Le chant de la pluie – Sue Hubbard

Elle a quitté les rues foisonnantes et bruyantes de Londres. S’est décidée à plier bagages quelques temps, pour faire le vide ou le combler, elle ne sait pas. Tout est si confus depuis que son mari s’en est allé, brusquement. Brendan décédé, Martha est désormais seule. La ville l’indispose, elle fuit en Irlande, où ils ont un cottage face aux îles Skellig. Besoin de s’éloigner, changer d’atmosphère de paysage. Comme un pèlerinage, retourner fouler cette terre sauvage, sentir ses vents puissants sur sa peau, revoir ses visages rudes et fiers. Des années qu’elle n’y avait pas remis les pieds. Brendan y écrivait ses critiques d’art, et y recevait sa maîtresse. Puis, le souvenir de vacances passés ici avec leur fils unique était trop douloureux. Car celui-ci a eu la vie ôtée dans un accident. Il n’avait que dix ans. Jour après jour, mettre de l’ordre dans les affaires de Brendan, trier ranger la maison – et son esprit. Se promener longuement, se laisser absorber toute entière par le lieu, et de réminiscences en introspections, de rencontres en discussions avec Paddy le fermier voisin et Colm un jeune paysan poète et chanteur, se relever doucement et savoir enfin que faire, après ça. Un roman sensible et poétique sur le deuil et la renaissance. Loin de tout pathos, l’écriture est belle et empathique. Et l’auteure aborde avec justesse l’histoire de l’Irlande, son identité mise à mal ses derniers temps par une modernité froide.

« Hormis le vent et les vagues, nul autre bruit. L’océan noir comme du goudron et les crêtes blanches qui dévalent du lointain font comme des rais de lumière sur un négatif photographique. Elle est au bout du monde, d’ici à l’Amérique il n’y a plus que de l’eau glaciale. Elle repense à ces cartes du Moyen-Age (…) Le monde connus était tellement plus petit, à l’époque, et aux quatre coins du parchemin des monstres menaçants marquaient le début de l’imaginaire. »

« On reconstruit toujours le passé à partir de quelques faits établis. Puis on ajoute de la texture, de la couleur, et comme pour un dessin d’enfant en pointillé, si on a de la chance, on obtient une silhouette à peu près ressemblante. Mais qui ne correspond pas toujours à nos attentes. »

« L’aube a la couleur de la pluie. Cela fait douze semaines que Brendan est mort. Pendant plus de trente ans, elle a partagé un lit avec lui, s’habituant à sa circonférence croissante, aux pattes d’oie qui commençaient à apparaître aux coins de ses yeux. Elle ne peut pas être certaine qu’il n’ait jamais amené Sophie ici, qu’ils n’aient pas fait l’amour dans le lit où elle dort à présent. Elle aurait aimé mieux le connaître, cet homme qui était son mari. Elle regrette qu’ils aient été incapables de se soutenir mutuellement dans leur peine. Il lui manque. Son équilibre impassible, son poids rassurant dans son lit. Elle se demande si ses doigts sentirons à nouveau l’odeur du sexe. Elle a cinquante-six ans. Elle est presque vieille. »

« L’Irlande a toujours été pleine de familles dysfonctionnelles, de vies tristes et sans amour, de maladie, de vieillesse, de religion opprimante et de pluie. Le chant de la pluie est notre hymne national, nos passe-temps sont l’ennui et la boisson. L’une tient l’autre à distance. »

« Parfois lorsque nous rencontrons une autre personne, nous avons le sentiment instinctif de la connaître déjà. Non pas que tout soit explicité, mais en raison d’un lien tacite. Peut-être la solitude est-elle simplement le fossé entre notre monde intérieur et la façon dont les autres semblent nous percevoir. « 

Le chant de la pluie, roman de Sue Hubbard, traduit de l’anglais par Antoine Bargel, Mercure de France, mars 2020 —

La vie fugitive mais réelle de Pierre Lombard, VRP – Christian Estèbe

Pierre Lombard travaillait depuis des années dans un grand groupe d’édition quand il démissionne sur un coup de tête, refusant de faire un rapport accablant sur un collègue. Soulagé d’avoir quitté ce milieu, qui en vingt ans a tant évolué. Lui, l’amoureux de littérature – est aigri et irrité. Seul, sans famille, sans attache, – il a rompu avec sa compagne – Lombard s’offre des vacances en Sicile. À son retour, Jean, son ami bouquiniste lui parle des Quatre Vents, en quête d’un représentant. Le voilà sillonnant la France. Lui, l’ancien cadre, vend désormais des encyclopédies de la poésie et des romans de petites maisons d’édition aux bibliothèques et aux librairies. Le métier n’est pas passionnant, la route défile, les hôtels les cafés se ressemblent, les bibliothécaires se désolent souvent du sort des livres, les libraires eux l’accueillent avec plus d’empathie mais de semaine en semaine, de ses rencontres de ses lectures des paysages alentour naissent des sentiments plus légers et sereins. La mélancolie laisse sa place à l’envie. L’envie de se projeter, amoureusement, professionnellement. Renoncer aux rendements, au profit, aux statistiques, aux comptes-rendus… et toujours avancer avec à ses côtés la littérature, salvatrice de bien des maux. Du désenchantement à la délivrance, le cheminement de Pierre Lombard. Souvent caustique, et concret, l’auteur évoque un sujet qu’il connaît manifestement bien. Une réflexion intéressante sur le monde marchand du livre.

« Allons, pas de pessimisme. Il reste de vrais libraires, de vrais livres, de vrais lecteurs. Le monstre informatique n’a pas encore tout dévoré. « 

« Ces bars au bout du monde, ignorés, sur les routes creusées, entre deux grands axes routiers, ou au centre des villes, dans un coin de la place du marché, parmi les immondices. À boire du rouge et du blanc, des coups pour les humains ou ce qu’il en reste, comme rattachés entre eux par des tronçons de phrases, des bribes de mots cassés, cassants. Les rots, les rires gras, les borborygmes, les fausses citations, les coqs-à-l’âne, les coquecigrues, et tous, malicieusement innocents, ignorants ou ingénument érudits, jouant avant les mots comme des osselets. »

« – Pourquoi ne pas les donner? – Les donner? Vous n’y pensez pas! C’est interdit, c’est le bien public! – Et vous les jetez où? – À la poubelle. – Les livres? à la poubelle? – Oui, c’est le plus simple. – Vous avez raison, c’est plus simple… – Non, c’est vrai quoi, qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse! Les magasins en sont pleins, ça ne sort jamais au prêt, et on n’a plus de place. « 

La vie fugitive mais réelle de Pierre Lombard, VRP, roman de Christian Estèbe, Finitude, octobre 2020 —

Lysistrata – Aristophane

Sur la place d’Athènes, Lysistrata – littéralement : celle qui délie l’armée – a rassemblé toutes les femmes alentour. Usée et irritée par la guerre du Péloponnèse qui s’éternise, par l’absence des hommes – maris et fils – au foyer, par la condition de la femme dans la société grecque, elle semble avoir trouvé la solution à ces maux. Excellente oratrice, elle s’adresse à ses sœurs avec détermination et fierté, force et courage. Selon elle, l’ascendance sur les hommes est le seul remède à la guerre ; le désir sera leur arme : au nom de la paix, attiser la flamme, se refuser à eux – grève du sexe – les forçant à réagir et cesser le combat. Et pour asseoir cette décision, se mettre en marche en direction de la citadelle de l’Acropole : être les gardiennes du Trésor pour empêcher ainsi l’armée de s’approvisionner. Une pièce satirique impertinente et impudique à souhait. À savourer.

Lysistrata.

Je vais donc parler ; je ne dois plus faire un mystère de mon secret. Or donc, mes chères amies, si nous voulons contraindre les hommes à chérir la paix, il faut nous priver…

Myrrrhine.

De quoi? Parle.

Lysistrata.

Le ferez-vous?

Myrrhine.

Nous le ferons, quand même il s’agirait de la vie.

Lysistrata.

Il faut donc nous priver de tout ce qu’ils voudraient nous donner… Pourquoi me regardez-vous de travers? Où allez-vous? Pourquoi, vous dis-je, vous mordre les lèvres et secouer la tête? D’où vient ce changement de couleur? D’où viennent ces larmes? Le ferez-vous, ou ne le ferez-vous pas? Que dites-vous? »

LYSISTRATA.

De plus, si nous voulons nous divertir et jouir de notre jeunesse, il faut que nous couchions seules, à cause de la guerre. Passons sur ce qui nous regarde, mais ces jeunes filles qui vieillissent dans leur lit, j’en pleure, quand j’y songe.

LE COMMISSAIRE.

Eh quoi, les hommes ne vieillissent-ils pas aussi?

LYSISTRATA.

Oh, certes, ce que tu dis là est bien différent. Un homme qui a blanchi pendant une longue absence, épouse bien vite à son retour une jeune fille. Au lieu que la saison d’une femme est de courte durée ; si elle n’en profite, personne ne veut plus l’épouser, et elle n’est plus bonne qu’à dire la bonne aventure. »

Lysistrata, comédie grecque antique d’Aristophane, création de la pièce en 411 av J.-C. —

Permafrost – Eva Baltasar

Au commencement, les mots sont sombres et froids. La narratrice, emplie d’un mal-être, déplie sa vie entre pensées suicidaires, examen rétrospectif, souvenirs amoureux et sensuels, appétit pour la littérature la poésie la peinture. Elle, la femme gelée, s’est au fil du temps revêtue d’une épaisse couche de glace – le permafrost – Pour s’éloigner, se tenir à distance d’une mère exigeante pour qui la perfection rime avec art de vivre, de sa sœur à l’existence rangée réglée, de sa tante… de toutes ces voix moralisatrices, de tous leurs sermons. Elle, la lesbienne, diplômée d’histoire de l’art, la grande lectrice, la dévoreuse de femmes. Celle qui se pose mille questions, ne trouve pas sa place, fuit et rompt sans cesse. Celle qui part en Écosse, à Bruxelles mais, de ces pays ne voit que leur chambre – cocon, refuge, planque, remède, sanctuaire. À lire, à étudier, à douter, à faire l’amour et à songer à la mort. Elle est fille au pair, loue des appartements… ne trouve pas d’utilité à son diplôme. Une vie recroquevillée, dans l’attente peut-être d’une fissure de son permafrost, d’une chaleur qui s’insinuerait. Peut-être celle d’une enfant – sa nièce – hospitalisée pour une cécité brutale. Une petite fille qu’elle accompagne au plus près, et vice versa. Ensemble elles ouvriront les yeux. Changeront de regard. Au bout, la chute ou la lumière…

« Il plane comme une odeur de quincaillerie. La couche de bruit pèse comme de la suie et demeure en attente, là, en bas, comme un œil de pétrole très fin, croquant, une sorte de cadeau noir et brillant. Pas un oiseau ne passe. C’est qu’ils ont eux aussi leur propre strate, entre nous et, disons, les dieux. Un vide habitable entre les lignes les plus hautes de la portée. À cet instant, je suis et je ne suis pas. Je ne fais peut-être que me montrer, me manifester, comme une macule discrètement gênante sur une lunette, une ombre intempestive dans cette zone chill-out. Je prends l’air, je l’oblige à devenir ma propriété le long de mes conduits animés. Vivante, je dégage encore une certaine chaleur et je dois être ramollie, au-dedans. »

«  »Vers le milieu du vingtième siècle, il vint un moment dans l’histoire de la peinture où les artistes n’avaient plus de défis à relever. Ils se débattaient depuis des siècles avec une série de problèmes : le sujet, la profondeur, la forme, la couleur, le réalisme, la fidélité, la lumière… Tout! Ils semblaient avoir épuisé, en quelque sorte, leurs lignes de recherche. Alors Pollock est arrivé avec ses toiles immenses sans enduit, couchées par terre, et paf! (…) Manipulation simple et nette de la matière première! Pure expérimentation! Pollock éclaboussait les toiles de peinture, mu par la spontanéité du moment. L’œuvre d’art n’était plus seulement un résultat final, mais de l’art dans le temps, de l’art en temps réel, en action. Impulsif et simple comme le dessin d’un enfant, certes, mais sous-tendu par une inquiétude raffinée, cet intérêt pour le processus, cette amplitude de vie concentrée dans le processus. Tu comprends? – Un peu. – D’accord. Voilà maintenant tu sais un peu comment c’est, baiser avec une femme. » »

« Je souris sans pleurer. Sourire ainsi fait fondre le permafrost. »

Permafrost, roman d’Eva Baltasar, traduit du Catalan par Annie Bats, éditions Verdier, septembre 2020 —

Fille – Camille Laurens

Naître fille, être fille : hier aujourd’hui demain… Glissement lent de cette « place » dans l’intime et dans la société, à travers les époques. Un mouvement qui prend son temps ; une lutte quotidienne pour changer le regard sur soi et des autres. Le poids des traditions des habitudes des préjugés des mots des gestes. Camille Laurens ouvre son roman – où le réel et la fiction se mêlent sans cesse – avec l’arrivée au monde en 1959 de Laurence, seconde fille d’une famille bourgeoise, et la déception non contenue de son père qui prononce tout haut sa pensée pour s’en persuader : « C’est une fille… oui oui, c’est bien aussi. » Enfance, adolescence passent avec le regard fuyant du père qui ne s’en remet pas de ne pas avoir eu un garçon, celui de la mère si impassible qu’il en est froid, les doigts d’un grand-oncle qui s’immiscent, le silence qu’il faut garder coûte que coûte… De toute façon, quand on est fille dans les années 60-70, on se tait, on écoute son père, on se plie à ses règles, on se fait oublier. Laurence rêve de liberté d’amour d’égards de respect en lisant des romans. Ainsi, entre les lignes, elle s’extirpe d’une existence pesante. Elle aimera un homme, se mariera, travaillera. Et pour l’accouchement de son premier enfant, son père interviendra en lui imposant un gynécologue – non expérimenté – ; le bébé ne survivra pas. Et Laurence, elle, devra continuer à vivre avec ce manque au creux d’elle entre colère et tristesse. Plus tard, une fille naîtra, et avec elle des interrogations des doutes des hésitations des craintes… Exigence de bien faire, pression dans la transmission, et pour cela parvenir à se libérer soi-même du passé, de s’en défaire. Un roman fort, habile – douloureux parfois – où l’on prend conscience de la puissance – souvent dévastatrice – des mots. Pour les filles, et pour les garçons aussi.

« On te pose sur le ventre de ta mère, coucou, fait ton père au vu de la vulve indéniable. Tu vagis. Machinal, il se fend d’un sourire puis recule. Tu ne couines pas, tu brailles, tu t’époumones, quel coffre, pour le coup, à l’oreille on ne ferait pas la différence. Un voix de stentor, trois kilos neuf, cinquante-deux centimètres : on n’est pas passé loin. Ton père se retire. Tout lui semble épuisant, soudain, il est vidé, il rentre se coucher – le cordon, la tétée, le bain, très peu pour lui, dans quatre heure il faudra reprendre les consultations. Appeler la famille ardéchoise en modulant sa voix qui s’éraille : « C’est une fille… Oui, oui, c’est bien aussi. » Une fille. Voilà, c’est dit, c’est fait. Le champagne va rester dans la 403. Un garçon, il aurait assisté au premier bain pour le plaisir de voir flotter le sexe avantageux. Tandis qu’une fille… Rien à voir.  »

« À propos de filles, il y a une chose bizarre. Tu es une fille, c’est entendu. Mais tu es aussi la fille de ton père. Et la fille de ta mère. Ton sexe et ton lien de parenté ne sont pas distincts. Tu n’as et n’auras jamais que ce mot pour dire ton être et ton ascendance, ta dépendance et ton identité. La fille est l’éternelle affiliée, la fille ne sort jamais de la famille. Le Dr Galiot, au contraire, a eu un garçon et il a eu un fils. Tu n’as qu’une entrée dans le dictionnaire, lui en a deux. Le phénomène se répète avec le temps : quand tu grandis, tu deviens « une femme » et, le cas échéant, « la femme de ». L’unique mot qui te désigne ne cesse jamais de souligner ton joug, il te rapporte toujours à quelqu’un – tes parents, ton époux, alors qu’un homme existe en lui-même, c’est la langue qui le dit, comme la grammaire l’expliquera plus tard, dans ta petite école de filles jouxtant celle des garçons que « le masculin l’emporte sur le féminin ».

Fille, roman de Camille Laurens, Gallimard, août 2020 —

Trencadis – Caroline Deyns

Ce livre est admirable. Son sujet, sa construction, son écriture. Pas tout à fait un roman, pas complètement une biographie, presque un essai. Niki de Saint Phalle ; Sa Vie, sa Puissance, ses Couleurs, ses Rondeurs, ses Aspérités, ses Voies multiples, son Amour, sa Liberté, sa Créativité, ses Choix, son Traumatisme, ses Tensions, sa Haine, ses Douleurs, son Féminisme, son Œuvre… Son Corps fragile, son âme forte. Caroline Deyns déploie l’existence de la plasticienne, de manière chronologique et grandement documentée mais insère, à bon escient, les propres mots de Niki, des témoignages, des citations en écho, joue avec la typographie, les respirations, l’espace de la page, le rythme des phrases. Des textes comme autant de collages qui, au fur et à mesure, révèlent le puzzle ; comme le Trencadis : type de mosaïque à base d’éclats de céramique et de verre. La vie de Niki de Saint Phalle, à peine commencée se disloque après l’inceste du père, un traumatisme profond qu’elle ne cessera de faire éclater, exploser pour rassembler les bris, recoller les cassures. Vers une reconstruction de soi, une re-création. Mêlant cauchemar, rêve et réalité, comme un exutoire, elle s’extirpe de la norme, des règles, de la bienséance, abandonne ses enfants, se réinvente à l’envi, connaît le succès et la dépression , cohabite avec la maladie, ses performances – la série des Tirs sur toiles à la carabine – ses sculptures – les Nanas, le Jardin des Tarots… – rayonnent à travers le monde, son couple avec Jean Tinguely attirent les médias… Et à travers son histoire ; voir défiler les époques et la condition des femmes. Un livre saisissant incroyablement bien écrit sur une femme ardente et fascinante ; les deux sont terriblement Vivants.

« Elle hait l’arête, la ligne droite , la symétrie. Le fait est qu’elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l’entoure, des tripes modulables et rétractiles qu’un espace charpenté au cordeau parvient à compacter au format cube à angles aigus. À l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. »

« Moi-même! Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir. Je tirais pour vivre ce moment magique. C’était un moment de vérité scorpionique. Pureté blanche. Victime. Prêt! À vos marques! Feu! Rouge, jaune, bleu, la peinture pleure, la peinture est morte. J’ai tué la peinture. Elle est ressuscité. Guerre sans victime! »

« Mais moi je sais bien, tout le monde devrait savoir, que rien ne passe vraiment, que ce qu’on enlève s’informe ailleurs, autrement, car le vide qui succède au plein pèse aussi son poids de pierre. »

« Le père, la mère ou la fille? Le violeur, la femme aveugle du violeur ou la violée? Qui, le monstre? La question revient, se ressasse à intervalles réguliers dans la vie de Niki. »

Trencadis, roman de Caroline Deyns, Quidam éditeur, août 2020 —

L’arrachée belle – Lou Darsan

Dedans elle étouffe, elle suffoque. Elle s’enferme, elle se ferme. Elle glisse, elle sombre. Dans l’eau, dans l’air, dans son souffle, dans l’obscurité, dans la lumière ; elle s’enfonce. Elle n’est pas seule, pourtant elle coule. L’homme est là, il va il vient, mais même présent il est absent. Elle ne le voit pas, ne le voit plus. Autour d’elle, tout est confusion. Dehors la ville, enchevêtrement géométrique, tentaculaire bruyante et grouillante. Ça tangue, ça bouscule, ça heurte. Ça s’agite… Et son corps, lui, est devenu une ombre planante. Possédé par le vide, il flotte, léthargique. Tristesse, mollesse, faiblesse. Tout presse cette femme ; l’oppresse. Dépression. La vie d’avant – bien normée – s’est effondrée, ses repères ont vacillé. Une vie à laquelle elle s’était calée, arrimée, et qui depuis quelques temps lui échappe. Ses mains, ses yeux, sa bouche, son cœur, tout est tombé à terre. Tout a filé, et rampe autour d’elle. Alors dans un sursaut de survie, elle se sauve. Aller mettre son corps hors de ça. S’arracher de là. S’ensauvager. Elle prend sa voiture et roule roule. Les paysages défilent. Inspirer. Expirer. Plonger dans la nature, communier avec elle. Et bientôt laisser la voiture. Fouler le sol. Marcher. Courir. Danser. La mer la montagne la forêt. Retrouver les sensations primaires. Se libérer corps et âme. S’aimer à nouveau. Relancer ce cœur éteint. L’écouter palpiter. Se désencombrer, se purifier, s’alléger… Se débarrasser du superflu. Vivre le présent. Boire l’instant. Ressentir la puissance de la nature. Émotion et vertige. Retrouver le goût de l’effort. Revoir son corps ; le regarder, le sentir, le toucher… le trouver beau. Un roman comme un déferlement, des mots en écho, une odyssée intime, une quête du corps perdu. Un roman tourbillon, bouleversant.

« À quel moment les souvenirs d’enfance ont-ils été enfermés dans une bouteille dont les effluves, quand elle la débouche, la font pleurer? Tous ces éclats de rire , ces genoux écorchés, ces odeurs d’herbes coupées, ces foulards poussiéreux métamorphosés en robes, capes ou toges, ces arbres et ces roches escaladés, ces après-midi de lecture au grenier, ces fugues à la plage, ces baisers maladroits et ces étreintes folles, ces complicités d’été, ces courses éméchées dans les rues la nuit, quand ont-ils dérivé si loin qu’ils sont devenus flous, comme l’encre qui s’estompe des images cartonnées?(…) Leur absence se situe dans une zone précise, un creux derrière le nombril, que le présent ne comble jamais, qu’il n’atteint même pas. Elle a nommé ce manque : être adulte. »

« Alors, écraser des mains les sédiments qui couvrent le sol rocheux. Se déplacer comme un animal. Épouser les courbes, les anfractuosités. Oublier l’extérieur, s’immiscer au centre, au plus profond, loin de la chaleur, de la lumière, de la touffeur, en un endroit où la température ne varie jamais. Revenir à l’origine, aux reliefs sur les parois, aux orgues qui surplombent les goulets. Se laisser couler. Ses mains embrassent l’obscurité. Absorbent les matières. « 

« Elle marche. Son visage se couvre de taches de rousseur, ses rides naissantes créent des soleils aux rayons pâles autour de ses yeux. Ses cheveux dorent, sa peau se tanne, de la corne se forme sous ses pieds, elle a oublié ses chaussures près d’un lavoir, elle a volé des sandales, les a perdues. Elle sème ses affaires sur le chemin, les offre, les égare, les casse. Le liberty de sa robe a décoloré avec le soleil, les frottements du sac ont gommé les fleurs de ses omoplates. »

« Face au miroir terni, elle observe son corps. Un cheveu blanc. Le grain de sa peau, comme sur une photo trop nette. Mains derrière la tête, yeux écarquillés, épaules en arrière, muscles des bras, poitrine tendue. L’air d’une folle, mais ça aplatit le ventre et efface les cernes. Elle se trouve belle. Une accumulation de petits défauts, d’indulgence, de nervosité, de tendons, de chair, d’os, de poils, de peau. En mouvement. Elle aimerait qu’un regard la saisisse. « 

L’arrachée belle, roman de Lou Darsan, éditions La Contre allée, août 2020 —

Impossible – Erri De Luca

L’impossible n’existe pas. L’improbable, oui. Chance infime, hasard, coïncidence. Deux hommes, sur un sentier de randonnée escarpé dans les Dolomites en Italie. Chacun dans son effort, son silence, son courage, ses croyances, sa conscience face aux montagnes majestueuses impérieuses redoutables et solennelles. Ils ne sont pas ensemble, mais leur chemin est le même. L’un fait une chute mortelle. L’autre, arrivé trop tard, appelle les secours. Mais Il s’avère qu’après enquête, les deux hommes se connaissaient. La trahison de l’un aurait entraîné la vengeance de l’autre… Le deuxième homme – ancien révolutionnaire -, soupçonné de meurtre, est donc mis en garde à vue. S’ensuit un interrogatoire entre lui et un jeune magistrat. Un entretien d’abord froid qui se mue en un dialogue prenant sur un large spectre de sujets tels que l’engagement politique, l’amitié, l’évolution de la société, la nature et la place de l’homme dans celle-ci, la liberté, les luttes d’une vie, les désillusions, les révolutions intérieures… En contrepoint de ces joutes verbales, Erri de Luca insère entre elles, des lettres que le prisonnier écrit à sa femme – mais qu’il n’envoie pas -. Roman philosophique, échange et cheminement intérieur, c’est beau, ciselé, intelligent, comme toujours avec cet auteur.

« La peur est utile. C’est d’ailleurs une forme de respect et même de révérence due à l’immensité du lieu qu’on traverse. La crainte est le préliminaire de la concentration. Elle n’entrave pas les mouvements, elle en augmente la précision. Il s’agit de peurs bien définies, qui ont des noms et des occasions. Elles demandent de la perspicacité et un esprit de décision. Elles sont l’alarme du corps qui sait qu’il est en danger. »

« Aussi ai-je décidé que ma définition du mot « amour » était : toi. Je t’appelle ammoremio ou bien ammoremi. Tu dis que ça devrait être plus que ça, que je dois t’aimer encore plus. Je ne sais pas ce qu’est ce plus, en quoi il consiste. »

« Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. Vous aurez beau mettre tous les zéros que vous voulez, la statistique et vous ne pouvez nier les coïncidences. Elles existent en dépit des zéros. Quantité de découvertes en ont été la conséquence, et aussi quantité de désastres. « 

« Ce qui compte pour moi c’est partager les mêmes minutes du jour plus qu’être au même endroit. J’adore te demander l’heure qu’il est, pour t’entendre dire que c’est la même que la mienne. « 

« Parce que j’aime cette langue italienne, ses précisions qui protègent des falsifications. La langue est un système d’échange comme la monnaie. La loi punit ceux qui impriment de faux billets, mais elle laisse courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi, je protège la langue que j’utilise. »

Impossible, roman d’Erri De Luca, Gallimard, août 2020 —

La Vraie Vie – Adeline Dieudonné

Ce livre tant apprécié à sa sortie, m’a, personnellement, déconcerté. Je l’ai trouvé glaçant. D’un bout à l’autre. Prenant pourtant, puisque je l’ai terminé. Hâte de connaître le fin mot de l’histoire. Pressée de pouvoir enfin respirer, espérant une éclaircie, une lueur au moins dans la vie si glauque de la narratrice. Elle a dix ans lorsqu’on fait sa connaissance. Et sa vie est déjà d’une tristesse infinie ; son père collectionne les trophées de chasse accumule les coups portés à son épouse fait ruisseler sa violence par tous les pores de sa peau, sa mère se traîne du soir au matin et du matin au soir son corps ployant sous les chocs reçus son esprit vidé de tout espoir indifférente à tout transparente pour tous, son environnement un univers pavillonnaire laid et laiteux un terrain vague envahi de carcasses de fer. Seule beauté dans ce monde ; son petit frère Gilles. Qu’elle aime et qu’elle protège de toutes ses forces. Et davantage encore lorsque témoin d’un drame – le garçon est alors âgé de six ans -, le traumatisme s’insinue dans sa tête et développe en lui un mal incontrôlable. Elle n’aura de cesse de tenter de sauver ce frère adoré et s’affranchir. Un conte cruel, une fable comme leçon de vie, une atmosphère étouffante, des images d’horreur, une tension narrative angoissante, une réalité sordide, le cheminement initiatique de l’adolescence et ses désirs sexuels, d’émancipation, de connaissance – s’extirper d’une vie empoisonnante vers une existence vraie objective inconditionnée scientifique, voilà en substance ce qu’est ce roman.

 » Les histoires, elles servent à mettre dedans tout ce qui nous fait peur, comme ça on est sûr que ça n’arrive pas dans la vraie vie. »

 » Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous. »

« Plus il y avait de soleil, plus les façades semblaient grises. Par contraste, ce quartier gagnait en mocheté à mesure que la météo embellissait. La lumière révélait toute l’ampleur de sa noirceur. Comme un constat brutal. Je comprenais que, même lorsque les conditions étaient optimales, cet endroit serait toujours désespérant de laideur. »

La Vraie Vie, roman d’Adeline Dieudonné, Le livre de Poche, première publication L’Iconoclaste, août 2018 —

Le cimetière des baleines – Géraldine Ruiz et Lima Lima

Monter à bord d’un grand voilier direction les îles Lofoten en Norvège, n’y connaître rien. Emballement du cœur : entre enthousiasme et angoisse. Passer quatre semaines avec des hommes et des femmes venus de différents endroits, inconnus de vous; une artiste-peintre, un photographe, un cadreur, deux guides de haute-montagne, deux navigateurs. C’est ce que fait Géraldine Ruiz, journaliste, comptant y écrire-décrire ses impressions. Perdre ses repères, plonger dans un ailleurs, observer les autres, écouter leur histoire, leurs regrets leurs envies. Les interroger, puis s’interroger. Changer d’air, respirer autrement, réfléchir, lire. Espérer apercevoir une baleine… Il lui faudra plusieurs jours pour trouver sa place, semblant plus subir qu’apprécier cette aventure marine et humaine. Et quant le voyage s’arrêtera, elle reprendra sa vie telle quelle. Comme une bulle qui finit par éclater. Les aquarelles qui parsèment le livre sont d’une grande beauté mais le texte n’a pas su m’embarquer. Pas assez d’aspérité, de souffle, de chair.

 » Évoluer dans un milieu qui n’est pas le sien, c’est repartir à la case départ, avec des valises chargées. Nous nous constituons une identité dans un microcosme, sortis de ce dernier, nous sommes à poil, destitués de notre trône, de notre place. Deux camps : ceux qui se fondent versus ceux qui se débattent. »

« Soudain, je réalise ma place d’observante observée. Sur un bateau, nul ne peut se cacher. »

« Pas de vent. Je respire. Et je l’adore. C’est soudain. Thémis me ramollit, me fait aimer sans condition, sentiment trivial, basique.

Le cimetière des baleines, récit de voyage écrit par Géraldine Ruiz et illustré par Lima Lima, éditions Le nouveau pont, janvier 2020 —