À 18 ans demandons l’impossible, mon journal de Mai 68 – Adeline Regnault et Elsa Neuville

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Le bac en poche, Madeleine a vite des envies d’indépendance, une soif d’apprendre, le désir secret de tomber amoureuse. On est en septembre 1967, elle entre à la Sorbonne dans quelques jours. Pour le moment, elle savoure ses premières heures dans sa chambre de bonne au 6ème étage avec vue sur le Sacré Cœur… enfin seule, loin de sa famille – de Courbevoie. Une page se tourne pour Madeleine, elle décide de rapporter tout ce qui lui arrive dans un « joli petit carnet », décrire sa nouvelle vie, écrire son journal intime.

Ses premiers pas à la Sorbonne la déconcertent pourtant : les amphis sont bondés, les professeurs peu nombreux, les résidences étudiantes non mixtes, les locaux décrépis… Les étudiants en ont assez, et ils ne sont pas les seuls – les baby boomers rejettent les institutions, le gouvernement De Gaule passéiste. Si les étudiants ouvrent le bal des revendications, les ouvriers rejoignent rapidement le mouvement contestataire.

Madeleine raconte ce quotidien riche en bouleversements. Fan de Dylan, des Beatles, d’Hugo, Zola et Rimbaud, membre du club de lecture les Décomplexées, comédienne dans la troupe de théâtre À nous la scène, follement éprise de Jean, Madeleine est pleine d’enthousiasme et profite de chaque instant, bien consciente du changement qui est en train de s’opérer dans la société française, et bien contente d’en être actrice.

Très documenté, – la fiction est souvent écrasée par l’aspect historique, je pense aux innombrables notes en bas de page – ,  ce roman reste captivant grâce à l’écriture alerte et au caractère frondeur de l’héroïne. L’immersion est totale. Affiches et slogans d’époque rythment les pages et un dossier documentaire vient compléter le tout.

« Le cortège est passé devant la maison de la Santé puis pas loin de l’ORTF (que certains surnomment Odile Ramasse Tes Fesses!). Vers 20 heures étudiants, lycéens, enseignants, tous coude à coude, on s’est dirigés vers le boulevard Saint-Germain puis le boulevard Saint-Michel. Jean était à la tête du défilé avec tous ses copains du 22 Mars, coiffé d’un casque de mobylette. La consigne était d’occuper le Quartier latin (« On ne revendiquera rien, on ne demandera rien. On prendra. On occupera. »). Des grands gaillards ont commencé à dépaver les rues. On a fait une immense chaîne pour faire passer les pavetons à l’équipe « chantier en cours ». D’ailleurs sous les pavés y a du sable ! Les barricades ont été construites à l’arrache avec des grilles, des panneaux de signalisation et même des voitures qu’il faut toujours renverser du côté du réservoir pour éviter une explosion (j’ai appris ça le jour même). »

« 20 mai 1968. Dix millions de grévistes aujourd’hui. C’est phénoménal. Les postes, les banques, les usines sont toujours en grève. Les nostalgiques de 1936 sont heureux, tellement heureux. Les éboueurs s’y mettent aussi! « Ça pue, dans (notre) gueux de Paris ! », comme dirait madame François dans Le ventre de Paris – j’aime beaucoup ce roman de Zola. Les poubelles s’amoncellent, l’odeur est repoussante. Quelle « chienlit », hein, Charles? Il s’était pourtant dit qu’avec le mot magique « réforme », ça allait nous calmer et endormir le mouvement. Raté! « Réformes, chloroforme. »

 

À 18 ans demandons l’impossible, mon journal de Mai 68, roman historique d’Adeline Regnault , dossier documentaire d’Elsa Neuville, à partir de 13 ans, Casterman, avril 2018 —

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La disparition de Chou – Stéphanie Demasse-Pottier et Élodie Perrotin

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Oh que ce koala me rappelle un ours jaune à t-shirt rouge perdu un jour dans les allées d’un grand parc, et le gros chagrin du petit garçon qui aimait tellement ce Teddy-bear ! Heureusement, nous avions anticipé son papa et moi… sous quelques draps dans une commode, un ours identique attendait sagement qu’une petite main l’empoigne et l’étreigne. Théotime a bientôt treize ans, et son doudou d’autrefois est toujours dans sa chambre, au fond de son armoire. La petite main devenue grande ne le tiendra plus, mais sa présence familière semble indispensable… Alors forcément, l’histoire de Lola et Chou ne peut que me toucher, m’émouvoir, et me troubler.

À trois ans, Lola vit avec ses parents et une véritable ménagerie : Bidule la souris, Minerve le chat, Ralph et Rosalie les poissons du bain, Kiko l’éléphant et Chou son koala adoré. Chou est toujours là où Lola se trouve. Il assiste et accompagne, rassure et cajole, écoute et obéit, mais il est interdit de séjour dans la baignoire… il ne sait pas nager! Il va même en classe ; il passe la journée dans une caisse avec d’autres doudous, ils ont sûrement plein de choses à se raconter!

Mais un jour Chou s’évapore dans la nature, et laisse la petite Lola seule avec ses larmes. Les recherches dans le quartier, l’école, la maison sont infructueuses… Jusqu’à ce que le cousin Bertrand, qui habite à l’autre bout du monde appelle au téléphone : Chou est chez lui.

Un doudou qui disparaît est souvent vécu comme un drame par l’enfant, une tristesse infinie, une perte de repère. L’auteure et l’illustratrice décrivent avec tendresse ce moment si délicat.

« La nuit, Chou se niche dans le cou de Lola. Avant de dormir, elle lui raconte ses petits secrets et lui invente des tas d’histoires. Lola a beaucoup d’imagination! »

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La disparition de Chou, album écrit par Stéphanie Demasse-Pottier et illustré par  Élodie Perrotin, à partir de 3 ans, L’étagère du bas, Mai 2018 —

Un carnet pour 2, l’anniv’ de ma copine – Sophie Dieuaide

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Zoé et Lola sont jumelles et si elles se ressemblent « comme deux gouttes d’eau » physiquement, le caractère de chacune est très différent. Leur relation peut même s’avérer explosive… Alors quand leur mère leur offre un carnet à partager, Zoé et Lola sont étonnées déconcertées voire agacées ; un journal intime est par définition un endroit où l’on évoque ce qui est personnel… – j’ai moi-même trouvé ce cadeau aberrant puis je me suis dit que la mère devait avoir une idée derrière la tête -.

Les filles vont donc écrire successivement sur le carnet. Évidemment, elles parlent l’une de l’autre avec franchise, comparent et jugent… À coup de mots souvent durs de dessins entourés de washi tape de tests et autres schémas, Zoé et Lola laissent aller leurs pensées et leurs sentiments – jalousie, rivalité…- . Un événement va pourtant les obliger à s’unir et à s’accorder : elles sont invitées à l’anniversaire d’une copine, mais leur père, qui travaille à l’étranger, les a puni par skype.

Un roman drôle vif et tendre sous la forme d’un journal intime, une mise en page girly et ludique, le quotidien de deux sœurs, de disputes en réconciliations, de réparties en ripostes, de duel en duo…

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Un carnet pour 2, l’anniv’ de ma copine, texte de Sophie Dieuaide et illustrations de Stéphane Jamet, à partir de 8 ans, Casterman, avril 2018 —

Tutti frutti – Iris de moüy

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Quel plaisir de retrouver Lune –  Drôle de fille -, pétulante originale rêveuse et rigolote avec ses expressions revisitées comme :« Sorcière échaudée craint la bave du crapaud ». Elle s’apprête à faire sa rentrée en CM1 et si elle est impatiente de revoir Victoire, Suzanne, Justin et Alexandre son amoureux, elle appréhende d’avoir Brigitte comme maîtresse et l’insupportable Marie comme camarade de classe… Cet été, ses grandes sœurs et elle ont passé les vacances à la campagne chez leur père, devenu plus indulgent depuis le divorce ; quand les aînées, Ariane et Olivia, fumaient moult cigarettes, Lune mangeait des bonbons avec une nette préférence pour le malabar Tutti frutti. Désormais, elle a toujours des chewing-gums dans la poche ; c’est sa transgression à elle!

L’automne s’annonce tourmentée pour Lune : sa maîtresse Brigitte est réputée pour ses dictées difficiles, Marie la peste est dans sa classe, une nouvelle élève est arrivée, et surtout sa mère est amoureuse d’un certain Georges et cerise sur le gâteau, il va venir habiter à la maison…

Ses grandes sœurs entrent en résistance, bien décidées à mener la vie dure à leur beau-père pour le faire déguerpir au plus vite… Lune aime bien Georges, prof. de français et écrivain il est fort en orthographe, danse fait des blagues, mais elle aime aussi ses sœurs… alors difficile de faire un choix… Son cœur balance et ça fait mal. Heureusement, elle peut compter sur ses amies et les concours de bulles géantes pour apaiser ses contrariétés.

Un joli petit roman sur les changements qui bousculent parfois les vies des enfants et les font grandir peut-être un peu plus vite.

« Dans ma chambre, je peux réfléchir à mon aise, c’est mon refuge. J’y range tous mes trésors : les lettres de papa, ma provision de Malabar goût tutti frutti, mes livres, mes modelages et mes dessins. (…) Bien au chaud au fond de mon lit, je me raconte des histoires agréables, j’invente des situations où papa et maman sont toujours amoureux. »

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Tutti frutti, roman d’Iris Moüy, à partir de 6 ans, Collection Mouche, L’école des loisirs, mars 2018 —

 

 

Ma sœur est une brute épaisse – Alice de Nussy et Sandrine Bonini

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Il est sage, elle est turbulente. Il aime lire écrire et rêver, elle adore le taquiner le chahuter le déranger. Il est délicat, elle est brutale. Il est craintif, elle est audacieuse. Il est contemplatif, elle est énergique. Il est prudent, elle est casse-cou. Il est consciencieux, elle est fantaisiste… Il est grand, elle est petite. Lui, il est le frère et elle, la sœur. Ils sont différents et pourtant, qu’est-ce qu’ils s’aiment!

Malgré les scènes les querelles et les avis contraires, frère et sœur s’amusent apprennent et grandissent ensemble. Ils font attention l’un à l’autre, se regardent, s’écoutent et se comprennent. Leur différence est une force, leurs chamailleries, vite oubliées.

Tous se reconnaîtront aisément dans cet album où la vie rayonne. Les situations tour à tour drôles et touchantes s’enchaînent, les jeux changent au fil des saisons, grand et petite courent et virevoltent, grognent et soupirent, ça fait des Grrr et des Clang, des Crunch et des Splich… Les illustrations aux couleurs flashy éclatent sur les pages, les personnages sont toujours en mouvement, comme les objets. Les collages donnent un charme fou à l’ensemble.

Un album plein de vie à glisser entre les grandes et petites mains de vos enfants.

« Avant de dormir, pour chasser les cauchemars, je lis toujours une histoire et ma petite sœur se blottit contre moi. Heureusement qu’elle est là, ma sœur. Mais quelle brute épaisse! »

 

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Merci pour les belles dédicaces!

Ma sœur est une brute épaisse, album d’Alice de Nussy et Sandrine Bonini, à partir de 3 ans, Grasset Jeunesse, Mai 2018 —

Les anges et tous les saints – J. Courtney Sullivan

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 J. Courtney Sullivan n’a de cesse d’écrire sur la famille – ses liens inextricables, ses non-dits, ses secrets, son poids, son héritage – et sur la femme – sa place et sa condition dans la société américaine à travers les époques, le mariage, la maternité, la vieillesse, son émancipation, ses désirs, ses frustrations, ses luttes, ses responsabilités, sa culpabilité parfois, ses désillusions aussi. Elle entrelace avec habileté le cheminement psychologique de ses personnages et l’évolution sociétale. On perçoit forcément des échos de notre propre vie dans ses histoires et des ressemblances dans ses portraits de femmes. Je vous invite vraiment à lire, si ce n’est déjà fait, Les débutantes, Maine et Les liens du mariage.

Depuis des générations dans le Comté de Clare en Irlande, les Flynn et les Rafferty,  deux familles de fermiers cohabitent et s’entraident. Dès la fin du 19ème siècle, la précarité pousse les jeunes gens à quitter le pays pour s’exiler à Boston aux États-Unis. En 1957, Nora Flynn traverse l’océan, avec sa jeune sœur Theresa, pour rejoindre Charlie Rafferty son fiancé.

J. Courtney Sullivan raconte l’arrivée des sœurs sur le sol américain, et leur chemin de vie, à l’une et à l’autre. De caractères diamétralement opposés, elles sont souvent en désaccord. Nora est raisonnable et pondérée alors que Theresa est aventureuse et exaltée. Ivre de liberté, cette dernière qui échappe régulièrement à la surveillance de sa sœur pour se rendre dans un dancing à la mode, tombe éperdument amoureuse d’un homme… Quelques mois plus tard, Theresa est enceinte, et son amoureux déjà marié… À dix-huit ans, on l’envoie dans un couvent à l’ombre des regards pour finir sa grossesse accoucher et confier son enfant… Je ne peux pas en dire davantage de peur de dévoiler l’intrigue.

On suit ainsi le cheminement de ces deux femmes que la vie sépare puis va rapprocher, par la force des choses, cinquante ans après. L’une des deux fondera une famille, l’autre deviendra religieuse…

Un roman prenant et poignant, des personnages complexes, une écriture sans jugement et sans complaisance.

« Ses seins devinrent gonflés, étrangers, au fil des semaines. Son ventre était tendu comme un tambour. Elle ne pensait pas à la chose à l’intérieur de son corps comme à un enfant. C’était une chose indésirable qui lui arrivait, l’assiégeait puis passerait comme une brûlure, une ecchymose ou une grippe. Elle se sentait horriblement seule. Elle pensait que Dieu avait été ingénieux de la punir d’être allée seule au dancing en la laissant vraiment seule ici. Parfois, elle était réveillée au milieu de la nuit par des cris. Des filles disparaissaient et nul n’en parlait plus. »

« C’était bien la partie la plus difficile du rôle de parent. Vos enfants évoluaient dans leur propre monde, où vous ne pourriez jamais les protéger. Ils vous appartenaient, sans pour autant être à vous. »

« Il était étonnant qu’on ne devienne pas un chagrin ambulant, dégoulinant de peine. Il pouvait rester en sommeil pendant des jours, des semaines, des années. Vous aviez l’air d’une personne tout à fait normale aux yeux des autres. Sans prévenir, le chagrin pouvait vous transpercer les côtes, vous cogner l’estomac, vous couper la respiration. Mais même alors, vous faisiez bonne figure. La Terre continuait de tourner. »

Les anges et tous les saints, roman de J. Courtney Sullivan, traduit de l’anglais (américain) par Sophie Troff, Éditions Rue Fromentin, avril 2018 —

Bonjour tristesse – Frédéric Rébéna d’après le roman de Françoise Sagan

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Cécile a la superbe, l’insolence, la désinvolture de ses dix-sept ans. De toute sa jeunesse, elle rayonne, le corps alangui sur la terrasse de la luxueuse villa louée par son père, avec vue sur la grande bleue.  C’est l’été, les vacances. Elle se laisse aller, indolente avant que septembre et ses examens de rattrapage surgissent.

Orpheline de mère, elle vit une relation fusionnelle avec son père, un homme riche charismatique et collectionneur de conquêtes. Sa maîtresse du moment Elsa, ressemble à toutes les autres, de sensuelles écervelées.  Ces femmes ne font que passer, Cécile elle, demeure dans le cœur de son père, en première place.

Cette harmonie estivale va être bouleversée par l’arrivée d’Anne, invitée par son père et ancienne amie de sa mère. L’atmosphère, jusqu’ici légère, s’alourdit et se tend. Anne est sévère et cérébrale, un rapport de force s’insinue immédiatement entre elle et Cécile, quand cette dernière perçoit l’amour poindre : « Anne est froide comme un serpent… Elle va se glisser entre nous avec sa tranquillité… Elle va nous prendre notre propre chaleur, comme un beau serpent. »

Cécile est habile. Sans scrupules, elle se livre à un jeu dangereux et cruel. Usant de séduction et de manipulation, elle joue et gagne, mais à quel prix?

Il fallait oser adapter ce roman culte en bande-dessinée. Imaginer les visages les regards  les postures et restreindre inéluctablement le texte de Françoise Sagan. Se faire sa propre idée, ne pas se laisser éblouir par la vision du réalisateur de film Otto Preminger, qui adapta lui aussi Bonjour tristesse.

Frédéric Rébena rend magnifiquement la tension à travers les trait noirs appuyés, les rouges écarlates, les bleus électriques, les verts profonds, les décors fifties élégants, les regards sombres, les lèvres fermées voire grimaçantes, les sourires absents, les traits tirés, la fumée de cigarettes, la vapeur d’alcools, la lumière et les ombres portées, la futilité et la gravité, la confusion des sentiments, le remords…

 

 

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La chronique du roman : ici.

Bonjour tristesse, bande-dessinée ado-adultes de Frédéric Rébéna, d’après le roman de Françoise Sagan, Rue de Sèvres, avril 2018 —

 

Mentir aux étoiles – Alexandre Chardin

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Cette année c’est décidé ; Léon ne veut pas d’auxiliaire de vie à ses côtés. Il entre au collège, il a onze ans, il a besoin d’affronter les choses seul. Même s’il appréhende beaucoup, il sait qu’il est temps de s’envoler, de se libérer. S’éloigner de sa mère qui le couve tellement. Grandir, tout simplement. Comme tous les enfants de son âge. Petit, Léon a eu de graves problèmes cardiaques, ses parents ont eu très peur pour lui et puis il a toujours été différent, Léon… inquiet, distrait, rêveur. Souvent il a des absences, des passages à vide. Il déconnecte, se coupe du monde, a la tête dans les étoiles ou les yeux rivés au sol observant le travail des fourmis.

Cette année, il entre donc dans la cour des grands. Mais, ce n’est pas facile de grandir, surtout lorsqu’on n’est pas comme les autres… Léon entend les murmures et les moqueries, voit les sourires en coin et les imitations… Heureusement, Salomé est là, lumineuse et sûre d’elle, avec son rouge à lèvres éclatant ses longs cheveux bruns ses grands yeux verts et ses vêtements moulant ses formes généreuses. Elle est en troisième et avec ses airs de pirate, elle n’a peur de rien ni de personne.

Grâce à Salomé, Léon prend peu à peu confiance en lui et ose se rebeller. Il résiste aux grands qui l’importunent, il éconduit sa mère… mais cela lui demande beaucoup d’énergie et de concentration, et puis il se sent toujours différent et triste. Il est tellement dans sa bulle fragile et brumeuse qu’il ne voit pas Marguerite, une jeune fille douce et bienveillante…

Un roman qui aborde la différence, la confiance en soi et l’émancipation en mêlant judicieusement réalité fantastique et poésie.

« Ils sont très grands. Que dis-je? Immenses! Avec des voix fortes, des rires à faire s’envoler des corbeaux, des coupes de cheveux comme dans les magazines et des gros mots plein la bouche. Quand ils ont envahi la cour en riant comme des ogres mutants, je suis allé me cacher derrière le tronc du tilleul pour les observer en sécurité. On ne voit plus qu’eux. Les troisièmes ! »

« – (…) Des fois, je suis quelque part et …tout à coup, je sais plus où je suis. Je suis perdu. En classe, chez moi, ou dans la rue. Ça me fait peur. Ça énerve les professeurs, mais je fais pas exprès. C’est des absences. Ça s’appelle des absences. Mon cerveau se trouble, comme l’eau d’une rivière quand il pleut. Maman me l’a dit, et la psychologue. Je suis dans mon monde, pour me rassurer. C’est quand j’ai peur. Et… j’ai souvent peur. J’arrive pas à être comme les autres. »

« – Arrête d’avoir peur pour moi. Je veux grandir. Je peux grandir. Mais pas quand tu me traites comme un bébé. (…) – Je veux avoir mes secrets, maman. Tu peux pas tout le temps être dans ma tête. »

« – Tu as mal du côté de ta maman, hein? – Oui, j’ai mal à ma mère. – À ton âge, c’est une maladie courante et elle a commencé à se répandre… depuis le début de l’humanité, je crois. »

Mentir aux étoiles, roman d’Alexandre Chardin, dès 9 ans, Casterman, mars 2018 —

Les Rois d’Islande – Einar Mar Gudmundsson

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Quel roman singulier! Si déroutant que je l’aurais définitivement refermé au bout d’une trentaine de pages si les extravagants personnages drôles espiègles et fort nombreux,  ne m’avaient pas retenue. Je me suis donc laisser embarquer à travers les siècles dans les pérégrinations rocambolesques des Knudsen, une famille islandaise originaire de Tangavik aux aventures épiques.

Le narrateur, qui fut l’élève d’Arnfinnur Knudsen, déploie l’immense histoire de ce clan  aux multiples plis et recoins, ancêtres et héritiers se succèdent et se bousculent, les sauts dans le temps et  l’espace sont légions. Si Arnfinnur est le fil conducteur, on le perd souvent, le fil, emmêlé dans les méandres des chroniques.

Au cours des époques, les Knudsen ont exercé tous les métiers, toutes les activités, ils ont souvent flirté avec l’illégalité, ils ont aimé et détesté autant qu’ils ont été aimés et détestés, ils ont gravi l’échelle sociale, ont eu des châteaux, sont souvent tombés de leur piédestal mais sont toujours remontés à la surface. Les Knudsen sauvent leur honneur, quoi qu’il arrive. Seul leur goût avéré pour le vin peut, un temps, les faire vaciller. Hommes et femmes hardis audacieux et conquérants, ils sont les Rois d’Islande.

Une galerie de portraits étourdissante, et sous la peinture une satire sociétale et politique de l’Islande. L’écriture est percutante, les va et vient dans l’histoire désorientent parfois mais l’auteur, par le plus grand des mystères, réussit toujours à retrouver le lecteur.  Un roman étonnant donc, mais prenant, finalement.

« Un Knudsen qui perd son emploi à tel endroit redevient un Knudsen ailleurs. C’est toujours la même histoire. Un Knudsen tire un Knudsen d’affaire et les Knudsen s’en sortent toujours. »Ça s’arrangera », comme on dit en Islande. Un Knudsen fait faillite ici, et on le retrouve là, plein aux as. « 

« Nous voyageons : nous avançons et reculons, longeant les rues et les époques, fendant l’azur avec les oiseaux, volant à tire-d’aile, puis revenant au nid, voyant le temps passer à toute vitesse ou les minutes s’étirer. C’est ainsi que fonctionnent les histoires, semblables aux rêves où l’on saute du coque à l’âne, comme le dit le poème Dans le rêve de tout homme, ce texte de Steinn Steinarr qu’Arnfinnur Knudsen aimait tant nous lire :

Dans le rêve de tout homme est embusqué sa chute.
Tu traverses une forêt étrange et peuplée d’ombres
constituées d’illusions engendrées par ton âme
derrière le calme froid de la réalité.

Ton rêve possède le pouvoir immense
de créer sa vie indépendante, et il te menace.
Il croît et s’élève entre toi et ce qui vit, 
sans que nul puisse cerner la nature de cet entre-deux."

« Il en va des histoires comme des familles. Quand commencent-t-elles? Où prennent-elles fin? Personne ne le sait exactement. Et qu’en est-il d’Adam et Ève? Non, laissons-les tranquilles. Leurs crimes sont surestimés et leurs péchés risibles. En bons Islandais, les Knudsen font remonter leurs origines aux rois et aux personnages des anciennes sagas, dans lesquelles chacun est roi en son royaume. »

Les Rois d’Islande, roman d’Einar Mar Gudmundsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, éditions Zulma, février 2018 —

Calpurnia T.1 – Daphné Collignon, d’après le roman de Jacqueline Kelly

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Son nom est Calpurnia Virginia Tate. Elle vit au Texas dans une grande maison , avec ses parents – son père dirige une fabrique de coton -, son grand-père, ses six frères, la cuisinière,  la bonne et son mari. Nous sommes en 1899, c’est l’été.

Seule fille de la fratrie, sa mère veille à ce qu’elle respecte les traditions et la bienséance liés à sa condition et à son sexe. À l’école, Calpurnia suit des cours de maintien, de couture, de savoir-vivre, à la maison elle travaille le piano. Mais ces apprentissages et autres activités désintéressent et lassent la jeune fille, qui leur préfère, et de loin, la nature et ses manifestations.

Calpurnia est fascinée par la campagne environnante ; sa rivière fraîche et limpide, ses arbres par centaines, le bruissement du vent dans les feuilles, sa faune, sa flore. Curieuse, elle aime observer constater démontrer. Studieuse, elle note et dessine le fruit de ses recherches et de ses raisonnements dans un carnet qu’Harry, son grand-frère lui a donné. Un cadeau merveilleux pour Calpurnia qui rêve de devenir naturaliste.

Ses observations scientifiques arriveront aux oreilles de son grand-père, un savant froid et taiseux, qui passe ses journées dans une cabane isolée, son « laboratoire » . Leur passion commune les rapprocheront. Une relation privilégiée naîtra et mènera Calpurnia sur la voie palpitante de la science et sur le chemin, non moins captivant, de l’émancipation.

En même temps, on suit avec empathie « les choses de la vie » d’une jeune adolescente faites de colères, de jalousies, d’incompréhensions, de tristesse, d’allégresse, de craintes, de doutes…

Une histoire passionnante qui aborde avec intelligence l’adolescence, l’affirmation de la personnalité, la condition féminine, à travers une fascination pour la science et la nature. Une adaptation réussie aux illustrations élégantes lumineuses et ludiques. Ma fille et moi attendons avec impatience le second tome.

« Alors. Que peux-tu me dire de la méthode scientifique, Calpurnia? Hum, pas grand chose. Mais tu vas à l’école, non? Évidemment! Nous apprenons l’orthographe, la calligraphie, suivons des cours de savoir-vivre… J’ai eu « acceptable » pour le maintien , mais « insuffisant » pour l’usage du mouchoir et du dé à coudre. Mère n’était pas contente du tout. Seigneur. C’est encore pire que ce que je pensais. Pas de sciences? Pas de physique?!! J’imagine qu’on vous enseigne aussi que la Terre est plate et qu’il y a des dragons qui dévorent les bateaux tombant par-dessus bord!! Calpurnia, ça ne va pas du tout.

Alors Bon-Papa me raconta des choses stupéfiantes. »

 

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Calpurnia T.1, BD jeunesse de Daphné Collignon d’après le roman de Jacqueline Kelly, à partir de 11 ans, Rue de Sèvres, avril 2018 —