Refuges – Annelise Heurtier

P1060662Été 2006, Mila, son père et sa mère débarquent sur l’île de Lampedusa. Voilà une décennie que leur maison de famille, usée par manque d’entretien, attend que les pas et les voix résonnent à nouveau sur son plancher et sous son toit. La famille italienne sort doucement de sa torpeur, les dernières années ont été dures. Leur arrivée ici annonce un regain de vitalité pour eux trois. Enfin, ils l’espèrent. La traversée est longue pour chacun d’eux. À l’origine de celle-ci, un drame. La disparition mortelle du frère de Mila, Manuele, encore bébé. Une tragédie qui a failli en appeler une autre avec la tentative de suicide de sa mère.

À dix-sept ans, Mila avance dans la vie avec pour compagnie la mélancolie et la colère mêlées. Entre une mère fragile émotionnellement, un père impuissant et faible, et le souvenir flou d’un petit frère, l’adolescente s’est repliée sur elle-même. La communication entre elle et ses parents est rare. La tendresse a déserté le foyer pour laisser la place à l’amertume.

En venant sur l’île, les parents comptent refaire les peintures de la maison. Le symbole d’un renouveau ? Mila, comme à son habitude, s’échappe. Elle récupère un vélo, et se met à sillonner l’île. Sa rencontre avec Paola, une jeune femme belle, lumineuse, avec la tête sur les épaules va bouleverser son existence.

Paola va réussir à extérioriser sa peine et lui apprendre à regarder autour d’elle. Elle va lui montrer d’abord la beauté de la nature environnante puis elle va lui parler des migrants venant d’Érythrée, de Lybie, d’Éthiopie, du Soudan… qui frôlent l’île dans de frêles embarcations serrés les uns contre les autres, pour se rendre en Europe. Des clandestins. Des hommes, des femmes, des enfants, privés de liberté traversent la mer méditerranée le coeur plein d’espoir, mais le corps criant famine. Elle va lui raconter aussi le courage de certains habitants de Lampedusa qui viennent au secours de ces bateaux de fortune, enfreignant la loi.

Mila ouvre alors grand les yeux qu’elle avait baissés depuis si longtemps, quittant définitivement le refuge dans lequel elle s’était recroquevillée pour rejoindre celui doux et chaud qu’on appelle le foyer, sa famille. Et porte désormais son regard sur autrui, sur ceux qui sont en quête d’un refuge, justement…

Avec intelligence et habileté, l’auteure aborde un sujet lourd, terrible, et toujours d’actualité : l’immigration clandestine. Par le truchement du mal être d’une adolescente, elle constelle le roman de plusieurs récits de jeunes hommes et de jeunes femmes en partance pour l’Europe : Amir, Meloata, Meron, Amanuel et d’autres expriment leurs sentiments, leurs peurs, leurs souffrances, et leur espoir d’accéder enfin à la liberté. L’écriture est saisissante de réalisme, tour à tour émouvante, percutante et tendre. Aucun apitoiement. On perçoit le travail documentaire qui a été mené pour approcher la vérité. Un roman fort.

« Pour aller vivre ailleurs, il m’aurait fallu devenir l’une de ces clandestins dont les cadavres desséchés jonchent le Sahara. La mort allait me guetter, me traquer, depuis les zones interdites de la frontière érythréenne jusqu’au Soudan, en Lybie et sur la mer Méditerranée. J’allais subir l’attente, la peur, la faim, le froid. (…) J’allais devenir une ombre. Alors j’ai utilisé les moyens qui étaient à ma portée. J’ai voulu tomber enceinte. Les mères allaitantes étaient dispensées d’effectuer leur service, et je me disais que par la suite, avec une ribambelle d’enfants à les côtés, on finirait par m’oublier. »

« Dans le désert, tu pries. C’est tout ce qu’il te reste. Il n’y a plus de jours plus de nuits. Plus d’avant, plus d’après. Plus de pays. Au Soudan ou en Lybie, le Sahara reste le même. Que tu viennes d’Erythrée, de Somalie ou d’Ethiopie, que tu aies douze ou quarante ans, ta réalité se limite désormais à ces trois mètres carrés dans lesquels tu t’entasses avec trente autres migrants. L’arrière d’un Land Cruiser cabossé. Tu le connais par coeur, cet univers. Les trous sur la banquette de velours élimé, dans lesquels tu peux glisser ton doigt pour sentir la mousse qui se délite. La cabine a été enlevée, pour gagner un peu d’espace sur les côtés. Les petites gravures ça et là, sur le plastique ou sur la tôle, comme des traces laissées par ceux qui ont tenté leur chance avant toi. La peau des autres contre tes bras. Leur souffle chaud, les plaintes ou les mots âcres qu’ils lâchent parfois. Le clapotis de l’eau qui se brise contre les parois du jerrican, petite mer agitée – une mer coupée d’essence, pour que personne ne soit tentée d’en boire trop. L’odeur aigre, poisseuse, animale, dont tu ne sais plus si elle t’appartient ou pas et qui ne te dérange plus depuis longtemps. »

« Autour de nous, ça siffle, ça bouillonne, ça écume, ça tempête. On m’empoigne le cerveau, me remue l’estomac, secoue mes membres qui ne m’obéissent plus. Les mille bras de la mer s’agitent sous la coque du bateau qui craque, je l’imagine déjà s’ouvrir en faille béante, sous les flots qui tendent ses lèvres gourmandes. Je tâtonne pour retrouvers ma corde, j’ai du mal à ouvrir les yeux. Des bribes de cris traversent le rideau de pluie, mais n’obtiennent pour toute réponse que le vacarme de la mer qui hurle. Je viens de comprendre ce que l’orage prépare dans les entrailles de l’eau. La vague. Celle qui traîne son ventre d’eau dans les cauchemars. Celle qui engloutit, avale, fracasse. Je la sens. Elle nous cherche. Elle a faim de l’espoir qui circule dans nos veines. »

Autres livres lus d’Annelise Heurtier : Sweet Sixteen, Là où naissent les nuages, Charly Tempête T.4 Tous pour un.

Livre reçu en Service de Presse.

Refuges, roman d’Annelise Heurtier, dès 14 ans, Editions Casterman, Avril 2015 —

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