La pluie d’été – Marguerite Duras

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Comme toujours, lire Duras me remue. Me bouscule. Est-ce son écriture singulière, son rythme,  les thèmes abordés, le mélange des genres, cette façon qu’elle avait de sentir le monde, ses métamorphoses, d’en capturer l’essence, les vides et les ombres à combler à se figurer…? L’écrivaine me fascine. Dès les premières phrases, je suis absorbée. Ses mots me parlent intensément incroyablement et pourtant à chaque fois je suis bien en peine d’en livrer mes impressions. Cette pluie d’été annoncée, soudaine et brève, qui troue le passage de l’enfance vers l’âge adulte est poignante. On y fait la connaissance d’Ernesto et sa famille. Des parents immigrés qui vivent d’allocations, une ribambelle d’enfants – les brothers et les sisters – une petite casa avec un appentis, des pommes de terre qu’on épluche quotidiennement, des livres pêle-mêle lus ou pas, une progéniture qu’on abandonne parfois mais jamais très longtemps, Vitry-sur-seine et sa ville neuve qui s’est construite de l’autre côté de l’autoroute, deux rives, deux mondes, et les deux aînés Jeanne et Ernesto les seuls nommés, qui s’aiment d’un amour incestueux… Ernesto et son âge incertain – 12 ans 20 ans, on n’en sait rien -. Ce que l’on décèle en revanche, c’est son esprit vif. Son génie. Il découvrira un livre brûlé dans une cave et le lira – sans avoir appris à lire -. On le mettra à l’école, il s’en échappera quelques jours après… » parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je sais pas ». En attendant la pluie d’été, celle qui inonde et lave, celle du grand départ, de la séparation, on est au milieu de cette famille, dans un bouillon d’amour d’abandon de l’inexistence de Dieu de poésie de philosophie d’éducation de connaissance de savoir de marginalité de déracinement d’indifférence d’innocence d’incompréhension de bonheur de douleur.

« Les enfants, c’étaient des gens comme ça, qui comprenaient qu’on les abandonne. Sans comprendre, les enfants, ils comprenaient. C’était en quelque sorte naturel. Qu’on ait ce mouvement d’abandonner les enfants à un moment donné, d’ouvrir les mains et de lâcher, c’était naturel. Eux, leurs billes les plus belles, ils les perdent, alors. C’était aussi naturel qu’ils s’agrippent à leur mère, qu’il ne veuillent pas la lâcher. Eux, les brothers et les sisters, ils avaient encore dans la tête les espaces des premiers âges. Des espaces sombres, des peurs inintelligibles, inconsidérées, d’autoroutes désertes par exemple, d’orages, de nuits noires, de vent. Allez voir ce que ça dit certaines fois le vent, ce que ça crie. Toutes les peurs venaient de Dieu et de ces peurs-là, la pensée ne pouvait pas consoler parce que la pensée faisait partie de la peur. Les enfants acceptaient qu’on les chasse, qu’on les prive, ils n’avaient rien à dire contre et ils laissaient faire. Ils aimaient la cruauté de la mère. Ils aimaient la mère. Ils aimaient être abandonnés par la mère. La mère était cause de beaucoup de leur peur, de la peur des enfants. »

« L’enfance, dit Ernesto, il regretta, beaucoup, beaucoup. Ernesto se mit à rire et à faire des baisers en direction des brothers et sisters. La Neva, encore. Une pénombre grandissante envahit la casa. La nuit vient. L’amour, dit Ernesto, il regretta. L’amour, répète Ernesto, il regretta au-delà de sa vie, au-delà de ses forces. L’amour d’elle. Silence. Jeanne et Ernesto ont fermé les yeux. Les ciels d’orage, dit Ernesto, il regretta. La pluie d’été. L’enfance. »

La pluie d’été, roman de Marguerite Duras, 1990 —

Mère d’invention – Clara Dupuis-Morency

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Clara Dupuis-Morency parle de son expérience, de sa propre existence. Déplie sa pensée autour de la maternité, de l’avortement au désir d’enfant, de la grossesse à l’accouchement en passant par la conception. Fait coexister le corps et la pensée, des faits aux observations des maux aux mots, les lie indéfectiblement. L’intellect et l’organique. Car son chemin est pluriel. Une thèse se forme. Un roman se dessine. Écriture – processus de création – et procréation font partie de la même maille. Des résonances, une circularité. Rapport au corps, féminisme, sororité, lois, contraintes, sentiment de culpabilité, affranchissement…  Et pour cette spécialiste de Proust, les phrases sont amples, les digressions nombreuses, l’esprit s’épanche et à plusieurs reprises l’autrice m’a laissée au bord de sa route. Par ailleurs, j’ai aimé son ton, sa franchise, son impulsivité, son humour aussi. Ce livre demande de l’attention de la concentration et un goût certain pour l’autofiction. Une lecture en demi-teinte donc.

« Sœurs, chacune prise dans son orbite, comme le e pris dans l’o, c’est l’explication la plus charitable que je peux fournir pour l’instant. Qu’il en aille ainsi ou autrement, je place tous mes œufs dans le même panier, dans le même œuf, pour ainsi dire, je veux pour toi un amour sans partage, sans la cruauté de la fratrie, et je me fous des théories sur l’enfant unique, je te veux démesurément aimée, il n’y aura personne qui courra après mon ventre  avec un couteau, sauf peut-être ma sœur, encore et toujours, mais ne t’inquiète pas, ce jour-là, je n’aurai pas besoin de la nuit pour tordre l’acier de ma colère, je rugirai, je mettrai le feu aux champs, j’enragerai le ciel, tu verras de l’intérieur un magnifique spectacle de feux d’artifice, ce sera un bel incendie où brûlera enfin la douleur »

« La thèse prend forme, j’ai pour la première fois ce matin l’impression qu’un corps prend forme, un corps cohérent qui commence à se tenir. Une pensée commence à se digérer. Entrevoir la fin – même encore lointaine – soulève une certaine angoisse, ou une tristesse, je ne sais pas bien. Qu’est-ce qui me portera? L’écriture, je le sais. Mais il faudra réinventer toujours de nouvelles peaux, de nouveaux corps, sous des auspices temporaires. »

« J’étais prête pourtant à quitter tout ça. La thèse. J’étais venue habillée en veuve aux sabots d’or, des années, à construire un abri, à partir de rien, ou presque, à monter des murs, passer les fils, abattre les cloisons inutiles, à piocher, à plâtrer, et puis souvent à rester là, seule dans mon lit, alors que toute la maison me parlait, chaque poutre, chaque porte, chaque brin de carpette, et que je ne savais pas encore l’écrire, je la portais partout où j’allais, dans le métro, à Montréal, à Berlin, à Marseille, partout, à San Diego, à Londres, elle me demandait tout, elle me demandait de la créer, de l’inventer, de la nourrir à même toutes mes ressources, elle parasitait, tout, l’imaginaire, la symbolique, je la portais et j’habitais dedans, et plus l’air ambiant devenait pour moi vicié, plus je m’y réfugiais. »

Mère d’invention, récit de Clara Dupuis-Morency, littérature québécoise, collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 256 pages, Juin 2020 —

Éden – Rebecca Lighieri

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À treize ans, Ruby s’ennuie. Sa vie n’est que monotonie. Au collège, cours et professeurs ne la passionnent pas, ses congénères l’exaspèrent, seule son amie Lou l’impressionne par sa vivacité d’esprit sa curiosité et son enthousiasme sans faille. À la maison, elle ne supporte plus la petite vie ordinaire menée par ses parents avec ses règles ses habitudes sans accroc sans imprévu. Et que dire de sa chambre qu’elle doit partager avec sa petite sœur… Alors pour s’isoler, lire, écouter de la musique, divaguer, Ruby se réfugie dans le cagibi qui jouxte la chambre. Un jour comme un autre pourtant, une chose incroyable lui arrive, là, dans ce placard. Le noir total, un courant d’air qui la happe, puis la lumière, une clairière, des amoureux enlacés. Là voilà transportée dans un monde où tout est beau, radieux, la nature y est luxuriante, les gens – jeunes – sont accueillants et emplis de bienveillance. Aucune trace de pollution sur le sol, dans l’air, dans les rivières. Peu de bruits et des parfums enivrants. La vie semble calme par ici. Dans le village, Trèze – heureux homophone de son âge -, Ruby rencontre des garçons et des filles charmants et fascinants. Surtout le bel Éden, doux séduisant aimable… Mais à peine le temps de faire leur connaissance qu’elle est projetée dans son cagibi. Sonnée mais ravie, elle sourit et n’a qu’une envie : retourner dans ce monde, revoir Éden. Rêve? Réalité? Magie? Monde parallèle? Cet endroit étonnant et étrange, elle y retournera plusieurs fois. Des voyages qui la prendront par surprise lorsqu’elle sera dans le cagibi. Des échappées belles frustrantes aussi, puisque imprévisibles et de courtes durées. Cesseront-elles un jour? Éden disparaîtra-t-il définitivement de sa vie?
Fable écologique, traversée de l’adolescence, roman d’amour, Éden est un livre questionnant mystérieux et sensuel aux personnages attachants, loin des mièvreries et non dénué d’humour.

« – Mais un cerf de quatre mètres, ça n’existe pas!
J’ai crié. Le cerf dirige lentement vers nous son museau noir, puis fait demi-tour et disparaît entre les arbres. Sans hâte. Sans crainte. Presque avec dédain. Éden me regarde, avec une expression indéfinissable.
– C’est peut-être moi qui n’existe pas, Ruby.
– Qu’est-ce que tu veux dire?
– Tu ne t’es jamais posé la question?
Si, bien sûr. C’est même la question qui me hante depuis des mois. Existe-t-il, ce monde où je viens fuir la laideur de la réalité et la monotonie de mon existence? Existe-t-il ou est-il une pure fantasmagorie jaillie du tréfonds de mon inconscient, comme le pense Lou? Un rêve sans plus de substance que les rêves de la nuit? Une vision que j’oublierai en grandissant? »

« Tout ce que je vis à Trèze me semble réel. Beaucoup plus réel que le réel, même. Beaucoup plus intense, beaucoup plus puissant, beaucoup plus beau. Le visage d’Éden à cet instant, ses pommettes hautes, le modelé parfait de ses lèvres, le brun chaud de ses yeux, je n’ai jamais rien vu de plus beau ni de plus… vivant. »

Éden, roman de Rebecca Lighieri, illustration de couverture de Séverin Millet, à partir de 13 ans, collection Medium+, L’école des loisirs, septembre 2019 —

I am, I am, I am – Maggie O’Farrell

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Avec singularité sensibilité et sincérité, Maggie O’Farrell confie au lecteur des épisodes de sa vie. Une vie chahutée qu’elle déplie en morceaux choisis. Chacun des dix-sept récits évoque une partie de son corps. Un corps à plusieurs reprises, heurté. Et la mort convoquée, toujours. Des cicatrices, des blessures, des angoisses qui, visibles ou non ne se refermeront jamais. Maladies, accidents, agressions, grossesse difficile, fausse couche, encéphalite, autant d’épreuves douloureuses racontées sans pathos et sans effet de manche. On est dans l’intime. Sur et sous la peau, dans la tête et le regard. Les expériences de la vie de l’autrice déferlent et résonnent parfois au fil de la lecture. Des échos universels. I am I am I am, un titre emprunté à Sylvia Plath qui dans son roman La cloche de détresse écrivait : « I took a deep breath and listened to the old brag of my heart. I am I am I am  » – J’ai respiré profondément  et j’ai écouté le vieux battement de mon coeur; Je suis je suis je suis. » À travers ce livre dévoilant ses propres souffrances et la mort s’immisçant Maggie O’Farrell écrit – décrit – le souffle de vie, la survie. Chance, résistance, courage, destin, création littéraire, on ne sait pas ce qui à chaque fois, la sauve, – et en même temps on est abasourdi devant tant de malheur – mais avec empathie on avance à ses côtés. Ses récits détaillés, précis, sensitifs, émaillés de colères de peines d’espoir d’autodérision aussi sont prenants et puissants. Et en filigrane, elle parle de la place de la femme, des défaillances dans le système de santé de son pays, de la violence que peut parfois revêtir la parole. Et quand le dernier récit, sur sa fille, a défilé sous mes yeux – une course haletante contre le temps/ un temps précieux pour une vie -, les larmes retenues jusqu’alors se sont mises à couler… puis j’ai respiré profondément.

« Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier. Ce genre d’expérience n’est pas rare ; tout le monde, je pense, l’a déjà vécu à un moment ou un autre, peut-être sans même le savoir. La camionnette qui passe au ras de votre vélo, le médecin fatigué qui, finalement, décide de revérifier le dosage, le conducteur ivre que ses amis réussissent laborieusement à convaincre de leur donner ses clés de voiture, le train raté parce qu’on n’a pas entendu le réveil sonner, l’avion dans lequel on n’est pas monté, le virus que l’on n’a pas attrapé, l’agresseur que l’on n’a jamais croisé, le chemin jamais emprunté. Tout autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous glissons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber. Comme Thomas Hardy l’écrit à propos de Tess d’Urberville,  « Il existait encore une autre date (…), celle de sa propre mort(…) : jour caché, invisible et sournois parmi tous ceux de l’année, qui passait devant elle sans donner de signe mais n’en était pas moins sûrement là. Quel était-il? » Prendre conscience de ces moments-là vous abîme. Vous pouvez toujours essayer de les oublier, leur tourner le dos, les ignorer : que vous le vouliez ou non, ils vous ont infiltré et se logeront en vous pour faire partie de ce que vous êtes, comme une prothèse dans les artères ou des broches qui maintiennent un os cassé. »

« La mer pour moi, est une grande source de réconfort. Karen Blixen avait écrit dans Sept contes gothiques, « Je connais un remède qui guérit tout : l’eau salée (…). Sous une forme ou une autre. Sueur, larme ou eau de mer. »

I am, I am, I am, roman de Maggie Farrell, traduit de l’anglais par Sarah Tardy, éditions Belfond, 2017 —

À plus d’un titre – Fête de la librairie indépendante – Association Verbes

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À plus d’un titre, il m’est essentiel. Lui et moi on a fait ami-ami, il y a bien longtemps. Il est ma boussole, mon soleil, ma pluie, mon ciel. Avec lui je ris je pleure, j’enrage, j’ai peur. Souvent il me surprend. Me captive m’enveloppe. Envoûtant. Parfois il est repoussant. Je le laisse dans un coin. Sans aller jusqu’au dernier point. Passent les visages les paysages. Restent les perceptions, l’émoi. Les histoires des personnages. Et leurs échos en moi. Je goûte ses mots et ses figures. Je délie ses fils entrelacés. Je brise ses armures. Et parfois je m’enlise, agacée. À travers ses pages, je voyage. Entre ses lignes, je dérive. Dès la couverture commence le vagabondage. La quatrième lance les perspectives. Quant au titre, il est mystère, il est matière, il est promesse, il est lumière. Les chapitres défilent. Les intrigues se nouent. Les sentiments se mêlent. La fin se profile. Roman théâtre poésie. Drame polar comédie. Historique. Fantastique. Il m’est essentiel, à plus d’un titre. Le livre…

Merci aux si indispensables passeurs de mots que sont les libraires indépendants.

Le samedi 13 juin aura lieu la Fête de la librairie indépendante par les libraires indépendants, dans le cadre de la journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Et cette année, un livre inédit, le bien-nommé À plus d’un titre sera offert aux lecteurs. Une éphéméride de titres beaux éclatants fascinants.  Un cadavre exquis délicieux.  Et des espaces vides à remplir selon l’envie et l’imagination…

Summer – Monica Sabolo

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Le ciel azur, le soleil éblouissant, le doux souffle du vent, l’eau dormante du lac Léman en contrebas, ses longues jambes nues courant dans les fougères, son short blanc et court, le  vol de ses longs cheveux blonds dans l’air, puis son regard tourné vers lui, fugace : arrêt sur image. La silhouette de Summer, dix-neuf ans, s’évapore devant les yeux sidérés de son frère Benjamin, treize ans. Noyade, fuite, enlèvement? Elle ne reviendra pas. Il ne s’en remettra jamais. Vingt-cinq ans après une lente descente tapissée d’incompréhension, de désespoir, de colère, d’égarements, il commence à s’ouvrir au docteur Traub. Cette disparition tombée dans les profondeur du lac remonte peu à peu vers la surface. Un besoin irrépressible de vérité, s’impose à Benjamin. L’histoire doit à nouveau infuser, les fantômes doivent ressurgir du passé  pour que la lumière jaillissent et qu’il puisse, lui si fragile, déséquilibré, tout cassé à l’intérieur, se reconstruire. Des bouts d’enfance, d’adolescence s’écoulent et se troublent ; la belle famille de la bourgeoisie genevoise radieuse et cossue, la beauté diaphane de sa sœur, les fêtes où l’on danse où l’on boit, tout se mêle, s’emmêle et tourbillonne… Mielleusement ce monde parfait s’endigue, et sous le glacis des non-dits flottent des réalités froides. La lente remontée des souvenirs lave et éclaircie, non sans souffrance. Les silences se brisent, les voiles se lèvent, et non sans violence les apparences volent en éclats. Brillant, effervescent, ce roman emporte et submerge. Sa puissance poétique inonde tout.

« Je suis la preuve vivante que l’on peut vivre sans les êtres que nous aimons le plus, ceux-là même qui rassemblaient les milliers de fragments minuscules qui nous constituent. Ces êtres que l’on est terrifié de perdre, parce qu’ils nous donnent la sensation d’être réels, ou du moins un peu moins étrangers au monde, et puis, quand nous les avons perdus, nous n’y pensons plus. Je n’ai aucune idée du lieu où elle se trouve, pas plus que je ne sais où est passé l’adolescent maigre et nerveux de quatorze ans que j’étais alors. Ils sont peut-être ensemble, dans un monde parallèle auquel on accéderait à travers un miroir, ou la surface d’une piscine. »

« – Mais elle n’est pas vivante, non plus. C’est une entité. Elle est dans l’air (je faisais des gestes flous au-dessus de nos têtes), elle est partout : dans le ciel au-dessus du lac, dans les roseaux qui se mettent à balancer, alors qu’il n’y a pas de vent. Elle est dans l’eau, dans les bancs de petits poissons, sous le débarcadère, je sentais un afflux de sang dans mon crâne, je réalisais que je parlais avec de plus en plus de fougue, mais je ne pouvais plus m’arrêter, tandis que Matthias me regardait avec intensité, quelquefois elle se réincarne en cygne. Je vais sur la plage de galets, j’attends, et paf, quelques minutes après, elle apparaît, en nageant très lentement, je vois ses yeux qui me fixent. Je sais que c’est elle, et elle sait que je sais. »

« Son départ semblait confirmer le message de l’univers : les gens disparaissent de nos vies, c’est ainsi que cela se passe. Certains sont là pour toujours, d’autres, généralement ceux que vous aimez le plus, se volatilisent les uns après les autres, sans explication, ils sont là ensuite ils ne le sont plus, et le monde poursuit sa route, indifférent, à la façon d’un organisme primaire constitué d’eau et de vide se propulsant dans un espace également constitué d’eau et de vide, ou d’un coeur aveugle, translucide, entièrement dédié à sa pulsation. »

Summer, roman de Monica Sabolo, JCLattès, août 2017 —

Databiographie – Charly Delwart

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Se raconter en chiffres, interpréter des statistiques, cheminer ainsi pour trouver un sens à une petite vie à priori ordinaire. À l’heure du « Big data » amasser des « little data », des petites choses sans importance à première vue, observer les courbes et les pourcentages les pictogrammes et autres axes. Prendre du recul pour éclairer le présent et imaginer l’avenir. S’aventurer dans des chemins de traverse, retrouver des souvenirs drôles tendres surprenants tristes.  Dresser un portrait de soi, esquisser quarante-quatre ans d’une existence sous le prisme de données plus ou moins légères – les heures vécues, les heures à vivre ; choses volées par inadvertance, intentionnellement ; nombre de fois où j’ai triché à un jeu, à un examen ; influence des maux modernes sur ma vie  ; part des chemises portées annuellement, repassées par une femme de ménage, moi, un pressing, pas repassées, ma femme ; connexions quotidiennes à un réseau social ; durée annuelle du contact physique avec mes parents à 1, 5, 10 , 20, 30, 40 ans ; allergies supposées ; principaux rêves récurrents ; couleurs portées par fréquence ; principales positions sexuelles utilisées ; fauves rencontrés ; pensées de suicide… –  et affiner sa perception dans sa relation à soi et à l’autre. De l’universel à l’intime, croiser les similitudes et les différences, entrelacer les liens et réchauffer de ses mots de ses histoires de ses anecdotes les graphiques froids et austères. Voilà donc une nouvelle forme de biographie : celle de Charly Delwart. Un exercice de style parfaitement maîtrisé, qui évidemment a un effet miroir sur le lecteur. Les questions soulevées, les expériences tentées, les fragments de vie partagées trouvent des résonances. Une singulière façon de parler de soi, ludique et prenante.

« … il y a sur la Terre 400 000 lions pour 60 millions de chats domestiques, 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens, 900 000 buffles africains pour 1 milliard et demi de vaches. Les chiffres donnaient une vision claire de ce que devenait le monde, de ce qu’on avait perdu en animalité, en sauvagerie. La comparaison d’éléments simples révélait tout à coup une situation complexe, contenait son évolution, la rendait tangible. Cette nouvelle approche pouvait-elle s’appliquer à moi? L’utilisation de data (du latin : choses données) pour répondre aux questions cette fois par les faits : qui j’étais objectivement, qui j’avais été jusqu’ici. Tout se mesurant, tout pouvant se mesurer. Et j’avais une histoire, un passé, de manière concrète à investiguer le little data, les faits et gestes, les souvenirs, l’infime, l’intime, les pensées, la chair, les besoins, les réactions, ce qui nous relie et nous différencie ; chercher une sorte d’algorithme à tout ce qui fait une vie (…) »

« Il faut se souvenir des hauts, il faut se souvenir plus encore de l’existence des bas. Car s’il y a un nouveau creux, on saura alors qu’il y en a eu d’autres, et qu’il y aura d’autres hauts ; c’est la valeur de l’expérience et une pensée presque méditative : les états se succèdent. »

« Choses qu’un sujet occidental vivant au XXIe siècle peut apprendre en quarante-quatre ans d’existence :
– De son père, la liberté de penser
– De sa mère, de penser à autrui
– De sa femme, à aimer juste
– De ses enfants, à protéger
– De ses amis, la constance des liens
– D’écrire, la chance de dire
– De parler de soi, qu’il n’est pas besoin de tout dire
– Des angoisses, qu’elles passent
– De la nature, qu’elle est immuable
– De l’humour, qu’il est une ligne de conduite
– Des autres, qu’il faut dire merci
– De la ville, que là se trouve l’énergie créative
– Du monde, qu’il faut s’obliger à le connaître
– Du présent, que cela se passe nulle part ailleurs
– De la vie, qu’il faut être de la partie
– De demain, qu’il est à nous »

Databiographie, récit biographique de Charly Delwart – représentations graphiques conçues et réalisées par Alice Clair, Flammarion, août 2019 —

À crier dans les ruines – Alexandra Koszelyk

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26 avril 1986, j’allais sur mes dix ans. À des milliers de kilomètres de chez moi, une terrible catastrophe secouait tout un pays, l’Ukraine, où un réacteur de la Centrale nucléaire de Tchernobyl avait explosé. Je me souviens des jours suivants, les images du drame à la télévision et les discours autour de la radioactivité -mot que je découvrais- et d’un nuage immense qui traversait la France… Je me revois plantée au milieu du jardin, scruter le ciel en plissant les yeux.
Vingt ans après ce grand malheur, Léna revient fouler ce sol tant aimé. Sa terre-mère. Le lieu de son enfance, de ses premiers émois. Avec ses parents – des scientifiques travaillant à la Tchernobyl -, elle vit à Pripiat, ville nouvelle entourée de forêts construite pour héberger les employés de la Centrale, où Léna est très heureuse. Une amitié sans failles la lie avec Ivan, un garçon de son âge. En grandissant les sentiments des deux enfants se meuvent ; les regards tour à tour se bravent et s’esquivent, l’amour s’immisce avec douceur et félicité. Mais cet amour, de 13 ans, naissant, est brutalement fauché. L’accident de la Centrale arrache leur lien. Léna et sa famille, privilégiées, fuient en France, Ivan et la sienne restent en Ukraine, relogés à Kiev. Commence alors le long exil de Léna. Si ses parents semblent avoir tourné la page du passé, Léna – comme Zenca sa grand-mère – ne parvient pas à oublier son pays, elle traîne sa mélancolie, pensant sans cesse à sa vie d’avant, à Ivan, à la forêt. Ce déracinement à cette terre qui l’a vu naître est, jour après jour, aussi lancinant. Une meurtrissure profonde que rien ne peut combler. Ses seules échappatoires sont les récits russes de Zenca, et plus largement la littérature. Et malgré une vie professionnelle et sentimentale satisfaisante, la cicatrice se ravive si fort qu’un jour la jeune femme décide de partir en quête de son passé enseveli de son paradis perdu de son aimé.
Un roman d’amour traversé par un cataclysme historique, les retentissements et les marques du déracinement de l’exil sur l’identité, la force de la nature imperturbable, le tout écrit dans une langue poétique à souhait.

« Pripiat défie les lois, la vie s’étale malgré la ruine, et appose un pansement providentiel. Les arbres clament leur regain, même si l’agitation tragique du passé bruit encore sur chacune de leurs ramifications. Chaque feuille projette son éventail de couleurs, dans lequel se reflète l’incendie qui a dévoré cette région un certain 26 avril 1986. Autour de Léna, des bus vont et viennent : ils sont des dizaines à vomir des touristes. Un ballet étrange, mais toujours ce même étonnement dans les yeux de chacun. Ces hommes entrent dans la ville et, en ogres, se nourrissent d’images. »

« Zenka pleura silencieusement sa terre meurtrie qu’elle délaissait à l’heure où les corps ne voyagent plus. À jamais une étrangère de son pays qu’elle quitte. Sa vie bien entamée devait trouver une embarcation sur laquelle se fixer. Il ne lui restait alors que cette femme en devenir, sa fragile Léna, calée tout contre elle : une ingénue aux bras encore blancs d’innocence. Elle, elle n’était plus qu’une Vénus de Milo aux bras arrachés. Sa petite-fille deviendrait sa proue, sa poupe et son ancre. Zenca se faisait l’effet d’une muse déchue au corps cubiste : tête à l’envers, regard en arrière, mais pieds en avant. »

« Alors j’ai écouté le silence. Le bruissement des feuilles, l’eau du torrent en contrebas, les pas de notre chien qui chassait des rongeurs imaginaires, la vibration de la toile d’araignée. J’ai levé la tête pour suivre le vol d’une pie et ai vu un étrange phénomène. Les feuilles des arbres ne se mélangeaient pas. La lumière passait au travers comme la dentelle des rideaux de la cuisine. Mon père a suivi mon regard, et a baissé sa voix. Il me chuchotait un de ses secrets : « Tu vois, c’est ce qu’on appelle « la fente de timidité ». Les arbres ne se touchent pas. Ils se regardent de loin, mais ils gardent leur distance. Ce n’est pas de la méfiance, mais du respect. La nature sait ce qui doit être. les feuilles ne s’étouffent pas entre elles, tout le monde a sa place, de façon harmonieuse. Ni domination ni soumission. La nature enseigne tout à celui qui la regarde vraiment. »

À crier dans les ruines, premier roman d’Alexandra Koszelyk, Aux forges de vulcain, août 2019 —

Choses à faire un jour de pluie – Marissa Stapley

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Mae se réveille un matin dans un appartement vide. Peter n’y est pas. N’y est plus. Et jamais ne reviendra. Celui qu’elle allait épouser est un escroc. Un arnaqueur. Recherché par la police. Mae n’a rien vu venir. Esseulée, sidérée, elle quitte New York et rentre chez elle. Sur les rives du Saint-Laurent, là où tout a commencé. Retrouver cette eau si changeante, tour à tour bienveillante et cruelle, joueuse et sombre, chaleureuse et froide, revoir les paysages de son enfance, (r)attraper ses souvenirs, et surtout serrer fort dans ses bras ses grands-parents adorés Lily et George qui l’ont élevée dans l’auberge familiale. Une « photographie » en demi-teinte pourtant puisqu’à six ans, Mae perd ses parents dans un accident de bateau. Fille unique, elle grandira tout de même avec un garçon de son âge, Gabe, « adopté » par Lily et George, le protégeant ainsi de la violence d’un père alcoolique. Au fil des ans, l’amitié glisse naturellement vers un amour sincère. Un amour rompu brutalement par le départ précipité et inexpliqué de Gabe…
Un roman délicat et enveloppant d’une reconstruction personnelle et familiale, d’un retour aux racines. L’histoire d’une filiation et de ses zones d’ombres. Et l’eau comme métaphore ; celle du fleuve belle miroitante, stagnante trouble, celle des larmes enfouies, celle, perpétuelle, du temps qui passe , celle qui submerge, qui lave, qui vivifie… Puis l’eau qui tombe, chérie par Virginia, la mère de Mae, qui avait écrit, enfant, une liste de « choses à faire un jour de pluie » pour les clients de l’auberge.

« Quelqu’un vous manque? Écrivez-lui une lettre et dites-le-lui. N’attendez-pas ; il se pourrait que demain, il ne pleuve plus. »

« S’il pleut, l’un d’entre nous aura allumé un feu. Prenez une chaise, et trouvez-vous un livre – et profitez du moment. »

« Restez au  lit. Faites la grasse-matinée. Encore mieux si vous avez quelqu’un avec qui rester au lit. (Ma mère me dit de barrer cette phrase mais je ne vais pas le faire. On est dans une auberge, à quoi servent les lits selon elle?) »

« Ce n’est pas parce que vous êtes en vacances que la vie s’arrête. Préparez une liste des choses à faire quand vous rentrerez chez vous. »

« C’est l’île de ses parents qui l’avait fait revenir, mais pas seulement. C’est elle qui s’était éloignée de l’eau. Il n’y avait personne là-bas pour la sauver, alors elle s’était sauvée toute seule. Elle avait tourné le dos à la rivière, repris la route, traversé les flaques d’eau et regagné la maison. Elle savait enfin pourquoi sa mère aimait tant la pluie. les choses n’étaient pas parfaites, elles n’avaient pas à l’être. Lorsqu’il pleuvait, l’eau nettoyait tout. Tout ce que vous faisiez ce jour-là devenait un cadeau, parfois même un acte de bravoure dont personne n’entendrait parler, jamais, car les autres restaient calfeutrés à l’intérieur. »

Choses à faire un jour de pluie, roman de Marissa Stapley, traduit de l’anglais (Canada) par Léa Drouet, Mercure de France, janvier 2020 —

Béatrice – Joris Mertens

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Année 72, Paris Bruxelles Anvers? De hauts immeubles gris, le flot incessant des voitures, la vague houleuse de la foule, la lumière jaune du petit matin qui fait pâlir les enseignes aux néons ; la ville s’agite. Un petit point rouge bouge dans le cortège ; Béatrice. Le défilé va bientôt s’arrêter ; chacun à son affaire. Mais avant pour Béatrice, passage obligé à la gare, voyage en train, lecture de Sagan, Bonjour tristesse, et dans la tête l’image d’un sac rouge vif entraperçu par terre près d’un portillon. Puis vient la montée des marches au tapis vermeil du grand magasin où elle travaille ; vendeuse de gants de luxe. Et le soir faire le chemin à l’envers, revoir le sac rouge que personne n’a touché. Comme à l’ordinaire, se retrouver seule dans son petit appartement sous les toits. Et partir ailleurs ; en littérature. Le lendemain, même itinéraire, même foule, même solitude, même lumière, même labeur… mais ce soir-là, Béatrice saisit le sac. Sa couleur, identique à son manteau, s’y fond. Invisible de tous, incroyable pour elle, cet objet va briser l’habitude, bousculer son existence. Dans ce sac, un album, dans cet album, des photographies, une époque en noir et blanc, un homme une femme, l’émanation d’un amour fou, des poses et des lieux… et par-delà les images, Béatrice sourit. Grâce aux indices, ici et là, elle part en quête des endroits foulés par ce couple de papier dans les années 20. Les rues prennent alors des couleurs et une chaleur insoupçonnées, comme la vie de Béatrice qui s’éclaire à chaque pas. Elle plonge tantôt dans le roman d’Erich Maria Remarque  Arc de triomphe, tantôt dans les clichés des années folles… et quitte la monotonie de sa vie.
Vie rêvée, amour fantasmé, temps suspendu puis perdu… Quel merveilleux album, aux illustrations sans texte, puissamment évocatrices profondément émouvantes, sur le temps qui passe, l’ennui, la solitude. À la lecture de Gatsby le magnifique, Béatrice bascule vers la réalité, et en refermant l’album les mots de F. Scott Fitzgerald me reviennent :  » C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques  contre le courant, sans cesse repoussées vers le passé. »

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Béatrice, bande-dessinée (sans texte) de Joris Mertens, Rue de Sèvres, mars 2020 —