Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

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À treize ans, Shulem Deen, élevé dans une famille juive ultra-orthodoxe aux États-Unis, décide de s’inscrire dans une école talmudique de la communauté hassidique Skver, ayant entendu dire que l’enseignement n’y était pas trop exigeant. Il ne sait pas alors qu’en pénétrant dans cette communauté, il allait s’extraire du monde.

Vêtements et chapeau épais et lourd, chemise blanche au col fermé, longues papillotes tombantes de part et d’autre du visage, sous l’égide du Rebbe – le guide de la communauté  – Shulem passe son adolescence à étudier le Talmud avec des garçons de son âge. Profanes, les Sciences, les lettres, l’histoire, la géographie, les langues… ces matières ne sont pas enseignées. Il ne quitte jamais son uniforme, n’écoute pas de musique, ne lit que la bible, le Talmud et les livres sacrés, ne croise jamais de filles, ne sort pas hors de la communauté…

À dix-huit ans, Shulem Deen doit se marier. On lui choisit – impose – une femme, qu’il verra quelques minutes, en présence des deux familles, peu de temps avant la célébration. Jour où il dansera avec elle pour la première et dernière fois de sa vie – les époux ne devront plus se toucher en public. Il se fera expliquer le « service de lit » par le Rebbe…

Malgré les doutes et les craintes, Shulem Deen suivra les règles et autres rituels. Il aura cinq enfants, n’aimera jamais sa femme mais apprendra à l’apprécier, il consentira à vivre ainsi retranché du reste du monde, il acceptera d’avoir des emplois mal rémunérés (rappelons qu’il n’a aucune qualification et que son travail doit avoir un lien avec la communauté hassidique)… jusqu’au jour où, trentenaire, il ose appuyer sur le bouton « radio » du lecteur de cassettes qui trône depuis des années sur le meuble de la cuisine.

Et là, sa vie va basculer, inéluctablement. Un changement de regard et de perception. La découverte d’autres horizons, d’autres figures. Un mur qui tombe, le jaillissement d’une lumière, un monde de tous les possibles. Ce simple petit bouton pressé sera le déclencheur puis le catalyseur des émotions et des désirs enfouis de Shulem. Rattrapé par sa curiosité naturelle, la vivacité de son esprit, sa soif de connaissance, il s’affranchira des codes, s’achètera une voiture, passera des heures et des heures dans une médiathèque à lire et relire les encyclopédies qui s’offrent à lui, emplissant sa mémoire des images des sons des odeurs de la ville – New York – et des paysages environnants, se payera un ordinateur, une télévision…

Durant des mois, il dissimulera son ouverture au monde – évidemment sa femme ne le comprend pas -. Lentement, il cheminera vers la liberté, en s’éloignant de la religion, de son extrémisme… jusqu’au jour où, sa communauté, l’apprenant, le chasse pour hérésie.

Avec intelligence et sans jugement, Shulem Deen écrit là un récit sensible et passionnant en levant le voile sur son parcours de vie, et parle de sa reconstruction difficile mais admirable. Beaucoup plus qu’un témoignage sur le fondamentalisme religieux, ce livre se lit comme une fiction et révèle une plume humaniste brillante.

« D’après lui, je m’étais fait une conception erronée de la vie conjugale. « Une épouse n’est pas censée être une amie, insista-t-il. Nous ne devons pas lui accorder d’importance excessive. Le mariage est un commandement biblique. En prenant femme, nous respectons la volonté divine. Notre épouse est là pour nous aider à servir Dieu du mieux possible – rien de plus (…). » »

«  »Kol bo’ eho lo yechouvoun, – Celui qui va vers elle ne revient pas.  » Tels sont les mots de la Bible envers la femme adultère. Tels sont ceux du Talmud envers l’hérésie. » »

« Si le Talmud  était bâti sur la parole rapportée de Dieu, ou présenté comme telle, cette parole me frappait par ses aspects terriblement humains, ses ambiguïtés, son caractère arbitraire et ses multiples niveaux de sens. Même le concept de foi suggérait l’intervention de l’homme : l’idée qu’il fallait se soumettre à une conviction, au lieu de se contenter d’admirer la beauté de l’univers. Les principes de la logique qui guidaient l’écriture informatique se fondaient, eux, sur des postulats immuables. Ce qui était vrai était vrai. Ce qui était faux ne l’était pas. Pas de zone grise, pas de compromis, pas de place pour l’ambiguïté, la contradiction ou l’interprétation. Tout était précis et prévisible. Et il ne servait à rien de prier quand votre application  se trouvait coincée dans une boucle infinie. »

« Nous étions samedi après-midi. Je profanais le shabbat en marchant et en mangeant traïf – des plaisirs simples, mais si lourds de sens à mes yeux! Assis face au panorama, mon sandwich à la main, j’éprouvais une sorte de vertige à la pensée que je pouvais désormais faire ce que je m’étais interdit pendant tant d’années, parce que je craignais non pas le châtiment de Dieu, mais le jugement des hommes. »

 

Celui qui va vers elle ne revient pas, récit autobiographique de Shulem Deen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, illustration couverture par Gabriel Gay, Éditions Globe, 414p, Mars 2017 —

L’été de « La tempête » – Craig Higginson

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D’emblée, le narrateur – et le personnage central du roman – Thomas Firth, prend le lecteur par la main. Il devient son compagnon de route, son guide tout au long de l’histoire qu’il nous conte. C’est sa réalité, ses interprétations, ses jeux d’esprit, ses désirs, ses approximations, ses inventions, sa perception du monde qu’il nous donne à voir. Peut-on se fier à lui, n’y a-t-il pas tromperie, duplicité ou mensonge, flatterie, illusion ou affabulation? Le tableau est shakespearien, les scènes – de causeries en diatribes, de badinages en apartés philosophiques sont pleines de verve, les paysages choisis sont empreints de romanesque, et les sentiments, foisonnants, sont tempétueux.

Unité de lieu, l’histoire se déroule à Stratford-upon-Avon autour du Swan Theater  en Angleterre, ville de naissance de William Shakespeare. Thomas est l’assistant du grand dramaturge originaire d’Afrique du sud, Harry Greenberg qui a mis en scène La Tempête, pièce jouée dans l’illustre théâtre.

Unité de temps, l’espace d’un été. Saison belle et chaude, propice à l’exaltation des sens, aux amours naissantes, aux réminiscences, aux songes et sujette aux orages et aux tourments.

Quant aux actions, elles s’enchevêtrent. Thomas est amoureux de Lucy – la Miranda de La Tempête – qui elle, tombe sous le charme angélique et envoûtant de Kim –  conducteur d’embarcations sur l’Avon -. Harry, vieillissant, vit seul dans son cottage durant la saison avec ses souvenirs enténébrés d’Afrique et avec Fire Dog, son chien. Mais la vie est joueuse ; Marilyn la maîtresse perdue du dramaturge réapparaît et avec elle le fruit de leur amour ; Peter l’amant jaloux de Lucy réagit avec violence puis désespoir dressant ainsi un mur de remords ; la sensibilité de Thomas quant à elle se manifeste physiquement et intellectuellement, entraînant la confusion et le conflit.

La vie est un théâtre, le théâtre est la vie… comme l’écrit William Shakespeare lui-même dans sa pièce Comme il vous plaira : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles ».

Avec brio, Craig Higginson parle d’amour – passionnel, filial, platonique -, et du souffle artistique – inspiration, respiration – (Thomas est épileptique). Il mêle le réel et l’imaginaire, s’amuse avec les personnages dans un chassé-croisé étourdissant, distille les mots de Shakespeare au milieu des siens, enivrant l’esprit du lecteur, qui sort de ce roman, charmé.

 » Le truc, quand on est amoureux (et particulièrement quand ce n’est pas réciproque), c’est qu’on s’attend à rencontrer partout l’être aimé. Chaque lieu où vous vous rendez est vibrant de cette possibilité, et par conséquent doté d’un certain potentiel pour le paradis. Mais, bien trop vite, advient la leçon habituelle que le monde, tel qu’il est, ne fera pas jaillir sous vos yeux l’objet de votre désir – il le gardera en son sein. »

« C’est un sujet intéressant à méditer, mais les actes de violence atteignent rarement leur but. Peut-être parce que ceux qui les commettent  s’en prennent à quelque chose en eux, pas à ce qui se trouve au-dehors. La violence est un étrange solipsisme. »

« Nous prenons congé si légèrement de ce que nous pensons être nôtre, sans prendre conscience que nous ne possédons rien, et que nous traversons ce monde comme une tache dans l’air avant d’être balayé par quelque violence gratuite : un souffle de vent ; une bombe ; une agglomération maligne de cellules. La mort est habile. »

« Il y a une atmosphère étrange pendant les enterrements. Ceux qui y participent se sentent un peu soulagés d’être en vie, un peu coupables et mal à l’aise pour la même raison. Parfois, nous nous sentons bizarrement absents de ce qui est en train de se dérouler, comme si nous faisions seulement semblant que le défunt soit mort ; parfois, aux obsèques de quelqu’un que nous connaissions à peine, nous nous retrouvons à sangloter de façon exagérée – par compassion, pour nous -mêmes, en souvenir d’autres choses ou d’autres personnes que nous avons pu perdre. »

L’été de « La Tempête », roman de Craig Higginson, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lécrivain, Mercure de France, Mars 2017 —

Les Inséparables – Stuart Nadler

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Henrietta, Oona, Lydia, respectivement la grand-mère, la mère, la fille ; trois portraits,  trois générations, trois fêlures ;  des femmes « attrapées au vol » par l’auteur à un moment charnière de leur vie, sur le point de basculer. On est donc dans le balancement ; mouvement lent où interrogations doutes désir et angoisse s’entrecroisent.

Alors que la doyenne de la famille Olyphant vient de perdre son mari, sa fille est en voie de divorce, et sa petite-fille est obligée de quitter son lycée humiliée par une photo d’elle seins nus circulant sur internet. L’être aimé qui s’en va : enlevé par la mort, entraîné dans des paradis artificiels, et happé par les sirènes malveillantes de la technologie.

Suite au décès d’Harold, son mari – un grand cuisinier ayant fait faillite à la fin de sa vie – Henrietta, septuagénaire, se retrouve seule avec son chagrin en bandoulière et sans un sou. Contrainte de vendre leur maison, d’abandonner ses meubles objets et autres reliques familiales, de quitter ce lieu de vie où tourbillonnait leur amour, et de faire rééditer son essai écrit quarante ans auparavant – devenu culte aujourd’hui -, Les Inséparables, un livre  scandaleux à l’époque parlant sans entrave du plaisir féminin agrémenté de dessins sans équivoque, un ouvrage qu’elle aurait préféré laisser croupir au fond de sa mémoire (féministe et universitaire à la sortie des Inséparables, elle avait subi les foudres de ses pairs).

Oona, la quarantaine, est chirurgienne. Si sa réussite professionnelle ne fait aucun doute, sa fille de quinze ans un bonheur maternel, le couple qu’elle forme avec Spencer bat de l’aile. L’homme, un brillant avocat pourtant, a laissé sa carrière en plan, fuyant les responsabilités, l’esprit continuellement embué par la prise de drogue. La thérapie qu’ils suivent tous deux ne saura sauver leur amour. Oona demande le divorce, retourne vivre avec sa mère et prend un amant qui n’est autre que son thérapeute.

Lydia, une jeune fille intelligente de quinze ans était ravie d’entrer en pension dans un établissement réputé, pour s’éloigner du foyer familial devenu pesant et hostile et pour se retrouver parmi l’élite. Seulement, Charlie, son premier amour la trahit honteusement en publiant sur internet une photo d’elle compromettante. S’ensuit une humiliation, une confusion, une défiance dans les rapports humains et une peur en l’avenir.

Malgré quelques passages longs et digressifs, le ton volontiers cynique de l’auteur sur la société américaine et les sujets très contemporains abordés ne sont pas dénués d’intérêt et amènent à la réflexion, sur le corps notamment et sur la complexité de la séparation des êtres des biens matériels des souvenirs de l’enfance de l’adolescence…

« La tombe d’Harold était banale. Henrietta aurait aimé lui construire un mausolée. (…) Au début, elle s’était rendue tous les jours au cimetière. Elle balayait la pierre tombale, lui parlait, ressentait le caractère implacable de la mort d’Harold. Elle répétait ces mots, seule, face à ses cartons de déménagement. Veuvage. Veuve. L’inscription sur sa sépulture lui avait paru tellement lacunaire quand elle l’avait découverte. Juste un nom et des dates, gravés par une machine. Juste le médiocre et impersonnel Père et mari aimant, comme sur toutes les autres tombes, que ce soit vrai ou pas. Il était bon de le faire, elle le savait, même si ça ne disait rien du véritable Harold. De sa loyauté, de son caractère, de ses obsessions. De son côté fleur bleue : il lui avait préparé son petit-déjeuner tous les jours pendant presque quarante ans, il dansait avec elle dans la cuisine tous les dimanches après le dîner. Le genre de chose dont personne n’avait vraiment envie d’entendre parler, elle le savait. Et personne n’avait besoin de connaître leur intimité. Quand ils étaient ensemble, il la serrait toujours dans ses bras ; il lui écrivait des messages sur la peau, lentement ; au cinéma, il voulait toujours l’embrasser comme un adolescent, ou passer sa main sous sa jupe ; ils avaient fait l’amour sur le même banc du jardin du Luxembourg à quarante ans d’écart. Ces faits, elle le savait, disparaîtraient avec elle. »

« Elle était excitée. Il fallait qu’elle s’en souvienne. Une nouvelle personne. Un nouveau corps. De quoi l’aider à se sentir mieux dans sa peau. Ils avaient franchi précipitamment le seuil de l’appartement. (…) Il avait fallu à Oona un moment pour se calmer, pour se demander, malgré l’ivresse : En ai-je envie? Ai-je réellement, sincèrement envie d’aller jusqu’au bout? Suis-je prête à assumer des rapports sexuels occasionnels? (…) Suis-je en train de remplacer l’amour-propre par le sexe? Cette personne va-t-elle me tuer? Ne puis-je pas trouver mieux? Suis-je suffisamment propre? Me suis-je lavée? Par ailleurs, est-il légal d’avoir des relations sexuelles occasionnelles avec son thérapeute? »

« – On peut parler de tout. (…) – À part la mort, l’argent, Israël et la météo, on peut parler de tout, précisa Henrietta. – Si ce sont les sujets que tu refuses d’aborder, les miens sont la pornographie, l’humiliation, les hommes et la technologie. (…) – Du coup, il nous reste quoi? demanda Lydia. – Paris. Le jazz. La natation. Le chocolat. Les bonnes choses. »

Les Inséparables, roman de Stuart Nadler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier, Éditions Albin Michel, 403 pages, Mai 2017 —

L’herbe maudite – Anne Enright

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En 1980 dans le comté de Clare (Irlande) , Hanna a douze ans, et pose son jeune regard sur les adultes qui l’entourent, voilà deux jours que sa mère garde le lit… depuis que son fils de dix-neuf ans lui a annoncé qu’il voulait être prêtre.  En 1991, ce fils, Dan, vit à New-York et n’a pas embrassé la religion mais plutôt un garçon et même plusieurs. En 1997 dans le comté de Limerick, Constance n’a pas quarante ans, des enfants encore petits, un mari, une mère veuve accaparante et peut-être une tumeur cancéreuse dans un sein. En 2002 au Mali, Emmet travaille dans l’humanitaire, il est amoureux d’Alice mais de guerre lasse elle le quittera à cause d’un chien. En 2005 dans le comté de Clare, Rosaleen Madigan, la mère d’Hanna, Dan, Constance et Emmet s’apprête à recevoir ses quatre enfants pour Noël, elle a décidé de vendre la maison familiale.

L’auteure passe d’abord en revue ses personnages dans des moments critiques, sans concession et avec sagacité elle parle avec réalisme du quotidien parfois lourd, des désillusions, des renoncements, des morsures de la vie, de l’amour, de la sexualité et des relations familiales inextricables. Puis, les réunit tous dans la maison de leur enfance. Celle-là même dont ils vont devoir se séparer.  Les souvenirs remontent, le père parti, les ombres, la rudesse de la mère, les non-dits. Et les failles de chacun se fissurent. Dan a du mal à parler de Ludo, de sa demande en mariage ; Emmet est si malheureux qu’Alice l’ait quitté ; Constance ne supporte plus sa mère dont elle s’occupe à plein temps  – un poids écrasant – ; Hannah, actrice à la dérive, a sombré dans l’alcool à l’arrivée de son bébé.

Dans ce roman, il y a du souffle, de la puissance et une réalité crue. Dans cette écriture, il y a une hardiesse, un franc parler, de l’énergie. Dans cette histoire, il y a plusieurs vies qui se suivent, s’enlacent, s’éloignent, se retrouvent. Il y a des hommes et des femmes, des tourments et des bonheurs. Et il y a un pays, l’Irlande.

« Les bébés ne font jamais ce qu’on veut qu’ils fassent. Un petit être contradictoire, voilà ce qui était sorti d’elle. Un combat qu’ils avaient emmailloté dans un linge. Repousser, attraper, envoyer balader : elle lui donnait à manger, un jour, quand la cuillère avait volé au loin, elle avait dû se baisser précipitamment pour la ramasser, et le regard qu’il lui avait lancé lorsqu’elle s’était relevée exprimait un profond mépris. On l’aurait cru possédé – peut-être bien par lui-même, par l’homme qu’il deviendrait un jour – et qu’il la regardait comme pour dire : Mais putain, qui tu es, toi, avec ta putain de cuillère minable? »

« Même à présent, il s’interrogeait sur le film amateur de sa mémoire. Son père qui l’avait repoussé d’un coup d’épaule sur la plage de Fanore – cette impression de ralenti qu’il en avait. Qui donc avait appuyé sur le bouton pour couper le son de son enfance? Les mains de son père était humides et froides. Sa mère était idiote. Sa grand-mère avait trois chapeaux. Et pourtant, où il pose son regard la maison conservait des souvenirs et un sens, alors que son cœur n’en était pas capable. La maison était pleine de détails, d’intérêt, d’amour. »

« Ils n’étaient pas insensibles à l’humour de la situation, au fait que chacun de ses enfants appelait une femme différente. Ils ne savaient pas qui elle était – leur mère, Rosaleen Madigan – et ils n’avaient pas besoin de le savoir. C’était une femme âgée qui avait désespérément  besoin de leur aide et qui, alors même que son absence grandissait au point d’occuper tout le versant glacé de la montagne, rapetissait, n’avait plus que la taille d’un être humain – de n’importe quel être humain – frêle, mortel, vieux. »

L’herbe maudite, roman d’Anne Enright, traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle Reinharez, Actes Sud, 292p, Mars 2017 —

Valet de pique – Joyce Carol Oates

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À cinquante ans, Andrew J.Rush, écrivain renommé de romans policiers vit paisiblement dans une petite ville du New Jersey. La campagne avoisinante est idéale pour écrire, sa femme à ses côtés est bienveillante et compréhensive, ses grands enfants ont quitté le nid, l’homme semble être serein. Avec régularité il publie de nouveaux livres, qui deviennent vite des best-sellers.

Mais l’auteur dissimule avec art depuis de nombreuses années une autre facette de sa personnalité. En effet, il signe sous le pseudonyme Valet de pique, des romans beaucoup plus sombres et terrifiants dans lesquels la perversité a droit de cité. Un secret gardé précieusement au fond de lui. Personne ne sait qui est le Valet de pique… ni sa famille, ni son éditeur.

Ainsi, Andrew endosse son costume de Valet pour pénétrer dans les profondeurs du mal et de l’immoralité. Sa plume se remplit de fiel et déverse les mots dans un flot nerveux. D’une manière quasi hypnotique, il écrit la nuit et une fois le roman publié, ne souvient plus de l’histoire. Et le succès du Valet de pique est grandissant…

Andrew mène une existence où l’ombre et la lumière cohabitent en équilibre instable. Un édifice fragile qui va être rompu par une femme, accusant l’auteur de plagiat, par sa  fille qui découvre des éléments de leur propre vie dans les livres du Valet de pique, par une terrible suspicion d’infidélité de son épouse. Le lecteur assiste donc à la plongée en eaux troubles d’Andrew – teintées d’alcool – et à la lente remontée à la surface de sa folie.

Une écriture alerte et pénétrante, une atmosphère enténébrée, un personnage pernicieux dont Joyce Carol Oates prend plaisir à satiriser, un suspense entretenu. Un roman haletant.

« D’une voix théâtrale haut perchée, Haider lut des extraits de ses textes, puis des extraits de ceux d’Andrew J. Rush : « Vous voyez? C’est du vol, du pla-giat. Non seulement ce coquin me vole mes mots, mais il me vole ma vie. » Ces accusations extravagantes durèrent un certain temps. Comme il aurait été pénible d’être assis à la table de la défense, à côté d’Elliot Grossman! Déjà ainsi, des larmes de mortification me montaient aux yeux. J’avais entendu des livres audio de mes romans, lus par des professionnels bienveillants, mais je n’avais jamais entendu ma prose lue à haute voix d’une façon aussi accusatrice et railleuse ; les phrases soigneusement  construites, les comparaisons « astucieuses », les mots recherchés (claustral, séreux) choisis dans mon vieux dictionnaire fatigué me semblaient maintenant pitoyables, d’une complaisance empruntée. Non seulement Haider m’accusait d’avoir plagié sa prose, mais cette prose elle-même, révélée à l’auditoire amusé, était mauvaise à pleurer. »

« Étrange que, incapable d’écrire en tant que Andrew J. Rush et incapable de dormir, je puisse écrire des heures, dans une sorte de délire, en qualité de Valet de pique. Les pages défilaient. Ma respiration s’accélérait. Tu as trouvé la jugulaire! Pas de retour en arrière.« 

Valet de pique, roman de Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban, Éditions Philippe Rey, Mars 2017 —

L’étoile Absinthe – Jacques Stephen Alexis

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Aujourd’hui, l’ardent désir de l’Églantine est d’abandonner à jamais la prostituée amarrée en elle. Que la Nina Estrellita s’évanouisse, qu’elle soit délogée, expulsée du plus profond de son être ! En passe de changer d’existence, la jeune femme s’abrite désormais à la pension Colibri, à Port-au-Prince, nimbée de solitude mais pleine de l’espoir d’une rédemption.

Sa rencontre avec Célie Chery, une femme dure mais déterminée devrait permettre à l’Églantine de s’affranchir. Ensemble, elles affrètent un voilier, le Dieu-Premier, paient un équipage et se lancent dans le commerce du sel. L’Églantine quitte la terre, laisse derrière elle son ancienne vie, sa violence, sa fureur. Elle fuit la Nina pour se retrouver, elle. Mais il n’est pas aisé de se délester du poids de l’autre, la jeune femme sent bien le désir qu’elle suscite auprès des marins… les pulsions du corps.

Puis arrivent la tempête rageuse et sa cohorte d’éléments déchaînés, les rafales du vent, l’ébranlement du voilier, la confusion, le soulèvement de la mer, le tumulte, la lutte des marins, l’épouvante qui se rue, la mort qui frôle, l’instinct de survie, le conflit intérieur de L’Églantine, l’âpreté du poison qui enivre, et les mots de Jean dans l’Apocalypse qui résonnent « …Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères… »

L’écriture de Jacques Stephen Alexis est hypnotique. Ses mots coulent comme un torrent, ils abondent, débordent, tonnent et éclatent. Ce roman est un jaillissement, une musique impétueuse, un camaïeu de rouge, une poésie flamboyante et sensuelle, une exacerbation des sens, un entrelacs de rêves hallucinatoires et de réalité crue. Découvrir cet auteur est une expérience. L’étoile absinthe est un embrasement, un roman inachevé qui a su attiser ma curiosité… Compère général soleil, Les arbres musiciens, L’espace d’un cillement et Romancero aux étoiles, ses autres écrits sont à lire, assurément.

 

« L’Églantine va dans l’escalier de la pension Colibri. Elle avance d’une démarche réflexe. Deux ruisseaux acides fusent le long de ses mâchoires. La pulsation rythmique du sang dans la tête – pic-vert picorant le sommet du crâne – exacerbe l’agacerie sans cause de tout l’arbre des nerfs… Oui, vivre d’abord. Accomplir des gestes, les organiser en actes, gouverner ses œuvres pour trouver un nouvel équilibre… L’Églantine descend les marches de l’escalier de béton, elle se porte à peine, elle va… tout reconsidérer. Par exemple, se débarrasser de ce balancement significatif des hanches qui est tout un programme, la dégaine provocante de La Nina Estrellita. »

« Au noir vitreux des heures, la lente cycloïde du temps fait onduler l’Églantine convulsivement agrippée aux grelins du grand mât. Amère délice de saint Sébastien, cette agonie procure une macabre volupté dernière, le vent a pour guitare un cercueil d’harmonie et le gréement grelotte et grince sous la grêle. Le Néant rôdaille, il avance son museau abscons, il approche, à chevauchons, sur son araignée de cérémonie. L’Épouvante transfigure l’Églantine, les bras en croix dans les haubans, frisés d’un tremblement léger, laiteuse, elle jouit. »

« Le soir tombe, les moustiques vrombissent, le soleil allume des derniers incendies dans les nuages. Tout l’occident flambe et les ombres elles-mêmes sont roses dans la crique où se balance le Dieu-Premier fin paré pour la poursuite du voyage. La marée montante danse la rumba, secoue ses jupons froufroutants de satin bleu dont les innombrables volants dentelés d’écume blanche se soulèvent et retombent découvrant la chair blond rosé de la grève. Plaqué de teintes plates et crues, l’horizon chatoient et au-dessus passe tout un train rapide de petits nuages frisettés, versicolores, dans le couchant flamboyant. »

 

L’étoile absinthe, roman haïtien inachevé de Jacques Stephen Alexis (1922-1961), publié pour la première fois d’après le seul manuscrit disponible, Éditions Zulma, 160 pages, Février 2017 —

La chambre d’ami – James Lasdun

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Une demeure fastueuse plantée dans un décor de rêve à Aurelia au pied des Catskills (chaîne de montagnes au nord de New-york), une langueur estivale, la chaleur d’un soleil ardent, une piscine immense, des sentiments exacerbés, des esprits échauffés, un parfum de vacances et pourtant une atmosphère pesante et dérangeante… À l’apparente plénitude de Charlie et Chloé se mêle l’évidente vacuité de Matthew.

Un huis-clos, trois personnages nébuleux – Matthew est le cousin de Charlie, qui lui est le mari de Chloé -, une lenteur narrative (qui peut virer à l’ennui si on ne s’accroche pas), des zones d’ombres, d’anciennes rancunes, un suspense entretenu, une issue forcément tragique.

Charlie est un homme d’affaire fier de sa réussite sociale,  Chloe évanescente et songeuse s’intéresse à la photographie pratique le yoga fait pousser des fleurs observe les papillons  nage beaucoup s’occupe de leur fille Lily (absente de la maison une partie de l’été, en stage de musique), et Matthew le cousin invité ruiné et désorienté qui fait les courses la cuisine et la conversation rêve d’un food-truck voit un psychologue est inconsciemment amoureux de Chloe.

Les jours passent ainsi, entre baignades et farniente pour Chloé, entre cuisine et observation pour Matthew, et entre New-York et Aurelia pour Charlie qui travaille. Jusqu’au moment où un quatrième personnage entre en scène. Une apparition dans le paysage, étonnante et imprévue, qui va enrayer le mécanisme et entraîner un drame.

Un roman noir plutôt bien ficelé malgré l’indolence des cinquante premières pages qui peut lasser voire rebuter certains lecteurs. La quatrième de couverture mesure ce livre à Bonjour tristesse ou  Plein Soleil. La comparaison est un peu forte. Il manque l’indéfinissable  et troublant charme des personnages et le style raffiné de Sagan et Highsmith. Une lecture d’été!

« Un an après la disparition de son père, sa mère l’avait envoyé suivre une thérapie chez un certain docteur McCubbin, un Australien massif à l’air rébarbatif. Les séances dans le cabinet de celui-ci, qui donnait sur Hampstead Heath, n’avaient guère contribué à atténuer les effets produits sur Matthew par les turpitudes de son père, mais, à leur manière, elles s’étaient tout de même révélées instructives. McCubbin lui avait appris à analyser ses émotions en l’entraînant à se poser systématiquement les questions suivantes : »Qu’est-ce que je ressens en ce moment? Dans quelle autre circonstance ai-je déjà fait l’expérience de cette nuance précise de joie ou de tristesse? À quoi pourrais-je exactement l’associer? » Il lui avait également appris à ne pas craindre les désirs ou les pulsions qu’une telle démarche risquait de mettre au jour. La psyché, lui avait démontré McCubbin, était autonome. On avait beau le vouloir, on n’avait aucun moyen d’action sur ses tendances ou ses penchants; inutile donc de s’épuiser à la tâche. Ce qu’on pouvait éviter, en revanche, c’était de se laisser tyranniser par lesdites tendances : mieux on les connaissait, mieux on les maîtrisait.« 

La chambre d’ami, roman de James Lasdun, traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli, Éditions Sonatine, Mars 2017 —