Je vais rester – Lewis Trondheim et Hubert Chevillard

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Palavas-les-flots sous un ciel d’été. Les cheveux au vent, le sourire aux lèvres, la petite robe à bretelles, Fabienne contemple avec bonheur la mer qui s’étend à perte de vue. Dans sa main s’est glissée celle de Roland, son amoureux. Avant de rejoindre leur location de vacances, leurs pas les mènent sur la plage… À peine le temps de fouler le sable chaud qu’une violente bourrasque surgit, entraînant avec elle un auvent en tôle. C’est l’accident… mortel. Roland s’écroule, Fabienne est sonnée, pétrifiée. Autour d’elle, les gendarmes lui parlent, les touristes sont en émoi… elle avance telle un automate, prend le carnet sur lequel Roland a tout consigné : les lieux à visiter, les promenades à faire, les événements à ne pas manquer, l’adresse du restaurant où il lui a réservé une surprise… Sidération déni ou respect du « programme »de Roland comme un hommage, Fabienne décide de rester sur place et suivre précautionneusement l’organisation qu’il avait imaginée.

On marche au côté de cette femme, le corps flottant, le chagrin en-dedans, le regard dans le vide, les pensées engourdies. On la suit dans son errance où l’absurdité de la mort se mêle au sens de la vie. Avec elle on rencontre Paco, un homme singulier aimable et bienveillant. On est tour à tour grave et souriant, abasourdi et songeur, toujours touché.

Les mots sont rares mais pesés, les dessins sont inondés d’une lumière douce et empreints de sensations. On est dans l’intime. On tourne les pages en suspension, accroché à l’histoire, attaché à cette femme. Dans le silence de sa solitude, alangui. Et lentement, on redescend…

 

Je vais rester, Bd ado-adulte scénarisée par Lewis Trondheim et dessinée par Hubert Chevillard, Rue de Sèvres, mai 2018 —

 

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La noyade pour les débutants – Ruth Hogan

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Il y a douze ans, Masha a perdu son fils Gabriel. Il a disparu de sa vie. Brusquement, brutalement. Dans la rivière où ils étaient ensemble… après une chute, elle s’était évanouie… à son réveil, plus de petit garçon, seulement une de ses sandales. On ne retrouva jamais son corps, présuma qu’il s’était noyé, emporté par le cours d’eau. Il avait deux ans.

Le temps est passé, le chagrin, lui, demeure. Continuer de vivre sans son fils lui semble injuste et indigne. Cruel. Chaque matin, elle se rend à la piscine, part se noyer. Plonge et coule jusqu’au fond. Pour rejoindre Gabriel. Mais chaque matin, un invisible fil l’élève à la surface, un instinct de vie, un instant de conscience. Elle remonte alors dans sa 2 CV vert et blanc – qu’elle surnomme Édith Piaf « petite française avec des yeux énormes (…) un peu comédienne » ! -. Elle va à son travail, elle est psychothérapeute. Elle écoute les gens, les aide, les apaise. Avec l’espoir secret de trouver la paix elle aussi, d’alléger sa tristesse. Souvent, elle se promène dans les allées d’un grand cimetière victorien, elle observe les pierres tombales, inventent des vies aux gens dedans – son fils n’a pas de tombe -. Et toujours, partout, Haisum son chien-loup la suit, la soutient… monte la garde.

Raconté de cette façon, on pourrait croire que ce roman est funèbre. Et bien pas du tout! L’auteure emmène le lecteur sur le chemin d’une femme qui se relève d’une tragédie, en quête de lumière, de rencontres, de sourires et d’amour. Autour d’elle une joyeuse et truculente bande d’amis virevoltent, à la piscine elle reste désormais à la surface dévorant des yeux un charmant « nageur olympique », au cimetière elle converse des heures avec Sally une vieille dame excentrique aux souliers rouges qui parfois perd la tête mais sonde les cœurs comme personne…

Et non loin une femme, Alice, dissimule un secret, devenu trop lourd pour elle…

Un roman prenant et émouvant, un suspense entretenu, des personnages attachants, un humour so british. Une belle lecture estivale.

« Aujourd’hui l’eau de la piscine est à 8,7° C, autrement dit elle est glaciale. J’ai passé en tout dix minutes ici, à cause de la température, mais aussi parce qu’il y a une bonne femme en combinaison de plongée qui se mêle de ce qui ne la regarde pas. Je sais que la plupart des gens trouveraient quand même bizarre la façon dont je me comporte en ce lieu, et ça se comprend : je nage jusqu’à l’endroit le plus profond, plonge, reste le plus longtemps possible sous l’eau, puis je reviens au point de départ et vais me mettre au sec. C’est curieux, je vous l’accorde, pourtant je ne fais rien de mal. Ce n’est pas comme si je pissais dans l’eau ou si je lorgnais les messieurs dont on devine les attributs sous leur petit maillot serré. Je ne m’attends pas à subir un interrogatoire. Nous sommes en Angleterre. L’ennui, c’est que la bonne femme, elle, est australienne. »

« En définitive, c’est la seule certitude que nous ayons tous. Que nous soyons en bonne santé, génial, riche, complètement désarticulé, brillant, courageux, drôle ou maniaque de la brosse à dents, nous allons tous mourir. Vous trouverez peut-être que ce n’est pas juste, mais c’est comme ça. « Qu’au tombeau seul les chemins si beaux de la gloire nous moissonnent », écrit Thomas Gray. »

« Je déploie tellement d’efforts pour changer, pour cesser de me raccrocher à ce chagrin qui me paralyse. Et parfois j’y arrive. Sauf que la peine n’est pas linéaire. Il suffit de sentir, de voir ou d’entendre quelque chose pour qu’elle revienne subitement, et il m’arrive certains jours d’avoir l’impression d’évoluer dans un univers semblable à un couvre-lit en patchwork dont les carrés colorés seraient en train de se découdre. »

La noyade pour les débutants, roman de Ruth Hogan, traduit de l’anglais par Étienne Menanteau, Actes Sud, Mai 2018 —

The End – Zep

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Théodore Atem débarque dans la réserve de Doksla en Suède, pour intégrer le temps d’un stage une équipe de scientifiques menée par le professeur Frawley – personnage inspiré de Francis Hallé, docteur en biologie et botanique, grand défenseur des forêts primaires -. Leurs recherches  portent sur la communication des arbres entre eux et avec les humains. Selon Frawley, la mémoire de la Terre est inscrite dans l’ADN des arbres,  ces derniers se transmettraient des informations à travers le réseau de leurs racines et agiraient en conséquence pour se défendre et/ou attaquer en émettant des gaz toxiques.

Dès l’arrivée de Théodore, les chansons – écoutées en boucles par Frawley – du groupe The Doors éclatent et résonneront tout au long de l’album.  Le titre envoûtant  The End annonce le drame à venir, inexorable, apocalyptique.

Un thriller écologique captivant sur les forces de la nature, la pollution industrielle, l’inquiétude et l’impuissance des hommes.

Les dessins réalistes aux traits élégants, l’usage de la bichromie, les changements de couleurs (vert, bleu, brun, rouge) qui distinguent les atmosphères, les contre plongées montrant la petitesse de l’homme face à la grandeur de l’arbre, l’enchevêtrement de données scientifiques réelles et de science-fiction, le rythme, la gravité  font de cette BD une réussite.

« … Nous ne sommes pas les maîtres de la Terre. Nous en sommes les hôtes. »

 

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« This is the end / Beautiful friend / This is the end / My only friend / The end / Of our elaborate plans / The end / Of everything that stands / The end / No safety or surprise / The end / I’ll never look into your eyes / Again / Can you picture what will be / So limitless and free / Desperately in need of some stranger’s hand / In a desperate land … »

The End, BD ado-adulte de Zep, Rue de Sèvres, Avril 2018 —

Japon, à pied sous les volcans – Nicolas Jolivot

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Ses « promenades » à Shangai m’avaient enchantée, cette « balade » sur l’île de Kiushu – au sud du Japon – ne pouvait que m’émerveiller. Quel bonheur de retrouver ce talentueux et aventureux carnettiste, ses mots tour à tour tendres poétiques et drôles, la délicatesse et l’élégance de ses dessins, les portraits bienveillants des gens qu’il rencontre, l’astucieux entrelacement de l’Histoire du quotidien des anecdotes,  les paysages si majestueux si émouvants…

Nicolas Jolivot parcourt à pied l’île de Kiushu du 15 octobre au 11 novembre 2016, avec pour seuls compagnons sac à dos, tente, chapeau cloche, carnet et crayon. Si la pluie la brume le froid l’importunent souvent, il avance et découvre des merveilles : le Mont Aso , le volcan Unzen, la ville thermale de Tsuente, la paisible rivière Gabe, le spectacle du camaieu gris-bleu des lacs de la mer et des montagnes, la végétation luxuriante et le bon goût des kakis, les vestiges d’éruptions et de tremblements de terre, la lumière rosée au-dessus de Kagoshima, des musiciens aux tambours, l’imposant château de Kumamoto, les champs de cosmos, la saveur des takoyakis de délicieuses boulettes grillées… et puis les belles rencontres avec les gens de tous âges de conditions sociales différentes qui, malgré la barrière de la langue apportent tellement.

Un carnet de voyage plein d’humanité. Un moment de vie partagée, riche et authentique.

 » À première vue, en débarquant dans le centre d’Osaka, le Japon ressemble aux villes chinoises où je suis allé si souvent, mais en plus propre, en mieux rangé, en plus policé, le silence en prime. Depuis quelques heures de promenade, j’ai envie de dire que les Japonais sont des Chinois fabriqués au Danemark. »

« Plouch, plouch, les chaussures rient / Dans les lacets trempés / Deux papillons sur les pieds. »

« Le volcan Unzen se précise, tombe sa robe de brume au fur et à mesure de l’avancée sur une mer d’Ariake lumineuse. Dans la ville, je m’arrête pour dessiner le château reconstruit en 1946 puis, après avoir visité au pas de course, car le jour s’éteint doucement, un logis reconstitué de samouraï, je longe la mer en quête d’une place de campement. (…) Pour le bonheur de mes oreilles, la mer, parsemée d’îlots rocheux, reste calme. Fort heureusement, le volcan aussi. »

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Japon, à pied sous les volcans, carnet de voyage de Nicolas Jolivot, à partir de 13 ans, éditions Hongfei, mars 2018 —

Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi – Sandrine Catalan-Massé

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Stella a la quarantaine, elle vit dans les beaux quartiers de Montpellier avec César son psychiatre de mari et ses deux adolescents Gaspard et Camille. Ses journées sont toutes les mêmes : préparation des tartines du petit-déjeuner pour toute la famille, inspection et nettoyage des chambres et de la salle de bains, balades sur des forums de psychologie sur internet où elle donne quelques conseils –  souvenirs de ses études -, envois – nombreux – de textos à son mari et ses enfants,  visites successives de la femme de ménage, de la concierge avec le courrier et de la boulangère, cours de yoga chez la voisine du dessous, et achats faramineux sur le web. Stella sort rarement ; elle est agoraphobe.

Les premières pages du roman sont plutôt irritantes, le comportement superficiel de Stella agace. Même son agoraphobie ne parvient pas à faire naître une quelconque empathie. Et puis arrive un cataclysme : son mari s’évapore dans la nature ne lui laissant qu’une enveloppe contenant quelques billets de banque – les enfants, on le comprend rapidement, sont de connivences avec leur père -. Stella se retrouve sans ressource du jour au lendemain.

Il va lui falloir affronter le monde, s’armer de courage, surpasser ses angoisses, vaincre sa phobie, trouver un emploi… Le roman est mené tambour battant, Stella passe les obstacles les uns après les autres, fait des rencontres enrichissantes, remet sa vie en perspective, et prend enfin plaisir à flâner dans les ruelles, sentir les parfums, regarder les gens, profiter de l’instant.

Un roman agréable qui, malgré un manque de crédibilité parfois, mène à une réflexion sur sa propre existence. La phobie du personnage principal n’est pas le sujet du livre, l’auteure l’utilise, à bon escient, pour montrer qu’on peut se remettre en question, donner un nouveau sens à sa vie à tout moment.

« La porte se referme sur lui dans un claquement assourdissant. Torchon à la main, je reste figée plusieurs secondes d’affilés, les jambes tremblantes. Mon petit monde est parti! Je me sens comme un avion qui aurait traversé un trou d’air. Comme tous les matins, le silence se répand dans l’immense appartement et me plonge dans un profond état de tristesse. Je ne m’y habitue pas. Je ne m’y habituerai jamais. Ma famille s’en va vivre sa vie à l’extérieur : toute la journée, ils vont rire, pleurer, se mettre en colère, avoir peur et aimer. Tandis que moi, je reste enfermée vivante entre les quatre murs de cette prison dorée. Toute seule, toute la journée. Comme tous les jours. »

« Je poursuis mon chemin en descendant vers le Carré Sainte-Anne et ses ruelles anciennes. Le bas de ma robe s’emballe, mes pas sont emportés par l’inclinaison de la route. Tout mon corps est libre, respire et s’abandonne au rythme imposé par la pente. Je vais au hasard. Auparavant, marcher sans avoir de but m’était impossible. Marcher tout court m’était impossible. Je devais me fixer une mission pour oublier l’espace terrifiant à traverser ou le regard des gens que je croisais. Je n’étais jamais dans l’instant, toujours dans le but à atteindre. »

Dépêche-toi, ta vie n’attend plus que toi! roman de Sandrine Catalan-Massé, Éditions Eyrolles, Mars 2018 —

Les anges et tous les saints – J. Courtney Sullivan

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 J. Courtney Sullivan n’a de cesse d’écrire sur la famille – ses liens inextricables, ses non-dits, ses secrets, son poids, son héritage – et sur la femme – sa place et sa condition dans la société américaine à travers les époques, le mariage, la maternité, la vieillesse, son émancipation, ses désirs, ses frustrations, ses luttes, ses responsabilités, sa culpabilité parfois, ses désillusions aussi. Elle entrelace avec habileté le cheminement psychologique de ses personnages et l’évolution sociétale. On perçoit forcément des échos de notre propre vie dans ses histoires et des ressemblances dans ses portraits de femmes. Je vous invite vraiment à lire, si ce n’est déjà fait, Les débutantes, Maine et Les liens du mariage.

Depuis des générations dans le Comté de Clare en Irlande, les Flynn et les Rafferty,  deux familles de fermiers cohabitent et s’entraident. Dès la fin du 19ème siècle, la précarité pousse les jeunes gens à quitter le pays pour s’exiler à Boston aux États-Unis. En 1957, Nora Flynn traverse l’océan, avec sa jeune sœur Theresa, pour rejoindre Charlie Rafferty son fiancé.

J. Courtney Sullivan raconte l’arrivée des sœurs sur le sol américain, et leur chemin de vie, à l’une et à l’autre. De caractères diamétralement opposés, elles sont souvent en désaccord. Nora est raisonnable et pondérée alors que Theresa est aventureuse et exaltée. Ivre de liberté, cette dernière qui échappe régulièrement à la surveillance de sa sœur pour se rendre dans un dancing à la mode, tombe éperdument amoureuse d’un homme… Quelques mois plus tard, Theresa est enceinte, et son amoureux déjà marié… À dix-huit ans, on l’envoie dans un couvent à l’ombre des regards pour finir sa grossesse accoucher et confier son enfant… Je ne peux pas en dire davantage de peur de dévoiler l’intrigue.

On suit ainsi le cheminement de ces deux femmes que la vie sépare puis va rapprocher, par la force des choses, cinquante ans après. L’une des deux fondera une famille, l’autre deviendra religieuse…

Un roman prenant et poignant, des personnages complexes, une écriture sans jugement et sans complaisance.

« Ses seins devinrent gonflés, étrangers, au fil des semaines. Son ventre était tendu comme un tambour. Elle ne pensait pas à la chose à l’intérieur de son corps comme à un enfant. C’était une chose indésirable qui lui arrivait, l’assiégeait puis passerait comme une brûlure, une ecchymose ou une grippe. Elle se sentait horriblement seule. Elle pensait que Dieu avait été ingénieux de la punir d’être allée seule au dancing en la laissant vraiment seule ici. Parfois, elle était réveillée au milieu de la nuit par des cris. Des filles disparaissaient et nul n’en parlait plus. »

« C’était bien la partie la plus difficile du rôle de parent. Vos enfants évoluaient dans leur propre monde, où vous ne pourriez jamais les protéger. Ils vous appartenaient, sans pour autant être à vous. »

« Il était étonnant qu’on ne devienne pas un chagrin ambulant, dégoulinant de peine. Il pouvait rester en sommeil pendant des jours, des semaines, des années. Vous aviez l’air d’une personne tout à fait normale aux yeux des autres. Sans prévenir, le chagrin pouvait vous transpercer les côtes, vous cogner l’estomac, vous couper la respiration. Mais même alors, vous faisiez bonne figure. La Terre continuait de tourner. »

Les anges et tous les saints, roman de J. Courtney Sullivan, traduit de l’anglais (américain) par Sophie Troff, Éditions Rue Fromentin, avril 2018 —

Les Rois d’Islande – Einar Mar Gudmundsson

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Quel roman singulier! Si déroutant que je l’aurais définitivement refermé au bout d’une trentaine de pages si les extravagants personnages drôles espiègles et fort nombreux,  ne m’avaient pas retenue. Je me suis donc laisser embarquer à travers les siècles dans les pérégrinations rocambolesques des Knudsen, une famille islandaise originaire de Tangavik aux aventures épiques.

Le narrateur, qui fut l’élève d’Arnfinnur Knudsen, déploie l’immense histoire de ce clan  aux multiples plis et recoins, ancêtres et héritiers se succèdent et se bousculent, les sauts dans le temps et  l’espace sont légions. Si Arnfinnur est le fil conducteur, on le perd souvent, le fil, emmêlé dans les méandres des chroniques.

Au cours des époques, les Knudsen ont exercé tous les métiers, toutes les activités, ils ont souvent flirté avec l’illégalité, ils ont aimé et détesté autant qu’ils ont été aimés et détestés, ils ont gravi l’échelle sociale, ont eu des châteaux, sont souvent tombés de leur piédestal mais sont toujours remontés à la surface. Les Knudsen sauvent leur honneur, quoi qu’il arrive. Seul leur goût avéré pour le vin peut, un temps, les faire vaciller. Hommes et femmes hardis audacieux et conquérants, ils sont les Rois d’Islande.

Une galerie de portraits étourdissante, et sous la peinture une satire sociétale et politique de l’Islande. L’écriture est percutante, les va et vient dans l’histoire désorientent parfois mais l’auteur, par le plus grand des mystères, réussit toujours à retrouver le lecteur.  Un roman étonnant donc, mais prenant, finalement.

« Un Knudsen qui perd son emploi à tel endroit redevient un Knudsen ailleurs. C’est toujours la même histoire. Un Knudsen tire un Knudsen d’affaire et les Knudsen s’en sortent toujours. »Ça s’arrangera », comme on dit en Islande. Un Knudsen fait faillite ici, et on le retrouve là, plein aux as. « 

« Nous voyageons : nous avançons et reculons, longeant les rues et les époques, fendant l’azur avec les oiseaux, volant à tire-d’aile, puis revenant au nid, voyant le temps passer à toute vitesse ou les minutes s’étirer. C’est ainsi que fonctionnent les histoires, semblables aux rêves où l’on saute du coque à l’âne, comme le dit le poème Dans le rêve de tout homme, ce texte de Steinn Steinarr qu’Arnfinnur Knudsen aimait tant nous lire :

Dans le rêve de tout homme est embusqué sa chute.
Tu traverses une forêt étrange et peuplée d’ombres
constituées d’illusions engendrées par ton âme
derrière le calme froid de la réalité.

Ton rêve possède le pouvoir immense
de créer sa vie indépendante, et il te menace.
Il croît et s’élève entre toi et ce qui vit, 
sans que nul puisse cerner la nature de cet entre-deux."

« Il en va des histoires comme des familles. Quand commencent-t-elles? Où prennent-elles fin? Personne ne le sait exactement. Et qu’en est-il d’Adam et Ève? Non, laissons-les tranquilles. Leurs crimes sont surestimés et leurs péchés risibles. En bons Islandais, les Knudsen font remonter leurs origines aux rois et aux personnages des anciennes sagas, dans lesquelles chacun est roi en son royaume. »

Les Rois d’Islande, roman d’Einar Mar Gudmundsson, traduit de l’islandais par Éric Boury, éditions Zulma, février 2018 —