Miss Crampon – Claire Castillon

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Depuis son « petit problème » comme elle l’appelle, Suzine quatorze ans aujourd’hui, « se chut ». Rien à voir avec le fait de chuter… la jeune fille a pris l’habitude de laisser les autres parler, elle reste discrète, suit la vague, ne contrarie personne, – même si ses pensées sont divergentes -. Évidement, elle se « chut » sur son « petit problème » – que le lecteur connaîtra quelques pages avant la fin du livre -. Violetta et Romane sont ses deux meilleures amies. Pour Suzine elles sont sacrées, nécessaires à sa vie. Il lui est inimaginable de perdre ses copines. Sans elles, elle se sentirait complètement perdue, seule, à la dérive. Avec elles, elle se sent portée, même si elles lui ressemblent guère.

Mais voilà que Romane et Violetta ont un coup de cœur pour le même garçon, Tom. Pour Suzine, il est impossible de choisir un camp… et le conflit, inévitable, arrive. Heureusement, les vacances d’hiver se profilent et Suzine part au ski avec son père et sa belle-mère. Elle déteste skier mais au moins elle sera loin des querelles… Sauf qu’en bas des pistes, là voilà face à Tom, descendu lui-aussi à cette station… et, un comble pour Suzine, il semble être amoureux d’elle!

À force d’évitements, elle s’enlise dans les mensonges, s’invente des histoires abracadabrantes. De retour chez elle, il va lui falloir « gérer » sa grand-mère maternelle qui débarque chez sa mère, secrètement amoureuse d’un nouvel homme… et surtout faire face à l’élection de Miss Crampon où l’a inscrit un garçon du club de foot…

Suzine ne pourra plus se cacher derrière ses affabulations et ses cheveux. Sur la scène, elle devra ôter le masque, assumer sa différence, s’affirmer. Y parviendra-t-elle?

Un roman touchant dans lequel l’autrice évoque avec simplicité et justesse le handicap et l’estime de soi, le mal-être adolescent et la place « à conquérir » dans une famille éclatée, les relations amicales toxiques qui virent au harcèlement. L’écriture est vive et drôle, et les personnages bien croqués.

« J’ai l’air de la ramener, mais pas du tout. Je ne sais rien au fond. Enfin si, je sais une chose. Sans mes amies, je ne suis rien. Un quart de lune. Un soleil froid. Une mer sans eau. Quoi d’autre? La poésie, ouais, bof. »

« Suzine Domestos. C’est mon nom. Le jour où mes camarades feront le ménage eux-mêmes, ils me parleront aussi de mon nom de famille, mais pour le moment ils se contentent de mon prénom. »

« Se chuter, c’est bien, mais hurler, parfois, serait plus adapté. Là, j’ai envie de pousser toutes sortes de plaintes : Au secours, À L’aide, Berk, Help, Non, Aïe, mais je me chut. Au pire, ma vie est terminée. Aux mieux, elle est fichue. »

Miss Crampon, roman jeunesse de Claire Castillon, à partir de 11 ans, Flammarion Jeunesse, janvier 2019 —

 

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Comment lire un livre ? – Daniel Fehr et Maurizio A.C Quarello

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Tu ouvres le livre à la première page et voilà qu’on t’interpelle. Qui? Un garçon et une fille aux cheveux roux. Ils semblent être en mauvaise posture, la tête en bas pour l’une, les jambes dans le vide pour l’autre… Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire? Bon alors, comme tu es super gentil, tu tournes vite l’album pour redresser ces enfants… mais pas assez manifestement, oh et puis voilà qu’arrive une méchante sorcière dans une étrange masure, elle n’a pas l’air ravie… vite vite tourne à nouveau le livre! Oh la la, les enfants se retrouvent en pleine mer sur la barque d’un pêcheur, à la poursuite d’un cachalot et boum la cabane aux pattes de poulet tombe dans l’eau avec la sorcière à l’intérieur… il faut te dépêcher de prendre un peu de hauteur sinon l’eau va couler partout… Bah tu as tellement agité le livre que tout est sens dessus dessous : les personnages, les arbres, les barrières, la mer, la barque, les moutons, le cachalot, trois petits cochons, un loup – et même un roi « nu » sur son cheval. Quelle pagaille tu as mis! Alors, un peu de concentration, lecteur, lis bien les instructions de tes petits guides aux cheveux roux… et tout devrait entrer dans l’ordre, enfin espérons…

Quel chouette livre! Quelle belle idée! Ludique, interactif, drôlissime, cet album va plaire aux enfants, c’est sûr! Un livre n’est pas statique, il est mouvant. Selon les émotions ressenties, l’empathie avec les personnages, la richesse des illustrations… on y fait des rencontres époustouflantes qui nous « retournent », nous « agitent », nous lecteurs. Et puis parfois, certains livres donnent envie d’en lire d’autres, par ricochet. Par exemple, Les trois petits cochons, Moby Dick, Baba Yaga, Hansel et Gretel, Les habits neufs de l’empereur…

« Quel bazar! Hé! Tu es encore là? Ce n’est pas comme ça qu’on lit un livre. Ne bouge pas, nous allons essayer de trouver une solution. Tu es un drôle de lecteur. Tourne la page, vite! Nous ne pouvons pas le faire à ta place. »

 

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Comment lire un livre? album jeunesse de Daniel Fehr et Maurizio A.C Quarelle, traduit de l’anglais par Camille Guénot, à partir de 5 ans, éditions Kaléidoscope, janvier 2019 —

Triangle isocèle – Elena Balzamo

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En partant d’un constat qui l’étonne : être née à Moscou, y avoir passé son enfance, y avoir étudié, en pleine guerre froide de surcroît, et avoir été si peu en présence d’un membre du Parti Communiste dans sa vie, Elena Balzamo, essayiste traductrice et interprète nous livre ici un récit captivant. Par une image géométrique, le triangle, elle figure ainsi des trajectoires en regards. Le côté septentrional – la Russie -, le côté méridional – la France, l’Europe -, et la base – la littérature -. Et le rideau de fer, comme médiatrice. Elle fait part de ses observations, de ses perceptions, de ses rencontres, de ses discussions, de ses lectures, au sujet de sa quête : tenter de comprendre le passé, ce qui lui a échappé jusqu’ici : l’endoctrinement communiste, ses mécanismes, ses mystères, des représentations, des destins – on suit notamment le « cheminement » la « carrière » du père  de son amie, membre du KGB. Et à travers cette recherche, on voit le glissement de sa vision dans l’espace géographique et temporelle. L’écriture est vive, élégante et non dénuée d’humour voire d’ironie envers ses compatriotes. On perçoit l’importance de la littérature et des langues, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde, de la politique à la culture en passant par l’économie. De l’intime à l’universel, du quotidien au singulier.

Un récit qui se lit comme un roman, un parcours de vie passionnant, des références littéraires à foison, des pays-ages, des visages, des photographies, et des clichés qui tombent.

« Récemment, je me suis rendu compte d’un fait étrange : j’ai beau être née et avoir grandi dans un pays communiste, les membres du Parti que j’ai connus se comptent sur les doigts d’une main. Comment est-ce possible? L’endoctrinement idéologique n’était-il pas omniprésent. Si. Et pourtant… »

« Jusqu’ici, il a été question de deux côtés du triangle – qu’en est-il du troisième, qui, dans le cas d’un triangle isocèle, s’appelle « la base »? Existe-t-il un lien permettant de réunir ces deux entités, le côté méridional et le côté septentrional, à la fois antithétiques et complémentaires? Pour moi, ce lien ne fait pas de doute : c’est la littérature. Grâce à elle, échappant aux contingences matérielles, on dispose d’un accès au monde dans sa plénitude, d’un outil permettant de s’en faire une idée et d’une boussole qui aide à s’y comporter correctement. À condition de s’en donner la peine. »

« Et pourtant, lorsque, à la fin des années 90, je revins à Moscou, ce fut un choc. Comme autrefois à mon arrivée en France où j’avais été éblouie par les couleurs, je trouvai la ville métamorphosée : des taches bigarrées, lumineuses, de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses d’une année à l’autre, apparaissaient là où, auparavant, le gris et le noir régnaient en maîtres. »

Triangle isocèle, récit autobiographique d’Elena Balzamo, éditions Marie Barbier, janvier 2019 —

Le grand voyage de Rickie Raccoon – Gaëlle Duhazé

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Sept ans auparavant, sur l’île de Vancouver, Rickie Raccoon – raton laveur en anglais -, encore bébé, fut trouvée recroquevillée au milieu de bois flottés. L’océan, agité par une terrible tempête l’avait apportée là. Le petit animal fut recueilli par Madame Rosabianca, une chèvre angora adorable, une tricoteuse hors pair, bavarde et rieuse. Elle parlait tellement que Rickie, elle, ne pouvait jamais s’exprimer. Par moments, elle se sentait bien solitaire. Heureusement, dans sa chambre, elle laissait aller son imagination et se racontait des histoires de chanteuse ou de pirate et puis à l’école elle retrouvait ses  copains Jimmy et Joey… mais ces derniers temps, les frères Foxy sèment la terreur dans la cour de récréation. Leur méchanceté et leur moquerie sont très difficiles à vivre pour Rickie. Un jour, leurs mots durs la blessent tant, qu’elle rentre dans une colère noire et se transforme, sous leurs yeux sidérés, en monstre.
Honteuse et effrayée elle-même par cette réaction, Rickie décide de quitter l’île. Toute seule, elle prend l’océan. À l’envers. Elle retourne d’où elle vient…
Partir pour se faire oublier, pour ne plus être importunée, pour réfléchir. En quête de réponses.
Là voilà partie pour un grand et beau voyage, qui la mènera sur l’île de Hokkaido, riche de rencontres de douceurs et d’enseignements, bénéfique pour renforcer sa confiance en soi, s’affirmer, apprendre à se connaître et à découvrir l’autre avec ses ressemblances et ses différences. Elle sera accueillie avec bienveillance par une famille de Tanuki, dotée du pouvoir de métamorphose.

Une histoire initiatique, un voyage qui fait grandir,  des personnages attachants, de la drôlerie, de la fantaisie, de la tendresse, de la sensibilité, de la couleur, de la poésie. Que j’aime l’univers enveloppant et radieux de Gaëlle Duhazé!

« Les oreilles encore bourdonnantes des cris de ses camarades, Rickie s’est enfuie, à toute vitesse, effrayée et morte de honte après ce qui vient de se passer. Les Foxy ont raison, elle est pire qu’une bactérie radioactive. (…) La seule chose à faire, c’est partir. »

Le grand voyage de Rickie Raccoon, album de Gaëlle Duhazé, dès 7 ans, éditions HongFei, février 2019 —

Une famille comme il faut – Rosa Ventrella

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En 1984, la petite Maria a neuf ans. Après l’école, elle va souvent voir la mer avec son ami Michele. Ensemble ils écoutent le ressac, le cœur plein de mélancolie, puis regardent au loin les bateaux qui s’en vont, les yeux emplis d’espérance. Michele, le garçon un peu rond et fils de truand dont tout le monde se moque, imagine qu’un jour il aura un bateau et voguera de l’autre côté.  La vie y est sûrement plus douce qu’ici, à Bari. Dans ce sud de l’Italie, les rues qu’ils traversent, en courant souvent, sont bruyantes et disgracieuses. La laideur s’y est glissée partout. Sur les visages et dans les âmes. Sur les façades des murs, dans les pensées et dans les mots. Dans l’histoire de chaque famille. Et se transmet de génération en génération. Même les surnoms donnés – une tradition – sont laids.

Affublée du nom de Malacarne – mauvaise chair, mauvaise graine, en lien avec sa peau sombre et son caractère fougueux – par sa grand-mère, Maria porte le poids de sa famille. Une famille pauvre, un père pêcheur au tempérament impétueux volontiers violent avec son fils Vincenzo, une mère douce et effacée. Une famille habituée à l’âpreté de la vie, marquée à jamais par les violences du passé. Un héritage lourd dont Maria aimerait se défaire.

Grâce à un esprit brillant, elle réussira à s’extirper de son quartier, de sa famille, de sa condition en obtenant une bourse pour étudier à l’université. Entre désir d’émancipation et attachement à ses origines, Maria raconte tour à tour avec tendresse colère tristesse et force son enfance, son adolescence, l’amitié, ses premiers émois, l’amour, le patriarcat, la mort d’un frère, la soumission d’une mère, le carcan social, la mer adriatique, ses rêves…

De l’obscurité à la lumière, du déterminisme à la liberté, de la rudesse à l’éducation, de l’amitié à l’amour, ce roman d’apprentissage beau et émouvant tisse l’histoire de l’attachante Maria, qui malgré son émancipation gardera toujours son passé collé à la peau.

« Je n’oublierai jamais le jour où mamie Antoniettan m’a affublé du surnom de Malacarne : mauvaise viande, méchante chair. Mauvaise graine. Il pleuvait des cordes, comme il n’arrive que quelquefois dans l’année. On entendait le vent de la mer tout secouer avec un hululement qui glaçait le sang. »

« Je l’observai déverser sur ses fils sa dureté et sa rage, ses deux vieilles amies. Ses yeux étaient réduits à deux fentes en retrait pour laisser la place aux muscles, à la mandibule, aux pommettes, dans toute leur suffisance. La roche de son visage se modelait autour de sa grande et belle bouche charnue, de son nez bien fait mais imposant, des plis de ses joues que les années avaient rendues flasques. C’est à ce moment-là que je perçus pleinement l’effet qu’il me faisait. Ce fut une sensation étrange et perverse, qui me tordit les viscères. J’avais peur de lui, mais je ressentais aussi de la peine. Je me le rappelle clairement, un souvenir plus coloré et défini que les autres, d’une limpidité parfaite parmi les événements confus et incertains de ces années. »

« Ton père t’a déjà emmené en mer? Me demandait-il à chaque fois. – Pas encore. – Moi aussi quand je s’rai grand j’me ferai un bateau. Mais pas pour pêcher, pour partir loin. – Où ça, loin? – Loin là où la mer finit, y a une autre terre. – Oui, mais peut-être qu’elle est mieux que celle-là.
Nous regardions le clapotis de l’eau. Chaque vague m’apportait une pensée ou une question. C’est cela, la mer. Sans qu’on s’en aperçoive, elle nous fait venir les larmes aux yeux et une boule au ventre. »

« On ne peut pas réellement connaître quelque chose si on n’a pas d’abord été traversé par son exact opposé. Ce qui est beau, ce que l’on considère parfait et magnifique, provient du laid et de l’imparfait. »

Une famille comme il faut, roman de Rosa Ventrella, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Les Escales, janvier 2019 —

Jules et Jim frères d’armes – Jacques Goldstyn

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Jules et Jim sont amis d’enfance. Ils sont nés le même jour dans le même village canadien, mais Jim est arrivé sur Terre deux minutes avant Jules. Ils ont grandi ensemble, ont partagé leurs jeux et leur banc de classe. Jim a toujours été plus fort plus rapide plus énergique que Jules, constamment en retard de deux minutes. L’un et l’autre sont différents mais complices pour la vie!
En 1914, la guerre éclate en Europe. Jules et Jim s’engagent dans l’armée. S’entraînent durement. Et embarquent pour la France. À l’époque, tous disent que la guerre ne durera pas… pourtant elle sera longue et sanglante…  Et le quotidien dans les tranchées est extrêmement difficile. Jim, plein d’allant et de témérité, est souvent décoré. Jules, plus lent et malhabile, est souvent de corvée. L’un comme l’autre sont régulièrement envahis par la peur et par l’envie irrépressible de rentrer dans leur pays. Heureusement, leur amitié les aide à tenir physiquement et moralement. Comme des frères, ils se soutiennent.
L’armistice est signée le 11 novembre 1918 à 5 heures du matin mais  sur le front le cessez-le-feu est prévu à 11 heures  – « le 11 du 11 à 11heures » -…
À 10h58 une balle mortelle atteint la poitrine de Jules.

Inspiré par une histoire vraie – George Laurence Price fut le dernier soldat canadien tué, à deux minutes de l’armistice -, Jacques Goldstyn évoque dans cet album l’absurdité de la guerre, la bravoure, la notion de temps et rend hommage aux combattants de la première guerre mondiale.

Un album émouvant, terriblement humain.

« La guerre était comme un grand chaudron qui engloutissait les hommes sans fin. »

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Merci infiniment, ma Nadine.

Jules et Jim frères d’armes, album jeunesse de Jacques Goldstyn, à partir de 8 ans, Bayard Jeunesse Canada, Mai 2018 —

Frankenstein – Mary Shelley

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Le capitaine Robert Walton, a quitté Londres et sa sœur Margaret, pour vivre un rêve de jeunesse. Partir en expédition au Pôle Nord. Le voyage est long et parsemé d’entraves, en ce siècle des lumières. Alors il écrit régulièrement à Margaret. Des lettres où il raconte ses péripéties, ses rencontres, le froid, la neige, la mer, son enthousiasme, ses craintes aussi. Un jour il lui fait part d’une terrible vision, un homme à la taille démesurée en traîneau sur la banquise, et de la découverte peu après sur un bloc de glace dérivant, d’un autre homme, dans un piètre état.

La santé recouvrée, il lui raconte son histoire. Victor Frankenstein, tel est son nom, est issu d’une grande et respectée famille genevoise. Attiré depuis son adolescence par la science et la biologie, Frankenstein est fasciné par l’électricité, l’alchimie, la quête de la pierre philosophale, l’immortalité. À dix-sept ans, il quitte à regret sa famille et ses amis qu’il aime tant pour aller étudier à Ingolstadt au bord du Danube. Zélé et orgueilleux, il se met en tête de donner la vie à un être humain en utilisant des cadavres. Pendant des mois il s’affaire en secret à sa besogne macabre. Mais lorsque sa créature prend vie, le savant est confronté à l’horreur  ;« La peau jaunâtre couvrait à peine les muscles et les artères. La chevelure, d’un noir lustré, flottait : les dents avaient une blancheur de perle, mais ces éléments remarquables contrastaient atrocement avec les yeux vitreux, de la même couleur que les pâles orbites, la peau flétrie, les lèvres sèches et noirâtres. » L’être qu’il a créé est un monstre. Frankenstein s’enfuit, tombe malade, est soigné par Clerval, son ami. Évidemment, il garde en lui son secret funèbre.

Un jour, il apprend que son frère a été tué sauvagement… En arrivant dans sa famille, il comprend que l’assassin est sa créature. Une innocente est condamnée à mort à sa place… Frankenstein se lance sur les traces du monstre bien décidé à l’exterminer.

Quand il se trouve face lui, ce dernier lui raconte à son tour son histoire. Après une longue errance, il a trouvé refuge dans une hutte mitoyenne à un chalet. Là, une famille de pauvres exilés vivait. En cachette, il les a regardés vivre, les a écoutés, a observé leur quotidien. Les a même aidés, en leur trouvant du bois l’hiver. Grâce à eux, il a appris à parler, et à réfléchir sur sa condition. Mais lorsqu’il se décida à se présenter à eux, son apparence les a terrifiés.

Il comprit ce jour-là que sa différence l’isolait de la société. Lui était né bon et doué de raison, mais le monde des hommes le rejetait. Jamais il ne pourrait s’intégrer. Son créateur l’avait ainsi fait. Monstrueux.

Par vengeance, il ôta la vie du frère adoré de Victor Frankenstein… Aujourd’hui, il lui demandait de créer un nouvel être pour lui : une compagne… pour ne jamais se sentir seul.

J’ai enfin lu ce classique, ce roman né de la plume d’une toute jeune femme de dix-huit ans, Mary Shelley. Quelle modernité ! Elle aborde avec intelligence et sensibilité l’abandon du fils – la créature – par le père – Frankenstein -, la responsabilité de la science, elle s’interroge et porte un regard acéré sur la nature humaine, parle d’apparence et de différence. Un roman culte, à la fois gothique, fantastique, romantique, roman épistolaire, récit de voyage. Une écriture haletante, pleine de finesse. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour dont l’illustre Frankenstein de James Whale avec Boris Harloff dans le rôle de la créature sans nom. Je salue le travail de Malika Ferdjoukh qui a traduit et abrégé le texte magnifiquement afin de le rendre accessible aux jeunes lecteurs dès onze ans.

« – Infâme! Tu me reproches de t’avoir créé, eh bien, approche! Que j’éteigne l’étincelle que j’ai si aveuglément allumée.
Ma colère se déchaîna. Je me ruai sur lui. Il esquiva sans peine.
– Du calme, reprit-il. Je veux que tu m’écoutes avant de déverser ton ressentiment. N’ai-je pas assez souffert déjà? La vie m’est chère, même si la mienne n’est que peurs. Je la défendrai. Rappelle-toi que tu m’as fait plus fort que toi. Mais je ne cherche pas la lutte. Je suis ta créature et je désire être docile avec mon seigneur et maître. Ô Frankenstein , ne soit pas injuste, ne me piétine pas, moi à qui tu dois, plus qu’à tout autre, miséricorde et affection. Je devrais être ton Adam, je suis l’ange déchu. Partout je vois le bonheur, et moi seul en suis exclu à jamais. J’étais bon, mais le malheur a fait de moi un monstre. Donne-moi le bonheur, et je redeviendrai bon. »

« Jadis, j’ai rêvé de vertu, de gloire, de plaisir. Jadis, j’ai stupidement rêvé que des êtres m’aimeraient en dépit de mon apparence. J’étais alors nourri de hautes pensées d’honneur et de dévouement. Mais le crime m’a dégradé à un rang plus bas que celui d’une bête. Aucune faute, aucun forfait, aucune vilenie n’égalera jamais les miens. Quand je déroule l’abominable catalogue de mes péchés, je ne peux pas croire que je suis la même créature qui rêvait de sublime, de transcendance, de bonté, de majestueuse beauté. Mais c’est ainsi. L’ange déchu devient le diable. »

Frankenstein, roman de Mary Shelley, traduit et abrégé par Malika Ferjoukh, dès 11 ans, collection Classiques, L’école des loisirs, octobre 2018 —