Plus gros que le ventre – Michaël Escoffier et Amandine Piu

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Attention, cet album n’est pas inoffensif! Un monstre à gros ventre y déambule de page en page… en quête de quelque chose de bon à manger.

Il a des yeux énormes, des dents acérées, des cornes pointues, des pattes griffues et surtout un GROS ventre. Du genre extensible, si tu vois ce que je veux dire…

Te voilà prévenu. À toi de voir si tu oses ouvrir ce livre.

Bon, je vois que ta curiosité a été la plus forte malgré ta peur, car tu n’es pas rassuré, je le sens bien… mais tu es courageux, ça c’est sûr!

Ne fais pas trop de bruits, il pourrait t’apercevoir et te… enfin tu m’as compris, je crois.

On dirait qu’il n’est jamais rassasié, ce monstre. Tout y passe dans la nature ; pommes, feuilles, arbres, même les vaches finissent dans son gosier. OH prends garde à toi, le monstre arrive!

Entre petits frissons et grosses rigolades, un album à dévorer sans modération!

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Plus gros que le ventre, album jeunesse écrit par Michaël Escoffier et Amandine Piu, dès 3 ans, Éditions Frimousse, Février 2017 —

La chambre d’ami – James Lasdun

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Une demeure fastueuse plantée dans un décor de rêve à Aurelia au pied des Catskills (chaîne de montagnes au nord de New-york), une langueur estivale, la chaleur d’un soleil ardent, une piscine immense, des sentiments exacerbés, des esprits échauffés, un parfum de vacances et pourtant une atmosphère pesante et dérangeante… À l’apparente plénitude de Charlie et Chloé se mêle l’évidente vacuité de Matthew.

Un huis-clos, trois personnages nébuleux – Matthew est le cousin de Charlie, qui lui est le mari de Chloé -, une lenteur narrative (qui peut virer à l’ennui si on ne s’accroche pas), des zones d’ombres, d’anciennes rancunes, un suspense entretenu, une issue forcément tragique.

Charlie est un homme d’affaire fier de sa réussite sociale,  Chloe évanescente et songeuse s’intéresse à la photographie pratique le yoga fait pousser des fleurs observe les papillons  nage beaucoup s’occupe de leur fille Lily (absente de la maison une partie de l’été, en stage de musique), et Matthew le cousin invité ruiné et désorienté qui fait les courses la cuisine et la conversation rêve d’un food-truck voit un psychologue est inconsciemment amoureux de Chloe.

Les jours passent ainsi, entre baignades et farniente pour Chloé, entre cuisine et observation pour Matthew, et entre New-York et Aurelia pour Charlie qui travaille. Jusqu’au moment où un quatrième personnage entre en scène. Une apparition dans le paysage, étonnante et imprévue, qui va enrayer le mécanisme et entraîner un drame.

Un roman noir plutôt bien ficelé malgré l’indolence des cinquante premières pages qui peut lasser voire rebuter certains lecteurs. La quatrième de couverture mesure ce livre à Bonjour tristesse ou  Plein Soleil. La comparaison est un peu forte. Il manque l’indéfinissable  et troublant charme des personnages et le style raffiné de Sagan et Highsmith. Une lecture d’été!

« Un an après la disparition de son père, sa mère l’avait envoyé suivre une thérapie chez un certain docteur McCubbin, un Australien massif à l’air rébarbatif. Les séances dans le cabinet de celui-ci, qui donnait sur Hampstead Heath, n’avaient guère contribué à atténuer les effets produits sur Matthew par les turpitudes de son père, mais, à leur manière, elles s’étaient tout de même révélées instructives. McCubbin lui avait appris à analyser ses émotions en l’entraînant à se poser systématiquement les questions suivantes : »Qu’est-ce que je ressens en ce moment? Dans quelle autre circonstance ai-je déjà fait l’expérience de cette nuance précise de joie ou de tristesse? À quoi pourrais-je exactement l’associer? » Il lui avait également appris à ne pas craindre les désirs ou les pulsions qu’une telle démarche risquait de mettre au jour. La psyché, lui avait démontré McCubbin, était autonome. On avait beau le vouloir, on n’avait aucun moyen d’action sur ses tendances ou ses penchants; inutile donc de s’épuiser à la tâche. Ce qu’on pouvait éviter, en revanche, c’était de se laisser tyranniser par lesdites tendances : mieux on les connaissait, mieux on les maîtrisait.« 

La chambre d’ami, roman de James Lasdun, traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli, Éditions Sonatine, Mars 2017 —

Le pays dont je me souviens – Anne Révah

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Philippe, au mitan de sa vie, revient au pays de sa jeunesse. L’homme a fui son présent, pesant et décevant. Il est passé entre les mailles du filet tissé par sa femme, dominante et dévorante, a laissé ses enfants à leurs affaires, ses fils adorés beaux et solaires, qu’il contemplait à plaisir sans espoir de les atteindre un jour. L’homme n’est jamais parvenu à asseoir certitude et autorité. Il avançait au rythme des injonctions de madame, s’abandonnait à ses désirs. Admirait sa progéniture, en témoin discret.

Aujourd’hui, il est là. En terrain connu. Foulant les traces d’autrefois. À boire un verre de vin « Au bahut », le bar qu’il fréquentait adolescent. À ressasser ses souvenirs, plus de vingt ans après. Le lycée, la forêt autour, le foyer et Valentine… Ivresse des réminiscences.

À la table voisine, un homme à l’âge indéfinissable, penché sur des feuillets, intrigue Philippe. Le serveur lui parle un peu de lui ; solitaire, sans logis, invité permanent du café, il vit parmi les arbres. Il s’appelle Myor et n’a qu’une idée en tête : retrouver le lac d’où il vient. Son territoire. Entouré de montagnes bleutées, d’une lumière éblouissante, d’eucalyptus, de lauriers-rouges, de mères et de pères… et une petite fille vêtue de rouge qui virevolte autour de lui, des images qui ne quittent pas Myor.

Ces deux hommes, ces deux âmes esseulées à la recherche de leur mémoire se rejoignent sur le même chemin. À bord de la voiture de Philippe – son revolver à portée de main – ils mettent le cap sur la Grèce, plausible pays du lac. Ils avancent pour remonter le temps. De cheminement intérieur en remise en question, de fuite du réel en fabulation, d’évasion en isolement, d’espoir en appréhension, ils vont.

Une traversée fiévreuse, sibylline et poétique.

« Avec ses fils, c’était autre chose, Philippe était fasciné par leurs visages, par leurs yeux, il ne les écoutait pas mais il les regardait avec un amour silencieux, secret, presque sacré, jamais aucun de ses fils ne l’avait interpellé pour vérifier qu’il était attentif, l’intensité de son regard posé était sans doute la preuve suffisante d’être aimé, et cela valait autant que d’être disponible pour converser. Regarder ses enfants silencieusement était la seule manifestation affective dont il était capable. Philippe ne remarquait rien de tout cela, il avait passé beaucoup de temps à dévorer ses enfants des yeux, émerveillé, fier et strictement incompétent pour entrer dans une conversation. »

« Et à quoi ressemblait le jour de certitude? Une sensation nouvelle en son creux, une amertume épicée dans la bouche, une pesanteur dans la poitrine rebelle et délicieuse, un grésillement dans les oreilles, musical, vertigineux, une senteur déployée, tenace dans les narines, un tremblement des lèvres sur une phrase comme un spasme irrésistible, une évidence de la pensée, anguleuse, une joie presque lourde, encombrante. En ouvrant les yeux, en les refermant, en respirant l’air de la terrasse, en mangeant, en marchant, en levant la tête vers le ciel de nuit sans lune, en faisant résonner le bois de la terrasse sous les pas. Une certitude en creux. Debout face au spectacle bouleversant des six montagnes. »

Le pays dont je me souviens, roman d’Anne Révah, Mercure de France, 190 pages, Février 2017 —

Si tu ne vas pas te coucher… – Ingrid Chabbert et Séverine Duchesne

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Tous les parents ont connu,  connaissent ou connaîtront, le fameux coucher difficile de leur enfant adoré. Et tous les enfants ont trouvé, trouvent ou trouveront, mille et une astuces pour le retarder…

Quand sonne l’heure d’aller dormir, il est toujours trop tôt pour Louis, petit garçon malicieux et rieur, « Oh non, pas déjà ! » clame-t-il chaque soir. Mais sa maman, qui a une imagination débordante, lui lance des prédictions fantaisistes et rigolotes « tes yeux seront gros comme des pommes », « tu auras des crottes de nez dans les cheveux »… évidemment ces dernières font rire aux éclats Louis jusqu’à ce qu’elle évoque un gros ours. Un gros ours dormant dans son lit à lui!

Quelle surprise! L’animal est réellement en train de dormir dans sa chambre! Désormais, Louis ne rit plus du tout, il est même en colère… non mais il est l’heure d’aller se coucher, quoi! Il faut virer cet ours et fissa! Ah ces mamans, elles ont vraiment des supers pouvoirs de persuasion…

Un album drôlissime aux illustrations pétillantes, à glisser entre toutes les petites mains des couche-tard et des autres.

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— Si tu ne vas pas te coucher…, album jeunesse d’Ingrid Chabbert et Séverine Duchesne, à partir de 3 ans, Éditions Frimousse, Février 2017 —

Ma soeur, je la déteste! – Christine Davenier

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Ah les rivalités entre sœurs, les batailles pour être la préférée, les mesquineries pour se distinguer, les regards en coin jetés pour observer l’autre, histoire de comparer d’opposer ou de ressembler.

Fillette blondinette, la cadette ne supporte plus son aînée, la brunette. Malgré leurs habits identiques, la petite se sent différente et cela la met en rogne. Sa grande sœur est douée en danse – c’est tellement difficile de lever haut la jambe -, reçoit une magnifique poupée à Noël, – pourquoi sa poupée à elle n’a pas un joli ruban dans les cheveux -, est intelligente – forcément, comme elle est plus âgée elle sait plus de choses -.

Cette situation lui pèse tant qu’elle décide de séparer leur chambre commune en deux et de ne plus du tout s’occuper de sa sœur. L’heure du chacun pour soi a sonné, « Et tant pis si elle a eu son chien…  » car elle a bien mieux à faire. Sa maman vient de lui offrir une grande boîte de crayons de couleurs, et dessiner, la fillette adore ça!! D’ailleurs son aisance son habileté et son style font l’admiration de tous.

Et on la complimente tant… que son aînée se met à râler : »Ma sœur, je la déteste! »

Un bel album sur la jalousie dans la fratrie, dans lequel les petits lecteurs s’identifieront sans problème. Les illustrations, comme le texte, sont emplies de drôlerie et de douceur.

 

Ma sœur, je la déteste! album jeunesse de Christine Davenier, à partir de 3 ans, Kaléidoscope, Janvier 2017 —

Phobie douce – John Corey Whaley

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Voilà trois ans que Solomon – aujourd’hui âgé de seize  – n’a pas franchi le seuil de la maison familiale, effrayé par le monde extérieur. Sa phobie ne l’a plus quitté depuis qu’il s’est retrouvé en caleçon dans la fontaine en face de son collège, suite à une crise de panique. Son angoisse l’avait naturellement emmené vers cette eau, une source d’apaisement pour lui. Évidemment, il y avait eu des sarcasmes à son égard ce jour-là. Des incompréhensions et des moqueries liés à l’ignorance et à la bêtise. Une blessure douloureuse et profonde qui ne s’est jamais refermée.
Ses parents et sa grand-mère, aimants, ouverts  et respectueux le soutiennent. Le parcours « médical » avec les psychologues n’ayant pas fonctionné, ils l’entourent de leur bienveillance à la maison. Un refuge. Un lieu de paix et de silence, enveloppant. Une bulle.
Perspicace inventif et plutôt drôle, pertinent et lucide sur sa condition, Solomon est un jeune homme charmant et attachant. Un fan de la série Star Trek…
Lisa est en terminale. Elle rêve de quitter la ville – et sa famille ! – pour aller étudier dans une illustre faculté de psychologie à Baltimore. L’inscription dans cette école requiert la remise d’un mémoire sur « un cas de désordre psychologique »…   la lycéenne ayant assisté à « l’incident de la fontaine »pense immédiatement à l’agoraphobie de Solomon.
Usant d’astuces et de mensonges, Lisa va entrer dans la vie du jeune homme et devenir son amie. Son objectif est de mettre en place une thérapie pour guérir Solomon de ses angoisses pour remporter une bourse scolaire. Une vraie amitié se tisse entre eux mais l’adolescent, en confiance, se livre entièrement à Lisa qui s’enlise alors dans la dissimulation.

Un roman sensible qui aborde avec justesse les troubles anxieux, l’homosexualité, l’amitié et plus généralement les interrogations les quêtes les désillusions des adolescents. Le rythme est enlevé et l’humour très présent. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour les personnages.

« De toute façon, Solomon n’avait jamais besoin de sortir de la maison. Il avait de la nourriture. Il avait de l’eau. Il pouvait voir les montagnes depuis la fenêtre de sa chambre. Ses parents étaient si occupés qu’il organisait sa vie à la maison à sa guise. Jason et Valérie Reed n’intervenaient pas, parce que finalement céder à leur fils était la seule solution pour qu’il aille mieux. À l’âge de seize ans, il n’avait pas quitté le domicile familial depuis trois années, deux mois et un jour. Il était pâle, assez souvent pieds nus, et allait plutôt bien. »

« Il allait devoir le lui dire. Et ce serait la première fois qu’il prononcerait ces mots. Solomon était gay et en avait pris conscience depuis l’âge de douze ans. Oh, ça n’avait pas été bien compliqué : un jour, il avait tout bonnement constaté qu’il préférait les garçons. À cet âge-là, c’était aussi simple que ça. Il ne se préoccupait pas du jugement qu’on pouvait porter sur lui: vu qu’il n’avait aucune intention de quitter la maison, il n’aurait jamais à évoquer publiquement sa préférence. »

« Je crois que nous faisons tous ça, de temps à autre. Nous laissons certaines personnes disparaître parce qu’elles sont différentes et soulèvent des questions auxquelles nous ne trouvons pas de réponse. »

Phobie douce, roman jeunesse de John Corey Whaley, dès 13 ans, Casterman, 303 pages, Février 2017 —

Chut! – Morgane de Cadier et Florian Pigé

chut1CHUT! CHUT! CHUT! ne cesse de clamer Franklin, un lapin ronchon. En vivant là, entre ciel et terre, dans sa cabane sur pilotis, Franklin pensait qu’il serait en paix. Éloigné du sol et de la rumeur du monde. Mais un voisin s’est installé dans la cabane d’à-côté, et le silence tant convoité, avec lui s’est envolé.

Le problème avec ce voisin, c’est qu’il a beaucoup d’amis, alors Franklin crie souvent, car chaque jour retentissent les éclats de rire et s’élèvent les flonflons de la fête. Le bruit s’est immiscé dans sa vie et cela, Franklin ne le supporte pas. Même le chant des oiseaux l’irrite. Le bruit l’obsède tant qu’il est continuellement aux aguets. Mais le chasseur de sons manque toujours sa cible. Il a beau hurler, rien n’y fait. Le bruit est partout.

Voilà qu’un drôle d’oiseau décide de faire son nid sur le toit et se met à chanter… et plus Franklin s’énerve, plus l’oiseau grossit. Celui-ci devient ÉNORME. Le lapin est sur le point d’exploser de colère quand la cabane cède sous le poids de l’oiseau, qui s’en va voir ailleurs!  Sidéré, Franklin s’effondre en larmes.

En silence, son voisin arrive, et l’aide à relever sa maison. Depuis ce jour, la vie tourmentée de Franklin n’est que lumière et  sourires.

Un album sur la fraternité, l’harmonie et le vivre ensemble avec des illustrations, très « cinématographiques, »  qui mêlent habilement et délicatement rondeurs et lignes, gros plans et plans d’ensemble et où l’on peut lire sur le « visage » des personnages toute une palette d’émotions. L’osmose entre le travail de Morgane de Cadier et celui de Florian Pigé est évidente.

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Chut! album jeunesse de Morgane de Cadier et Florian Pigé, dès 4 ans, Éditions HongFei, Mars 2017 —