La part des nuages – Thomas Vinau

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Après avoir essuyé les affres du désamour, après avoir laissé partir sa femme, Joseph a sorti la tête de l’eau grâce à Noé, son fils, qui l’a sauvé de la noyade. Ce petit gars est bien là, il vit et grandit un peu plus chaque jour sous ses yeux, des yeux souvent ébahis par ses jeux, ses mots, ses inventions, son imagination. Ils vivent ensemble la plupart du temps, histoire de pas trop bousculer le quotidien, Noé continue d’aller dans la même école et puis il garde sa chambre aussi, le petit univers douillet et fantaisiste qu’il s’est construit. De nouveau à la surface, l’existence de Joseph a repris un rythme régulier, un équilibre.

Mais l’eau sur laquelle le père et le fils naviguent va se troubler : il est prévu que Noé rejoigne sa mère pendant une semaine durant les vacances. L’enfant parti, Joseph se retrouve seul à errer dans la maison. Seul, il est dans une position instable. Son absence fait un grand vide tout autour et à l’intérieur. Dans la tête de Joseph, ce n’est qu’égarement et hésitation. Il se sent dépourvu, mis à nu. Rien ne va plus. Plus de repère. Le bateau coule inexorablement.

Alors il lâche prise, Joseph, il cogite. Il laisse vagabonder son esprit, monte dans la cabane en haut du cerisier, au plus près des nuages. Insaisissables, légers et éphèmères. Changeants et troublants. Fragiles ou menaçants, ils imposent leur ombre et se dérobent toujours.

Son fils finira par lui échapper, c’est dans l’ordre des choses. Et lui dans tout ça ? Quel est sa place, ses envies, ses désirs, ses rêves ? Il descend enfin de sa cabane et sort dans la rue. Son errance sera ponctuée de deux rencontres, qui lui feront encore prendre de la hauteur et lui permettront peut-être de faire la part des choses.

J’ai retrouvé avec plaisir l’écriture poétique de l’auteur, son attachement à la nature et à ses manifestations, sa peinture des petites choses du quotidien, ses questionnements sur l’âme humaine, sa perception des relations père-fils, ses pensées sur le temps et ce qu’on en fait. J’aurais cependant apprécié cette fois-ci, que ses phrases prennent de l’ampleur, investissent davantage l’espace. Qu’elles se précipitent moins. Qu’elles se traînent un peu.

« Le jour est une pente que tout le monde dévale. Les nuages cavalent dru dans le ciel. Le vent fouette leurs flancs. Leurs ombres galopent sur les collines, enjambent les plaines, avalent la lumière. Ça bouge au-dessus de nos têtes. C’est la grande lessive bleue et le créateur de l’univers est une femme de ménage. Il faudrait s’ouvrir le crâne comme une boîte de conserve. S’enfoncer l’horizon dans les yeux. Avaler les glaces du ciel. Il faudrait passer une serpillière de neige dans son ventre. Que la brise arrache les peaux mortes. Qu’on monte comme une particule d’eau stratosphérique dans la chaleur de l’aube. Comme une araignée dans une bulle. Qu’on passe son coeur au Karcher de la lumière, il faudrait retourner là-haut, dans les nuages. »

« Le sommeil est une mer paisible qui lui lèche les pieds. Sac et ressac de la fatigue. Langue chaude des songes. Disparition touffue. Depuis l’arrivée de l’enfant, les siestes paresseuses sont un lointain souvenir. Depuis le départ de sa femme, les siestes crapuleuses n’existent plus. À un moment, il a pensé distinctement qu’il était sur le point de couler. Puis il s’est laissé faire. Avec délectation. Puisque nous sommes pratiquement que de l’eau, il semble cohérent d’affirmer que chaque être humain porte en lui une dose considérable de buée. Vivre consisterait à s’évaporer. »

« J’ai eu peur. J’avais peur de grandir. Peur de devenir comme tout le monde. Peur d’accepter cette drôle de farce. Peur de passer à côté. Peur de la médiocrité. Et puis j’ai un peu voyagé. J’ai eu deux trois amis. J’ai lu deux trois livres. J’ai rencontré deux trois femmes. Je me suis dis que ça valait la peine. De jouer le jeu. D’accepter la farce. Alors je m’y suis mis. J’ai trouvé une place. J’y ai fait mon trou. J’ai aimé quelqu’un. J’ai eu un fils. Alors j’ai eu peur pour lui. Peur de demain. Peur de la mort. »

 

Déjà lu de cet auteur : Ici ça va, Juste après la pluie

 

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Livre reçu en service de presse.

La part des nuages, roman de Thomas Vinau, Alma Editeur, Août 2014 —

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19 réflexions sur “La part des nuages – Thomas Vinau

  1. Un bonheur que j’ai découvert avec grand bonheur avec Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, alors forcément j’ai déjà retenu ce nouveau titre ;0) Les extraits m’attirent déjà…

      1. Tu vas te régaler ;0) Pour ma part j’ai encore Ici ça va à déguster… Et ton billet à rejoint vos billets tentateurs :0) Bonne fin de dimanche Nadael

  2. Rien que le titre, déjà… l’image est belle, tellement forte. S’approcher des nuages, voir un peu plus loin au fond de nous, comprendre un peu mieux? Une histoire qui, je le sais, me toucherait profondément. Me remuerait de l’intérieur, me secouerait… Comme tu le mentionne si bien, avec des « questionnements sur l’âme humaine ». Je me sens déjà touchée… Bisous

    1. Cet auteur écrit aussi de la poésie. Ses mots sont choisis, pesés. On retrouve ici ses thèmes de prédilection : relation père-fils, la place qu’on a dans de monde, la puissance de la nature, les petites choses de la vie quotidienne… un auteur qu’on aime à retrouver. Bises.

  3. Je trouve qu’il manque toujours un petit quelque chose à ses livres. Ce qui ne m’empêche pas de les lire, en espérant qu’il aura comblé ce manque !

    1. J’ai aimé les thèmes abordés et sa poésie. Un très joli roman. Mon seul bémol, c’est l’utilisation répétitive de phrases brèves. J’aurais aimé que l’auteur s’attarde davantage.

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