Tangerine – Christine Mangan

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Tanger la blanche, cité mythique du nord du Maroc, qui fait face au détroit de Gibraltar est bien plus qu’un simple décor, il est le lieu emblématique du roman. Une ville volontairement personnifiée par l’auteure, à l’atmosphère changeante et mystérieuse, au passé riche où phéniciens, romains, portugais, anglais… foulèrent son sol successivement, un endroit fascinant pour les écrivains  – Paul Morand, Paul Bowls, Samuel Beckett, Pierre Lotti… -. Tanger accueille Alice et son mari John en 1956 – année de l’indépendance – , un couple américain fraîchement marié. Le travail de John ne nous est pas divulgué – il profite surtout de la rente de sa femme versée par sa tante depuis que ses parents sont décédés dans un accident de voiture -, Alice passe ses journées seule dans l’appartement, à l’abri de la rumeur de la ville, de son agitation, de ses odeurs et de sa chaleur écrasante. Elle, qui était si heureuse de quitter les États-Unis, de laisser derrière elle un passé entaché de deuils, de douleurs et de mensonges, ne supporte pas Tanger. Elle s’y sent terriblement mal, l’air lui manque. Tout ici l’oppresse.

Avec étonnement et stupeur, Lucy son ancienne colocataire à Bennington College vient lui rendre visite. Une visite qui se transforme en installation… Lucy va s’immiscer dans l’existence d’Alice et faire remonter à la surface des souvenirs effroyables. L’une semble fragile mélancolique et sombre, l’autre solide épanouie et lumineuse. Tellement différentes, si complémentaires qu’on a l’impression de voir deux versions d’une même femme. Lucy mènera Alice au dehors, à deux on se sent plus fort. Mais en entrant dans la lumière du jour, c’est un bout de la vie de son mari qui se dévoilera à elle…

Alice Lucy Lucy Alice, deux prénoms qui se ressemblent, deux voix qui s’expriment tour à tour au fil des chapitres, deux points de vue. Folie, manipulation, aveuglement, perversion, amour, imagination, vérité, les comportements et les sentiments de l’une et de l’autre s’entremêlent et se confondent, se heurtent et s’emportent.

John disparaît, laissant Alice face à Lucy, et vice versa. L’étau se resserre, implacable. La tension est intense. On pense forcément à Patricia Highsmith et son Talentueux M. Ripley, à Rebecca de Daphne du Maurier… Au fil des pages, on doute. Un flottement en clair-obscur, envoûtant.

« Par moments, je m’étais dit que ce n’était pas son amitié que je convoitais ; je voulais être comme elle. Deux sentiments contraires très forts, qui continuèrent à se mélanger jusqu’à ce que je ne puisse plus les distinguer. Je convoitais son aisance, j’enviais sa façon d’être. Je voulais la faire mienne. Et certains jours, je pouvais presque l’éprouver – lorsque, enhardie par sa désinvolture face à un monde qui déjà, malgré mes jeunes années, me semblait cruel, je réussissais à affronter les ombres, l’angoisse qui me rongeait si souvent. Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation, si j’avais quoi que ce soit à lui offrir, et si ce qu’elle m’offrait n’était pas davantage une béquille qu’un réel bienfait. (…) je me dis qu’il était urgent que je comprenne la nature de notre relation avant qu’elle ne finisse par m’engloutir. »

« Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités, de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre. »

Tangerine, roman de Christine Mangan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, HarperCollins Noir, mai 2019 —

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L’expérience de la pluie – Clélie Avit

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Un bus bondé, des gens pressés sur un trottoir, des enfants agités dans un parc, des bras qui trop enserrent, le jet d’eau de la douche sur le corps, les vêtements qui frottent la peau, autant d’intrusions, de déferlements de douleurs pour Camille et son fils Arthur, tous deux atteints du Syndrome d’Asperger et souffrants d’hypersensorialité. Chaque jour, ils redoutent qu’on les bouscule. Même les caresses les agressent.
Mère et fils passent beaucoup de temps à se protéger, à se rassurer, au creux de leur bulle. Une bulle dans laquelle personne d’autre n’entre. Avec soin, Camille apprend à son fils à apprivoiser ses peurs à l’aide d’expériences. Braver la pluie en est une… car les gouttes, en tombant juste sur leur épiderme provoquent en eux des sensations violentes et douloureuses.
Évidemment, leur maladie les met à distance du monde, les isolent, les différencie des autres. On ne sait rien du père d’Arthur, mais Camille semble l’élever seule. Même ses parents à elle ne lui sont d’aucune aide. Ils n’ont jamais compris sa réalité. Elle a dû affronter les obstacles et faire ses expériences en s’écoutant. Petite, Camille avait noirci les pages d’un carnet, écrivant ainsi un lexique pour qu’on comprenne sa maladie et ses conséquences mais personne jusqu’ici le l’a lu…
Une rencontre va bouleverser la vie de cette mère et de son enfant. Un homme, Aurélien, gagné depuis des années par la mélancolie, va se glisser à leur côté, les soutenir,  et insuffler dans leur quotidien de l’air et de la lumière.
Aurélien a été littéralement absorbé par la vérité toute nue dégagée par Camille et Arthur. Deux personnes qui semblent vivre dans l’angoisse et l’éphémère et qui pourtant sont dans le vrai, la sincérité la plus profonde… Cette authenticité, Aurélien la cherchait depuis si longtemps.
Avec patience, tendresse et bienveillance, il va s’approcher d’eux, les entourer, les apaiser, apprendre à les connaître. Changer doucement leurs habitudes, essayer d’adapter leur monde au Monde. Et de ses signes de ses gestes des ses mots naîtront des sentiments d’amour.
Un roman solaire malgré la pluie, une histoire d’amour, l’évocation d’une maladie méconnue, la force de la différence… Certains passages sont très émouvants, d’autres traînent en longueur, j’ai parfois eu des doutes sur la vraisemblance, mais malgré ce flou les personnages ont su me toucher.

« – Mais qu’est-ce que j’en ferai, de la pluie?
Il descend ma main vers sa poitrine, la comprimant comme un étau. Pour nous, cette étreinte n’est ni douce ni chaude, mais elle crée le lien, ce lien qui fait que je le comprends et qu’il me comprend. En me serrant, c’est comme s’il voulait accéder à mes propres expériences. (…) Ses pupilles se mettent à briller. J’avance pour le prendre dans mes bras, laissant mon buste et mes membres flotter à un centimètre de son manteau. Quelques secondes s’écoulent, nos corps et nos esprits en suspens.
– Pour de vrai.
Manteau contre manteau, la douceur passe quand même. Nos joues trouvent une place pour se toucher. Autour de ce cercle de chaleur glisse un filet mouillé. Aucun de nous ne le chasse, absorbant à deux le contact de cette larme, diluant l’effet, partageant le chagrin. quand ce dernier s’est estompé, je recule un peu. Arthur renifle. Je tends ma main, il place la sienne juste au-dessus.
– Qu’est-ce que tu en as fait, de la pluie, toi?
– Je l’ai apprivoisée. »

« Maman ne m’avait pas dit que, par-dessus la pluie, il y aurait d’autres expériences encore plus nouvelles et plus délicates à gérer. Toucher les objets de tous mes doigts, j’ai appris à le faire, mais toucher les autres du fond du cœur, ça reste encore à voir. »

« Dans la pièce, rien n’a changé. Tout est au même endroit, vêtements, livres et draps. La constance de ces repères l’a toujours rassuré, comme sa tenue de pluie ou l’invariable assemblage jaune et rouge des trois quarts de sa garde-robe. Savoir que ma chambre est blanche, c’est lui rappeler chaque matin que tout peut arriver. Une tache de confiture, un coup de vent, toute expérience peut se faufiler jusqu’à lui.
Celle qui s’est faufilée jusqu’à moi cette nuit n’a laissé aucune trace, pour la simple raison qu’elle est restée immaculée et inviolée. Je frissonne, les paupières mi-closes sur mes rêves et mes sens. »

L’expérience de la pluie, roman de Clélie Avit, éditions Plon, mars 2019 —

Après – Nikki Gemmell

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Le livre s’ouvre, glacial, sur une scène à la morgue. Sur la table d’acier, devant Nikki Gemmell, est allongée Elayn, sa mère. Là, les mots ne viennent pas, ils sont bloqués à l’intérieur de son être. Dans sa tête, tout est confus. Tant de sentiments la submergent : tristesse et colère, incompréhension et impuissance, chagrin et amertume, culpabilité et honte…. Le désarroi et la sidération  de se retrouver dans cet endroit, avec Paul son frère, pour identifier le corps de leur mère… Puis les questions de la police, qui heurtent et bousculent. Des réponses évasives… Elayn, septuagénaire, a été retrouvée morte, chez elle. Une autopsie est nécessaire… la vieille dame aurait eu recours à l’euthanasie (l’auteure se préserve, évitant le mot suicide).

S’ensuit une quête de vérité. Nikki a besoin de mettre des mots sur ses émotions, pour comprendre ce geste, qu’elle aurait peut-être pu empêcher. Écrire pour éclairer la vie de sa mère, leurs relations tumultueuses, leur manque de complicité, la distance qu’elles avaient mises entre elles avec le temps. Décrire la beauté de cette femme, son aura, son mystère, sa fougue, son goût de la perfection, sa liberté. Se renseigner sur l’euthanasie, la maladie, les douleurs chroniques, la vieillesse, la solitude, la dépendance, la dépression, l’addiction aux médicaments.

En dressant le portrait d’Elayn, ses désirs, ses souffrances, en observant leurs rapports mère-fille souvent conflictuelles mais aimants, en sondant l’intime, Nikki Gemmell – la cinquantaine –  se retourne sur sa propre vie, de femme d’épouse de mère d’auteure, considère d’une façon plus universelle la société actuelle. Et lance un regard critique envers cette société qui a tant de mal à « gérer » les questions liées aux personnes âgées.

D’un récit au thème dur et intime, Nikki Gemmell parvient à ouvrir le propos et notre réflexion. On admire sa sincérité et on suit son cheminement avec attention.

Un témoignage précieux.

« L’existence d’Elayn avait toujours été ancrée avec précision dans le présent. Je n’avais jamais été curieuse de connaître son passé. Quel enfant l’est? Connaît-on vraiment nos parents, en tant qu’individus? Ne les connaît-on pas davantage en tant que mères et pères? La richesse de leur autre vie sans nous. Peut-être préfère-t-on ne pas trop bien les connaître, car la vérité serait trop douloureuse à supporter. Découvrir qu’ils avaient des existences, des désirs, des impulsions qui nous étaient inconnus. Que nous n’étions pas, peut-être, le centre de leur monde. En fait. »

« Ma mère avait en horreur plusieurs choses : ne pas pouvoir choisir de mourir exactement comme elle l’entendait ; perdre sa voix ; l’idée d’une maison de retraite parce qu’elle n’y aurait pas eu accès aux pilules qui lui permettraient de décider de sa mort. Elle, cette femme qui s’était battue pour son indépendance et la maîtrise de ses actes toute sa vie d’adulte. Elayn était une femme fière qui ne pouvait plus décider de la qualité de sa vie, mais qui pouvait décider de la qualité de sa mort. Selon elle, l’avenir qui l’attendait était d’une obscurité certaine et consistait en plusieurs décennies passées à moitié morte dans un foyer pour oubliés, les exclus et les laissé pour compte.

« L’imperfection, c’est la tache d’œuf sur le pull du poète, tricoté à la main. Le trou qui ressemble à celui formé par une balle dans le dos d’une veste en tweed, rongée par les mites. Le rond humide laissé par une tasse sur une table en bois ancien. La fêlure sur une lanterne en céramique. La mère pleine de défauts, mais souvent aimante. Toutes ces imperfections qui retracent une vie. Une vie bien vécue, en profondeur. Une vie.

Après, récit de Nikki Gemmel, traduit de l’anglais (Australie) par Gaëlle Rey, éditions Au diable vauvert, janvier 2019 —

Le cri des corbeaux – Matthieu Parcaroli

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Un week-end de rêve en amoureux se profile pour Julie et Théo, ravis de cette échappée belle – gagnée à un concours en ligne – loin de leur boulangerie et de leur nord natal. Heureux d’aller dans une grande villa, profiter de l’air pur de la montagne et contempler la beauté du lac des corbeaux, sous un paysage enneigé.

Un chauffeur les conduit jusqu’à l’endroit tant fantasmé et les y laisse. Leur bonheur sera malheureusement bref car un autre couple débarque quelques heures après… Ils auraient, eux aussi, remportés le jeu sur internet.

Incrédulité, agacement, colère s’emparent tour à tour des deux couples qui aspiraient évidemment au calme et à la volupté… De plus, Agathe et Simon ne partagent pas du tout les mêmes intérêts dans la vie que Julie et Théo – d’origine plus modeste -.

Pour faire cesser cette situation embarrassante et désagréable,  ils essaient de joindre les organisateurs mais le réseau téléphonique ne fonctionne pas… Pire, le portail à l’extérieur ne s’ouvre pas. Et tout autour, un long grillage, des arbres, les montagnes, le silence… Ils semblent être seuls au monde.

Puis, l’un d’eux disparaît… et un autre… et encore un autre…

Peu à peu, l’auteur distille la peur. La laisse couler lentement dans l’esprit des protagonistes – et dans le nôtre -. Elle prend alors plusieurs formes ; phobie, panique, trouble, stupéfaction, répulsion… autant d’émotions qui remontent à la surface. Le passé ressurgit, implacable. Et avec lui, la peur qu’ils avaient pourtant tenté d’enfouir profondément.

Un roman terriblement efficace où la tension monte crescendo. Ce page-turner nous  transporte au plus près de l’histoire – où plutôt des histoires -,  et nous confronte, nous lecteur, à nos propres peurs. (En revanche, je vais être sincère et vous dire que je me suis doutée de la fin…)

« Aussi loin qu’allait sa lampe, dont la lumière pâlissait de plus en plus, il voyait le grillage évoqué par Julie. Il ressemblait en tout point à celui qui entourait le portail ou encore à celui sur lequel il était tombé en allant vers le sud. Cela confirmait qu’ils étaient enfermés dans une vaste propriété dont la villa était le centre. mais pourquoi? Et par qui? « 

« Elle était confinée dans un cube de cinquante centimètres d’arête. Véritable compression humaine qui n’aurait pas déplu à l’artiste César. Elle ne pouvait plus bouger le moindre membre. Même remuer le petit doigt était devenu une torture. Alors même qu’elle sentait sa vue se troubler, les parois s’écartèrent d’un seul coup afin de retrouver leurs places initiales, la laissant seule avec son effroi. »

« Mark Twain disait : « Ma vie a été remplie de tragédies dont certaines ont vraiment eu lieu ». Il faut écouter le moins possible ce que le cerveau vous dicte. Il va intellectualiser votre anxiété en la projetant dans le futur le plus négatif qui soit. Le patient phobique va s’inventer des événements néfastes qui ne se sont pas encore produits et qui ne se produiront – pour la plupart – jamais. « 

Le cri des corbeaux, roman de Matthieu Parcaroli, éditions du Masque, mars 2019 —

Comme elle l’imagine – Stéphanie Dupays

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Passionnément amoureuse de Vincent, Laure vit dans l’impatience de le retrouver. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde… ses pensée sont pleines de lui, son corps vibre, son cœur palpite, ses yeux scrutent l’écran. Souvent, elle attend. Un temps qui dure toujours trop longtemps. Et puis apparaît le point vert, signalant sa présence. À l’autre bout des lignes entrelacées.

Cet homme, elle ne l’a donc jamais vu en vrai. In the real life. Il l’a charmée par ses mots, la tournure de ses phrases, sa drôlerie, ses références littéraires et cinématographiques, ses réparties… à travers des commentaires laissés ici et là sous un post une photo, des dialogues régulièrement interrompus et repris plus tard, des messages privés, des sms endiablés… Tous ses mots accumulés comme autant de perles de bijoux, elle les a lus et relus, envisagés et interprétés, embellis peut-être.

Laure a quarante ans, elle est professeure de lettres à la Sorbonne, spécialiste de Gustave Flaubert. Considérer le langage, le déchiffrer, l’explorer, est son métier. Se documenter, enquêter, synthétiser, aussi. Ainsi, le profil de Vincent est passé au crible. Ce qu’il peine à confier, elle le découvre. Du moins, elle essaie. Mais le virtuel n’est-il pas le lieu idéal de la mystification ?

Elle aime, alors elle ne voit que ce qu’elle veut voir. Par romantisme, sûrement. Elle erre dans l’entrelacs de tous les signes qui s’offrent à elle. Les fait défiler, en accroche un au passage, le dissèque, émet des hypothèses. La jalousie s’immisce, infailliblement. Le fantasme aussi.

De son imagination, Vincent devient un personnage. Elle crée les vides, les blancs, les implicites, que l’homme derrière son écran ne lui livre pas spontanément. Elle invente, sans s’en rendre compte.  Perdue quelque part entre le réel et le virtuel.

Et lui semble jouer avec elle, ses sentiments, sa solitude, son désir. Quelquefois lucide, elle est souvent rêveuse. Toujours seule, elle a besoin d’aimer et de se sentir aimée. Et Vincent semble partager tellement de choses avec elle. Leur profil est si proche.

Après cinq mois d’échanges, ils se rencontreront. Ce passage au réel sera-t-il un enchantement, une désillusion, un bonheur, une erreur?

Ce roman est un délice d’élégance et de pertinence. Le discours amoureux aujourd’hui est-il déformé sous le prisme de l’ère numérique? Existe-t-il de nouveaux codes, des manières différentes de séduire et d’être séduit? Stéphanie Dupays nous transporte avec elle dans une spirale de questionnement sur l’amour son éblouissement ses hésitations ses craintes ses oscillations, sur le désir l’attente la poétisation.

Absolument brillant.

« On ne fixait plus le téléphone dans l’espoir de le faire sonner, on n’ouvrait plus fébrilement sa boîte aux lettres. La technologie avait instauré une nouvelle temporalité. L’attente ne se mesurait plus en quelques jours et en semaines mais en secondes ou minutes : dès l’envoi du message, l’amoureux plongeait dans l’incertitude. »

« Comment Laure avait-elle rencontré Vincent? S’il fallait l’exprimer sous forme d’un titre de roman, elle répondrait La nuit et le moment. Laure souffrait d’une déformation professionnelle : elle voyait le réel à travers les livres. Enfin, plus exactement, elle n’en souffrait pas. Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses ; interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait. Elle n’aurait su dire de quoi. »

« Elle prenait conscience que, malgré ses déclarations d’indépendance, la solitude commençait à lui peser. À vingt ans, le célibat n’était qu’une étape qu’un avenir plein de promesses reléguerait au rang des souvenirs un peu pénibles ; à trente ans, être célibataire commençait à devenir moins enviable, presque incongru. À presque quarante, Laure semblait entendre se former dans la tête de ses amis les pensées interrogatrices « Qu’est-ce qui cloche chez elle? » ou réprobatrices « Quand va-t-elle enfin grandir ».

Comme elle l’imagine, roman de Stéphanie Dupays, éditions Mercure de France, mars 2019 —

La part du héros – Andrea Marcolongo

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Après son essai singulier et captivant La langue géniale, sa déclaration d’amour au Grec ancien, Andrea Marcolongo revient nous ravir et nous transporte cette fois à bord de l’Argo, le premier bateau à prendre la mer, au côté de Jason et ses amis.  Avec sagacité et sensibilité, elle va entrelacer chronologiquement le récit du Mythe des Argonautes – raconté par Apollonios de Rhodes dans les Argonautiques – et son propre cheminement intérieur, où elle tend à une universalité.

Ce voyage en quête de la Toison d’Or fait de découvertes, d’expériences, de rencontres, d’obstacles, est une traversée riche en sensations, en bouleversements, en émotions. Jason ne sera plus le même à son retour. Il aura connu l’échec et la réussite, la joie et la peine, la peur, le courage, l’audace, l’amitié et l’amour avec la belle et fascinante Médée…

Selon Andrea Marcolongo, nous sommes tous des Argonautes, aujourd’hui. Nous sommes les héros de notre vie. Sa traversée n’est pas un long fleuve tranquille, et nous en sommes responsable. Au fil de l’existence, on expérimente, on risque, on gagne, on perd, on tombe, on se relève…

Andrea Marcolongo parle en son nom, évoque des périodes de sa vie intime (perte de sa mère, anorexie, études) et de nombreuses situations auxquelles on peut tous s’identifier. Elle aborde ainsi divers sujets contemporains qu’elle « analyse », souvent avec pertinence, mais on ne peut s’empêcher d’y voir parfois un jugement hâtif ou trop convenu. En revanche, son travail sur les mots, leur étymologie est passionnant.

L’idée de mettre Le mythe des Argonautes au diapason du monde actuel est belle et pleine de bons sens. Le voyage est prenant et favorise une réflexion sur nous-même. Un petit bémol toutefois, le texte est inégal – on frôle parfois le livre de développement personnel.

« Si seulement nous pouvions ne pas oublier que nous avons été un jour des Argonautes à qui peu importait que tout le monde dise c’est impossible – pour nous, non seulement c’est possible, mais nécessaire. Nous avions l’urgence, le besoin de tenter, pour ensuite vivre. Inaccomplissement : voilà le nom exact de ce qui nous arrive, à nous tous, voyageurs sans cap. À toi aussi. À toi qui a perdu le contrôle de ton navire. Une tempête en a éraflé la coque. Ou bien il s’est échoué quelque part, en un endroit qui n’était pas prévu sur tes cartes, qui n’était pas tracé – et maintenant tu ne peux plus dire ça ne dépend pas de moi, ce n’est pas ma faute. Tu as raison, mais cela ne sert à rien. »

« Pendant des années, j’ai eu une peur folle de devenir écrivain. J’avais peur parce que je n’écrivais pas. Et j’étais en colère parce que j’avais peur. Je demandais, j’aspirais à pouvoir écrire, telle était là ma Toison d’Or. Mais je n’avais pas compris que ma bataille était vaine, grammaticalement incorrecte : je ne prenais jamais en considération ce qui m’en empêchait. Je me trompais sans cesse de cap, je me perdais à la moindre houle. Maintenant je connais le nom de ce quelque chose : cela s’appelle un alibi. C’est-à-dire, par l’union de deux mots latins alius, »autre », et ubi, « là », ailleurs. Je voulais à tout prix écrire, mais chaque fois que j’essayais de me mettre en route vers l’écriture, je m’inventais mille excuses pour m’arrêter ailleurs, dans le premier port sûr où débarquer, en oubliant bien vite de repartir. »

« Mais à la différence de l’Iiade et de l’Odyssée, l’unique protagoniste féminin des Argonautiques est Médée, qui est la synthèse, le prologue et l’épilogue des femmes d’Homère. L’indice, la trace, le tout. C’est la solitude, et la multiplicité à la fois, de Médée qui nous éblouissent. C’est Médée toute seule, mais ce sont en même temps toutes les femmes d’Homère – Calypsô l’amoureuse, Andromaque l’alliée, Circé la sans-scrupule, la magnifique Hélène, la sage Nausicaa -, l’étrangère connaît de chacune d’elles les sentiments, et les actes. Médée représente toutes les femmes qui habitent en nous. Filles, mères, épouses, amantes, séductrices, amies, depuis le jour où nous sommes venues au monde, au féminin. »

La part du héros, le mythe des Argonautes et le courage d’aimer, essai d’Andrea Marcolongo, éditions Les Belles Lettres, février 2019 —

Cupidon a des ailes en carton – Raphaëlle Giordano

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Il est bon, parfois, de faire un pas de côté. Lire un bouquin qu’on n’aurait pas forcément choisi à cause de sa couverture rose et de son titre sucré. Le genre de livre qui oscille entre la fiction et le développement personnel. J’ai donc dépassé mes a priori et me suis laissée porter par les réflexions sur l’amour et le couple qui s’égrènent au fil des pages avec ses joies, ses désillusions, ses difficultés, ses défis.

Meredith, la trentaine, est intermittente du spectacle. Un travail adoré mais précaire. Une passion dévorante mais exigeante. Son souhait le plus cher est de rassembler un public plus large, ce qui est loin d’être aisé dans ce milieu. Son manque de confiance en elle semble la freiner. Idem pour sa relation amoureuse avec Antoine. Elle l’aime à la folie mais une sensation de malaise l’envahit souvent lorsqu’ils sont ensemble dans des soirées et autres cocktails – Antoine a réussi professionnellement, connaît beaucoup de gens, a de l’argent… -. À ses côtés, elle, la petite comédienne obscure ne se sent pas légitime… et se pose de fait de nombreuses questions sur son avenir avec lui, sa capacité à l’aimer, sa place dans leur couple… Pour aimer, ne faut-il pas déjà s’aimer soi-même? Elle a l’impression de n’être qu’une esquisse d’elle-même, une imposture. Et pour se révéler à elle-même, à Antoine, au public, il lui faut cheminer intellectuellement, physiquement, moralement.

Ainsi, du jour au lendemain elle décide de partir. S’éloigner d’Antoine pour mieux le retrouver. Ce dernier reçoit cette résolution avec étonnement et inquiétude mais accepte le défi. Durant six mois, Meredith sera en tournée avec Rose son amie, de Paris à Lille en passant par Marseille, et Londres… Un périple professionnel et personnel. Appliquée, elle consignera observations, découvertes, réflexions et évolutions sur un grand carnet, le « Love Organizer ». Jour après jour, elle mesure son « amourability », sa capacité à aimer, et écrit un spectacle de « seule en scène ».

Un roman plein de fantaisie, d’amitié et d’amour. Malgré des invraisemblances et quelques passages doucereux, j’ai passé un moment agréable. Les personnages sont bien croqués, la construction narrative efficace – Meredith Rose et Antoine livrent leur point de vue en alternance au fil des chapitres -, les changements de lieux au gré des villes sont en osmose avec le cheminement intérieur des personnages. Il y a donc dans ce livre un côté théâtrale – une mise en abyme -, qui est vraiment intéressante.

« Une plaque me révèle le nom du créateur : Bruno Catalano, Les Voyageurs. Je n’arrive pas à détacher mes yeux des œuvres et reste plantée, à les contempler, en partance moi aussi, dans une rêverie solitaire. Quelque chose m’interpelle dans ce travail. Peut-être parce que, comme eux, je me suis lancée dans un drôle de voyage, en laissant une part de moi-même derrière moi? Je reste fascinée par l’effet visuel produit. L’artiste est parvenu à matérialiser du vide. Extraordinaire. Comme s’il avait réussi à rendre visible pour l’oeil une impression aussi floue que la peur ou le manque… « 

« Cependant, n’est-ce pas absurde de prétendre qu’on peut aimer sans avoir nul besoin de l’autre? Bien sûr qu’on a besoin de son autre! Comme toujours, la vérité se trouve sûrement dans un juste milieu. À quel moment est-on dans le besoin sain, normal, nécessaire de l’autre? À quel moment sommes-nous rattrapés par nos propres dysfonctionnements et basculons-nous dans le « trop »? Il est d’ailleurs amusant de constater que c’est le « vide » qui crée le « trop », l’attitude « trop » : trop en demande, trop en pressions, trop en reproches… »

« C’est joli, cette expression, « en pincer pour quelqu’un ». Cette référence à l’instrument de musique à corde que l’on pince pour qu’il émette un son unique, une vibration semblable à celle que l’on ressent quand on est amoureux. ma façon d’en « pincer pour toi » n’est peut-être pas de l’amour au sens où on l’entend. Mais je sais, en tout cas, que ce que tu dégages trouve une résonance en moi. « Nous nous résonnons bien » (…) »

Cupidon a des ailes en carton, roman de Raphaëlle Giordano, éditions Eyrolles et Plon, janvier 2019 —