L’éléphant, la revue de culture générale n°22

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L’éléphant a une excellente mémoire, d’où le titre de cette revue trimestrielle ou « mook » – joli mélange anglo-saxon de deux mots, magazine et book -. Et ce sont les mots d’Aristote qui figurent en couverture du premier numéro paru en 2013 : « Savoir c’est se souvenir », la connaissance passe par la mémorisation, voilà l’objectif de l’éléphant, revue de culture générale. Tous les domaines sont abordés : histoire, science, musique, poésie, littérature, société, géopolitique, peinture, philosophie… dans des dossiers soignés et fouillés ( dans ce numéro 22 : l’invention de la fable poétique, le biomimétisme, la chanson française de 1977 à 1997 au fil des printemps de Bourges, Martin Luther King et la lutte pour l’égalité et la justice des noirs américains, la philosophe Simone Weil, la Corée, comprendre le fonctionnement d’une enquête criminelle, le peintre Eugène Delacroix).  Le graphisme est élégant, les illustrations les photos d’archives les cartes géographiques les chronologies complètent avec intelligence et sensibilité le propos. On peut lire de nombreux entretiens de journalistes, historiens, écrivains, essayistes et autres philosophes et à chaque fin de dossier des références pour prolonger la découverte, des quizz et autres jeux pour parfaire la mémoire. En plus des dossiers s’ajoutent des rubriques telles que « la question dessinée », « le focus », « le remue-méninge », « l’œuvre commentée », « un lieu, une idée »… Une revue passionnante pour apprendre et retenir d’une façon plaisante et ludique. N’hésitez pas à aller faire un tour sur le site de l’éléphant.

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— l’éléphant la revue de culture générale n°22, magazine trimestriel avril-mai-juin 2018, 160 pages, éditions Scrineo —

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Le jour où Maman m’a présenté Shakespeare – Julien Aranda

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Au fil des pages, nous découvrons l’enfance et l’adolescence du narrateur, de ses quatre ans à la mort de son chien Roméo à ses dix-huit ans au sommet de la Rhune au Pays Basque. Il grandit sans père, sa mère comédienne de théâtre vit au jour le jour toujours de bonne humeur le jeu dans la peau le cœur sur la main la tête dans la lune. Elle aime Shakespeare, adore Brassens. Sur scène elle exulte, malgré le public clairsemé. À la maison, son brin de folie ne la quitte pas. Maman rêveuse, elle insuffle à son fils de la joie de l’allant de la fantaisie du piquant de la poésie… Leur famille, c’est la troupe de théâtre – Rita, Lulu et Max – qui les accompagne partout tout le temps et Sabrina la voisine-copine-hôtesse de caisse. Le quotidien est une fête permanente, en marge de la réalité. Mais, les factures s’accumulent, les entrées d’argent se font rare… L’huissier l’a prévenue mais elle n’a pas écouté, comme d’habitude… Alors un jour, il débarque dans la petite maison blanche aux volets rouge de Meudon, et enlève à cette passionnée de Shakespeare ses meubles, sa maison… et son fils. Le garçon est confié à sa tante Myriam, l’exacte opposée de sa mère : une femme toujours vêtue de noir, rigide et austère. Elle l’inscrit dans un collège privé où il ne parvient pas à s’intégrer. Cette vie-là lui est insupportable, il étouffe… il fugue.

Malgré des maladresses, ce roman séduit. On est porté par la voix de ce garçon – de l’innocence à la clairvoyance -, sa découverte du monde des adultes, ses interrogations,  ses doutes, ses peines, ses émerveillements, ses désillusions, ses réflexions sur les artistes l’amitié la société l’économie.

« Un jour, j’ai demandé à Maman pourquoi elle était devenue comédienne de théâtre (…). – Quand j’étais petite, m’a-t-elle répondu, j’observais les feuilles onduler sous le souffle du vent et je montais dans les arbres pour faire comme elles, je regardais les chats dans le jardin et je m’agenouillais pour chasser des proies comme eux, j’essayais de rester immobile des heures entières pour imiter les objets de la maison, j’observais l’attitude des adultes et je reproduisais leurs mimiques devant le miroir. C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de me mettre à la place des autres! – Pourquoi? – Sans doute pour éviter de me mettre à la mienne… »

« – Être artiste, (…) c’est accepter d’être ce que l’on est et trouver le courage de le crier à la face du monde, c’est savoir dire merde à son passé difficile ou à son futur joué d’avance pour se concentrer uniquement sur l’instant présent, c’est refuser le joug de l’idéologie dominante, c’est toujours chercher l’excellence et ne jamais se contenter de la médiocrité, et ô combien c’est difficile de nos jours avec toute cette technofolie partout, être artiste, c’est être perméable à la beauté du monde et s’émouvoir d’un coucher de soleil plutôt que de la misère des autres, c’est prendre du recul sur l’environnement pour mieux se l’approprier, parce qu’en fin de compte, l’art, c’est la seule réponse tangible à l’absurdité de la vie! »

« Max disait souvent qu’on n’est sûrs de rien dans la vie, hormis du fait qu’on va mourir un jour et qu’il faut faire avec, mais pour tout le reste, c’est à nous d’en composer la mélodie. »

Le jour où maman m’a présenté Shakespeare, roman de Julien Aranda, éditions Eyrolles, mai 2018 —

Des équilibristes – Clio

Comment ai-je pu passer à côté de cette chanteuse à l’écriture aussi littéraire que cinématographique… aux petites histoires du quotidien captivantes et émouvantes… aux mélodies  charmantes et ensorcelantes… j’adore!

Ils ne savent pas les heures
Les voitures, les camions
Ne sentent pas le vent
Ne savent pas le temps
Et ils dévalent
Sans voir les passants
Les pieds sur les pédales
Dans la rue qui descend.

Ce sont des équilibristes
Et des mécaniciens
Ces tout petits cyclistes
Ces tout petits gamins.

Ils ont les coudes griffés
Mais ils n’ont rien senti
Dévorent la journée
Avec grand appétit
Descendent en dansant
Et remontent en danseuse
Trimballent leurs six ans
Et leur mine rieuse.

Les genoux cabossés
Un tout petit garçon
Lève sans frissonner
Les deux mains du guidon
Et il dévale
Sous les yeux des passants
Laisse un peu de sandale
Sur le pavé brûlant.

Ce sont des équilibristes
Et des mécaniciens
Ces tout petits cyclistes
Ces tout petits gamins.

Et quelques mains-cambouis
Tentent une réparation
Pour terminer s’essuient
Là, sur les pantalons
Et ils réparent
La chaîne déraillée
Ils règlent l’histoire
Avec autorité.

Ce sont des équilibristes
Et des mécaniciens
Ces tout petits cyclistes
Ces tout petits gamins.

Les genoux abîmés,
Les cheveux décoiffés
Et rouges leurs deux joues
Quand roulent leurs deux roues
Ils dévalent
Sans voir les passants
Les pieds sur les pédales
Dans la rue qui descend

Ils dévalent
Sans voir les passants
Les pieds sur les pédales
Dans la rue qui descend

Ce sont des équilibristes
Et des mécaniciens
Ces tout petits cyclistes
Ces tout petits gamins.

Des équilibristes
Et des mécaniciens
Ces tout petits cyclistes
Ces tout petits gamins.

Le trésor de l’île sans nom – Gilles Abier et Mini Ludvin

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L’île n’apparaît sur aucune carte et si par hasard un bateau s’en approche, les bruits effrayants de son volcan empêchent tout abordage. Cette île mystérieuse sans nom abrite pourtant une joyeuse et intrépide bande de filles et de garçons, les Coquins ; Morbleue aux grandes tresses sous son tricorne et à la moustache factice, Flibuste et  Cacatois son malappris de perroquet, les jumeaux Bâbord et Tribord qu’on différencie par leur bandeau autour de la tête ou leur cache-œil, Cayenne la plus jeune dont le frère bien-aimé a un jour quitté l’île et la plus grande la précieuse Fantine. Leurs pirates de parents passent la majeure partie de leur temps sur les mers à piller des bateaux. Ils amassent ainsi un immense trésor, l’héritage prochain de leurs enfants, espérant les faire entrer dans le beau monde et non dans la piraterie. Pour l’heure, progéniture et trésor sont en sécurité sur l’île sans nom.

La vie sur l’île est parfaitement organisée.  Quatre adultes veillent sur eux. Les enfants reçoivent une éducation de qualité et apprennent les bonnes manières grâce à leur discrète et élégante perceptrice Damoiselle Frégate, le couple Mal-lunée et Mal-embouché s’occupent de la cuisine et des tâches ménagères et n’oublions pas Vieux-boucan, le gardien du feu et du trésor. Chaque fois qu’un bateau est en vue, les Coquins stimulent une éruption volcanique, qui éloignent tous les gens malintentionnés.

Mais voilà qu’un jour une caravelle espagnole brave le soi-disant danger volcanique. Le capitaine Gonzalo de La Rabida accoste avec ses hommes sur l’île… Il semble être à la recherche de quelqu’un… Les enfants, loin d’être terrorisés, vont redoubler de ruses et d’astuces pour affronter ces étrangers… Ils doivent sauver leur peau, s’aider les uns les autres et protéger le trésor.

Un roman de pirates mené tambour battant paré de péripéties et de coups de théâtre, de pièges de surprises et de déguisements, de personnages attachants, d’une intrigue haletante et de chouettes illustrations.

« … si cette île sans nom est si chère aux yeux des pirates,  c’est parce qu’elle cache leur trésor mais aussi, et surtout, leurs enfants. Les plus grands mercenaires des flots se sont un jour mis d’accord pour regrouper au même endroit leur progéniture. D’une part,  pour les protéger de la vie dangereuse qu’ils mènent au quotidien – une vie soumise à la colère du ciel, au déchaînement de l’océan, à la radicalité du canon – mais également pour leur inculquer les bonnes manières. Il est hors de question, pour ces brigands des mers, que leurs enfants embrassent la même profession qu’eux. Riches d’un trésor dont ils hériteront, leurs rejetons doivent pouvoir fréquenter la cour des rois, converser avec des sultans, chasser en compagnie des maharajas. »

 

Le trésor de l’île sans nom, roman jeunesse de Gilles Abier illustré par Mini Ludvin, dès 9 ans, éditions Poulpes Fictions, mai 2018 —

Funambules – Charlotte Erlih

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Trois personnages, sur un fil tendu entre ciel et terre, avancent. Si Julien est vraiment funambule, pour Ada et Judith la métaphore est filée. Leur existence est sans cesse traversée d’obstacles, rendant leur progression difficile. Elles naviguent entre deux eaux, redoutent l’engagement, la prise de risque. La chute menace, le vide affole. Il leur faut trouver l’équilibre.

Ada a écrit le scénario d’un film, qu’elle rêve de tourner. Fragilisée par des soucis financiers et une vie sentimentale au point mort, elle s’apprête à rencontrer un producteur. Une chance ultime qui ne tient qu’à un fil. Un face à face angoissant, une joute verbale intense. L’homme place Ada devant des contradictions, des invraisemblances, des lieux communs, la pousse dans ses retranchements. L’imagination s’emballe, il faut délier les nœuds.

Voilà le fil de l’histoire inventée par Ada. Judith est journaliste, justement en train de filmer Lorenzo un funambule dans un petit cirque ambulant à Mimizan. C’est l’accident. L’acrobate tombe. Elle arrête son reportage, ne recueille aucun témoignage, son supérieur enrage, elle est virée. Désarçonnée et seule, Judith erre dans la pinède où elle rencontre Julien, un ami funambule de Lorenzo. La façon qu’a cet homme de braver le danger fascine et charme Judith. Elle lui lance un défi : évoluer sur un fil tiré entre deux tours de Notre-Dame de Paris, elle le filmerait, les mettant tous deux dans la lumière…

Des équilibristes de la vie, une mise en abyme habile, une écriture alerte, un premier roman réussi.

 » Un homme flotte entre deux arbres. Fragile. Puissant. Il se déplace avec une aisance prodigieuse, une fluidité fantomatique. Ses bras oscillent, lianes souples. La lueur de la lune se reflète sur son torse nu et révèle sur ses omoplates un ample tatouage que Judith n’arrive pas à déchiffrer. Reculant pour mieux admirer cet étrange Icare, elle fait craquer une branche. La surprise déséquilibre l’oiseau, qui bat des ailes avant de recouvrer sa stabilité. Il gagne l’extrémité de son fil – que Judith remarque seulement, et se pose sur une branche. »

 » D’en haut, il ne reste rien des passions des uns ni des désespoirs des autres. Rien des estomacs vides, des ossements laissés derrière soi dans de lointains pays, ni des corps éreintés ayant passé une nouvelle nuit dehors. À quatre-vingts mètres au-dessus du sol, la souffrance et la saleté sont invisibles. »

 » Le sourire de Judith s’épanouit. Son plaisir se libère. Elle relâche la main de Julien, s’en détache. Elle bat des bras pour conserver sa stabilité. Tient seule. Fait un pas, bientôt un autre. Le fil se coule dans ses pieds nus, un picotement tiède se diffuse dans son ventre, résurgence indéterminé d’enfance. Cette période lointaine où, chaque jour, elle se dépassait, et croyait que cela durerait toujours… »

Funambules, roman de Charlotte Erlih, éditions Grasset, mai 2018 —

Vive la vie, Gabi! – Soledad Bravi

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Quand vos enfants découvriront Gabi, ils vont l’adorer! Cette petite fille de sept ans curieuse et rêveuse, vive et sensible, est très attachante. Elle aime courir pieds nus dans l’herbe, observer les têtards les escargots les papillons les fourmis les coccinelles les araignées les lézards les frelons et j’en passe, sentir le parfum des fleurs, plonger pieds et mains dans l’eau fraîche des rivières et des mares, dessiner ses copains et la nature, regarder les paysages défiler à l’arrière du combi VW loué par ses parents pour les vacances, s’inventer des histoires, chanter des chansons, scruter les nuages et reconnaître des formes, regarder les étoiles en famille… et elle adorerait avoir un chat… encore faut-il qu’elle renonce à sa tétine…

Un livre sur les petits bonheurs de tous les jours liés aux beautés et aux richesses de la nature,  des illustrations pleines de douceur et de gaieté, une fillette pétillante ; à glisser dans les valises de vos bambins cet été!

 

Vive la vie, Gabi! roman de Soledad Bravi, dès 6 ans, collection Mouche, éditions L’école des loisirs, mai 2018 —

Un Manoir en Cornouailles – Eve Chase

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Jon et Lorna roulent sous une pluie battante, sur les routes sinueuses des Cornouailles. Ces deux-là vont bientôt se marier et, pour célébrer ce jour, Lorna veut à tout prix retrouver Le Manoir de Pencraw, cher à ses souvenirs d’enfance. Sa mère adoptive, récemment décédée, l’avait emmenée quelquefois dans cette ancienne demeure battue par le vent venant de la côte. À la vue de Pencraw, l’atmosphère chargée de romantisme de mystère et de mélancolie  l’enveloppe et la charme. Ce lieu abritera ces noces, c’est sûr. Lorna fait la connaissance de l’austère Caroline Alton, la propriétaire. Au bout de quelques jours, les murs fissurés de la vieille bâtisse délivrent leurs secrets, l’histoire de la famille Alton remonte à la surface et éclaire la vie brumeuse  de Lorna.

L’auteure entrelace ainsi le récit de la famille Alton menée par la figure charismatique d’Amber et celui de Lorna. Trente années séparent ces deux femmes. Mais des fils invisibles les lient l’une à l’autre.

Pencraw surnommé joyeusement Le Manoir des lapins noirs – car on pouvait à la nuit tombée voir leurs ombres se mouvoir -, est la résidence d’été de la famille Alton, une famille belle aimante et libre, une mère lumineuse et adorée de tous, un père présent et bienveillant et quatre enfants : Amber, Toby, Barney et Kitty. Les étés y sont radieux entre jeux fêtes et baignades jusqu’à un soir d’orage où la vie de tous va basculer… la mère et l’épouse chérie meurt tragiquement… Rien ne sera plus pareil à Pencraw.

De facture classique, ce roman romantique à souhait, où l’ombre de Rebecca de Daphné du Maurier hante l’intrigue, est une lecture haletante. L’entrelacs des époques et des personnalités passionne et le Manoir, personnage à part entière nous livre une vaste palette d’émotions. Un roman à savourer cet été.

« Je pense à la façon dont maman m’a dit, à Londres, sur le fauteuil turquoise, avant notre départ : « S’inquiéter, c’est le travail des mères », et j’ai peur d’éclater en mille morceaux. Qui va s’en faire pour nous, à présent? Qui s’occupera de nous? La réponse me frappe comme un coup de poing : ce – sera – moi. »

« – En réalité, quand on est aussi vieille que moi, Lorna, on s’aperçoit que la vie n’est pas du tout linéaire. Au contraire, elle est circulaire, et mourir est aussi difficile que naître : on revient juste au point qu’on croyait avoir quitté il y a longtemps. Comme les aiguilles d’une montre. »

« On ne peut pas rester petite quand on n’a pas de mère, ai-je dit à Matilda. Les générations font des bonds comme février dans les années bissextiles. On est obligé de grandir. »

« Je pense que les adultes s’érodent avec le temps, à l’image des rochers attaqués par la mer, tout en restant pareils, juste plus lents et grisonnants, avec ces drôles de lignes verticales devant les oreilles. Les jeunes, eux, se transforment de semaine en semaine. Nous connaître, c’est courir à côté de nous, comme quand on veut héler un passager par la fenêtre d’un train en marche. »

Un manoir en Cornouailles, roman d’Eve Chase traduit de l’anglais par Aline Oudoul, éditions Nil, mai 2018 —