Madame Monsieur – Mercy

« Le 21 mars 2017, nous sommes tombés sur un tweet d’un reporter embarqué sur l’Aquarius, le bateau humanitaire affrété par SOS Méditerranée. Il y montrait la photo d’une petite fille pré-nommée Mercy et qui venait de naître à bord. La naissance de MERCY nous a procuré tant d’émotions que nous avons cherché une manière heureuse et réconfortante de la mettre en chanson, puis en vidéo. Puisque, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous des migrants d’aujourd’hui ou d’hier, nous sommes partis à la rencontre de dizaines de personnes de toutes origines et de tous âges, d’anonymes et de personnalités, susceptibles de comprendre les raisons du long chemin pris par MERCY et sa maman. Ainsi, pendant quatre mois, armés d’un IPhone, d’une ou deux lumières et de fonds de papier Canson, nous avons sillonné Paris et quelques villes de province, et réalisé 156 portraits. A notre façon, en amateurs, mais passionnés et émus, nous avons réalisé une collection de visages et de sourires sincères, et raconté 156 fois la belle histoire de MERCY, ce bébé de l’espoir. Pourvu qu’elle et sa maman soient aujourd’hui en sécurité, où qu’elles aient posé la première pierre de leur nouvelle vie. »

 Émilie & Jean-Karl (Madame Monsieur)

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Suzie – Sophy Henn

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Je suis littéralement tombée sous le charme de Suzie, petite fille pétillante et marrante dont l’occupation favorite est d’aider les gens qu’elle aime – à sa façon évidemment ! -. Suzie, elle a tout le temps la pêche, le sourire aux lèvres, des vêtements colorés, les cheveux en désordre, des accessoires rigolos, de la fantaisie et des idées à foison. Suzie, elle adore se rendre utile ; préparer le petit déj’ pour la famille, aider son père à faire les courses puis les déballer, amuser les enfants au parc, organiser le bureau de sa mère, partager des bonbons avec son petit frère, le déguiser lui apprendre des choses, maquiller sa mamie, faire des coiffures à son papy, redonner de la couleur aux murs de la maison… Bon, son aide est souvent synonyme de grand chambardement, mais ses bêtises sont vite pardonnées parce que Suzie, elle a un cœur gros comme ça, une joie de vivre incommensurable, beaucoup de tendresse et de l’humour à revendre.

Les dessins aux couleurs acidulées pleins de vivacité, la bouille craquante de Suzie, les détails rigolos véhiculent une bonne humeur communicative.

Suzie, un album solaire qui donne à cet hiver tout gris de grands éclats de rire et des étincelles dans les yeux.

« Hello ! Moi c’est Suzie. Ce que j’aime, c’est aider. En fait je suis la meilleure aideuse du monde. Je commence la journée en aidant tout le monde à se réveiller et à sortir du lit. Parfois c’est un peu compliqué pour papa et maman, alors je dois les aider très fort! »

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Suzie, album jeunesse de Sophy Henn, traduit de l’anglais par Christian Demilly, à partir de 3 ans, Grasset Jeunesse, Janvier 2018 —

Entre deux mondes – Olivier Norek

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D’emblée, nous savons que cette lecture empathique sera éprouvante. Quelque part en mer Méditerranée, nous sommes dans cette frêle embarcation parmi les migrants entassés écrasés les uns contre les autres figés par le froid la peur l’inconnu. On entend un enfant tousser, on voit la terreur dans les yeux  de sa mère quand le passeur avance vers eux… et l’immensité silencieuse de la mer. Puis changement de décor, nous nous retrouvons au milieu de la Jungle à Calais, la veille du démantèlement du camp. Alors que les pelleteuses s’affairent, un homme en guenilles sort des bois tel un spectre, une mince lueur d’espoir dans les yeux, ses mains fouillent le sol… en vain, son regard s’enténèbre, il disparaît comme il est apparu.

Ce roman relate la réalité d’hommes de femmes et d’enfants qui luttent pour leur survie, résistent à l’adversité, espèrent l’effondrement des murs, rêvent de liberté. Ils ont fui un pays en feu au péril de leur vie, avec dans la tête une destination privilégié : l’Angleterre. Ainsi, soudanais, afghans, syriens, libyens, érythréens, irakiens… terminent leur dangereux périple aux portes de leur eldorado, à Calais. Les tentatives de traversées sont nombreuses et souvent mortelles. Le camp est devenu avec le temps une « ville » de plusieurs milliers de personnes avec des rues, des échoppes, des vols, des viols, des rixes, des conditions d’hygiène et de santé déplorables. Et à la lisière du camp, la police, observatrice distante semble impuissante face à La jungle, zone de non-droit.

Avec détails et force, Olivier Norek décrit cet endroit, cet « entre deux mondes », ce sas, ce purgatoire et intègre l’Histoire dans une fiction policière à travers les histoires d’Adam le réfugié syrien ancien flic venu retrouver à Calais sa femme et sa fille, Bastien le policier français récemment muté bienveillant et indigné par ce qu’il découvre, Kilani l’enfant soldat soudanais à la langue arrachée sauvé de mains agressives par Adam. De l’entrelacement des existences à la rencontre de solitudes émanent une grande humanité qui amène à la réflexion et en fil rouge de mystérieux assassinats intriguent et troublent.

Un grand roman noir au plus près de l’humain, dans ce qu’il a de meilleur et de pire.

« Quand ils (les iraniens) sont arrivés sur place, ils ont vu un morceau de forêt, alors ils ont appelé l’endroit « la Forêt ». En langue perse, jangal. Ici, on a entendu « jungle », prononcé à l’anglaise. Un simple quiproquo. « 

« -Vous déconnez ou quoi? Vous savez qui ils sont ces migrants, vous me l’avez dit vous-même. Des types qui fuient un pays en guerre et qui cherchent à retrouver leur famille en Angleterre. On ferait tous la même chose dans leur situation. Comment pouvez-vous en parler comme de lapins de gibier, de Walking Deads ou de zombies, de vulgaires immigrés qu’on traque? (…) – C’est vous qui déconnez, lieutenant, avec vos trois semaines d’expérience. Laissez-moi vous faire un point. Cortex, celui qui fait toujours le malin, en est à sa deuxième dépression. Sprinter, celui qui nous surveille dans les airs, a fait une tentative de suicide l’année dernière. On est tous à bout. « 

« Le sang battait fort à ses tempes, son souffle devient plus court, saccadé, comme si l’air n’était plus respirable. Sa vision se troubla, sa course devint presque aveugle, et lorsque les phares d’un imposant bahut de trente-trois tonnes l’éblouirent, la lumière violente devint flammes, immenses, brûlantes, et tout autour de lui s’embrasa. Il entendit alors les cris provenant des huttes de son village, leurs toits en feu sous un nuage noir de cendres. Le claquement des mitraillettes. Son lac. Le Nil Blanc. Son océan vert en herbe grasse. Il entendit la voix de sa mère l’appeler au loin. « Ayman ! » Il s’écroula, inconscient, sur le bord de la route, sur une herbe jaunie, nourrie aux gaz d’échappement. »

Entre deux mondes, roman d’Olivier Norek, Éditions Michel Lafon, Octobre 2017 —

Keep on dancing – Cats on trees

Parce qu’il faut continuer à danser, malgré tout…  le nouvel album de Cats on Trees arrive bientôt, le 16 mars…

 » (…) Oh don’t take your gun, we wanna have some fun
We wanna keep on dancing we can’t keep on running
Oh don’t take your gun, we wanna have some fun
We wanna keep on dancing we can’t keep on running
Hold your fire silence I’m holding your hand
Silence I’m whispering a prayer
Believing we’re living for love (…) »

Picasso 1932 – sous la direction de Laurence Madeline, en collaboration avec Virginie Perdrisot-Cassan

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Picasso, 1932. Peintre de génie, année prolifique, année érotique. En douze mois, l’artiste peint – cent onze tableaux – sculpte photographie écrit esquisse grave. Emporté dans un tourbillon grisant – doux vertige de l’amour – , il travaille presque chaque jour avec exaltation. Picasso est tombé sous le charme de Marie-Thérèse Walter qui devient sa maîtresse – il est alors marié avec Olga et leur fils Paul est âgé de onze ans -, leur liaison devant restée secrète – leurs retrouvailles sont rares – , son désir pour elle est attisé fantasmé, son imagination éclate en fièvre créatrice. En cette année 1932, le peintre se rapproche également du surréalisme – sans rejoindre complètement le courant -, il le fascine. Et puis pour la première fois dans sa vie d’artiste se prépare une rétrospective  personnelle qui aura lieu aux Galeries Georges Petit à Paris au mois de juin ainsi qu’une grande exposition au musée Kunsthaus de Zurich en septembre. Deux événements majeurs, une consécration pour Picasso qui, à cinquante ans est seulement au mitan de carrière.

Cet ouvrage, catalogue de l’exposition du même nom, se présente à la manière d’une éphéméride. Jour après jour, le lecteur effeuille la vie de Picasso, son quotidien, sa correspondance, les photographies d’expositions de sa famille, les articles de journaux, ses toiles évidemment, des invitations, des lieux visités… l’idée de ce calendrier vient probablement d’une réflexion de Picasso : »L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal ».

Une année dans la vie de Picasso ; passionnant!

« Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. »

« As-tu quelquefois vu un tableau terminé? Pas plus un tableau qu’autre chose. Malheur à toi, quand tu diras que tu as terminé… Terminer une œuvre? Achever un tableau? Quelle bêtise ! Terminer veut dire en finir avec un objet, le tuer, lui enlever son âme, lui donner la puntilla « l’achever », comme on dit ici, c’est-à-dire lui donner ce qui est le plus fâcheux pour le peintre et pour le tableau : le coup de grâce. »

« Quand on part d’un portrait et qu’on cherche par des éliminations successives à trouver la forme pure, le volume net et sans accident, on aboutit fatalement à l’œuf. De même en partant de l’œuf on peut arriver, en suivant le chemin et le but opposés au portrait. Mais l’art, je crois, échappe à cet attachement trop simpliste qui consiste à aller d’un extrême à l’autre. Il faut surtout pouvoir s’arrêter à temps. »

« Tout l’intérêt de l’art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c’est déjà la fin. »

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Picasso 1932, catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Picasso 1932. Année érotique » présentée au Musée national Picasso-Paris du 10 octobre 2017 au 11 février 2018, sous la direction de Laurence Madeline en collaboration avec Virginie Perdrisot-Cassan, éditions de la Réunion des musées nationaux, Octobre 2017 —

D’un trait de fusain – Cathy Ytak

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Au fusain, ils dessinent. Ils esquissent des corps nus. Du moins, ils essaient. Ils caressent le papier de leurs gestes encore malhabiles. Troublés par Joos, le modèle d’origine hollandaise si à l’aise, si libre, si beau, si radieux. Eux, ce sont Marie-Ange, Julien, Monelle et Sami, des étudiants en école d’arts graphiques. Un petit groupe soudé qui s’aime, s’amuse, partage des verres, discute à bâtons rompus entre deux parties de flipper, s’offre quelques jours à Saint-Malo, danse, rit, s’étreint… Ils apparaissent insouciants, vivent au jour le jour leur jeunesse en étendard, même si au fond d’eux chacun dissimule failles doutes et inquiétudes.

Nous sommes en 1992, et la survenue du SIDA au plus près, les percute et les désarme. Les réactions diffèrent mais l’angoisse et la confusion sont palpables. Comme beaucoup de gens – jeunes et moins jeunes – à cette époque, cette maladie est obscure et taboue. On en parle peu et mal, les messages véhiculés emplis de faussetés stigmatisent et sèment la peur.

Marie-Ange, jeune fille plutôt craintive et complexée ayant grandi auprès d’un père à l’esprit étriqué et d’une mère résignée va se libérer de ce carcan familial oppressant, faire entendre sa voix, et va déployer toute son énergie pour comprendre cette maladie la faire connaître et se rendre utile en s’engageant auprès de l’association Act Up. Désormais, elle se fait appeler Mary et a ôté ses grands pulls, dévoilant ses formes et son âme, elle se bat pour que l’ignorance et l’exclusion disparaissent.

Des personnages infiniment touchants et vrais, une écriture délicate cadencée et pleine de vie, une approche sensible et intelligible de cette maladie qui reste encore aujourd’hui taboue car mal connue. Un roman fort à lire et à partager.

« Je suis pas belle, Marie-Ange. Je suis juste moi, avec mon corps à moi. Et je l’aime comme il est, c’est tout. Et c’était déjà comme ça avant que j’arrive dans ce bahut. C’est ce que j’essaie de te faire comprendre. On est comme on est. Quand on s’aime pas, on finit par faire de son corps un ennemi, un truc repoussant. Les autres le sentent, et c’est nul. »

« S’habituer… S’habituer à passer du rire aux larmes en quelques secondes. De la plaisanterie la moins fine à la peur la plus forte. Avec la mort infiltrée. Mais sérieusement, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu? »

« – J’ai tellement pas envie de crever, moi… Mary sursaute. – Mais tu vas pas crever, Sami! Toi, tu seras… un survivant. Dans quelques mois, quelques années, ils vont trouver le moyen d’enrayer cette putain de maladie de merde. Il avait raison quand il disait ça, Joos, c’est qu’une question de temps. Et dans vingt ou trente ans, on sera encore là, toi et moi, et je te battrai toujours au flipper, parce que tu le dis toi-même, je suis une killeuse. Et puis on a tellement vu de corps s’abîmer, de gens partir si jeunes… Alors on n’aura pas peur de vieillir et ce ne sera pas triste. On sera même content d’avoir des rides, tu verras. Ce sera notre luxe. On fera de jolis vieux, tous les deux. En attendant, et jusqu’à preuve du contraire, on est encore vivants. Toi, moi… les autres. »

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D’un trait de fusain, roman de Cathy Ytak, à partir de 13 ans, Talents Haut Éditions, Collection Les héroïques, Septembre 2017 —

Et vous avez eu beau temps? La perfidie ordinaire des petites phrases – Philippe Delerm

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Observateur du réel, connu pour ses fameux instantanés littéraires, des petits riens pas si anodins, sensibles, tendres, imparfaits, sensoriels, fallacieux, rudes, beaux, sombres, lumineux… Ici, Philippe Delerm est encore une fois le témoin attentif des défauts et autres travers de ses semblables, le scrutateur de nos petites phrases toutes faites dont on use et abuse. Et débusque avec finesse et  humour toute la perfidie infusée dans des expressions familières.

Ainsi s’égrènent plus de soixante textes vifs et brefs pour autant de petites phrases telles que : « Je me suis permis… », « Et tu n’as rien vu venir? », « Il n’a pas fait son deuil », « C’est pas pour nous », « Là, on est davantage sur… », « En même temps je peux comprendre », « Vous êtes un type dans mon genre », « Abruti, va », « Ça n’ira pas plus bas », « Tiens, rends-toi utile », « On l’a vu dans quoi, déjà? », « Où sont les enfants? », « Je sais pas ce qu’on leur a fait, aux jeunes… », « Ça pousse et ça nous pousse », « C’est pas pour dire mais… », « Pour être tout à fait honnête avec toi », « Moi, je ne sais pas faire »…

Évidemment l’auteur touche juste en levant le voile sur leur sens profond. On esquisse souvent, en lisant ses mots, un sourire. Un sourire parfois crispé parce qu’on s’identifie… Et la perfidie ordinaire éclate avec une telle netteté qu’elle nous bouscule.

À lire, à partager et à cogiter !

« Et prends-toi quelque chose

Ça c’est quant on avait neuf ans, dix ans. On commençait la liberté, pendant les vacances d’été. On partait à bicyclette. On passait devant la maison du vieux voisin, M. Longueboute.  – Tu montes au village ? – Oui. Vous avez besoin de pain ? – Si tu pouvais me rapporter une baguette ? Il sortait de sa poche le porte-monnaie en demi-lune, faisait glisser les pièces, donnait juste un peu trop.  – Et prends-toi quelque chose ! Ah, comme on aimait cette abstraction ! Il ne s’agissait pas de refuser. À la fierté du commissionnaire s’ajoutait cette délicatesse de plonger dans le secret, dans le non-dit. En reprenant la route sous le soleil déjà chaud, on se disait qu’il faudrait rendre un peu d’argent, que M. Longueboute protesterait : « Garde ça, c’est pour toi ! « ,  mais qu’il empocherait quand même les derniers centimes. C’était le tact qui voulait ça : pas d’obligeur, pas d’obligé, un petit dialogue à respecter entre seigneur de l’amitié. »(…)

« J’dis ça, j’dis rien

Ils sont plutôt décontractés, ils n’ont pas peur de manifester une franchise à la limite de l’insolence. Mais quand ils lancent un jugement qui pourrait faire un peu ruer dans les brancards, ils effectuent aussitôt après un repli assez curieux. « J’dis ça, j’dis rien ! »C’est une espèce de précaution postoratoire, parfaitement ambiguë, dont la subjectivité rejaillit sur la fadeur de l’interlocuteur. C’est infinitésimal, mais celui, celle à qui l’on lance un « J’dis ça, j’dis rien » peut se sentir suspecté de ne proférer pour sa part que des opinions banales, ou politiquement correctes. En face, il y a peut-être un courageux, ou du moins quelqu’un qui se moque des conséquences. »(…)

« Il faudrait les noter

« Il y avait un cauchemar dans la chambre, mais je crois que je ne l’ai pas vu ! » Elle est jolie celle-là, plus émouvante et drôle de sortir de la bouche d’un petit garçon que l’on connaît bien, qu’on aime. C’est peut-être  ce qui distingue les phrases cueillies au vol de celles qu’on lit dans un recueil de mots d’enfants. Prononcées par des inconnus, on ne les relie pas à une voix, à un sourire auquel il manque deux dents, à une façon d’être au monde. Souvent aussi on suspecte le collecteur d’avoir arrangé, un peu triché. Mais il ne s’agit pas d’éditer un livre, quand on dit à chaque fois : »Il faudrait les noter. » On pense simplement à un carnet, à un cahier, à une trace qu’on voudrait garder. On devrait les noter, bien sûr. Mais on ne le fait jamais. »(…)

Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases de Philippe Delerm, Seuil, Janvier 2018 —

Moi j’irai dans la lune et autres innocentines – René de Obaldia et Emmanuelle Houdart

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Quel charme ils ont, ces poèmes de René de Obaldia ! Il suffit de les goûter pour être transporté dans l’air délicieux qui en émane ; drôles espiègles coquins et badins leurs mots se jouent des codes et de la bienséance, leurs rimes sont rieuses et leur ponctuation fougueuse, quant à leurs historiettes fantaisistes voire surréalistes tour à tour surprenantes tendres hilarantes, elles  enchantent. Ici et là, en haut en bas, tout près très loin, grand ou petit, un éléphant une tortue une grand-mère une sauterelle un secret une petite fille avec un colt de l’angliche au porridge un doigt dans la confiture un pipi dans le Mississippi des chevaux de bois des cochons des harengs de la compote des potirons les forêts de Sologne la peau laiteuse d’Antoinette Madame Croche à l’appareil le zizi perpétuel un voyage dans la lune un ronron dans marmite la baleine du Ouiquenne… En osmose, les dessins d’Emmanuelle Houdart épousent et dansent avec les mots du poète, merveilleusement.

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Moi j’irai dans la lune et autres innocentines, extraits de poèmes écrits par René de Obaldia et illustrés par Emmanuelle Houdart, à partir de 8 ans, réédition, Grasset Jeunesse, Décembre 2017 —

Me voici – Jonathan Safran Foer

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Qu’il est difficile de poser les justes mots sur ce roman colossal et foisonnant. J’ai découvert l’auteur avec ce livre, qui m’a pleinement convaincue de lire les précédents. Sans mal, je suis entrée dans l’antre de la famille Bloch – juive américaine -, composée de Jacob le père scénariste pour des séries télévisées, Julia la mère architecte, trois enfants Sam, Max et Benjy, sans oublier leur chien fatigué par les ans Argos. Avec empathie, j’ai entendu les turbulences du couple : l’érosion, les distorsions, la lassitude, crise du milieu de vie, désenchantement, amertume. À travers l’écriture de l’auteur, son propre vécu se dévoile et cogne. Le délitement de cet amour entre Jacob – le double de Safran Foer? – et Julia est ainsi empreint d’un réalisme tour à tour touchant tendre mélancolique absurde voire drôle.

Au bord de la rupture, en pleine confusion existentielle, Jacob doit pourtant faire face – avec ou sans Julia – à la vie, qui suit son cours elle, avec ses tracas quotidiens, l’éducation de leurs fils, son travail qui ne le passionne plus, la préparation de la bar-mitsva de Sam 13 ans soupçonné d’avoir écrit des mots racistes au lycée qu’il fréquente, avec l’arrivée des cousins d’Israël, la mort de son grand-père Isaac, la découverte de sa femme d’une correspondance pornographique entre lui et une collègue, des mensonges, des dissimulations, des interrogations sur la religion, des petites phrases assassines, des décisions à prendre, les surgissements du passé, les peurs de l’avenir, l’incursion du virtuel et autres avatars… Mais voilà que la petite histoire somme toute ordinaire de Jacob et sa famille est confrontée à un événement de taille ; Israël vient d’être frappé par un terrible séisme… En reflet de leur histoire chancelante ; un cataclysme d’ampleur historique.

Me voici est un roman impressionnant opulent spirituel émaillé de dialogues percutants. Comme tout pavé – 741 pages -, certains passages pâtissent de l’attention du lecteur mais celle-ci est toujours ravivée.

« Julia aimait promener son regard là où le corps n’a pas accès. Elle aimait les murs de brique irréguliers quand on ne sait trop s’ils ont été construits avec négligence ou savoir-faire. Elle aimait la notion de périmètre quand elle contient aussi l’idée d’expansion. Elle aimait que la vue ne soit pas centrée dans la fenêtre, mais aimait aussi se souvenir que les vues, par nature, sont centrées. Elle aimait les boutons de portes qu’on n’a jamais envie de lâcher. Elle aimait les marches qui montent et les marches qui descendent. Elle aimait les ombres sur d’autres ombres. »

« Tout était si sublimé : la promiscuité domestique s’était changée en distance intime, la distance intime en honte, la honte en résignation, la résignation en peur, la peur en rancune, la rancune en autodéfense. Julia se disait souvent que s’ils pouvaient remonter le fil jusqu’à la source de leurs dissimulations, cela leur permettrait peut-être enfin d’être franc. »

« Les enfants enterrent leurs parents morts, parce que les morts ont besoin d’être enterrés. Les parents n’ont pas besoin de faire venir leurs enfants au monde, mais les enfants ont besoin d’en faire sortir leurs parents. »

« Parce qu’ils étaient jeunes. Parce qu’on est jeune qu’une fois dans sa vie et qu’on a qu’une seule vie. Parce que l’audace est la seule façon de défier le néant. Jusqu’où peut-on aller pour se sentir vivant? »

« Entre deux êtres quels qu’ils soient, il y a une distance unique, infranchissable, un sanctuaire inaccessible. Parfois, il prend la forme de la solitude. Parfois, il prend la forme de l’amour. »

Me voici, roman de Jonathan Safran Foer, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques, Éditions de l’Olivier, Septembre 2017 —