À Paris – Joëlle Jolivet et Ramona Badescu

Depuis l’enfance, Joëlle Jolivet traverse Paris en tout sens. Elle connaît la ville par cœur, même si elle l’émerveille encore. Ramona Badescu n’y a jamais vécu. Arrivée en France à dix ans, elle a toujours habité loin de la Capitale, mais chacune de ses visites la réjouit. Grâce au grand format du livre, aux gravures en noir et blanc de l’une, et les mots poétiques et pétillants de l’autre, on déambule dans les rues de Paris, comme si on y était!. En sur-couverture, une carte touristique nous attend, et à l’intérieur un dépliant et un pop-up nous surprennent. Leur Paris est volontairement léger et rayonnant. Leurs regards est tendre et charmant. « Ajoutez deux lettres à Paris et c’est le paradis » : voilà, en parcourant l’album, je pense à la petite phrase de Jules Renard! La balade est belle, ludique, immersive. Cet album documentaire foisonnant et joyeux – descriptions historiques, monuments numérotés renvoyant à la carte, vie quotidienne – ravira petits et grands.

Défilent les hauts-lieux touristiques ; l’île de la Cité vue du quai des Grands-Angustins, Beaubourg , la Fontaine Stravinsky, les toits de zinc du quartier du Marais avec vue sur le Centre Pompidou, Notre-Dame de Paris « là où toutes les routes démarrent… », le Panthéon, le Jardin des Plantes, Barbès, Les dômes du Sacré-Coeur, l’Église de Montmartre, la Voie Royale – Louvre, Carrousel, Jardin des Tuileries, Obélisque de la place de la Concorde, les Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe, la Grande Arche -, le Pont des Arts ses sept arches et ses cadenas, les cinémas près de la Sorbonne, le parc des Buttes-Chaumont, la Tour Montparnasse et le marché à ses pieds, la Tour Eiffel, le Canal Saint-Martin et ses berges, le Cimetière du Père-Lachaise, l’Opéra Garnier. La promenade prend fin dans le 13ème arrondissement, avenue d’Ivry, dans le quartier asiatique.

Et au fil des pages, ses promeneurs, ses siesteurs, ses runners, ses cyclistes, ses visiteurs, ses cafés, ses pavés, ses grands magasins, ses métros, ses gens pressés, ses amoureux, ses photographes, ses curieux, ses habitués, ses bateaux-mouches, sa poésie, sa musique, son histoires, ses grands-hommes -et femmes-, ses pigeons, ses bancs publics, ses lecteurs, ses enfants, ses bouquinistes, ses voitures et ses bus, ses manèges, ses terrasses… et ses couleurs ses parfums ses bruits que l’on devine…

J’irais bien y faire un tour, moi, À Paris!

À Paris, album jeunesse écrit par Ramona Badescu et illustré par Joëlle Jolivet, dès 6 ans, avec un dépliant et un pop-up sous jaquette, Les Grandes personnes éditions, 2014 —

L’année du pied-de-biche – Florentine Rey

Le pied-de biche, c’est tout à la fois un levier – qui multiplie une force – un point d’appui pour arracher, un outil pour s’évader, s’échapper, fuir, enfoncer – des portes -, se faire violence – avec soi-même avec les autres avec la société… -, brusquer – pour activer faire bouger les choses -, surmonter, vaincre… « J’écris des formes courtes pour ouvrir et fermer les portes et changer de costume entre deux poèmes » dit Florentine Rey. Sa poésie a la vitalité la puissance la robustesse d’un pied-de-biche. Elle a aussi de la folie, du jeu, de la douceur. Tantôt drôle tantôt grave, tantôt amère tantôt solaire. Ses poèmes touchent, égratignent, donnent le sourire, font du bien, remettent en place!

La poésie contemporaine est incroyablement riche, intense, belle, fougueuse, inventive, courageuse, hétéroclite, impliquée… Si vivante, malgré le peu de gens qui la lise… Alors osez la poésie!

Florentine Rey écrit sur le monde qui flanche, le désastre écologique, l’écriture, le rapport au corps au sexe à la passion à l’amour, l’engagement, les inégalités hommes-femmes… Elle dessine des tranches de vie et les interrogations des lendemains incertains. Elle dépeint la réalité avec lucidité, colère parfois. Mais l’espoir la lumière la joie l’humour s’immiscent aussi. Les interstices existent, le monde n’est pas d’un seul tenant, heureusement! C’est l’espace de la liberté!

L’année du pied-de-biche, recueil de poésie de Florentine Rey, Le castor Astral, avril 2021 —

La très grande aventure – Anne Cortey et Olivier Latyk

Quand en plein hiver, Marcello le petit pois et Nanni le haricot vert, harassés d’un long chemin arrivent dans une ferme, ils pensent se reposer… mais c’est sans compter sur le coq de la basse-cour, qui les avalent aussitôt, tout rond! Dans son gosier c’est le bazar ; de quoi s’occuper avant de pouvoir s’échapper… L’attente est longue. Heureusement pour les deux légumes, Monica la fourmi leur glisse à manger par le bec du coq endormi – Monsieur hiberne! -. Et au printemps, pouf! Voilà que Marcello appuie sur le nombril du volatile. Comme par magie, une porte s’ouvre! Et c’est sur une Vespa rouge, conduit par Nanni, que les deux amis partent à l’aventure ! Monica, super conseillère, leur dit : direction la mer! S’ensuivent de nombreuses péripéties et autres dangers, sur terre et en l’air… Le petit pois et le haricot vert ont beau être minuscules dans ce vaste monde, ils sont ensemble, et à deux, c’est bien connu, on est plus fort! Et plus encore, quand leur amie la Fourmi rejoint joyeusement leur grande aventure! Rires délires solidarité complicité et une imagination débordante!

Cet album est extra-chouette! Génialissime! Un road-movie pour les petits, plein de fantaisie de drôlerie, de trouvailles, de tendresse aussi. Texte et dessins sont en osmose ; rythmés colorés chaleureux inventifs doux et fous. Et puis Marcello Nanni Monica, une vespa… la Dolce Vita quoi! J’ai ADORÉ!!

« Décidément, la vie a bien des surprises dans ses poches… »

La très grande aventure, album jeunesse écrit par Anne Cortey et illustré par Olivier Latyk, dès 3 ans, Grasset Jeunesse, mai 2021 —

Chamber Music suivi de Pomes Penyeach – James Joyce – traduit annoté et présenté par Pierre Troullier

Qu’il est doux et fort de lire de la poésie. Se laisser envelopper par l’instant, s’attarder sur les mots, leurs assonances et autres allitérations, leur sensualité, leur petite musique, leur grâce, leurs luttes, leurs percussions, leurs impulsions. S’abandonner aux sentiments, aux rythmes, à la magie qui se dégagent des vers du poète. À voix haute, flâner d’un poème à l’autre, et être transporté tantôt dans une rêverie exquise, tantôt dans une réalité parfois âpre. Qu’elle soit classique, contemporaine, lyrique, urbaine… faire entrer la poésie en soi. Prendre le temps, laisser infuser, se ravir d’une rime comme d’un tableau, se délecter des trouvailles, du style, débusquer des émotions, qui résonnent.

Que j’ai aimé lire les poèmes de James Joyce. Deux recueils en un, Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, un écrin où recèlent des bijoux traversés par l’amour courtois. Le désir, l’amour naissant, l’embrasement, l’amour finissant, la mélancolie, le doux souvenir. Il y quelque chose de Verlaine bien sûr ; les paysages bucoliques, la forêt les bosquets, les ruisseaux l’azur, la danse la musique le chant, le vent les rubans, la lune les serments, extases et clair-obscur … Il y a une ponctuation vive – exclamations interrogations – qui insuffle allure folle, harmonie, enthousiasme et ardeur. Dans Pomes Penyeach, les poèmes se font plus inventifs – moins classiques -, et s’attachent moins à l’amour mais davantage au cheminement du poète, dans l’espace, dans le temps. Dublin, Trieste, Zurich, Paris…

Quelle belle idée et quel bonheur de découvrir le poème original et sa traduction. Aller de l’un à l’autre, savourer chacun, avec sa propre musicalité, son propre rythme. Pierre Troullier n’a pas fait qu’une simple traduction, il a écrit une traduction – versifiée et rimée. Nuance essentielle. Il a, de plus, rédigé une préface limpide et prenante.

Un recueil délicat d’un homme dont j’ignorais la poésie. Pour moi, Joyce était l’auteur d’Ulysse, ce roman qui m’intimide tant. Cette promenade poétique a donc suscité chez moi une grande curiosité et m’a donné envie d’oser enfin ouvrir son grand livre, de pénétrer dans son odyssée.

Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, recueil de poèmes de James Joyce traduit de l’anglais (Irlande) annoté et préfacé par Pierre Troullier, Orphée La Différence, 2017 —

Rosie Pink – Didier Lévy et Lisa Zordan

Dans le jardin de son manoir, Mister Horace Pink, grand amateur de roses, en fait pousser des milliers. Extrêmement méticuleux, les fleurs sont plantées en lignes, selon leur couleur, et reçoivent de sa part un entretien quotidien rigoureux. La découverte d’une mauvaise herbe l’offusque instantanément : sitôt vue sitôt arrachée! Rosie, sa fille, se désespère devant ces herbes jetées, alors inspirée, il lui vient une idée. Là voilà qui récupère ici et là les herbes et se fait jardinière. Avec douceur et audace, Rosie les place dans des pots de yaourt, à la lumière de sa fenêtre de chambre, au milieu des peluches des livres et autres jouets en tout genre. Les petites herbes se sentent si bien qu’elles croissent vivement et envahissent l’espace joliment. Le père de Rosie lui cède, à contre cœur, un petit bout de terre, pour que les petites herbes devenues grandes s’épanouissent davantage. « Le paradis », nommé ainsi par Rosie ne cesse de grandir et bientôt, à la grande stupéfaction du père et de la fille, des roses en jaillissent! Des apparitions qui transformeront le jardin tout entier et Mister Horace Pink lui-même.

Un très bel album, une ode à la nature à la diversité à l’ouverture et à l’imperfection. Grâce à Rosie, Horace comprend que les différences se nourrissent entre elles, qu’il faut les laisser vivre – ne surtout pas les contraindre les cloisonner -. Et la rose a beau être une fleur ravissante, elle l’est encore plus si elle est aimée respectée et libre! Le texte sensible de Didier Lévy s’harmonise à merveille avec les illustrations éblouissantes et foisonnantes de Lisa Zordan.

Rosie Pink, album jeunesse écrit par Didier Lévy et illustré par Lisa Zordan, dès 5 ans, Sarbacane, 2018–

L’année où je suis devenue ado – Nora Dasnes

Quand j’ai glissé ce roman graphique entre les mains de ma fille de douze ans, un large sourire s’est dessiné sur son visage. Tout sonne si juste dans ce livre, qu’elle s’est immédiatement identifiée à Emma la narratrice. Pas de mièvrerie, pas de pathos, pas de tabou, de la bienveillance et des questionnements pertinents. Sous la forme d’un journal intime, on entre dans les pensées d’Emma ; ses premiers émois amoureux, la joie et la tristesse mêlées liées à l’enfance qu’on quitte avec nostalgie et l’adolescence qui fascine mais angoisse, le regard et le jugement des autres, les clans, les disputes entre copines, la relation avec son père… les cabanes dans les arbres, les fringues et le maquillage, la musique, le dessin, les réseaux sociaux, les grands secrets, les petits mensonges, les soirées-pyjama… le doute, l’impression de ne pas trouver sa place… et puis une interrogation : est-ce normal de tomber amoureuse d’une fille? Le graphisme est top, tour à tour pétillant et doux, ludique à souhait – avec de chouettes playlists -, des pleines pages, des cases, des dessins, des messages. Il y a du rythme, une grande palette d’émotions, de l’humour, de la fantaisie. J’ai personnellement beaucoup aimé les discussions entre père et fille, pleines de tendresse et de tolérance. Un roman graphique délicat sensible et sensé qui saura toucher et rassurer ceux et celles qui entrent dans cette période aussi riche et belle que brutale et bouleversante qu’est l’adolescence.

L’année où je suis devenue ado, roman graphique de Nora Dasnes, traduit du norvégien par Aude Pasquier, à partir de 11 ans, Casterman, mai 2021 —

Ce genre de petites choses – Claire Keegan

J’ai rencontré l’écriture tout en pudeur, subtilité, poésie et délicatesse de Claire Keegan en traversant ses Trois lumières, un roman rayonnant où une petite fille – en trop, dans une famille débordée – est envoyée, au cœur de l’été, dans la ferme d’un couple heurté par la vie. Ces trois-là marcheront ensemble vers une douce quiétude. Ravie donc de retrouver l’intensité de ses mots aux ombres portées. Elle y raconte l’histoire de Bill Furlong, un homme simple et généreux, né de père inconnu – élevé avec bonté et éduqué avec bienveillance dans la maison où sa mère, qui l’a eu à quinze ans, était bonne -. Père de famille de cinq filles, il est marchand de bois et de charbon. Nous sommes en 1985, en plein hiver. Noël approche. Lors d’une livraison au couvent voisin, dont les religieuses dirigent une entreprise de blanchisserie florissante, il est le témoin d’une réalité crue, qui le bouleverse : la maltraitance évidente des filles-mères y travaillant et l’image terrifiante de l’une d’elle enfermée dans la cave à charbon… L’homme entre chez lui le cœur dévasté. Femme et voisins lui intiment de garder le silence sous peine de remontrances en haut-lieu. Bill Furlong, en cette veille de Noël suivra son instinct – en écho à sa bienfaitrice, jadis -. Sans peur, avec dignité, et honnêteté, il agira en connaissance de cause… Un petit texte émouvant – sombre et lumineux à la fois – qui évoque avec pertinence les Magdalen Laundry (À voir également, si vous ne le connaissez pas le film de Peter Mullan The Magdalen Sisters). Les couvents étaient censés prendre en charge et réhabiliter les « jeunes filles perdues » – en fait, violées et enceintes – en les employant dans leurs blanchisseries. En réalité, elles y subissaient de terribles sévices.

« À quoi tout cela servait-il? s’interrogeait Furlong. Le travail et l’inquiétude continuelle. Se lever dans l’obscurité et effectuer les livraisons, l’une après l’autre, la journée entière, puis rentrer à la maison longtemps après la tombée de la nuit et se débarrasser du noir qui lui collait au corps et s’attabler pour dîner et sombrer dans le sommeil et, au réveil, affronter une énième version de la même chose encore. Les choses ne changeraient-elle jamais, n’évolueraient-elles jamais vers un lendemain différent, ou nouveau? »

« Ce qui le tourmentait le plus n’était pas tant l’enfermement qu’elle avait subi dans le hangar à charbon ou la position implacable de la mère supérieure ; le pire était la manière dont elle avait été traitée pendant qu’il était présent et dont il avait toléré cela et n’avait pas demandé des nouvelles de son bébé – la seule chose qu’elle lui avait demandé de faire – et la manière dont il avait pris l’argent et l’avait laissée attablée là sans rien devant elle, le lait coulant de son sein sous le cardigan et tachant son petit corsage, et la manière dont il s’était rendu, comme un hypocrite, à la messe. »

« Comme il se sentait presque grand et léger à marcher avec cette fille près de lui et une joie fraîche, nouvelle, inouïe dans le cœur! Était-ce possible que le meilleur aspect de lui-même soit en train de resplendir, et d’émerger? Une part de lui-même, quel que soit le nom que l’on puisse lui donner – un nom existait-il d’ailleurs? – s’emballait, il le savait. Il était indéniable qu’il le paierait, mais jamais dans toute son humble vie il n’avait connu un bonheur semblable à celui-ci, pas même lorsqu’il avait reçu dans ses bras ses filles nouvelles-nées et avait entendu leurs pleurs.

Ce genre de petites choses, roman de Claire Keegan, traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin, Sabine Wespieser, novembre 2020 —

Madame hibou cherche appartement – Caroline Dorka-Fenech et Géraldine Alibeu

Un beau jour, ou plutôt une nuit! Madame Hibou en eut assez de vivre ici, dans ce si vieil arbre qui lui servait depuis des lustres de maison. Assez de la pluie, du vent glacé, des flocons de neige! Assez d’être constamment enrhumée et fiévreuse! Cette fois, la coupe était pleine, il lui fallait à tout prix sortir de ce trou. Elle rêvait d’un abri au sec, d’un nid tout chaud, d’un endroit coquet et douillet. Avec des murs peints en jaune, sa couleur chérie… que le soleil entre enfin jusque dans son appartement! Parce que voilà, ce qu’elle désirait : un APPARTEMENT – digne de ce nom (et pas un taudis humide). Cette nuit-là donc, elle prit son téléphone, bien décidée à trouver un logement. Après de nombreuses heures passées à discuter mollement, on lui dit enfin ce qu’il fallait faire : Prouver qu’elle existait!! Munie de ses papiers roses et bleues, Madame Hibou partit donc armée de tout son courage et de toute sa volonté en direction du grand bâtiment gris… là où on décidait, si oui ou non, vous existiez vraiment!! Seulement, elle n’était pas la seule à vouloir déménager. Une file immense de hiboux serpentait devant le cube cendré. Trois mois d’attente pour espérer atteindre le guichet!!! Heureusement, parmi cette foule, elle fit la connaissance d’hiboux très sympathiques. De discussions en réflexions, une ingénieuse idée surgit…. Un splendide album terriblement contemporain qui évoque avec clairvoyance la précarité, le manque d’accès aux logements, la lenteur de l’administration – et l’absurdité de ses lois -, la solidarité et l’habitat participatif. Le texte est merveilleusement mis en valeur par des illustrations aussi flamboyantes que tendres! À glisser d’urgence dans toutes les mains, petites et grandes!

« Ainsi était organisé la société des hiboux : si l’on voulait obtenir un appartement, il fallait exister. Des appartements à des hiboux qui n’existaient pas, on n’en donnait pas. Vous aviez beau insister : si vous n’existiez pas, vous n’aviez pas le droit de vous loger. Cela peut paraître bizarre, mais les lois des hiboux avaient été rédigées dans l’ancien temps. Même si personne ne les comprenait, tout le monde était obligé d’y obéir. »

Madame hibou cherche appartement, album jeunesse écrit par Caroline Dorka-Fenech et illustré par Géraldine Alibeu, à partir de 5 ans, À pas de loups éditions, mai 2021 —

D’or et d’oreillers – Flore Vesco

D’emblée la couverture dorée et bleutée nous met sur la voie. De la sensualité, de la délicatesse, de l’éveil amoureux, du romanesque, du fantastique… Cette montagne de matelas sur laquelle est lovée la jeune femme réveille en nous le souvenir de La princesse au petit pois. Mais cette ombre masculine l’enveloppant nous interroge ; on l’imagine volontiers bienveillante, avec une main posée sur l’épaule et l’autre sous la joue, il s’en dégage pourtant un mystère, une noirceur. Nous sommes au milieu du 19ème siècle, en Angleterre. Madame Watkins est surexcitée ; Lord Handerson, un très bon parti, cherche à se marier, et ô joie elle a justement trois filles en âge de convoler! Ce « drôle de Lord » excentrique a décidé de faire passer à ses prétendantes trois épreuves dont celle du lit vertigineux… Elles doivent passer la nuit chez lui, à Blenkinsop Castle – où il vit seule avec son majordome – sans chaperon. Scandaleux pour la convenance ! Mais on fait fi de la décence pour une rente de 80 000 livres! Bref… chacune sera congédiée au petit matin, sauf Sadima – leur servante -. Cette dernière réussit avec brio la première épreuve, et passe de longs jours avec Adrian Handerson… La jeune femme, forte et vaillante, audacieuse et sensible découvre l’homme et le château, l’histoire de sa famille… où la magie et la sorcellerie ne sont pas en reste. Il est impossible de raconter plus amplement ce conte détourné. Il se vit, se ressent! Juste lui et nous! La plume joueuse sensuelle et onirique, l’atmosphère à la Jane Austen nous traînent dans son sillon et nous happent merveilleusement. On se délecte de lire certains passages à voix haute pour faire rouler la langue tantôt délicieusement voluptueuse tantôt pêchue, tantôt drôle tantôt angoissante. On s’amuse à cueillir ici et là les références à d’autres contes. On aime l’esprit terriblement moderne de Sadima, On adore l’histoire d’amour qui se trame sous nos yeux. On tremble aussi parfois, quand sous le glacis, le château se révèle être plus « habité » qu’il en a l’air… Que dire de plus, si ce n’est de vous presser d’ouvrir ce roman et d’y plonger entièrement, profondément, sensuellement. C’est brillant!

« – Le petit pois, voyons! Vous pensez bien qu’il n’y en avait pas plus que de citrouilles et de haricots magiques. Ou de bébés qui germent dans les roses et les choux. Cette manie de masquer la réalité derrière les légumes! Ma douce, le conte du petit pois sous le matelas, c’est une soupe qu’on fait avaler aux fillettes innocentes. L’histoire réelle, celle de ce lord et des prétendantes qui couchaient chez lui, elle n’est pas pour les enfants. Il est des vérités sur l’amour, sur les nuits des jeunes filles et ce qu’elles font en leur lit, qu’on apprend en grandissant. »

 » – Je … je descendais… voir si vous voudriez de moi, dit-il. – Je montais me proposer, répondit Sadima. Et voilà que nous nous retrouvons à mi-chemin. – Oui. Quelle belle coïncidence, n’est-ce-pas? Ce n’est pas comme si j’étais descendu ces cinq derniers soirs sans que nous nous croisions, et remonté chaque fois sans avoir frappé chez vous. Pas du tout. Sadima posa sa tête contre la poitrine du jeune homme. Adrian passa la main dans ses cheveux. Il la prit par le bras et l’amena dans sa chambre. La trouille suivit, un peu derrière. »

« Sadima n’avait pas envie de lui ouvrir sa coquille. Mais cet œil désirant et nacré lui plaisait. Elle ne fit entrer que ce regard qu’il lui avait lancé. Elle referma, se replia sur elle-même, et rêva de cette œillade. Elle se la raconta encore et encore, la rejoua, la façonna à sa guise. C’était comme un grain de sable qu’elle tournait et retournait pour le lisser. Elle polissait la perle et la peau lisse s’arrondissait. L’amoureux la regardait, son œil luisait, la perle brillait. Une tension impérieuse enflait en elle. La perle pulsait comme un point, en suspension… Maintenant Sadima connaissait cette ponctuation. Elle savait se mener jusqu’au point d’exclamation, lancer le sort qui laisse le corps content. Elle avait trouvé son pouvoir. Sa jouissance était une puissance. »

Durant cette année, nous égrènons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de mai était Conte ou légende. Nous devions chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici la chronique de Nadine

Le thème de juin sera : Le courage

D’Or et d’Oreillers, roman jeunesse de Flore Vesco, à partir de 13 ans, L’école des loisirs, mars 2021 —

Le petit cafard de maman – John Lavoignat et Sophie Jackson

De tout son long dans son lit, les yeux tristes aux larmes supposées, la maman du petit garçon narrateur s’est isolée. Loin de la vie de famille et son tourbillon. Son énergie, sa fantaisie, ses envies, ses rires se sont envolés. Son papa parle alors d’un petit cafard… Le petit garçon est bien ennuyé face à ce mot dont il ne sait rien. Alors bien décidé à retrouver sa maman d’avant, il part en quête d’explications. Sa sœur reste évasive, évoquant juste la laideur de la chose. Son professeur d’école, lui donne enfin, dessin à l’appui, la précision qu’il attendait : il s’agit d’un insecte! Un insecte moche qui adore la poussière… Facile, il suffit de le capturer! Comme ça, il n’embarrassera plus sa maman. Et hop, voilà du ruban adhésif collé partout dans la maison, mais son père n’est pas d’accord. Chagriné mais combatif, le petit garçon s’en va voir son oncle à l’animalerie histoire de voir à quoi ressemble la bête qui embête tant sa maman…. S’il n’y trouve pas de cafard, bientôt arrivent les cauchemars! Et une idée germe le matin : s’il se déguisait en cafard géant, le petit cafard de maman sortirait peut-être de sa cachette? Ah ça, l’imagination a beau déborder, le courage et l’entêtement abonder, le petit garçon commence à désespérer de trouver une solution jusqu’à ce que…

Un album qui ose aborder avec subtilité délicatesse poésie et drôlerie la dépression parentale, du point de vue de l’enfant. Le sujet, esquissé, permet d’ouvrir la discussion une fois le livre refermé.

Le petit cafard de maman, album jeunesse écrit par John Lavoignat et illustré par Sophie Jackson, à partir de 7 ans, L’étagère du bas, mai 2021 —