Madame – Jean-Marie Chevrier

Juillet-2014-Bretagne_026

Madame de la Villonière descend d’une lignée d’aristocrates. Veuve depuis longtemps, elle mène encore de main de maître le domaine de ses ancêtres – dans la Creuse -, une main de fer dans un gant de velours. Vieillissante, sa vigueur d’antan s’amoindrit tout de même. Elle vit dans son château qui chancèle jour après jour sous le poids des ans et le manque d’entretien, car les finances de Madame sont au plus bas. Seul un couple d’employés s’occupe de ses terres. Ils habitent dans une petite ferme en contrebas du château avec leur fils unique, Guillaume, bientôt âgé de quatorze ans.

Madame, solitaire, n’est guère entourée ; son mari est décédé dans un absurde accident de barque, son enfant Corentin a sombré également dans le sommeil éternel (Madame se dérobe toujours lorsqu’on l’interroge sur l’origine de sa mort), la servante Alexandrine fait en revanche partie des murs depuis des lustres, quant à son frère, médecin de son état, il a quitté le domaine familial dès qu’il a pu avec plaisir, n’ayant jamais aimé ce lieu – des peurs enfantines le hantent encore -, il réside aujourd’hui dans la capitale sur les hauteurs de Chaillot, où il se sent enfin en sécurité.

Madame semble évoluer dans un monde d’un autre temps ; ses robes sont longues et sombres, elle conduit une Renault Frégate Grand Pavois 1956, chasse le ragondin, tue les poulets, fume des gauloises et consomme, parfois avec excès, de l’alcool, aime la littérature et les poèmes… Son humeur est changeante, son regard brumeux, ses gestes volontiers impétueux, ses mots dures…

Madame est une personne originale. Tellement étrange que le jeune Guillaume est fasciné par elle. Une attraction qui paraît aller dans les deux sens puisqu’elle a décidé de prendre ce dernier sous sa coupe afin de lui parfaire son éducation. Un enseignement à l’ancienne fondé sur la grammaire, les grands textes littéraires, les mathématiques ainsi qu’un brin de spiritualité. L’adolescent se rend donc chez Madame chaque mercredi au grand dam de ses parents qui voient cela d’un mauvais oeil… mais difficile pour eux d’aller à l’encontre des idées de Madame. Guillaume se retrouve ainsi déchirer entre ces adultes. En quête d’un équilibre, il cherche désespéremment un éclaircissement, une lueur, une échappatoire : la liberté en somme.

Madame n’hésite pas à le « rebaptiser » Willy, à lui faire quelques confidences, et va même envisager de faire de lui son héritier…

D’une écriture ciselée, belle, et poétique de facture classique, l’auteur entraîne le lecteur dans une histoire, un conte presque, à l’atmosphère lourde et mystérieuse dont il va pourtant finir par se dégager une lumière. La tension est palpable tout au long du roman, on devine que quelque chose va arriver. Une ombre plane sur le domaine. Insidieusement, un drame se prépare. Un enchevêtrement de désarroi et de tristesse, d’un temps révolu et d’un passé pourtant très présent, de la fougue de la jeunesse et de la froideur de la vieillesse, d’amour maternel et d’émancipation, de vie et de mort, d’esprit machiavélique et de nature triomphante… Un coup de coeur pour ce roman envoûtant.

« La nuit est profonde. Cette semaine la lune n’apparaît pas mais il connaît le chemin et il voit luire, là-bas, entre les ramures des taillis, la faible lumière d’une pièce éclairée. C’est une heure où le petit animal humain qu’il est découvre la liberté ; c’est la jeunesse qui arrive, qui ouvre sa conscience, qui lui permet d’aller à l’encontre de ce que l’on veut lui imposer, qui fait naître en lui le courage de dire non. La route est noire et invisible au début mais s’éclaire peu à peu au progrès de ses yeux. Il est un chat, un renard, un hibou, une bête nocturne capable de voir dans l’obscurité et les branches qui lui griffent le visage quand il s’écarte du chemin sont là pour le guider, le remettre sur la voie. La petite lumière grandit. Il est maintenant dans la cour. Il avance à pas rapide. À pas d’homme. Mais devant la porte-fenêtre de la cuisine, celle où brillait la clarté d’une faible ampoule, il hésite un instant et, avant de frapper au carreau, il met ses mains en oeillères autour de ses yeux pour voir à l’intérieur de la pièce. Madame est là. Elle fait sa toilette. »

« Il doit tenir ça de son grand-père Guillaume, le goût de la terre. Un goût physique. Il aime la toucher, marcher dessus, la sentir sous ses semelles, soit dure et sèche, soit molle et mouillée. Ce qu’il aime aussi, c’est la voir labourée, telle qu’il va la découvrir après le travail de son père, les sillons bien droits, repliés sur eux-mêmes comme une mer figée de vagues noires avec, à cette saison, les fines toiles que tissent les araignées pendant la nuit et que la rosée rend visible, le matin, comme des traces d’écume. C’est de la terre qu’il attend des réponses. Mais elle est bien silencieuse. Alors en cours de route, à un endroit où une bête l’a grattée, un blaireau, un sanglier, quelque museau fouisseur, il s’arrête et se couche sur elle. Il croit percevoir un grondement, un bruit venu du fond, le roulement de quelque chose qui passe, un charroi, le bruit de son sang qui court dans son corps, qui lui dit qu’il est lui. »

« Madame Klaxonne. Aux carrefours, souvent elle klaxonne et, à l’entendre, les gens la toisent et frappent sur leur tempe de leur index. Elle s’en amuse. – Ils me croient folle. Voilà qui la déride. Le monde qu’elle traverse n’a aucune réalité à ses yeux. C’est un rêve. Un tunnel entre son château délabré et le couvent où elle fut élève, qui n’existe plus, dont ne subsistent que quelques vestiges moribonds et trois religieuses décrépites mais dont, à n’en pas douter, elle souhaite faire profiter Willy pour qu’il bénéficie d’une éducation aristocratique. Elle sait pertinemment qu’elle n’a plus cours et elle est la première à en ricaner. Elle bouscule ses ancêtres, sans toutefois avoir pour le garçon un projet pédagogique plus adapté au monde contemporain. Pour cela, il y a le collège et elle en voit chaque jour les carences. Son devoir est, sinon de s’y opposer, du moins de parfaire cet enseignement. »

coeur

 

 

 

challengerl2014

Livre reçu en service de presse.

Madame, roman de Jean-Marie Chevrier, Albin Michel, Août 2014 —

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15 réflexions sur “Madame – Jean-Marie Chevrier

  1. Comme tu en parles bien Nadael. J’aime ces histoires qui imbriquent le passé au présent, les générations. Quelle femme, quelle audace, quel caractère!Ta critique seule arrive à bien me rendre l’atmosphère mystérieuse qui s’en dégage, le drame à naître, en suspend. De la tristesse aussi, car perdre un enfant, j’ai du mal à l’imaginer… Quelle bonne critique pour débuter le challenge de la rentrée littéraire! Bisous

    1. C’est un roman singulier, il s’y dégage une ambiance de conte. Il est intemporel, raffiné, mystérieux… et j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver une écriture classique (avec des ressorts classiques aussi mais très bien ficelés). J’ai adoré. Bises.

      1. oups… je le pensais plus long.. peut être me laisserai-je tenter avant alors!!!!!!!( la je suis plutôt dans les tchoupy et consorts pour mes élèves! )

  2. Arf, je viens d’écrire mon billet et je suis loin du coup de coeur moi, je n’ai pas aimé… ou plutôt ça m’a laissée indifférente ^^
    Je vais te linker en bas de mon billet pour offrir un autre point de vue !
    Au plaisir de te lire,
    Cajou

  3. J’avais loupé ce billet (ha mes pauses imposées 😦 ) ! C’est le billet peu enthousiaste de Noukette qui m’amène là et j’ai très envie de te suivre car nous avons quelques goûts en commun (quand même 😆 ) ! Je le note, sans urgence mais moi qui aime les ambiances surannées et la lenteur, cela pourrait me plaire ! 😉

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