Trompissime, un cherche-et-trouve éléphantesque – Guillaume Cornet

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Ils sont explorateur, artiste-peintre, photographe, sportif, gastronome, leurs bagages sont bouclés, ils sont prêts à quitter Londres pour un périple éléphantesque à la découverte de lieux emblématiques : Amsterdam, Saint-Petersbourg, Tokyo, Hong Kong, Sydney, l’Amazonie, San Francisco, New York, Rio de Janeiro, la forêt de Madagascar, Mumbai, Le Caire, Istambul, Rome et Paris. Aucun continent n’aura de secrets pour eux. Ils voyageront en train, en bus, en voiture, en hélicoptère, en bateau, à vélo, à bord du transmongole, à travers l’outback australien, en avion au-dessus de l’océan Atlantique, sur le canal de suez… à pattes aussi car ces cinq grands aventuriers sont des pachydermes : trois éléphants et deux éléphantes ! Nous suivrons donc leurs pérégrinations, pays après pays, continent après continent, leurs bains de foule, leurs jeux, leur belles trouvailles architecturales, gastronomiques, culturelles… Et surtout, nous les chercherons eux et leurs objets fétiches cachés dans les rues, les buildings, les magasins, les musées, les monuments, les forêts, les canaux, les lacs et les mers…
Un cherche-et-trouve amusant pour les enfants de 8 ans et plus car si les éléphants sont facilement repérables, les objets à découvrir demandent concentration et stratégie -, un voyage fabuleux et instructif, des illustrations foisonnantes minutieuses et colorées à souhait – entièrement faites à la main -. Chaque ville se déploie sur une double page, et les petits personnages qui la peuplent sont plein de fantaisie. Un tour du monde immersif!

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Trompissime, un cherche-et-trouve éléphantesque, de Guillaume Cornet, à partir de 9 ans, De la Martinière jeunesse, octobre 2018 —

Emma à Tokyo – Claire Frossard et Naohiro Ninomiya

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Emma, la petite moinelle, a quitté Rome à bord d’une montgolfière, direction New York où son nid au cœur de Central Park, l’attend. Car après avoir visité Paris et la capitale italienne, il est temps pour elle de rentrer…  mais son ballon est malmené par un ouragan et atterrit sur le toit du Temple Gotoku-ji à Tokyo! Heureusement, elle fait la connaissance de Madame Maneki-Neko, une adorable chatte et ses trois chatons, qui prennent soin d’elle, et tentent de trouver un moyen pour qu’elle s’envole enfin pour New York. Seulement, en pleine nuit, des yokai font irruption dans sa chambre ; un petit bol, un parapluie, un balai et une lanterne, respectivement fendu, trouée, déplumé et percée. Abîmés, tous ont été jetés et sont devenus des fantômes. Las de terroriser les gens, ils demandent à Emma de les faire réparer afin qu’ils retrouvent la paix.  Alors dès le lendemain, on parcourt avec Emma les ruelles japonaises pittoresques à souhait, les jardins, la bambouseraie, on admire les statues du Temple et le Palais Impérial, on plonge dans le onsen – bain thermal – on fait voler des koinobori – carpe volante -, on mange de la soupe de nouilles et des kashiwa-mochi – gâteaux de pâte de riz fourrés de crème de haricot rouge sucrée et enveloppés dans une feuille de chêne -,  on survole le mont Fuji… Les yokai seront-ils délivrés?
J’ai enfin découvert Emma, la petite moinelle aventurière que les enfants aiment tant. Le mélange illustrations-photographies fonctionne à merveille. Cet album est drôle, tendre, culturel et foisonnant de détails. On apprend même à fabriquer un koinobori et quelques mots de japonais!

« Cher papa, chère maman,
Ne vous inquiétez pas,
je me suis un peu perdue en chemin et
ma montgolfière a eu un petit accident
mais tout va bien!
Je suis au Japon, c’est un pays génial.
Grâce à ma nouvelle amie,
Madame Maneki-Neko,
j’ai trouvé un moyen de transport
incroyable : une carpe volante!
Sayonara, et à très vite,
Emma, votre petite moinelle chérie « 

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Emma à Tokyo, album écrit et illustré par Claire Frossard, photographies de Naohiro Ninomiya, à partir de 5 ans, Belin jeunesse, février 2019 —

 

Faire tomber la neige – Mido

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À l’approche des fêtes de fin d’année, Maé, neuf ans,  se sent toute triste. La magie de Noël semble avoir disparu. La capacité à s’émerveiller se consumerait-elle en grandissant? Et puis le souvenir de cette femme l’interpellant, en tendant ses mains sous le vent glacial à la gare, la hante… Maé a pourtant tout pour être heureuse, elle vient d’arriver de Bretagne pour passer les vacances en famille chez ses grands-parents adorés à Paris. La capitale étincelle de mille feux, comme le sapin dans le salon. Une bonne odeur de pain d’épice flotte dans la maison. Les sourires et les regards autour d’elle sont bons et bienveillants… malgré cela, tout paraît différent.
Il faudra que sa grand-mère l’envoie chercher dans le grenier un plat à dessert pour que la magie opère à nouveau. Car dans le bric-à-brac, elle bousculera, et brisera, une boule de Noël en verre renfermant une poupée. Et cette poupée qui attendait depuis si longtemps qu’on la secoue – pour faire tomber la neige… -, se mettra à parler. Maé reconnaîtra Princesse Caroline, celle qu’elle ne quittait jamais dans sa petite enfance. Aujourd’hui, délaissée et remisée dans le grenier… Et si cette poupée apportait un peu de bonheur dans le cœur d’une autre petite fille ?
Un joli conte de Noël, plein de douceur et de générosité, sur le partage et  l’émerveillement – qui n’a heureusement pas d’âge-.

 » (…) tu es ici au Pays des jouets oubliés, dans le cagibi des rêves enfantins. Toutes les poupées délaissées finissent leur vie dans les vieilles boîtes ou les placards. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est que certaines se retrouvent un jour, enfermées dans une boule de Noël. Souvent elles viennent alors décorer le buffet du salon. Elles soupirent en attendant d’écarquiller leurs yeux pour voir tomber la neige. Sais-tu que nous pouvons passer des heures à espérer être secouées? Et quelquefois, l’une d’entre nous, et c’est ce qui m’est arrivé, retrouve sa vie de poupée. »

Faire tomber la neige, conte de Mido, à partir de 8 ans, éditions Ex-aequo, septembre 2019 —

La chasse à l’ours – film d’animation de Joanna Harrison et Robin Shaw inspiré de l’album de Michaël Rosen et Helen Oxenbury

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C’est l’hiver. Blottis au chaud dans la maison, parents et enfants sont dans le salon. Ensemble, ils regardent un documentaire sur les ours à la télévision quand Grand-mère téléphone ; il faut aller la chercher.  Avant, c’était Grand-père qui conduisait, mais il n’est plus là… Stanislas, Katie, Rosie, Max, le bébé et Rufus le chien restent seuls. Vite, les voix s’élèvent, on se chamaille et on s’ennuie. Rosie, fillette intrépide, a une idée : s’ils partaient à la chasse à l’ours?! Ni une ni deux, les voilà prêts – sacs à dos, loupe, sandwiches – pour la grande expédition! Avec enthousiasme et courage, ils traverseront la verte prairie, la froide rivière, pique-niqueront en haut d’une colline, marcheront dans la gadoue, passeront dans la forêt sombre, affronteront une tempête de neige et sur une plage découvriront une grotte…  Y trouveront-ils un ours?
Aventure inspirée par le célèbre album du même nom, écrit par Michaël Rosen et illustré par Helen Oxenbury, cette adaptation est formidable. Musique, comptines, dessins aquarellés, visages expressifs, défilé des paysages et des saisons, allégorie du temps qui passe, souvenir poétique du grand-père disparu, solidarité fraternelle,  ronde des sentiments… ce film d’animation est une merveille!
Deux courts-métrages le précèdent utilisant la technique traditionnelle de l’animation en papier découpé : Un printemps en automne – une petite fille part en quête du soleil et de sa chaleur pour redonner le sourire et de la force à son frère malade – et Le rêve de l’ours – un petit garçon va héroïquement dans la tanière de l’ours musicien qui hiberne avec le soleil, pour lui dérober et faire jaillir le printemps -.

Un petit mot sur Little KMBO, label dédié au cinéma pour les tout-petits que je viens de découvrir, pour la qualité de leur travail sensible poétique et pertinent.

« On part à la chasse à l’ours.
On va en attraper un gros.
On va bien s’amuser!
On n’a peur de rien. »

La chasse à l’ours, DVD de Joanna Harrison et Robin Shaw. Le film est une adaptation de l’album écrit par Michaël Rosen et illustré par Helen Oxenbury aux éditions Kaléidoscope,  précédé de deux courts-métrages – Un printemps en automne de Tatiana Kublitskaya, Le rêve de l’ours de Ruslan Sinkevich -,  livret éducatif inclus, collection cinéma pour les tout-petits de Little KMBO – éditeur et distribueur de film au cinéma -, décembre 2019 —

Comptines de la mère l’Oie – illustrées par Gérard DuBois

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Le petit dernier de « La collection »- si bien-nommée – est arrivé! Le principe est inchangé :  un illustrateur contemporain met en images  un texte classique, avec une contrainte de temps – une semaine – et de couleurs – pas plus de quatre -. Ainsi, le lecteur redécouvre avec plaisir et surprise parfois, des histoires d’antan qui semblent être pourtant, dans l’air du temps, avec ici une nouvelle traduction sensible de Christian Demilly  et des illustrations délicieusement rétro de Gérard DuBois.
Voici donc les Comptines de la mère l’Oie, les célèbres ritournelles et autres rondes anglaises rythmées à souhait pleines d’humour – souvent noir -, de non-sens et de tendresse aussi. On y croise des personnages chers à Lewis Carroll et à Alice,  Humpty Dumpty, Tweedledum et Tweedledee, des oiseaux des chats des chiens, des chevaux, un lion, un scarabée, un poisson, un hibou, une mouche,  une licorne, des hommes des femmes des enfants, certains sont sages, d’autres se bagarrent, certains sont tordus, d’autres maladroits… On s’amuse, on rit, on s’étonne, on s’émeut à lire et à regarder cet album lumineux!

« Tweedledum et Tweedledee
Étaient bien décidés à se battre
Car Tweedledum, dit Tweedledee
Avait plié son hochet en quatre.
Surgit un monstrueux corbeau
Aussi gros qu’un tonneau noirâtre
Qui fit tant peur aux deux héros
Qu’ils en oublièrent de se battre. »

 « C’était un petit homme tordu
Qui suivait un chemin tordu
Il trouva une pièce tordue
Au pied d’un escalier tordu
Qui prit une souris tordue
Tous décidèrent, bien entendu
D’habiter une maison tordue. »

— Comptines de la mère l’oie, illustrées par Gérard DuBois, La collection dirigée par Christian Demilly, Grasset Jeunesse, octobre 2019 —

La chanson qui venait de l’autre côté de la mer – Emma Virke et Fumi Koike

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Un soir au ciel rose-orangé, Lazlo marche doucement auprès de sa grand-mère, vers le sommet d’une montagne surplombant la mer. Arrivés en haut, la Renarde se met à chanter, et si le renardeau ne comprend pas les paroles de la chanson, son cœur lui, se serre très fort. Car de sa voix s’élèvent beauté douceur et tristesse mêlées… Face aux interrogations de son petit-fils, la Renarde raconte alors son histoire.
Et l’histoire de leur famille commence de l’autre côté de cette mer qu’ils regardent ensemble. Là-bas, une autre époque, un autre continent, un autre pays, une forêt, une clairière, de hautes herbes qui dansaient sous le vent, des parents des frères des sœurs, des amis, tous musiciens. Elle, elle jouait de la flûte. Une flûte taillée par son père. Elle se souvient des concerts du vendredi, de l’émotion ressentie et partagée… Mais un jour où leur musique résonnait harmonieusement sous les arbres, des coups de feu ont retenti… Les chasseurs arrivaient… Il a fallu partir vite, courir loin. Tout quitter pour sauver sa peau. Après une épuisante course, les oiseaux migrateurs lui ont soufflé de prendre la mer, d’aller là où la vie était plus douce. Elle a dû s’armer de courage d’audace et de débrouillardise pour continuer sa vie loin des siens de sa terre de ses souvenirs. Mais dans sa tête, la petite musique de l’autre côté de la mer n’a jamais cessé de jouer.
Un album tendre et émouvant sur l’exil et la transmission familiale. Texte et dessins nous enveloppent de leur poésie, de leur douceur et de leur profondeur.

« – Mais Grand-mère, et ta famille alors? Elle ne te manque pas?
– Bien sûr que si. Parfois, le manque est comme les vagues sur la mer. Alors je monte sur la montagne pour chanter. La chanson de la clairière où joue le vent. Là où les herbes hautes dansent et le feuillage susurre. »

La chanson qui venait de l’autre côté de la mer, album écrit par Emma Virke et illustré par Fumi Koike, à partir de 5 ans, éditions L’étagère du bas, novembre 2019 —

Ceux qui partent – Jeanne Benameur

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Ils ont quitté terre, famille, amis, repères. Ils ont traversé l’océan immense. Sur le bateau,  vague à l’âme et rêve de bonheur mêlés affluaient continuellement dans leur corps, dans leur cœur et dans leur tête. Mais avant de fouler le sol de leur pays d’accueil, ils ont débarqué à Ellis Island, passage obligé, porte d’entrée de l’Amérique. Nous sommes en 1910. Depuis des décennies les immigrés européens descendent là. On les ausculte, on les questionne, on inspecte leurs bagages. Certains restent quelques heures, d’autres passent la nuit. C’est ce qui va arriver à Emilia, Donato, Esther, Gabor… Une journée brumeuse, flottante, empreinte de doute, à observer les autres visages souvent graves, à livrer un combat intérieur entre vaillance et angoisse. – Un jeune homme, Andrew Jonsson, photographie ces nouveaux arrivants, fige leurs expressions, capte leur regard et une partie de leur histoire peut-être.  Cette activité le fascine ; il aimerait tant, lui le fils d’une famille de grands bourgeois, lever le voile à travers elle sur ses propres origines (son père est islandais) qu’on lui a toujours tues. – Une nuit agitée mais pleine d’espoir. Un temps en suspens. L’obscurité révèle les aspirations des esprits, l’exaltation des corps, la langue inestimable qu’ils ont en leur sein. Emilia, jeune femme italienne éprise de liberté artiste peintre, son père Donato comédien et son inséparable livre de l’Enéide, Gabor l’homme au violon désireux d’abandonner son clan, Esther l’arménienne couturière survivante du génocide… tous voient l’aube poindre et avec elle l’éclat des couleurs, la résonance de leurs mots, la grâce de leur art. Ils réalisent enfin l’exil comme un renouveau.
Un roman d’une grande humanité, enveloppant, à l’écriture sensuelle, au rythme lent, aux longues introspections comme des incantations, sur ceux qui partent, par choix ou obligation. Un cheminement intime, une portée universelle.

« (…) dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps. Où commence ce qu’on appelle « son pays »? Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme « sa langue »? Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… »

« Entre la main levée du photographe qui propose l’immobilité, et le chaos du port, il y a son corps, jeune et déjà empreint de ce qui fera sa vie entière. Les questions qu’elle garde à la limite de la peau se glisse déjà au fond de ses poches comme autant de petits cailloux qu’elle retrouvera du bout des doigts, bien plus tard, quand elle ne s’y attendra pas. « 

« Il y a ceux qui restent et ceux qui partent. Toujours. Dans tous les grands textes. Et elle les connaît. (…) Et elle pressent que le changement immense qui traverse les vies qui émigrent passera par elle, elle ne sait pas encore comment mais elle pressent oui, dans cet instant suspendu, que ce qu’on nomme le départ passe et repassera toujours par son corps à elle. »

« Partir c’est respirer autrement. »

« Après tout, il suffit de bien peu parfois, une couleur sur un tableau, un sourire sur une photographie, un mot dans un livre, et nous voilà atteints dans l’une de nos failles, ramenés loin, là où nous ne savions même plus que nous avions vécu et éprouvé. »

« L’espoir, regardez, il peut être là, dans le bras puissant de la Liberté portant haut sa torche. Il suffit que le soleil fasse une percée juste au moment où on la regarde et on se dit  C’est un  présage, un bon présage. On serre contre sa hanche l’enfant qui regarde aussi et on lui dit C’est l’Amérique, tu vois, on est arrivé. »

« Dans le silence de l’écriture elle entend les mots à l’intérieur d’elle. C’est sa langue. C’est un rempart fragile mais sûr. Personne jamais ne pourra lui enlever sa langue, où qu’elle soit. Elle écrit et c’est un trésor. « 

Ceux qui partent, roman de Jeanne Benameur, Actes Sud, août 2019 —