Dictionnaire des Mots Parfaits – dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet

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Définition du mot « parfait » selon Larousse : qui est ce qu’il est de façon absolue, sans la moindre restriction / qui est tel au plus haut degré ; complet, total / qui a toutes les qualités qu’on attend de lui. Dans ce troisième dictionnaire – après les Mots manquants et les  mots en trop – voici les Mots parfaits d’une cinquantaine d’écrivains -. Par « parfaits » entendez plutôt « préférés », « aimés », « adorés ». Des mots qui  viennent de l’enfance, de l’intime, du plus profond, qui font resurgir un instant cher et chéri, un souvenir, une empreinte indélébile. Des mots enveloppants, irradiants, ensorcelants qui, une fois prononcés ou lus déplient tout un monde de sensations  – couleurs formes odeurs goûts bruits caresses élans -. Des mots doux, sensuels, vifs, flottants, éblouissants. Des mots répétés à l’envie ou utilisés avec parcimonie, des mots partagés avec délectation ou gardés précieusement jalousement. Des mots emplis de promesses, de secrets et d’histoires. Des mots qui signifient tant, qui signifient tout. Qui nous parlent, nous pénètrent, nous dévoilent, nous définissent. Nous révèlent.
Qu’il est plaisant de se promener dans les mots « parfaits » des autres. S’y glisser, les faire résonner. Ressentir leur mouvement, leur rythme, leur danse. Entrer dans leur intimité.
Mes mots « parfaits » : libellule, silence, mélancolie, coquelicot, exquis, ardeur… Quels sont les vôtres?

« Bulle (…) Fragile comme un mot, c’est sa forme que la bouche imite au moment de le formuler ou de la faire sortir d’une paille ou d’un pipeau et elle a juste le temps de se montrer, un esprit de plume, le fantôme d’image, une simple vue de la pensée. Murmuré soufflé le petit secret transmis par les airs et qui explose au moindre choc, une bulle de stupeur qu’il faut refaire, un brouillon continu mais si parfait, à mesure que le monde se perd. » Suzanne Doppelt

« Groseille (…) La vie au jardin n’est-elle pas remplie de secrets, d’attentes? Tout a senteur d’été. De ces étés qui durent et ne font que commencer. Juillet à son apogée – le calendrier républicain ne faisait-il pas du dix-septième jour de messidor le jour de la Groseille? C’est pour nous les vacances. Groseilles, petite fratrie verroterie de quat’sous – au jardin c’est fête, on s’ébroue. Comme tout cela vient de loin! On joue le soir venu. Sans même savoir à quoi. On joue à chat. À la souris, à la pluie, au nuage. On voudrait toujours que tout soit jeu, et dure. Dure le temps des groseilles. Un temps de rien du tout. Quelle magie! Je ne parle pas d’enfance, je parle des groseilles. (…) » Pascal Commère

« NuJ’avais d’abord pensé à des mots somptueux ou complexes, comme notre langue sait en produire : concaténation, dévolu, rédhibitoire… Des mots avec des radicaux, des suffixations, de l’étymologie, de la philologie. Du latin, du grec si possible. Et puis des évolutions de sens, des acceptations variées. En somme, des mots suréquipés, des mots bardés de diplômes. J’ai en fin de compte préféré celui-là. Qui est nu. Justement. Dans les vieux textes, on le voit encore revêtu d’un D : « nud ». De ce D étymologique, il s’est débarrassé : il n’était pas assez nu. Le voilà à la simplicité biblique, et sa sonorité est douce comme une chair caressée. (…) » François Tallandier

« Rivière... J’aime en ce mot rivière la proximité sonore et visuelle avec rêverie. Le même v ouvert en son centre vers le son si aérien du r français. Le prononçant, il me semble me couler dans la langue comme dans une eau claire. Et j’ai envie de me déshabiller. » Pascale Roze

« VaillancePour la douceur sur les lèvres. La caresse en bouche. Et la main ferme dans le gant de velours. Pour la souplesse. Comme un feu de fumée d’arrière-saison qui sinue dans l’air bleu et tient au corps. Parce que le mot est tenace, bondissant, dansant. Parce que le mot rit, il est jeune, il jaillit, il est dru, en cavale, il caracole, il frétille et flamboie, il est du côté de la joie têtue, recouvrée, réinventée? (…) Marie-Hélène Lafon

Dictionnaire des Mots Parfaits, dirigé par Belinda Cannone et Christian Doumet, éditions Thierry Marchaisse, mai 2019 —

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Amour entre adultes – Anna Ekberg

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Sa décision est prise. S’il ne le fait pas, tout est fini pour lui. Alors que la vie lui souriait à nouveau. Et puis il est éreinté, n’a pas dormi depuis des jours. Il faut que cela cesse. Vingt ans de mariage. Un amour vieux  lourd et vacillant mais toujours debout, pour Johan son fils bien-aimé. Un enfant qui l’a fait trembler si fort. Un adulte aujourd’hui. Qui désormais va bien. La maladie l’a quitté, à jamais. Alors ce nouvel amour – cette lumière, cette joie, cette femme si belle si douce si différente de Léonora – il ne peut pas passer à côté. Christian va se battre pour lui. Et, aucune alternative, il faut abattre l’autre…
Il pleut. À l’arrêt dans sa camionnette,  les yeux fixés sur le rétroviseur, il est aux aguets. Tel un chasseur, il attend sa proie. Sa femme. Partie courir, comme à son habitude. Il la voit arriver au loin. Déterminé, il démarre et brutalement recule sur elle. Léonora.
Le roman commence ainsi. Un homme tue sa femme, l’espace de quelques pages. Puis la voix d’un ancien policier, Holger, s’élève. Il parle à sa fille, qu’il emmènera bientôt devant l’autel auprès de son futur mari. Il lui raconte l’histoire de ce meurtre, le chaos qu’il entraîna. Une histoire non élucidée officiellement faute de preuve mais parfaitement démêlée par lui. Une histoire d’amour et de haine, de secrets et de non-dits, de zones d’ombres, de jalousie et de vengeance. Une réflexion sur la relation amoureuse, sa naissance sa mort, sur la famille aussi. Connaît-on vraiment l’autre? De quoi est-on capable par amour? Par détestation? Par froideur?
Un thriller efficace, aux rebondissements nombreux. Un suspense savamment entretenu. Un roman écrit à quatre mains par deux hommes, qui se dissimulent sous le nom fictif d’une autrice… Ne vous fiez pas au titre et à la couverture, qui cachent eux aussi la véritable atmosphère de cette histoire captivante!

« L’amour, c’est mieux sans confort, sans le chauffage par le sol, sans cuisines high-tech et sans abris de voitures à deux places. L’amour est comme un organisme vivant, avait-il pensé, comme des cellules de levure ou comme une bête – tout ce qui vit sur terre demande des conditions spéciales qui doivent être remplies pour qu’il germe et s’épanouisse. »

« On écoute toujours les mêmes radotages parce que c’est un récit fondateur. Nous n’existons que si nous sommes racontés. »

« Elle sent sa colère flamber. Des petites escarbilles impossibles à étouffer. Elle ne sera plus jamais heureuse. C’est comme ça. Un sentiment désormais impossible. Elle ne l’éprouvera plus jamais le reste de sa vie sur terre. Elle n’est plus que haine désormais. Haine envers ceux qui l’ont détruite. »

« C’est ainsi, certaines familles grandissent ensemble. D’autres grandissent en divergeant. Christian, Leonora et Johan ont grandi ensemble, les séparer maintenant revient à arracher l’écorce d’un arbre, c’est ce qu’elle ressent. »

« Elle grossit dans le petit miroir, elle n’est plus seulement un gros point entre les gouttes, mais un être humain qui court, une mère, une épouse. Une ennemie. »

Amour entre adultes, roman d’Anna Ekberg, traduit du Danois par Laila Flink Thullesen et Christine Berlioz, éditions du Cherche-midi, mai 2019 —

Grand angle – Simone Somekh

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À quinze ans, Ezra est passionné par la photographie. Tant et si bien qu’il n’hésite pas à enfreindre les règles de son lycée, la Yeshiva High School, en photographiant la sœur d’un ami à l’étage des garçons, dans les toilettes. Le cliché est sublime, Ezra a du talent. Mais dans sa communauté juive ultra-orthodoxe, regarder une fille dans les yeux est proscrit. Le jeune homme, élève brillant et curieux, vif et sensible, est immédiatement renvoyé. Ses parents sont contrariés de l’impertinence de leur fils unique. Davantage soucieux des codes de leur religion plutôt que du bien-être d’Ezra. Grâce à sa tante, bienveillante, il va terminer sa scolarité dans une école juive plus ouverte sur le monde. Et il avait tant besoin de cette échappée. Cette communauté l’oppressait. Respirer enfin, se sentir libre, élargir son horizon, sortir de cet endroit confiné où smartphone internet mixité étaient interdits. À la maison, ses parents ont accueilli Carmi, un garçon de son âge, orphelin de mère. Ezra et lui deviennent amis. Mais lorsque la communauté apprend que Carmi est homosexuel, ce dernier est banni. Pour Ezra, c’est insupportable. Ce milieu l’exècre au plus au point. Il part. Loin de la communauté, loin de ses parents. Il fuit ce fanatisme qu’il a enduré toute son enfance et son adolescence. Il devient photographe de mode à New York. Un univers à mille lieues de tout ce qu’il connaît. Il ouvre grand les yeux sur ce nouveau monde – tour à tour beau, surprenant, fascinant, illusoire, angoissant, individualiste – sans jamais renier sa religion. Une religion qu’il sent palpiter à l’intérieur de lui sans la saisir pourtant. Et c’est lors d’un voyage professionnel à Barhein dans le golfe persique qu’il éprouvera le besoin de s’en rapprocher. Aller en Israël pour la comprendre enfin, et se retrouver soi-même.

Un premier roman d’une grande intelligence. Un auteur à suivre, assurément.

« La vérité, c’est qu’en ce moment on est tous les deux bloqués ici et on a l’impression que ça va durer toute la vie. Mais il suffit d’attendre quelques années, d’avoir de la patience, et les choses vont s’améliorer. Aujourd’hui nous sommes assujettis à nos parents, mais plus les années passent, plus leur rôle devient secondaire. Un jour je serai indépendant, puis toi aussi, et tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir. C’est toujours ce que je me dis. En fin de compte, l’important n’est pas d’être différent des autres, c’est d’être égal à soi-même. »

« La communauté parlait de lui sans en parler. Elle savait sans savoir, voyait sans voir, commentait sans commenter, jugeait sans juger. Personne ne disait rien, mais tout le monde était au courant. Je restais seul avec moi-même, concentré sur ma vie. J’évaluais tout ce que j’affrontais à travers un filtre utilitariste, pour chaque personne que je croisais je me demandais si elle pouvait me servir ou me nuire, chaque pas que j’accomplissais était une étape de plus vers une nouvelle vie. »

«  »Vous étiez tellement préoccupés de faire correspondre tous les morceaux que vous avez perdu de vue les plus importants. Vous vouliez une communauté et vous avez oublié les hommes. Parfois, je me dis que vous avez regardé la réalité à travers un grand angle : au lieu d’élargir votre horizon, vous vous êtes donné une vision déformés des objets qui étaient au premier plan. » »

Grand angle, premier roman de Simone Somekh, traduit de l’italien par Léa Drouet, Mercure de France, janvier 2019 —

C’est toi, maman, sur la photo? – Julie Bonnie

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Quand ses enfants se penchent sur la photographie, elle voit leur regard stupéfait. Ça l’amuse et l’émeut à la fois. Sur ce cliché vieux de vingt-cinq ans, elle apparaît tellement différente d’aujourd’hui. Dreadlocks flamboyantes, pantalon de cuir, un violon dans les mains, la bouche hurlant dans un micro… Cela semble si loin, néanmoins cette « gamine survoltée » sur la photo, c’est bien elle. Julie.

Cette photo est la seule trace de sa jeunesse. Une jeunesse enfouie qui resurgit en ce moment dans l’esprit de Julie, quarante-six ans. Le temps a filé à toute allure.  Le temps pourtant d’avoir mille vies. Mais impossible d’oublier cette époque-là, l’avènement du groupe, Les Myosotis. Sa rébellion à treize ans face à des parents enseignants, aux « grands textes », à la « grande littérature », à l’autorité, aux bonnes manières. Sa rencontre avec Sylvestre, Clarisse, Ben, Rod, Nic, la constitution de leur groupe post-punk… les concerts dans les  bars de Tour et alentour, ses rêves de gloire de liberté d’aventure, l’amitié et l’amour, la jalousie et la colère, la scène underground, les tournées en camion en Europe de l’Est… Dix ans de musique sur les routes, dans des endroits improbables parfois… Les répétions, les enregistrements, l’euphorie l’abattement, l’alcool les clopes, les éclats de rire les coups de sang, le groupe qui vacille, se disloque… se sépare.

Avec une incroyable sincérité, Julie Bonnie fait le récit de cette période pleine de fougue  d’espoir et d’audace. Immersif à souhait, on ne peut s’empêcher de penser à notre propre adolescence, aux routes empruntées, à nos chemins de traverse. On est avec elle, dans le camion, on est avec elle aujourd’hui près de nos enfants. Et à jamais résonnera la même petite musique intérieure. Celle qui fait que malgré le temps, malgré les choses de la vie, elle est toujours là.

« Depuis la tournée sur les routes enneigées, j’ai eu plusieurs vies, plusieurs métiers, un amour, des enfants, des années de psy, j’ai maigri, puis regrossi, j’ai fait une dépression, j’ai hurlé, j’ai gigoté, je me suis battue, j’ai toujours fini par payer mon loyer, de justesse, j’ai agi avant de réfléchir, j’ai créé des psychodrames, j’ai été coupée en deux par l’angoisse. Dans l’agitation frénétique, un pas en avant, dix pas de côté, cinq en arrière, trois de travers, deux qui s’enfoncent, je suis arrivée à quarante-six ans. – C’est toi, maman, sur la photo? »

« -Regardez, c’est là qu’il y avait le mur.
Silence. Devant eux, des mètres de vide, puis les vestiges d’un mur imposant recouvert de tags. (…) Ils avaient vu les images à la télé, entendu les reportages aux infos. La nuit, une horde de gens joyeux abattait cette barrière entre l’Est et l’Ouest, des familles se retrouvaient. C’était un événement. On distinguait mal la cohue, éclairée par des pots ou les flashs des photographes. Mais ce soir-là pour la première fois, il se trouve face à l’histoire récente. Ils regardent, émus, la langue de béton s’étendre devant eux. Muets devant cette friche informe, ce lieu froid, sans substance. Un brèche, un trou, un passage. Ils se perdent dans leurs pensées, prennent conscience. »

« On espère devenir une idole, en n’ayant jamais appris à jouer, en quittant l’école, en vivant en horde comme des enfants sauvages. Monter un groupe, c’est un passe-droit de la vie. On reste adolescent et on gagne une place éminente dans une société qui vous aurait collé au plus bas de l’échelle si vous n’aviez pas joué deux accords sur une guitare désaccordée dans la cave d’un pote. »

C’est toi, maman, sur la photo? roman de Julie Bonnie, éditions Globe, mai 2019 —

Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel- Céline Debayle

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27 août 1857, jour impérissable pour Baudelaire qui, après avoir subi indignation et amertume une semaine auparavant lors du procès de son recueil Les Fleurs du mal – forte amende et censure de 6 poèmes – va enfin combler son désir le plus cher : être l’amant d’Apollonie. Voilà cinq années qu’il idolâtre la très-Belle, la magnifique et respectée Apollonie Sabatier, amoureuse des arts et présidente d’un salon où se réunissent écrivains musiciens peintres, Gustave Flaubert Théophile Gautier Alfred de Musset Ernest Meissonnier Hector Berlioz pour ne citer qu’eux. Cinq ans qu’il lui écrit des lettres fiévreuses et des poèmes passionnés – dix figurent dans Les Fleurs du mal. Elle est l’une de ses plus grandes inspiratrices, une muse qu’il place sur un piédestal. Et il est loin d’être le seul homme épris de sa beauté et de la vivacité de son esprit. Apolline est une femme libre, mais pas libertine. Charismatique et fascinante, elle ne laisse personne indifférent. Alfred Mosselman, son amant et protecteur demande à Auguste Clesinger de créer une statue à son effigie. Ce sera Femme piquée par un serpent, un marbre de son propre corps nu, moulé. Corps allongé se tordant de douleur après la piqûre d’un serpent – allégorie évidente d’un spasme de plaisir.
Cécile Debayle, grâce à des lettres et diverses documentations sur l’époque, retrace ce rendez-vous charnel de Baudelaire et Apollonie avec réalisme et élégance. Les mots sont pesés et non dénués de poésie. Aucun voyeurisme, l’évocation est belle et sensuelle. Elle égrène les heures délicatement, entretenant l’attente, la montée du désir.
Éblouissant.

« Dès son arrivée, Baudelaire est ébloui. Depuis cinq ans il admire ses contours parfaits, son exquise harmonie. Et ce soir, dans le vestibule aux oiseaux colorés et aux stores fleuris, plus que jamais la très-belle rayonne. Tout en elle transporte le poète ; le visage iconique, les yeux diamantés, la chevelure mordorée, parée en majesté avec une rose éclose, une plume bleue, un peigne en diadème. Et la robe folle, bariolée or, violet, grenat, si aérienne qu’elle semble avoir des ailes. « Votre toilette, chère Madame, est un papillon d’éden! ». Apollonie rie, lèvres ouvertes, cou nu, renversé, offert à la morsure d’un baiser. »

« Baudelaire reconnaît la Femme piquée par un serpent, sanguine et charnelle, maintenant, aussi superbe et lascive qu’au Salon de 1847. Le Beau et le Mal réunis, les deux puissances tyranniques, ses obsessions. Il ne peut se détourner de ce corps esthétique et lubrique, d’une raideur et d’une blancheur de marbre. Lui le scandaleux, elle la scandaleuse, deux pécheurs contre la bienséance, inspirés par quelque démon, ensemble à présent sous le dais du lit jaune feu, dans une chaleur d’enfer. »

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Femme piquée par un serpent d’Auguste Clésinger – 1847 – Musée d’Orsay

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon cœur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !

À celle qui est trop gaie, Les fleurs du mal, Baudelaire – 1857 –

Baudelaire et Apollonie le rendez-vous charnel, roman de Céline Debayle, éditions Arléa, mai 2019 —

Petites morts – Frédéric Zégierman

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Un homme au mitan de sa vie remonte le temps jusqu’à l’innocence, son enfance. L’échec de son mariage avec une femme perverse narcissique, des enfants qui s’éloignent, un travail détesté, le sentiment de vacuité éprouvé malgré l’amour retrouvé dans les bras d’une autre, la sensation d’être différent, fissuré à l’intérieur, en proie à des hallucinations des blancs,  autant de tourments qui l’assaillent et empoisonnent son existence. Ainsi il se souvient des jours anciens, de ses peurs d’enfants, ses joies aussi, ses premiers émois d’adolescent, un amour qui lui échappe, puis la rencontre avant les noces terribles, ses filles, son désir d’écriture vite avortée par une place confortable dans une imprimerie. Des instantanées d’une vie à l’allure cinématographique défilent. Des paysages, des visages, des situations tour à tour graves et drôles, le télescopage du passé et du présent, un futur redouté. Tellement craint qu’il le fuit, et à reculons retourne dans le ventre de sa mère.

Géographie d’une vie comme autant de territoires parfois impénétrables.

« Le bonheur pour moi consistait, désormais, à m’arrêter à l’improviste sur le bas-côté de la route dans un crissement gravillonné de pneus. Bruit mat de portière claquée. Bonheur volé et tristounet. Je resserrais mon col de pardessus et me dirigeais vers l’enseigne lumineuse d’un routier. Une salle enfumée. Je m’approchais des accoudés au comptoir. Intégrais leur conciliabule. Partageais leur médiocrité. Alimentais un juke-box en piécettes, sans rien perdre de leurs perles de comptoir. »

« J’ai pensé à la tête que ferait Virginie en découvrant mon roman à la vitrine d’une librairie. Pour cela, il convenait de mettre un point final à l’entreprise au point mort depuis une éternité. Il fallait noircir les vides de nouvelles lignes, créer de nouvelles pages. Un travail de fourmi sorti du fond des tripes. Mais le souhaitais-je au fond de mon inconscient noyé dans le confort de l’inaboutissement? L’être humain est ainsi fait que toute fin s’apparente pour lui à une mort. Ne pas refermer la page, c’est prolonger le temps. »

« L’après-midi faisait de la résistance, jetait ses derniers feux avant la tombée du soir. Une émeute de couleurs vives assaillait la campagne auvergnate avec ses champs fauchés de seigle et de sarrasin, ses prés ponctués de taches rouge sombre des génisses. Je la suivais, un peu décalé au centre de la route, fixant la mince sacoche à rustines qui s’agitait sous sa selle. Ses chevilles nues dans les sandalettes appuyaient avec vigueur sur les pédales. Ses mollets ambrés tournaient avec classe. Ses genoux satinés remontaient en cadence. L’ondoiement de ses cuisses épousait les ornières. Muet, je cueillais les jonquilles de sa grâce. »

Petites morts, roman de Frédéric Zégierman, éditions L’âge de l’homme, février 2019 —

Tangerine – Christine Mangan

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Tanger la blanche, cité mythique du nord du Maroc, qui fait face au détroit de Gibraltar est bien plus qu’un simple décor, il est le lieu emblématique du roman. Une ville volontairement personnifiée par l’auteure, à l’atmosphère changeante et mystérieuse, au passé riche où phéniciens, romains, portugais, anglais… foulèrent son sol successivement, un endroit fascinant pour les écrivains  – Paul Morand, Paul Bowls, Samuel Beckett, Pierre Lotti… -. Tanger accueille Alice et son mari John en 1956 – année de l’indépendance – , un couple américain fraîchement marié. Le travail de John ne nous est pas divulgué – il profite surtout de la rente de sa femme versée par sa tante depuis que ses parents sont décédés dans un accident de voiture -, Alice passe ses journées seule dans l’appartement, à l’abri de la rumeur de la ville, de son agitation, de ses odeurs et de sa chaleur écrasante. Elle, qui était si heureuse de quitter les États-Unis, de laisser derrière elle un passé entaché de deuils, de douleurs et de mensonges, ne supporte pas Tanger. Elle s’y sent terriblement mal, l’air lui manque. Tout ici l’oppresse.

Avec étonnement et stupeur, Lucy son ancienne colocataire à Bennington College vient lui rendre visite. Une visite qui se transforme en installation… Lucy va s’immiscer dans l’existence d’Alice et faire remonter à la surface des souvenirs effroyables. L’une semble fragile mélancolique et sombre, l’autre solide épanouie et lumineuse. Tellement différentes, si complémentaires qu’on a l’impression de voir deux versions d’une même femme. Lucy mènera Alice au dehors, à deux on se sent plus fort. Mais en entrant dans la lumière du jour, c’est un bout de la vie de son mari qui se dévoilera à elle…

Alice Lucy Lucy Alice, deux prénoms qui se ressemblent, deux voix qui s’expriment tour à tour au fil des chapitres, deux points de vue. Folie, manipulation, aveuglement, perversion, amour, imagination, vérité, les comportements et les sentiments de l’une et de l’autre s’entremêlent et se confondent, se heurtent et s’emportent.

John disparaît, laissant Alice face à Lucy, et vice versa. L’étau se resserre, implacable. La tension est intense. On pense forcément à Patricia Highsmith et son Talentueux M. Ripley, à Rebecca de Daphne du Maurier… Au fil des pages, on doute. Un flottement en clair-obscur, envoûtant.

« Par moments, je m’étais dit que ce n’était pas son amitié que je convoitais ; je voulais être comme elle. Deux sentiments contraires très forts, qui continuèrent à se mélanger jusqu’à ce que je ne puisse plus les distinguer. Je convoitais son aisance, j’enviais sa façon d’être. Je voulais la faire mienne. Et certains jours, je pouvais presque l’éprouver – lorsque, enhardie par sa désinvolture face à un monde qui déjà, malgré mes jeunes années, me semblait cruel, je réussissais à affronter les ombres, l’angoisse qui me rongeait si souvent. Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation, si j’avais quoi que ce soit à lui offrir, et si ce qu’elle m’offrait n’était pas davantage une béquille qu’un réel bienfait. (…) je me dis qu’il était urgent que je comprenne la nature de notre relation avant qu’elle ne finisse par m’engloutir. »

« Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités, de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre. »

Tangerine, roman de Christine Mangan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, HarperCollins Noir, mai 2019 —