Une activité respectable – Julia Kerninon

uneactiviterespectableJulia a des parents aimants, adorateurs de littérature, épris d’histoires, de liberté et d’Amérique. Depuis le berceau, ils l’arrosent de mots. Elle baigne dans les livres et c’est le bonheur. La littérature comme une rivière, un courant perpétuel aux reflets changeants. À cinq ans passés, ils lui offrent un voyage au milieu des livres en poussant la porte de l’illustre librairie Shakespeare and Company, et une machine à écrire électrique. Recueillement et émerveillement, imagination et création. La lecture et l’écriture.

Lire et écrire, une activité respectable. Un double mouvement, indissociable. Creuser le sillon dessiné par ses parents. Dans sa  chambre sous les toits, peinte en vert, avec vue sur le pêcher dans le petit jardin, laisser vagabonder les pensées, plonger dans les intrigues, donner vie à des personnages, lire les mots des autres, taper les siens sur la fabuleuse machine. Lecture et écriture entremêlées, toujours.

Julia a vingt ans et décide de suspendre ses études, prendre une année sabbatique, partir loin, à Budapest. Et ainsi seule, écrire. Devenir écrivain. Revenir puis repartir. Enchaîner les petits boulots, aller à l’université, croire à l’amour, ne plus y croire, boire des tequilas le jour de la paye et courir fougueusement jusqu’à la mer avec d’autres « guerrières », être émue par les écrits de Michel Butel, repenser à l’enfance, à son père à sa mère tant aimés et admirés, passeurs de mots d’images et d’émotions…

Aujourd’hui elle a trente ans, a publié deux romans. En écrit sûrement un troisième. Auréolée de prix, Julia Kerninon livre ici un récit empreint de sincérité et de simplicité. Ravive sa mémoire, éclaire son travail d’écrivain, raconte la transmission parentale d’une passion,  met en mots sa carte littéraire avec ses chemins de traverses.

Un petit livre enthousiasmant écrit avec ardeur et vivacité qui ne peut que nous transporter, nous, lecteurs, dévoreurs de littérature.

« Mes deux parents croyaient aux livres, ils croyaient à la solitude, à la vie intérieure, à la patience, à la chance, ils croyaient aux bienfaits d’une planche de bois solidement fixée dans une alcôve de ma chambre sur laquelle poser ma machine à écrire, au fond, peut-être même qu’ils aimaient le bruit que faisait la machine électrique quand elle mitraillait d’un seul coup la phrase que je venais d’inscrire dans l’écran minuscule au-dessus des touches. »

« Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun refermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout. »

« Ma vie je la passe à lire des livres pour remettre les choses en place, pour me déplier, et c’est comme chanter tout bas à ma propre oreille pour me réveiller. »

« Partout où j’ai vécu, je me suis déplacée avec mes bagages de livres, c’est un continent mouvant dont je suis l’unique carte, et souvent, avant de me mettre au travail, je relis les quelques textes que je préfère pour former un cercle au centre duquel j’essaye ensuite de me tenir droite, pour faire honneur à ce que j’aime. Les livres me sont comme des boîtes closes, aux étiquettes terriblement sibyllines et excitantes, et je suis quelqu’un de curieux, bien que peut-être exclusivement dans ce domaine, je veux savoir ce qu’ils renferment, je ne sais pas m’arrêter. (…) C’est ce que je fais. C’est mon activité. Je lis des livres et j’en écris (…) »

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Une activité respectable, récit de Julia Kerninon, collection la brune au Rouergue, Janvier 2017 —

En train de lire… La danse sorcière de Karine Henry

« (…) la tête tombe sur l’épaule, le buste se casse, se redresse, dix fois, vingt fois, succession frénétique, secousses qui se répandent aux bras, ondulation de la colonne vertébrale puis elle se berce, mouvement pendulaire, balance du corps de gauche à droite, de droite à gauche, bras en croix qui cachent sexe et seins, corps qui balance son corps, balance ses os de plus en plus vite, de plus en plus fort, qui obéit aux brèves cellules rythmiques, la syncope des mesures découpant la saccade des gestes, elle est la Femme Sacrée, les pieds en dedans, joints, enracinés au sol, fusion du corps et de la terre nourricière. Par ce seul corps : le Printemps. Ce corps est miracle. Le Sacrifice : exécution du Corps Miracle.  (…) Maintenant, les hommes bondissent sur place, retombent en grands pliés, pieds en seconde, bustes bombés tandis que d’une main ils frappent leur cuisse, le geste est sauvage, la chair claque. Puis tout recommence,  le mouvement incantatoire attise la furie (…) Soudain le cercle se défait, ils sont partout, courent, angles tranchants des bras, humanité bestiale, tout va très vite jusqu’au signal, le gong retentit, vingt doigts qui la pointent : mise en joue de l’Élue. »

Extrait de La danse sorcière de Karine Henry roman publié chez Actes Sud

La leçon – Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo

laleconAu petit matin, dans une forêt profonde et brumeuse, un homme surgit hors de chez lui. Dans ses mains, un fusil. Dans ses yeux,  la colère. Dans sa bouche, la vengeance. Dans son esprit, la punition.

En pleine nature, sa maison, entourée d’arbres, est pourtant ceinturée de barbelés. Car ses poules, ainsi clôturées, y vivent. Et la rage qui a envahi l’homme en ce petit matin a justement un lien avec cette basse-cour.

Cette nuit, la bête a encore frappé. Trois poules ont disparu. Sitôt Fauchées, sitôt avalées. Et cette fois-ci, l’homme a décidé d’agir, de faire la leçon à la bête. Alors, il part à sa recherche. La traque. Questionne un chevreuil, interroge une belette, interpelle une corneille. Aucun ne l’a vue ou ne veut le dire.

L’homme abandonne la chasse et rentre chez lui poser des pièges. Beaucoup et partout. Et il monte la garde… Le jour s’éteint, et la faim se réveille… la bête approche.

Et rien ne se passe comme prévu. L’homme appuie sur la gâchette mais la cartouche n’atteint pas la cible, et le voilà qui marche sur un de ses pièges… Il se vide de son sang, son fusil est trop loin et la bête reste là, devant lui. Que va-t-il se passer? Lequel des deux va donner la leçon à l’autre?

Un très bel album, puissant et redoutable. Avec l’intelligence des mots et la subtilité des illustrations, Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo amènent la question de la cohabitation de l’homme et de l’animal ouvrant le chemin à la réflexion – philosophique -. Ce qui soulève alors d’autres questions. Éloquent!

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La leçon, album jeunesse de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo, à partir de 7 ans, Éditions Frimousse, Collection La question, Janvier 2017 —

Le dimanche des mères – Graham Swift

ledimanchedesmeresCampagne anglaise, le 30 mars 1924. Journée printanière, douce pour la saison. Une grande et élégante maison, aristocrate, se dresse fièrement et paisiblement. L’ une des fenêtres est ouverte. Le soleil s’y insinue, inondant la pièce d’une éclatante lumière. C’est la chambre du fils, Paul Sheringham. Il ne reste plus que lui, ses frères ont péri durant la Grande Guerre. Dans quelques jours, il se mariera avec Emma Hobday, une dame de son rang. D’ailleurs, il doit la rejoindre bientôt, en automobile. Pour l’instant, il arpente la chambre en s’habillant lentement. Il sera sûrement en retard à son rendez-vous, cela ne semble pas l’émouvoir. Car dans l’alcôve, une jeune femme, Jane, est sur le lit, alanguie. L’amante a le même âge que lui, ils s’aiment ainsi depuis des mois. Elle est femme de chambre dans une maison voisine. C’est la première fois qu’ils se retrouvent chez lui – ses parents sont absents – , accoutumés aux étables et autres recoins de jardins. Jour singulier, ce dimanche est celui des mères : pour fêter ces dernières, les domestiques sont en congé. Mais, Jane est orpheline… alors les deux jeunes gens savourent leurs dernières heures ensemble. Ils savent l’un et l’autre que cela ne se reproduira plus.

Paul finira par quitter Jane et  la chambre  Les laissant toutes les deux. La jeune femme qui n’a pas de mère, peut rester là, encore un peu. Jouir de la maison. Se promener de pièce en pièce, laisser le temps couler, son corps nu se mouvoir, son esprit curieux divaguer, sa bouche déguster les mets en cuisine,  ses yeux parcourir les livres de la bibliothèque… alors que Paul est en route vers Emma… La fatalité est implacable.

Ce jour-là demeurera à jamais gravé en elle. Il sera déterminant, révélateur dans la vie de Jane. Si elle avait eu une mère et si elle n’avait pas revu Paul en ce dimanche de mars, elle ne serait probablement pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Une journée qui fait date. Fortune et destinée. La fin d’une époque, un souffle de liberté. Le goût des mots et de la lecture. Un petit roman dense et ramassé, sensuel et plein de vie.

« Après quoi, il disparut. Pas d’au revoir. Pas même un petit baiser. Juste un dernier regard. Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte. Et imaginez ce qu’il venait de lui accorder : sa maison, oui, toute sa maison! Il la lui laissait. Elle était à elle, elle pouvait en faire ce qu’elle voulait, la mettre à sac si tel était son bon plaisir. Toute à elle. Et que pouvait faire de son temps une bonne en congé en ce dimanche des mères, alors qu’elle n’avait pas de famille dans laquelle se rendre? »

« Elle pédala dur au départ, puis se mit en roue libre et acquit de la vitesse. Elle entendait ronronner son vélo, elle sentait l’air gonfler ses cheveux, ses vêtements et, semblait-il, ses veines. Le sang chantait dans ses veines et elle en aurait fait autant si la force irrésistible de l’air ne l’avait empêchée d’ouvrir la bouche. Jamais elle ne saurait expliquer cette totale liberté, cette folle impression que tout était possible. Dans tout le pays, des bonnes, des cuisinières et des nounous avaient été « libérées » pour la journée, mais y en avait-il une qui fût aussi libre qu’elle? »

« Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux — choses — devenaient inséparables. Tout n’était-il pas qu’une pure et simple fabrication? Les mots étaient comme une peau invisible qui enveloppaient le monde, qui lui conférait une réalité. Pourtant, vous ne pouviez pas dire que le monde n’existerait pas, ne serait pas réel si vous supprimiez les mots. Au mieux, il semblait que les choses pouvaient remercier les mots qui les distinguaient les unes des autres et que les mots pouvaient remercier toute chose. »

Le dimanche des mères, roman de Graham Swift, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, Janvier 2017 —

Génération – Paula McGrath

generationIrlande, Canada, Mexique, États-Unis, Japon, Allemagne… des pays et des continents différents ; Carlos, Aìne, Kane, Judy, Daisy, Franck, Makiko, Vicky… des hommes, des femmes, des enfants d’origines diverses. 1958, 2010, 2016, 2027… écoulement du temps, succession des générations. Sur un fil, des lieux des gens des époques des nœuds, des migrations et des fuites en avant, des rencontres et des traumatismes, des espoirs et des désillusions. Mémoire et douleurs profondes.

Tous ou presque côtoient pourtant à un moment, court ou long, Joe Martello, dans l’Illinois. Agriculteur rustre, Joe tient une ferme bio dans laquelle se croisent travailleurs mexicains et woofers – écovolontariat. De l’autre côté de l’Atlantique,  Aìne, une jeune femme irlandaise, récemment divorcée, mère d’une petite fille de cinq ans a un besoin irrépressible de changer d’air. Après quelques échanges sur skype avec Joe, elle s’envole pour l’Illinois, seule d’abord, puis y retourne avec Daisy sa fille… Carlos, lui travaille à la ferme. Pas encore régularisé, il rentre deux, trois fois par an chez lui, au Mexique. Grâce à l’argent qu’il ramène, sa grande fille étudie le droit. Pour faire leur bonheur, il est loin des siens… Les parents de Joe, Judy et Franck ne voient pas souvent leur fils. Sa mère, qui lui appris le piano, est devenue obèse de désespoir, son père lui a vendu la ferme… Kane, petit élève doué de Judy est enlevé un jour à la sortie de l’école par sa propre mère pour ne pas avoir à partager sa garde… Vicky, une ancienne amie, croise Joe sur un marché, l’un et l’autre semblent troublés…

Personnage ténébreux et inquiétant, Joe impressionne et fascine Aìne. Elle ne le sait pas mais l’homme a eu plusieurs vies ; musicien prodige, instituteur… Mais quand elle découvre, un ordinateur portable dissimulé et qu’elle regarde l’historique, elle prend peur et sa fille dans les bras, elle s’échappent… Bien des années plus tard, la fille d’Aìne reviendra sur les lieux et se souviendra brutalement des effroyables chauves-souris du grenier de la ferme de Joe.

Un roman captivant et parfaitement maîtrisé qui se lit comme un thriller. Un style vif, des alternances de points de vue, des ellipses (trop, peut-être) ; on voyage dans le temps et dans l’espace, on suit les gens sur plusieurs générations, le livre est dense et foisonnant et pourtant il ne fait que deux cents pages !

 » Tu ne comptes pas faire ça toute ta vie, seulement jusqu’à ce que tu aies économiser assez. En attendant, tu as échangé le ciel contre le monde souterrain des hommes et de l’argent, les grands espaces contre des galeries où tes muscles sont tendus, le bon air, l’herbe et la pluie contre les corps sales et les pets des buveurs de bière. Tu t’y habitues. Quand tu émerges de la cage, ce n’est guère mieux. Il n’y a presque pas d’arbres et pas la moindre verdure. Tu sors du trou noir dans la roche pour contempler un paysage de roches noires. »

« Les hivers sont rudes. Ils le font replonger en lui-même. C’est plus fort que lui. Dès qu’il sent la pourriture de l’automne, il n’est plus bon à rien. L’odeur de bois, d’humus, ça le remplit de trous. Quand l’air de l’automne commence à le traverser, il sait qu’il est temps de se retirer. D’aller se cacher dans son cagibi enfumé s’il veut tenir le coup. Il lâche un petit rire. Questions manques affectifs, cette fille a trouvé à qui parler. Lorsqu’il conduit comme ça, tout seul, il lui arrive de penser qu’il est tellement plein de trous qu’il pourrait se désagréger. »

« Depuis peu, un ruban de mal-être flotte autour de ses jours, tel une brume.. Il est là en ce moment même, alors que la maison redevient silencieuse. Il est aussi là la nuit, avant qu’elle s’endorme. Il s’enroule autour de sa taille, de ses hanches et s’insinue entre ses cuisses. Il est là dans ses rêves, et lorsqu’elle se réveille, c’est avec la conscience troublante que ses feuilles ont été froissées durant son sommeil, son gravier dérangé. Il lui est alors impossible de se rendormir. De plus en plus tôt, elle sort sans bruit dans son jardin, comme si en montant la garde à genoux elle pouvait tenir éloignés les changements qui se profilent. »

Génération, roman de Paula McGrath, traduit de l’anglais (Irlande) par Cécile Arnaud, Quai Voltaire, Janvier 2017 —

Mortelle Adèle T.7 Pas de pitié pour les nazebroques! – Mr Tan et Miss Prickly

mortelleadele1J’ai enfin rencontré Adèle, la petite fille cruelle et rebelle, la chipie querelleuse et grognonne dont tout le monde parle ! Jamais un sourire, aucune prévenance, elle râle sans cesse Adèle, et elle aime ça ! Personne ne trouve grâce à ses yeux, et surtout pas ses parents « Moi, mon jeu préféré, c’est de les faire tourner en bourrique » dit-elle… Même son chat Ajax, elle ne fait que l’embêter ; faire des expériences sur lui est son passe-temps ! Ah si, il y a quelqu’un qu’elle apprécie : Magnus, son ami imaginaire. Normal, c’est elle qui l’a inventé!

Dans ce tome-ci (le 7ème), la fillette est aimablement envoyée par ses parents – qui vont enfin pouvoir respirer – au cœur de la forêt, en colonie de vacances. Un endroit où les  enfants vivent en harmonie avec la nature bienfaisante chaperonnés par des moniteurs gentils et bienveillants. Alors forcément, avec Adèle dans les parages, le camp de vacances ne va pas se dérouler comme prévu, dans le calme et la bonne humeur. La tornade rousse est déterminée à faire de ce lieu de rêve (pour les autres) leur pire cauchemar… même les animaux semblent effrayés!

Cette BD jeunesse est savoureuse, méchamment drôle à souhait. Ma fille de 8 ans a adoré (moi aussi!). Elle aime tellement qu’elle m’a demandé toute la collection!!

« – Ah, revoilà Adèle! Alors, tu as aidé à allumer le feu de camp? – Je devais allumer le feu de camp? – Oui, c’est ce que je t’avais demandé… – On s’est mal compris, je crois… – Ah? – Moi j’avais compris que vous vouliez que je mette feu au camp. »

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Merci beaucoup Nadine, qu’est-ce qu’on a ri, Noémie et moi!!

Mortelle Adèle T.7 Pas de pitié pour les nazebroques, BD jeunesse de Mr Tan et Miss Prickly, à partir de 8 ans, Éditions Tourbillon Label Globulle, 2014 —