La lumière des étoiles mortes – John Banville

Juillet-2014-Bretagne_105

On dit qu’une étoile continue de briller après sa mort. Sur terre, à des années-lumière d’elle, l’humain qui contemple son éclat ne s’imagine pas que son regard le trahit. Sa perception visuelle, malgré sa netteté, n’est pas réelle. La réalité est faussée. Quand on regarde les étoiles, c’est le passé qui surgit.

Alex, un comédien de théâtre vieillissant, vient de recevoir une proposition cinématographique ; le rôle principal dans un film, ayant pour titre L’invention du passé, retraçant la vie d’un certain Axel Vander, un homme de lettres, professeur et critique, souvent sujet à contreverses. Qu’on fasse appel à lui pour ce rôle l’étonne et l’intrigue beaucoup (étant quasiment en retraite) mais ce genre de projet ne se refusant pas, il se lance dans l’aventure, le cerveau en ébullition. Il aura comme partenaire féminine la grande Dawn Davenport réputée pour sa sensibilité à fleur de peau.

Voilà que différentes périodes de son passé remontent à la surface et se télescopent parfois violemment. Dawn lui rappelle sa fille Cass, décédée dix ans auparavant, suicidée – à Portovenere en Italie, lieu où vivait justement Axel Vander… – . Une mort qui l’avait attéré. La dépression avait eu raison de son incompréhension. Aujourd’hui, il aimerait enfin comprendre ce geste. Et puis il y a Lydia, sa femme… qui, comme lui, ne s’est jamais remise du départ de Cass. Chacun porte en lui ses propres souffrances. Si le même toit les abrite encore, le couple s’est éloigné. Une atmosphère froide, austère et pesante s’est installée entre eux.

Un souvenir de cinquante ans va alors resurgir ; il avait quinze ans, vivait avec sa mère dans une petite maison qui servait de pension de famille. Une mère plutôt distante, pas très affectueuse. Son existence jusqu’ici terne et sinistre subit alors un grand bouleversement à cause de – ou grâce à – sa rencontre avec Mrs Gray, la mère de son copain de classe. Un cataclysme sensoriel. Un raz de marée émotionnel. Un éblouissement visuel. L’adolescent qu’il est alors va découvrir l’amour, l’exacerbation des sens, l’érotisme, la sexualité, la douceur des caresses et l’énigmatique et envoûtant corps de la femme. Une liaison secrète naît. Du printemps à fin de l’été, ils vont s’aimer, cachés dans une bicoque au milieu de la forêt… Puis ce sera l’attente, le déchirement, le scandale…

Mais, peut-on faire confiance à la mémoire ? L’imagination n’est-elle pas plus forte ? La reconstitution du passé ne passe-t-elle pas forcément par une part d’invention ? Les souvenirs ne sont-ils pas peuplés de chimères, altérés et modifiés par le temps ? Portés par notre rêverie, par un idéal, par la poésie, ne nous arrangeons-nous pas quelque peu avec la réalité ?

Avec la verve poétique de l’auteur, sa manière complice de s’adresser au lecteur, son habileté à enchevêtrer les histoires et à planter le décors, nous sommes littéralement happés par ce qu’il nous raconte. On est au côté d’Alex, dans son esprit. On suit son cheminement, on guette ses réminescences. On tente de faire la lumière, nous aussi. Un roman sur l’insaisissable mémoire et son reflet déformant, un roman sensuel et troublant, un grand roman.

« … et le premier signe que j’eus de cette femme à bicyclette fut le crissement de ses pneus, bruit qui me paraissait terriblement érotique quand j’étais gamin – il le demeure aujourd’hui encore, j’ignore pourquoi. L’église se dressait sur une éminence, et lorsque, levant la tête, je la vis approcher avec la flèche dans son dos, j’eus l’impression excitante qu’elle venait de descendre du ciel, en piqué, à l’instant même, et que ce que j’avais entendu n’était pas un bruit de pneu sur le goudron, mais d’ailes occupées à fouetter l’air. Négligemment rejetée en arrière et tenant son guidon d’une main, elle me fonçait presque dessus, en roue libre. Elle portait un imperméable en gabardine, dont les pans claquaient à sa droite et sa gauche comme, oui, comme des ailes, et aussi un pull bleu par-dessus un chemisier à col blanc. Que je la revois bien ! Je dois l’inventer, je veux dire, je dois inventer ces détails. Sa jupe était ample et large et tout à coup le vent s’engouffra dedans et la souleva, découvrant mon inconnue jusqu’à la taille. Eh oui.  On nous certifie aujourd’hui qu’il n’y a pratiquement pas de différences dans la manière dont chaque sexe appréhende le monde, mais je suis prêt à parier qu’aucune femme n’a jamais éprouvé l’obscur plaisir qui se diffuse dans les veines d’un mâle de n’importe quel âge, qu’il soit nourrisson ou nonagénaire, quand il est confronté au spectacle des parties d’une femme, pour reprendre la pittoresque terminologie d’antan, accidentellement, c’est-à-dire fortuitement, exposées à la vue de tous. »

« J’étais incapable de savoir ce que je préférais, entre arriver sur place le premier et avoir à l’attendre, les paumes moites et le coeur battant à tout rompre – allait-elle se manifester ou était-elle revenue à la raison et avait-elle décidé d’en finir avec moi sans délai ? – ou la trouver là avant moi, toujours anxieusement accroupie devant la porte (…). Pendant une minute ou deux, une gêne particulière régnait entre nous et nous n’échangions pas un mot, ou bien sur le mode guindé, tels des inconnus polis, et nous nous regardions à peine, stupéfiés par ce que nous représentions l’un pour l’autre et aussi, encore une fois, sans doute, par l’énormité de ce dans quoi nous nous étions engagés. »

« Il parlait maintenant de la lumière des étoiles mortes qui parcourt un million – un milliard, un milliard de milliards ! – de miles avant de nous atteindre. « Même ici, a-t-il ajouté, à cette table, la lumière représentant l’image de mes yeux a besoin de temps, d’une fraction de temps, infinitésimal, mais de temps néanmoins, pour atteindre vos yeux, si bien que partout où nous posons notre regard, partout, c’est le passé que nous contemplons. »

« Pour ce qui est de la souffrance, moi, je dirais qu’elle confère un poids solennel aux choses et jette sur elles une lumière plus crue, plus révélatrice que tout ce qu’elles ont connu jusqu’alors. Elle élargit l’esprit, lui arrache un tégument protecteur et laisse le moi intérieur exposé aux éléments, les nerfs à vif et chantant comme des cordes de harpe sous le vent. »

« Les morts sont ma matière noire, ils comblent imperceptiblement les vides du monde. »

coeur

 

 

 

 

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Livre reçu en service de presse.

La lumière des étoiles mortes, roman de John Banville, traduction de Michèle Albaret-Maatsch Editions Robert Laffont, Collection Pavillons, Août 2014 —

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24 réflexions sur “La lumière des étoiles mortes – John Banville

    1. Je n’avais encore jamais lu cet auteur. Je suis sortie de cette lecture enthousiasmée, quel roman! L’écriture, le thème, la psychologie des personnages, l’intervention de l’auteur, celle de la nature, des saisons qui passent, de la fuite du temps donc, le cheminement intérieur, la mémoire, l’amour, le corps…pfff un GRAND roman. Très très envie désormais de lire les précédents romans de l’auteur!

  1. C’est drôle, justement hier j’ai fait venir chez le libraire « La mer » de John Banville 🙂
    Un jour je partagerais bien une lecture avec toi… 🙂

    1. Oh moi aussi j’adorerais partager une lecture avec toi! La mer me tente beaucoup (mais pas dans l’immédiat, une énorme pal m’attend…) Hâte de lire tes impressions sur La mer, bises.

    1. J’ai vraiment eu un coup de coeur pour ce roman et n’ai lu jusqu’ici que des billets positifs. L’écriture est belle et poétique, le propos est intelligent et fort… c’est toi qui voit!

  2. Nous aurions pu faire une LC, je suis en train de taper mon billet, donc je n’ai pas lu le tien, j’ai pris ton lien mais vu le coeur à la fin et tes commentaires, je vois que tu as plus qu’aimé ! Moi aussi, il m’a chamboulée ce livre, mine de rien ! 😉

    1. @ Stéphie : je n’ai pas voulu insister quand je t’en ai parlé ailleurs, après tout chacun ses « phobies » ou « barrages » mais je t’assure qu’il n’y a rien de graveleux ni de vulgaire dans cette histoire hors normes ! La plume pudique de l’auteur a su éviter ce piège et nous renvoie une réflexion magistrale sur la mémoire et ce que nous en faisons… Ne te force pas mais franchement, si tu as l’occasion, ne t’en prive pas non plus ! 😉

      1. Nadael : Je pense que, pour l’instant, c’est la rentrée littéraire des auteurs français qui est mise en avant, les auteurs étrangers sont toujours un peu en dessous à cette époque de l’année… Il sera plus « visible » dans quelques temps et Banville étant un auteur réputé, il sera lu ! Il le mérite largement ! 😉

      2. Tu as sans doute raison Isabelle. J’espère qu’on en parlera plus d’ici quelques semaines, c’est vraiment un très bon roman, et quel auteur!

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