vous comprenez. Oh, mais c’est grave tout ça, vous voulez en parler. Oui oui, j’ai écrit un livre pour tout expliquer. Passionnant, je vais l’acheter, ça me changera d’Alexandre Dumas. »

Florida, roman d’Olivier Bourdeaut, éditions Finitude, mars 2021 —

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges – Léonie Bischoff

En ces temps pandémiques oppressants, il est doux de plonger dans les eaux troublantes du désir – tant il est exacerbé – de ce roman graphique. Léonie Bischoff évoque un épisode charnière de l’existence passionnante et renversante de la diariste et écrivaine Anaïs Nin, dont l’œuvre est justement traversée par le désir charnel. Nous sommes dans les années trente, son mari et elle viennent de s’installer à Louveciennes en banlieue après avoir passé trois ans à Paris, puis des années à New-York. Hugo est absorbé par son travail – de banquier – délaissant sa passion pour la poésie, Anaïs s’ennuie. Son statue de gentille épouse de la bonne société lui pèse chaque jour davantage. Depuis l’enfance, elle écrit un journal où elle déverse ses sentiments les plus intimes. Elle aimerait transformer cette écriture quotidienne dont elle est devenue dépendante, en fiction. Écrire un roman… mais ses mots ne la mènent pas là. Et elle sent au fond d’elle « un érotisme auquel elle n’a pas accès ». Elle aime son mari mais une frustration l’assaille. Seule la danse espagnole à laquelle elle s’adonne régulièrement auprès d’un professeur révèle en elle une autre Anaïs, une femme sensuelle emplie d’un désir qui ne demande qu’à bondir. Puis Henry Miller et sa femme June entrent dans sa vie, et la bousculeront à jamais. L’un et l’autre vont faire jaillir d’Anaïs l’ardeur sexuelle tant contenue, la libérer, la dévoiler en une femme à plusieurs facettes. Anaïs se découvre forte et fragile, fascinante et envoûtante, sombre et lumineuse, troublante et troublée, toujours amoureuse… elle multiplie les rencontres et expériences, et saisie la portée des mots sur les sens, de l’esprit sur le corps. Voluptueusement défilent les mots et les dessins délicats et sensuels, la douceur des traits et des déliés aux crayons de couleurs, les mauves les orangés les bleutés, la rondeur des courbes, l’ondulation de la chevelure d’Anaïs et de la mer et son ressac, du souffle du vent – du désir -, la luxuriance de la végétation qui dévore merveilleusement certaines pages jusqu’à l’extase. Un roman graphique élégant sensuel surréaliste poétique amoral… une pulsion de vie.

« Avec quelle facilité je me glisse d’un personnage à l’autre ! Je me sens innocente. Mes mensonges et mes costumes sont ma liberté. Si je ne me crée pas un monde pour moi-même, je mourrai étouffée par celui que d’autres définissent pour moi. Je n’ai plus peur des mensonges. Ma morale n’existe que lorsque je suis confrontée à la peine de quelqu’un d’autre. »

« Chaque homme à qui j’ai fait lire mes textes a tenté de changer mon écriture. Écrire comme un homme ne m’intéresse pas. Je veux écrire comme une femme. Je dois plonger loin de la rive pour trouver les mots…sous la mer des mensonges. »

« Chaque homme fait émerger en moi de nouvelles émotions, de nouvelles idées. Chaque relation fait naître une nouvelle Anaïs. Et chaque Anaïs existe uniquement pour celui qui l’a révélée, tout en inspirant toutes les autres. »

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, roman graphique de Léonie Bischoff, Casterman, août 2020 —

Magda la souris minuscule – Karen Hottois et Anaïs Massini

Toute petite est Magda, mignonne souris si minuscule qu’elle ne cesse de se rehausser, en marchant sur la pointe de ses pattes. Trop pressée de grandir! Et ça la rend triste, de constater son reflet inchangé dans la vitre. Sa maman lui a dit, pourtant, qu’il fallait laisser passer le temps. Seulement, Magda en a assez d’attendre. Elle a beau s’amuser avec son doudou pendant des heures pour faire couler ce temps, il est toujours trop lent! Néanmoins, lorsqu’elle est le soir, dans son lit-coquille-de-noix, l’obscurité bleutée la fait se recroqueviller. Les angoisses de la nuit semblent la rendre plus petite encore… Décidément, c’est pas si facile de grandir, il faut savoir être patient et laisser le temps au temps… Quel plaisir de retrouver les mots doux de Karen Hottois et les dessins lumineux d’Anaïs Massini! Un album sur le désir de grandir, les petites peurs qui l’accompagnent et la présence rassurante d’une maman. Une douceur qui invite aussi, à profiter de chaque instant, précieusement.

Magda la souris minuscule, album jeunesse écrit par Karen Hottois et illustré par Anaïs Massini, à partir de 3 ans, éditions Didier Jeunesse, mars 2021 —

Des oiseaux plein la tête – Alexandra Garibal et Sibylle Delacroix

Dans la tête de Nénette, il y a plein d’oiseaux. De ses doigts qui s’agitent, sortent des papillons. Dans son yaourt aux fruits, on trouve du jambon. Sous ses couettes, volettent des chansons, et des images jolies. Dans ses mains, vont et viennent des dessins. Dans son cartables, elle glisse des petits bateaux de papiers pliés, toujours prête à les faire naviguer. Quand ses grands yeux bleus observent pendant des heures, une araignée tisser sa toile, son corps tout entier se balance en cadence. L’imagination de Nénette est immense, mais la partager est difficile. À l’école, on la chahute, on ricane devant elle. On se moque de sa différence. Alors souvent, elle est seule. Mais un jour de pluie, No, un garçon de sa classe est touché par cette petite fille pas comme les autres. Il y a tellement de beau en elle, dans ses gestes, dans son regard, dans ses histoires… Il y a bien longtemps qu’un album jeunesse ne m’avait pas serré le cœur à ce point. Est-ce dû au doux visage de Nénette traversé par le nuage de l’autisme, à la prévenance émouvante et belle de No, à l’inventivité qui sauve de tout, à la beauté d’une amitié naissante, aux crayonnés sensibles si lumineux…? Dans ma tête à moi, il n’y a pas d’oiseaux, mais il y a désormais cette petite fille aux yeux bleus son ami No un bateau jaune, et tous tourbillonnent joyeusement.

Des oiseaux plein la tête, album jeunesse écrit par Alexandra Garibal et illustré par Sibylle Delacroix, à partir de 3 ans, Kaléidoscope, mars 2021 —