Quatre sœurs T.4 Geneviève – Cati Baur et Malika Ferdjoukh

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La belle saison est arrivée. La maison des sœurs Verdelaine, surplombant la mer, a pris ses quartiers d’été. Peu à peu, elle s’est dépeuplée : Hortense et Enid l’ont d’abord quittée direction la capitale rejoindre leurs cousins préférés ; Bettina est partie faire du camping à la campagne  avec des copines ; quant à Geneviève, elle a été embauchée par monsieur Mespoulède pour vendre des glaces sur la plage. Seule Charlie veille nuit et jour sur  la vieille bâtisse, en ressassant ses anciennes amours, Tancrède et Basile…

Si la maison passe des vacances paisibles – et s’empoussière, puisque Geneviève n’a plus le temps d’y faire le ménage ! -, les sœurs vivent d’incroyables péripéties et de rocambolesques intrigues. À Paris, Hortense et Enid découvrent les turbulence de la vie citadine avec ses bruits, sa pollution, sa foule, sa précarité aussi … À la campagne, Bettina profite des joies de la ferme… Sur la plage, Geneviève rencontre Vigo un garçon mystérieux et charmant qui apparaît et disparaît sans crier gare… Et comme d’habitude, leurs parents – de bienveillants fantômes – ont le don de débarquer à point nommé.

À la fin de l’été, la Vill’Hervé retrouvera ses habitantes et plus encore… Un joyeux melting-pot, des éclats de rire, des échanges, des idées…

Une année s’est écoulée, les sœurs ont grandi. L’avenir, désormais, leur appartient.

Ce dernier album est plein de rythme et de rebondissements, de mystère et de frayeurs, d’amitié et d’amour. Cati Baur a magnifiquement illustré cette saga de Malika Ferdjoukh : les dessins sont emplis de sensibilité, d’humour, de vivacité, de tendresse. Arrivée à la dernière page, j’ai senti une douce vague de nostalgie. Elles sont tellement attachantes, ces sœurs Verdelaine, on aimerait tellement continuer un bout de chemin avec elles… Peut-être les retrouverons-nous un jour ou l’autre sous la plume de l’auteure!?

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Quatre sœurs T.4 Geneviève, BD de Cati Baur d’après  Malika Ferdjoukh, Éditions Rue de Sèvre, Janvier 2018 —

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Mon île – Stéphanie Demasse-Pottier et Seng Soun Ratanavanh

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Une petite fille nous emmène sur son île. Une île changeante, qu’elle modèle à l’infini. L’imagination n’a pas de bordure, elle file, se défile, se faufile, sur un fil de couture. La fillette nous offre ses visites sur terre, en mer, dans les airs, nous présente une baleine des poissons volants des oiseaux des escargots un renard un ours un lapin un koala une oie, nous invite à déjeuner, nous lit une histoire… en partage. Au milieu des fleurs, dans l’eau jusqu’aux oreilles, sur un coquillage, à l’intérieur d’une valisette de pique-nique, sous une tente improvisée, dans un nichoir, à la fenêtre du globe terrestre, sur un nuage… elle respire écoute regarde touche mange chante joue. Des vies rêvées comme autant de moments suspendus. Les doux songes de l’enfance.

Il émane des mots de Stéphanie Demasse-Pottier plénitude sensibilité et clairvoyance. Ils sonnent comme un poème, ils sont beaux  tendres puissants et aériens. Quant aux sublimes illustrations de Seng Soun Ratanavanh, elles éclatent et rayonnent sur les pages blanches. Et nous transportent dans une rêverie éblouissante.

« Au creux de ma cabane, sur mon île, on se sent bien… Il n’y a pas de porte, tu peux entrer. Tu es le bienvenu si tu sais chanter… Si tu sais partager… Si tu sais rêver. »

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Mon île, album jeunesse écrit par Stéphanie Demasse-Pottier et illustré par Seng Soun Ratanavanh, à partir de 4 ans, De la Martinière Jeunesse, Février 2018 —

Comme son ombre – Laurent Cirelli et Prune Cirelli

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Isaac, dix ans, est un garçon bien dans ses baskets – il en étrenne d’ailleurs des neuves en ce jour de rentrée scolaire -. Comme la plupart des gars de son âge, il râle quand il faut sortir du lit, taquine sa petite sœur, fait attention à son apparence vestimentaire… Sur le chemin de l’école, Isaac est heureux : il va retrouver ses amis et sûrement lier de nouvelles connaissances.

La semaine durant, dans la cour de récréation, un élève étrange tout de gris vêtu semble observer Isaac, enfin pas vraiment lui mais « quelque chose d’indéfinissable » autour de lui… Un jour, l’individu s’approche d’Isaac et lui fait une demande étonnante : il désire acheter son ombre, qu’il trouve fort belle…

La sidération et les jours passent, et Isaac accepte de vendre son ombre contre de l’argent ; une ombre ne sert à rien, en revanche avec une petite fortune il pourrait s’offrir une console de jeux, un ordinateur, un téléphone portable…

Un pacte extraordinaire : à chacune de ses dépenses, l’argent se renouvelait. L’année s’écoula ainsi, le sac à dos d’Isaac, plein de billets, ne désemplissait pas. Évidemment, c’était un secret.

Tout allait bien pour Isaac jusqu’à ce que Madeleine s’aperçoive de l’ombre manquante. D’un coup, Isaac se sent différent. Tout le monde a une ombre, sauf lui. Le regard des autres changent… Sans ombre, pas de lumière. Isaac était devenu transparent.

Un album fascinant où le conte philosophique et le fantastique se côtoient avec brio. On y confronte l’apparence et la profondeur et on y aborde les balbutiements de l’adolescence avec le désir de plaire l’image de soi le rapport à l’autre. Les illustrations anthropomorphiques sont en osmose avec le texte ; à l’image des fables, les animaux font parler à merveille les humains.

« Au début, il avait été désemparé de se sentir si différent et s’était parfois vu rejeté… Mais tout passe et finit par s’arranger, ou bien s’oublier. Maintenant, lui comme ses camarades ne faisaient plus attention à cette « étrangeté », souvent ils s’en amusaient même… Pierre le premier! Et puis, Madeleine lui avait fait comprendre qu’il lui plaisait pour ce qu’il était, comme il était, même sans son ombre… »

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Comme son ombre, album jeunesse écrit par Laurent Cirelli et illustré par Prune Cirelli, à partir de 7 ans, texte librement inspiré de L’étrange histoire de Peter Schlemihl von Chamisso (publié en 1813 en Allemagne), Éditions L’étagère du bas, février 2018 —

La petite écuyère – Charlotte Gingras et Gérard DuBois

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Comme tous les ans avant l’automne, le photographe ambulant descend au village en traînant par la bride un poney blond. Ce dernier avance, tête basse, le dos chargé d’une énorme caisse de bois. Selon une coutume ancestrale, photographier un enfant sur le dos d’un poney à la crinière pâle éloignerait le mauvais sort pour le reste de l’année.

Comme toujours, la petite Justine tente de se dérober mais cette fois-ci, sa mère découvre sa cachette. Elle lui met de beaux vêtements, la coiffe et la traîne par la main sur la place de l’église où a lieu l’événement.

La fillette est terrorisée. Sans ménagement, on la pose sur le dos de l’animal. Entre les cris de la foule, les moqueries des enfants, les injonctions du photographe et de la mère, le poney blond est aussi tourmenté que Justine. Il se cabre et détale. S’ensuit une course folle…

Mais contre toute attente, la petite fille va sentir sa peur s’envoler et le poney va goûter au plaisir de la liberté. L’un et l’autre vont s’apprivoiser et se trouver des traits communs.

Et c’est au milieu de la nature accueillante et bienveillante qu’ils vont se raconter leur existence et se comprendre. Depuis ce jour, plus rien ne fit peur à Justine et l’année suivante, à la même saison, elle quitta le village, plus libre que jamais avec en tête deux rêves : retrouver le poney à la crinière pâle et devenir écuyère.

Un album sur les peurs et les douleurs que la force d’une amitié peut délester et armer de courage.

« Au réveil, Justine raconta ses peurs. Elle avait peur de tellement de choses. Peur de la maîtresse d’école, peur des lettres de l’alphabet qui s’emmêlaient dans sa tête, peur de la mère et de son autorité souveraine, peur des garçons qui lui tiraient les nattes et lui criaient des noms d’oiseau, peur des coups. Elle était née comme ça. Pleine de peurs. Juste des peurs. Dans les yeux noirs du poney, elle vit la dureté du maître, les coups de bâton, la caisse de bois qu’il transportait sur son dos, si lourde, et que ça durait depuis des années. Elle vit la cruauté des enfants, parfois. « 

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La petite écuyère, album écrit par Charlotte Gingras et illustré par Gérard DuBois, à partir de 5 ans, Grasset Jeunesse, Janvier 2018 —

Mir – Laura Manaresi et Giovanni Manna

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Un astronaute flotte dans l’espace. Un seul fil le lie à la station spatiale en orbite autour de la Terre dans laquelle il effectue des travaux scientifiques. De là-haut, il regarde la planète bleue avec émotion, observe le manège enchanteur des aubes et des couchers de soleil. Un jour, il découvre avec éblouissement une petite plante au milieu de ses appareils. Une pousse venue d’une graine, sûrement soufflée par le vent sur la combinaison de l’astronaute avant son départ. Elle aussi voulait quitter le sol, prendre de la hauteur, croître ailleurs. Car la petite plante se développe : il lui faut de l’eau de la lumière la bienveillance et la protection de l’astronaute pour s’élever dans l’espace. Désormais, grâce à elle, il mesure le temps qui passe. Racines et feuilles poussent jour après jour. Et quand arrive le moment de redescendre sur Terre, l’astronaute la cache au chaud dans sa combinaison, le cœur gonflé de bonheur à la perspective de planter ses racines…

Cet album est une ode à la Terre nourricière, et c’est en la protégeant qu’elle continuera à prendre soin de nous. Si Mir est le nom d’une ancienne station spatiale russe, Mir signifie surtout dans cette langue « Paix » et « Monde »… Un album plein d’humanité.

« Je prendrai soin de toi, plante. Tu ne peux pas pousser toute seule, sans terre, sans pluie, sans soleil. Tu resteras sous ma lampe, parce qu’il te faut de la lumière. On partagera l’eau et je protégerai tes racines. Maintenant, tu racontes le temps qui court. Chaque jour tes branches bourgeonne et de nouvelles feuilles apparaissent. »

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Mir, album jeunesse écrit par Laura Manaresi et illustré par Giovanni Manna, à partir de 5 ans, Éditions Notari, Janvier 2018 —

Dans la baie fauve – Sara Baume

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Comme chaque mardi, Ray se rend au centre de la petite ville côtière irlandaise, à quelques encablures de la maison paternelle. En ce printemps, comme de coutume, il déambule. Mais cette fois-ci, des petites annonces punaisées dans la vitrine de la brocante lui font lever la tête ; la photo floue d’un cocker amoché, un œil en moins, attire son attention. Le soir-même, One Eye a pris place dans la voiture de Ray : direction la maison du père. Depuis sa mort, il y vit seul. Depuis cinquante-sept ans, il traîne sa solitude et sa carcasse à travers une vie nébuleuse alanguie éraflée cabossée. Il n’a jamais connu sa mère, n’allait pas à l’école, ne connaissais pas les joies des balançoires et autres toboggans. Pour ses dix ans,  on l’avait emmené dans un zoo mais il pleuvait tant que les animaux se cachaient dans leurs abris… L’enfant différent devint par la force des choses un être asocial dépendant inquiet… Le père était distant et taiseux…  Désormais One Eye sera son compagnon de fortune. Enfin, l’homme pourra faire entendre sa voix, parler comme il ne l’a jamais fait, s’ouvrir, montrer ses cicatrices dévoiler ses blessures, partager son quotidien son amour de la nature ses petits instants de plaisir.

Mais lors d’une promenade estivale sur la grève, le cocker s’attaque à un petit garçon. La mère, furieuse, hurle à Ray et One Eye qui se carapatent : « Je sais où vous habitez !  » Dès le lendemain, l’homme et son chien quittent la maison et partent en voiture. Ils rouleront tout l’automne et une partie de l’hiver. Le maître et l’animal, dans l’habitacle,  ensemble, constamment. Sans relâche. Défilent les forêts, les collines, les rochers, le bitume, les herbes, les fleurs, la mer, le sable, le vent, le soleil, la bruine, la grisaille, les bruits mécaniques, les cris des bêtes, le marmonnement de quelques auto-stoppeurs, l’odeur des troquets, et toujours les mots de Ray qui reconstitue son existence passée au fur et à mesure de ses réminiscences. Quant l’argent se met à manquer, ils doivent rentrer mais l’homme pourra-t-il continuer à vivre dans cette maison renfermant de sinistres souvenirs ?

Ce texte est stupéfiant. Je n’ai jamais lu un livre d’une telle intensité. Le soliloque de  Ray est porté par une langue merveilleusement imagée. L’auteure traque le moindre détail, la couleur la plus insoupçonnée, révèle les bruits et les rumeurs du monde, dessine une amitié indéfectible, dépeint tout à la fois les manifestations de la nature de l’âme humaine de la société et les confond, . On tourne la dernière page, le cœur battant fort dans la poitrine. Ces personnages tellement ingrats au commencement nous touchent nous remuent nous bouleversent tant qu’on n’a pas envie de les laisser. Je voulais rendre hommage à la traductrice qui a effectué un magnifique travail. Lisez ce roman, vraiment…

« À quoi je peux ressembler, vu de ton œilleton solitaire?  Tu m’arrives tout juste au mollet et je suis massif comme un rocher. Mal fagoté, avec une barbe mitée. Les traits passés au rouleau compresseur, le poil pareil à de la limaille de fer. Quand je reste immobile, je me voûte sous le poids de mon propre bloc de peur. Quand je marche, je clopine sur mes pieds de cul-terreux et mes jambes mal proportionnées. Mes rotules calleuses sortent par les déchirures de mon jean et mes mains battent l’air maladroitement, bêtement. Elles m’ont toujours donné du fil à retordre. Je n’ai jamais trop su quoi en faire quand elles ne battent pas l’air. »

« Tout est rempli d’histoires, m’a dit un jour une voisine âgée, justement celle qui m’a appris à coudre. J’étais alors tout petit, trop petit pour comprendre que l’apparence de la plupart des choses est trompeuse, et leur signification changeante. À cause de ce qu’avait dit la voisine, j’ai ouvert avec un couteau à pain la couture dans le dos de Mister Buddy, mon ours en peluche préféré. Je cherchais des histoires, j’ordonnais aux mots de jaillir et de former des lignes horizontales comme dans mes livres de contes. Au lieu de quoi j’ai découvert que Mister Buddy était entièrement rembourré de nuages miniatures. J’ai remis les nuages à l’intérieur et je l’ai fourré sous la machine à laver (…). »

« Parfois je perçois ta tristesse, la même que la mienne. Je la perçois à ta façon de soupirer, la tête basse. À ta façon de ne jamais baisser totalement la garde ni de tenir pour acquis l’univers que je t’offre. Ma tristesse à moi n’est pas un parti pris, mais quelque chose de coincé entre les murs de ma chair, comme un brouillard sale. Elle ternit tout. Elle roule le monde dans la suie. Elle vide mes membres de leur force et me voûte le dos. »

« Je m’examine de profil dans le rétroviseur, et je me demande si on finit par se ressembler, comme c’est censé nous arriver. Extérieurement, on est toujours aussi noirs et noueux que la nature nous a faits. Mais intérieurement, sans trop savoir pourquoi, je me sens différent. Je me sens animalisé. Il y a en moi une sauvagerie apparue en même temps que toi. »

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Dans la baie fauve, roman de Sara Baume traduit de l’anglais (Irlande) par France Camus-Pichon, Collection Notabilia Les éditions Noir sur Blanc, Janvier 2018 —

Une danseuse ne porte pas de lunettes – Claudine Colozzi et Elsa Oriol

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La danse classique est pour Daisy une vraie passion. Avec impatience elle attend ses cours hebdomadaires, et lorsqu’elle foule le parquet la demoiselle est aux anges : elle glisse s’élance s’envole et tourbillonne, plus rien n’existe autour. Le corps en mouvement, le cœur en joie, Daisy rayonne. Son professeur, Monsieur Golovine, fait un jour une grande annonce ; la jeune fille dansera dans son nouveau ballet lors du spectacle de fin d’année honoré de la présence de Pauline de Belleville, la directrice d’une école de danse prestigieuse… Seulement, Monsieur Golovine est intransigeant ; Daisy devra danser sans ses lunettes, une danseuse ne porte pas de lunettes.

Cette nouvelle bouleverse la petite danseuse. Elle ne pourra jamais danser si tout est trouble. Comment se déplacer dans un brouillard dense ? Elle va forcément tomber, se cogner aux autres… La petite phrase de son professeur « Une danseuse ne porte pas de lunettes » tourne en boucle dans sa tête jour et nuit… Et désormais, les autres filles se moquent d’elle durant les cours : « On n’a jamais vu une danseuse myope » dit l’une d’elles.

Mais Daisy aime trop la danse pour baisser les bras ; elle va s’entraîner fort jour après jour dans le noir total, évoluer dans sa bulle, se faire confiance… Ses efforts seront-ils récompensés ?

Un album magnifique sur l’amour de la danse et le dépassement de soi, sublimement illustré. Les couleurs, les lignes, les mouvements, les expressions des visages, les gros plans, les plans d’ensemble, les jeux avec le texte… une merveille d’album, une explosion d’émotions.

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Une danseuse ne porte pas de lunettes, album jeunesse écrit par Claudine Colozzi et illustré par Elsa Oriol, à partir de 5 ans, Éditions Kaléidoscope, Janvier 2018 —

Fais-moi peur – Malika Ferdjoukh

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Noël et ses festivités approchent à grands pas. Les enfants de la famille Mintz sont surexcités car ce soir, leurs parents vont les laisser seuls à la maison durant plusieurs heures, invités à l’inauguration de l’Opéra Régional. Gervaise âgée de treize ans aura la lourde charge de veiller sur Mone dix ans et demi, Barnabé presque neuf ans, Odette cinq ans et bébé Lou seize mois. Heureusement, Radiah seize ans – la fille de la voisine – devrait passer avec Amoh son petit frère, histoire de voir que tout va bien… La grand-mère Mamido est catastrophée de savoir ses petits-enfants livrés à eux-même mais on lui a fait comprendre que tout était sous contrôle alors… Le repas a été préparé par maman, des films ont été enregistrés par papa et on a convenu de l’heure du coucher… Les parents partent donc l’esprit presque tranquille et les enfants les regardent s’éloigner en retenant leur souffle… Sitôt envolés, la maison prend un air de fête, un joyeux bric-à-brac s’installe dans la cuisine, les bêtises s’enchaînent et les idées – pas toujours très bonnes – fusent.

Ce que les enfants ignorent, c’est qu’au même moment, un homme vêtu d’un grand manteau rouge et d’une capuche rôde. Monsieur N – au visage plein de haine – a de sombres projets. Et le lecteur tremble comme une feuille car l’auteure lui a déjà présenté cet horrible individu… qui à neuf ans, avait dévoilé une effroyable méchanceté envers ses camarades de classe. Abominable personnage raciste, antisémite, égoïste, insensible, monstrueux… qui par un concours de circonstances va croiser le chemin des espiègles et turbulents enfants Mintz.

Quel plaisir de retrouver l’écriture vive et éclatante de Malika Ferdjoukh ! Que j’aime lorsqu’elle interpelle le lecteur, ses personnages si bien croqués, l’intelligence et la sensibilité de ses sujets, la façon dont elle mêle la fantaisie et le tragique l’innocence et la noirceur l’intime et l’Histoire! Ce roman captivant oscille sans cesse entre peur et drôlerie entre suspense et tendresse. On en redemande!

« Mine de rien, elle observe (l’horloge). Chacun confie des secrets à son miroir : Gervaise, par exemple, quand elle essaie en douce les chandails de sa mère. Ou Mone qui y déclame sa géo comme si c’était Molière. Barnabé qui planque ses barres chocolatées dans le caisson, ou qui se cure le nez en stricte intimité. Ou Odette qui s’y dévisage tragiquement avant de lâcher un aaaaaarg libérateur (lorsqu’elle est seule, naturellement). Bébé Lou ne s’y regarde pas encore. À seize mois, on habite encore derrière le miroir et tout ce qui se trouve de l’autre côté, le côté des humains, demeure un mystère (tant pis si chaque jour qui passe vous tire perfidement au-dehors).

« (…) quand il fit volte-face, la capuche glissa sur ses cheveux et les enfants découvrirent son visage, qui les pétrifia. Un visage d’humain où l’humanité n’était pas. Il était… Comment décrire ces yeux redoutables? Plus glaçants que le vent, plus saisissants que l’hiver? Cette expression que les enfants n’avait jamais vue sur aucun visage et ne reverraient jamais ailleurs? Qui les recroquevilla à l’intérieur d’eux-mêmes. Un masque de haine, qui faisait penser aux fusils, à la guerre, aux cauchemars, aux malheurs. Et dans leur dos passa l’ongle très froid de l’effroi. »

« Oh non, ce n’était pas un ogre! C’était un homme. Seul un homme sait le mal qu’il peut faire aux autres hommes! C’était un monstre, oui, mais c’était bien un homme! Avec deux pieds, deux mains, un visage, une vie d’homme. Peut-être a-t-il une famille, des enfants avec lesquels il joue au ballon, des parents à qui il souhaite les anniversaires, ou une fiancée à laquelle il offre des fleurs… »

Fais-moi peur, roman de Malika Ferdjoukh, dès 12 ans, collection medium poche, L’École des loisirs, réédition, première parution en 1995, Novembre 2017 —

Ör – Audur Ava Olafsdottir

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Las de son existence, fatigué du néant vers lequel il glisse, Jonas n’envisage plus le temps d’après. À quarante-neuf ans et des poussières, cet homme divorcé n’a plus étreint le corps d’une femme depuis « huit ans et cinq mois », anéanti par le départ de son épouse et sa révélation tardive : il n’est pas le père de leur fille, Gudrun Nymphea, adulte aujourd’hui, si belle si brillante. Désarmé par le regard perdu de sa propre mère, pensionnaire d’une maison de retraite que la maladie d’Alzheimer accapare, il ne trouve plus les mots pour combattre l’oubli. Le poids des ans devient de plus en plus lourd, les blessures s’accumulent et la solitude se fait douleur. Jonas veut en finir, il vend sa société. Et pense au fusil de chasse de son voisin mais… il ne peut pas imposer la découverte funèbre de sa dépouille à sa fille chérie. Une idée singulière lui vient : il va s’envoler pour un pays dévasté, un lieu où la guerre a sévit, un aller simple, une semaine pour disparaître. Avec pour seul bagage, sa caisse à outils – il faut bien préparer la potence… -, quelques vêtements et le journal intime de sa jeunesse dans la poche.

Je vous entends : que ce roman doit être sombre… et bien pas du tout! Là est toute la beauté d’Ör, un tour de force, une poésie rayonnante, une grande humanité.  Cet homme parti chercher la mort va se retrouver face à des responsabilités qui vont rallumer sa morne existence. Les cicatrices qui lui rappellent tant les morsures de sa vie sont tellement insignifiantes en regard des stigmates sur les visages dans les corps et les cœurs  sur les paysages sur le ciel de ce pays ravagé par la folie de certains hommes…

Ör, c’est la reconstruction d’un homme, une conscience qui s’éveille, le sens retrouvé, vers la cicatrisation, la réparation, la fraternité. Un roman d’une grande délicatesse où les mots des poètes et l’humour font fléchir tous les maux.

« Ça y est, je suis parti. À la rencontre de moi-même. De mon dernier jour. Je dis adieu à tout. Les crocus sont en fleur. Je ne laisse rien derrière moi. Je passe de la lumière perpétuelle aux ténèbres. »

« Comment dire à cette jeune femme qui a eu tant de mal à survivre avec son petit garçon et son frère cadet sous des pluies de bombes – dans un pays où le lit des rivières est baigné de sang et où des pelotons d’exécution il y a quelques semaines encore coloraient l’eau de rouge – que j’ai fait tout ce chemin pour me supprimer. Impossible d’expliquer à ces gens-là que je suis venu avec ma caisse à outils pour pouvoir fixer un solide crochet, et que c’est aussi naturel pour moi d’emporter ma perceuse que d’autres leur brosse à dents. Je ne peux pas lui confier – après tout ce qu’elle a enduré – que je vais lui imposer ainsi qu’à son frère la tâche de me décrocher. Mon malheur est, au mieux, dérisoire, quand tout ce qu’on voit par la fenêtre n’est que ruines et poussière. »

« Ce qui me frappe, ce sont les couleurs éclatantes, le ciel d’un bleu intense, le sable doré, le monde est encore en couleurs et les gens sur les photos ne savent pas ce qui les attend, ils sont en vie, ils ont encore les deux jambes de la même longueur, ils ont des projets d’avenir, comptent peut-être même changer de voiture ou d’éléments de cuisine, ou faire un voyage à l’étranger. »

Ör, roman d’Audur Ava Olafsdottir, traduit de l’islandais par Catherine  Eyjolfsson, Éditions Zulma, Octobre 2018 —

La petite et le vieux – Marie-Renée Lavoie

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La petite, c’est Hélène, huit ans d’âge mais cent ans de maturité. Son enfance, elle la passe dans un quartier populaire de Québec dans les années quatre-vingt avec ses parents et ses trois sœurs. Son père, professeur, manque cruellement d’autorité avec ses élèves et c’est avec la boule au ventre qu’il part travailler le matin en souhaitant vite revenir le soir et noyer son amertume dans l’alcool. Sa mère, veille sur la tribu, avec maladresse parfois mais toujours avec amour. Si la vie de la petite n’est pas merveilleuse elle n’est pas malheureuse pour autant. Comme les voisins alentours (quelle galerie de personnages !), Hélène et sa famille composent avec ce qu’ils ont, avec ce qu’ils sont, un patchwork fait de gris et de couleurs dont les coutures laissent passer la lumière. Des étincelles d’espoir, des instants de bonheur, des moments de poésie. Et puis la petite n’est pas seule et à deux c’est bien connu, on est toujours plus fort : fan de Lady Oscar, héroïne d’un célèbre dessin animé, elle en a fait son double, sa confidente, sa conseillère. Elle admire la volonté, la liberté, l’obstination, le courage de Lady Oscar, jeune femme – qui se faisait passer pour un garçon – capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette sous la révolution française. Ce personnage lui donne de la force, de la détermination et un optimisme à revendre. Alors Hélène se fait appeler Joe, se lève à l’aube pour distribuer des journaux, devient serveuse dans un bingo – du haut de ses huit ans, ne l’oublions pas ! -. Et cette grande petite si attachante si drôle si sincère tisse des liens entre les gens, propose son aide, tente de comprendre le monde des adultes – qui lui parait tellement confus – se heurte souvent à des sacrés obstacles et des désillusions mais poursuit sa route vaille que vaille. Elle grandit trop vite peut-être mais elle grandit bien, et on ne peut qu’éprouver de l’empathie pour elle ne doutant pas un seul instant qu’elle démolira tous les murs. Et sa belle amitié avec Roger, vieil homme solitaire et grincheux, qui a passé trente ans de son existence dans un hôpital psychiatrique, un marginal malchanceux, un rejet de la société qui a enfin trouvé une place, sa place en attendant la mort (dit-il) : sur une chaise dépenaillée devant son appartement (un sous-sol), une cigarette dans une main, une mauvais bière dans l’autre, observant le spectacle de la vie. Ces deux-là si diamétralement opposés vont pourtant suivre un temps le même bout de chemin.

Un grand roman servi par des dialogues savoureux et vifs en québecois, une narration tendre profondément humaine et des personnages tellement authentiques. Le réel nous est livré avec ses beautés ses malheurs ses humeurs ses fragilités ses douceurs aussi. Et l’imagination débordante de la petite nous emporte et nous enchante.

« Il était installé sur une petite chaise de faux cuir fleuri, dans le stationnement de la maison d’à-côté, une cigarette mal roulée plantée dans une grosse barbe blanche caramélisée par la fumée de tabac. On aurait cru qu’il y était depuis toujours. L’homme idoine des petits quartiers, l’incarnation parfaite de l’idée qu’on se fait du pauvre monde. »

« Les odeurs sont des repères, des zones impalpables de confort pour l’enfant qui a tant besoin de ces petites notes d’un monde connu, même s’il est malodorant, pour construire son équilibre. »

« Alors je suis allée lire l’histoire (Le vieil homme et la mer). Il y en avait une vieille copie annotée dans notre petite bibliothèque composée d’une dizaine de livres coincés entre le globe terrestre et le panier à couture de ma mère. J’avais besoin de la Havane, de la cabane du vieux et des rêves de lion pour comprendre. En fait, comme tous les sceptiques, j’avais besoin de voir. J’ai commencé à pleurer dès le début, quand le petit demande au vieux ce qu’il va manger pour le souper et que celui-ci répond du riz au safran avec du poisson alors que tous les deux savent trop bien qu’il ne mangera pas, puisqu’il n’a rien pêché depuis quatre-vingt-quatre jours, et qu’il n’a pas plus de riz que de poison. Ils se jouent comme ça la comédie tous les soirs, pour rire un peu. Comme quoi c’est peut-être vraiment l’humour qui meurt en dernier. J’ai lu le livre d’un coup, en quelques heures de parfaites catalepsie, enfermée dans ma chambre. J’ai ensuite dépensé des années de larmes qui m’ont boursouflé le visage que j’ai préféré me priver de manger toute la journée (…) »

« Elle était si belle quand elle oubliait d’être dure, ma mère. Ce n’était plus qu’une adolescente qui jouait les madames dans un accoutrement qui témoignait du peu de temps et de moyens dont elle disposait pour elle-même. J’avais depuis longtemps compris que maman C’é-Toute, ce n’était pas pour moi, ni pour mes sœurs, mais pour elle, une façon de tenir le coup et de ne pas ramollir ses enfants, une façon de se convaincre qu’elle était dure, alors qu’en réalité c’était tout friable en dedans. Ma mère était une gaufrette. »

Merci ma Nadine. Grâce à toi, j’ai croisé le chemin d’Hélène et Roger, une belle rencontre.

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La petite et le vieux, roman de Marie-Renée Lavoie, Bibliothèque québecoise, première parution en 2010 —