L’étoile Absinthe – Jacques Stephen Alexis

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Aujourd’hui, l’ardent désir de l’Églantine est d’abandonner à jamais la prostituée amarrée en elle. Que la Nina Estrellita s’évanouisse, qu’elle soit délogée, expulsée du plus profond de son être ! En passe de changer d’existence, la jeune femme s’abrite désormais à la pension Colibri, à Port-au-Prince, nimbée de solitude mais pleine de l’espoir d’une rédemption.

Sa rencontre avec Célie Chery, une femme dure mais déterminée devrait permettre à l’Églantine de s’affranchir. Ensemble, elles affrètent un voilier, le Dieu-Premier, paient un équipage et se lancent dans le commerce du sel. L’Églantine quitte la terre, laisse derrière elle son ancienne vie, sa violence, sa fureur. Elle fuit la Nina pour se retrouver, elle. Mais il n’est pas aisé de se délester du poids de l’autre, la jeune femme sent bien le désir qu’elle suscite auprès des marins… les pulsions du corps.

Puis arrivent la tempête rageuse et sa cohorte d’éléments déchaînés, les rafales du vent, l’ébranlement du voilier, la confusion, le soulèvement de la mer, le tumulte, la lutte des marins, l’épouvante qui se rue, la mort qui frôle, l’instinct de survie, le conflit intérieur de L’Églantine, l’âpreté du poison qui enivre, et les mots de Jean dans l’Apocalypse qui résonnent « …Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères… »

L’écriture de Jacques Stephen Alexis est hypnotique. Ses mots coulent comme un torrent, ils abondent, débordent, tonnent et éclatent. Ce roman est un jaillissement, une musique impétueuse, un camaïeu de rouge, une poésie flamboyante et sensuelle, une exacerbation des sens, un entrelacs de rêves hallucinatoires et de réalité crue. Découvrir cet auteur est une expérience. L’étoile absinthe est un embrasement, un roman inachevé qui a su attiser ma curiosité… Compère général soleil, Les arbres musiciens, L’espace d’un cillement et Romancero aux étoiles, ses autres écrits sont à lire, assurément.

 

« L’Églantine va dans l’escalier de la pension Colibri. Elle avance d’une démarche réflexe. Deux ruisseaux acides fusent le long de ses mâchoires. La pulsation rythmique du sang dans la tête – pic-vert picorant le sommet du crâne – exacerbe l’agacerie sans cause de tout l’arbre des nerfs… Oui, vivre d’abord. Accomplir des gestes, les organiser en actes, gouverner ses œuvres pour trouver un nouvel équilibre… L’Églantine descend les marches de l’escalier de béton, elle se porte à peine, elle va… tout reconsidérer. Par exemple, se débarrasser de ce balancement significatif des hanches qui est tout un programme, la dégaine provocante de La Nina Estrellita. »

« Au noir vitreux des heures, la lente cycloïde du temps fait onduler l’Églantine convulsivement agrippée aux grelins du grand mât. Amère délice de saint Sébastien, cette agonie procure une macabre volupté dernière, le vent a pour guitare un cercueil d’harmonie et le gréement grelotte et grince sous la grêle. Le Néant rôdaille, il avance son museau abscons, il approche, à chevauchons, sur son araignée de cérémonie. L’Épouvante transfigure l’Églantine, les bras en croix dans les haubans, frisés d’un tremblement léger, laiteuse, elle jouit. »

« Le soir tombe, les moustiques vrombissent, le soleil allume des derniers incendies dans les nuages. Tout l’occident flambe et les ombres elles-mêmes sont roses dans la crique où se balance le Dieu-Premier fin paré pour la poursuite du voyage. La marée montante danse la rumba, secoue ses jupons froufroutants de satin bleu dont les innombrables volants dentelés d’écume blanche se soulèvent et retombent découvrant la chair blond rosé de la grève. Plaqué de teintes plates et crues, l’horizon chatoient et au-dessus passe tout un train rapide de petits nuages frisettés, versicolores, dans le couchant flamboyant. »

 

L’étoile absinthe, roman haïtien inachevé de Jacques Stephen Alexis (1922-1961), publié pour la première fois d’après le seul manuscrit disponible, Éditions Zulma, 160 pages, Février 2017 —

La chambre d’ami – James Lasdun

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Une demeure fastueuse plantée dans un décor de rêve à Aurelia au pied des Catskills (chaîne de montagnes au nord de New-york), une langueur estivale, la chaleur d’un soleil ardent, une piscine immense, des sentiments exacerbés, des esprits échauffés, un parfum de vacances et pourtant une atmosphère pesante et dérangeante… À l’apparente plénitude de Charlie et Chloé se mêle l’évidente vacuité de Matthew.

Un huis-clos, trois personnages nébuleux – Matthew est le cousin de Charlie, qui lui est le mari de Chloé -, une lenteur narrative (qui peut virer à l’ennui si on ne s’accroche pas), des zones d’ombres, d’anciennes rancunes, un suspense entretenu, une issue forcément tragique.

Charlie est un homme d’affaire fier de sa réussite sociale,  Chloe évanescente et songeuse s’intéresse à la photographie pratique le yoga fait pousser des fleurs observe les papillons  nage beaucoup s’occupe de leur fille Lily (absente de la maison une partie de l’été, en stage de musique), et Matthew le cousin invité ruiné et désorienté qui fait les courses la cuisine et la conversation rêve d’un food-truck voit un psychologue est inconsciemment amoureux de Chloe.

Les jours passent ainsi, entre baignades et farniente pour Chloé, entre cuisine et observation pour Matthew, et entre New-York et Aurelia pour Charlie qui travaille. Jusqu’au moment où un quatrième personnage entre en scène. Une apparition dans le paysage, étonnante et imprévue, qui va enrayer le mécanisme et entraîner un drame.

Un roman noir plutôt bien ficelé malgré l’indolence des cinquante premières pages qui peut lasser voire rebuter certains lecteurs. La quatrième de couverture mesure ce livre à Bonjour tristesse ou  Plein Soleil. La comparaison est un peu forte. Il manque l’indéfinissable  et troublant charme des personnages et le style raffiné de Sagan et Highsmith. Une lecture d’été!

« Un an après la disparition de son père, sa mère l’avait envoyé suivre une thérapie chez un certain docteur McCubbin, un Australien massif à l’air rébarbatif. Les séances dans le cabinet de celui-ci, qui donnait sur Hampstead Heath, n’avaient guère contribué à atténuer les effets produits sur Matthew par les turpitudes de son père, mais, à leur manière, elles s’étaient tout de même révélées instructives. McCubbin lui avait appris à analyser ses émotions en l’entraînant à se poser systématiquement les questions suivantes : »Qu’est-ce que je ressens en ce moment? Dans quelle autre circonstance ai-je déjà fait l’expérience de cette nuance précise de joie ou de tristesse? À quoi pourrais-je exactement l’associer? » Il lui avait également appris à ne pas craindre les désirs ou les pulsions qu’une telle démarche risquait de mettre au jour. La psyché, lui avait démontré McCubbin, était autonome. On avait beau le vouloir, on n’avait aucun moyen d’action sur ses tendances ou ses penchants; inutile donc de s’épuiser à la tâche. Ce qu’on pouvait éviter, en revanche, c’était de se laisser tyranniser par lesdites tendances : mieux on les connaissait, mieux on les maîtrisait.« 

La chambre d’ami, roman de James Lasdun, traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli, Éditions Sonatine, Mars 2017 —

Le pays dont je me souviens – Anne Révah

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Philippe, au mitan de sa vie, revient au pays de sa jeunesse. L’homme a fui son présent, pesant et décevant. Il est passé entre les mailles du filet tissé par sa femme, dominante et dévorante, a laissé ses enfants à leurs affaires, ses fils adorés beaux et solaires, qu’il contemplait à plaisir sans espoir de les atteindre un jour. L’homme n’est jamais parvenu à asseoir certitude et autorité. Il avançait au rythme des injonctions de madame, s’abandonnait à ses désirs. Admirait sa progéniture, en témoin discret.

Aujourd’hui, il est là. En terrain connu. Foulant les traces d’autrefois. À boire un verre de vin « Au bahut », le bar qu’il fréquentait adolescent. À ressasser ses souvenirs, plus de vingt ans après. Le lycée, la forêt autour, le foyer et Valentine… Ivresse des réminiscences.

À la table voisine, un homme à l’âge indéfinissable, penché sur des feuillets, intrigue Philippe. Le serveur lui parle un peu de lui ; solitaire, sans logis, invité permanent du café, il vit parmi les arbres. Il s’appelle Myor et n’a qu’une idée en tête : retrouver le lac d’où il vient. Son territoire. Entouré de montagnes bleutées, d’une lumière éblouissante, d’eucalyptus, de lauriers-rouges, de mères et de pères… et une petite fille vêtue de rouge qui virevolte autour de lui, des images qui ne quittent pas Myor.

Ces deux hommes, ces deux âmes esseulées à la recherche de leur mémoire se rejoignent sur le même chemin. À bord de la voiture de Philippe – son revolver à portée de main – ils mettent le cap sur la Grèce, plausible pays du lac. Ils avancent pour remonter le temps. De cheminement intérieur en remise en question, de fuite du réel en fabulation, d’évasion en isolement, d’espoir en appréhension, ils vont.

Une traversée fiévreuse, sibylline et poétique.

« Avec ses fils, c’était autre chose, Philippe était fasciné par leurs visages, par leurs yeux, il ne les écoutait pas mais il les regardait avec un amour silencieux, secret, presque sacré, jamais aucun de ses fils ne l’avait interpellé pour vérifier qu’il était attentif, l’intensité de son regard posé était sans doute la preuve suffisante d’être aimé, et cela valait autant que d’être disponible pour converser. Regarder ses enfants silencieusement était la seule manifestation affective dont il était capable. Philippe ne remarquait rien de tout cela, il avait passé beaucoup de temps à dévorer ses enfants des yeux, émerveillé, fier et strictement incompétent pour entrer dans une conversation. »

« Et à quoi ressemblait le jour de certitude? Une sensation nouvelle en son creux, une amertume épicée dans la bouche, une pesanteur dans la poitrine rebelle et délicieuse, un grésillement dans les oreilles, musical, vertigineux, une senteur déployée, tenace dans les narines, un tremblement des lèvres sur une phrase comme un spasme irrésistible, une évidence de la pensée, anguleuse, une joie presque lourde, encombrante. En ouvrant les yeux, en les refermant, en respirant l’air de la terrasse, en mangeant, en marchant, en levant la tête vers le ciel de nuit sans lune, en faisant résonner le bois de la terrasse sous les pas. Une certitude en creux. Debout face au spectacle bouleversant des six montagnes. »

Le pays dont je me souviens, roman d’Anne Révah, Mercure de France, 190 pages, Février 2017 —

aller en paix – Ludovic Robin

allerenpaixVingt ans se sont écoulés depuis que Lily est partie. Lily, la belle. Lily, la reine. Celle qu’il aime depuis l’enfance, son amie, sa femme, la mère de ses enfants. Lily, évanescente, fuyante et instable. Celle qu’il n’a pas pu retenir. Insaisissable Lily.

L’homme aujourd’hui, à jamais désarmé, est incapable d’effacer de sa mémoire, cette femme. Elle a refait sa vie comme on dit, et sans façon ses trois fils ont défait les liens paternels. Mais son regard sur elle est inchangé. Aucune rancœur n’a envahit son esprit durant ces deux décennies.

Lui, le bûcheron-élagueur surplombait le monde de la cime des arbres, aimant, sensible et bienveillant, aux épaules solides, prêt à soulever femme enfants et montagnes. Elle, intelligente mais frêle,  l’avait suivi dans un village reclus des Alpes. Elle avait abandonné ses études, et marché dans ses pas à lui. Mais le quotidien l’étouffait. Lily flottait, absorbait des médicaments, allait très bien puis soudain très mal. Alors elle prépara un concours, assidûment. Elle s’isolait sous les combles pour réviser. Envisageait un avenir. Ailleurs et sans lui.

Il se souvient du naufrage, qui lentement a englouti son couple. Son incompréhension, son engourdissement, son impuissance. L’inévitable dérive. La brisure.

Lily s’est envolée vers un horizon nouveau. La bulle dans laquelle elle se recroquevillait a éclaté.  Et lui est resté là. Dans sa maison de pierres. Au milieu des montagnes et des forêts.  Elle s’est extirpée de sa vie mais lui l’a toujours gardée dans son cœur, amoureusement.

C’est l’histoire d’un amour infini, d’une prière à l’être aimé, d’un chagrin inconsolable. Un premier roman beau et mélancolique, une écriture sensible où se frôlent sans cesse  pesanteur lenteur et légèreté.

« Notre âge d’or était là, dans ces soirs où un peu moins voûté que la veille je passais sans entraves au travers des forêts, m’en allant retrouver ma reine le visage plein de sueur et de gratitude, ma reine qui avait jeté ses études aux orties et m’attendait nue dans notre chambre austère, avec un petit sourire en coin. La nudité de Lily était en soi un spectacle extraordinaire, dont je ne me suis jamais lassé et dont j’ai pris conscience très tôt. Son corps blanc sous la lune, un jour loin, l’autre près, comme un voilier que le remous tantôt éloigne tantôt rapproche de la rive… Quel spectacle grisant! »

«  » Nous avons été heureux pendant dix ans, je dirais, mais comment savoir. Moins heureux pendant huit ; plus je cogite, avait poursuivi mon ami aux propos dénués d’amertume, plus il me semble que tout individu devrait pouvoir partager trente ou quarante ans de sa vie et accepter comme allant de soi de s’entendre dire un jour : »Désolé, la bouture ne prend pas. On n’est plus fait l’un pour l’autre, companero, mais ma foi la vie continue. Adieu. » » »

 » Souvent les gens me parlent, mais moi je suis ailleurs. (…) Leurs mots défilent pendant que je visualise des moments clés du passé. Plusieurs fois par jour au moins, j’imagine Lily nue au centre de formation. Ou bien je vois la neige. Je revois les Plastres, et mon premier gamin ivre de joie au matin de Noël. Je n’y peux rien, c’est comme une vie parallèle qui me berce pendant que les gens me causent. Un genre de goutte-à-goutte. Quand mon esprit bat trop longtemps la campagne, mon interlocuteur prend congé en me tapant sur l’épaule, et je m’aperçois que j’ai la gorge sèche et la mâchoire ankylosée. Ma main droite est dure, serrée comme un écrou. (…) Je me suis installé dans l’abîme. Je cherche mon poids de forme. Au-dessus et au-dessous, la montagne est molle et silencieuse. »

aller en paix, roman de Ludovic Robin, la brune au rouergue, 345 pages, Janvier 2017 —

GRAND – le magazine de littérature jeunesse de l’ école des loisirs

grandDès demain, GRAND, le magazine – annuel et gratuit – de littérature jeunesse de l’école des loisirs  sera en bonne place dans toutes les librairies et les bibliothèques. Adressé aux passeurs de livres et de culture, il est aussi et surtout destiné aux ENFANTS.

Au sommaire de ce premier numéro de GRAND des  RENCONTRES avec le pédopsychiatre Patrick Ben Sousan qui met en évidence l’importance de la lecture chez les tout-petits, avec Viviane Bouysse de l’inspection générale à l’éducation nationale qui nous parle du jeu (imaginaire, activité créatrice, production de récits, échange, émotion ressentie…), dans l’atelier de l’illustratrice et auteure Kimiko qui évoque sa passion pour les « pop-up » albums animés, avec l’auteure Marie-Aude Murail qui lève le voile sur l’identification et la projection de ses lecteurs sur ses personnages, des ACTIVITÉS pour les enfants et les adolescents avec la réalisation d’un pop-up animal, la création d’un mini-livre et des guirlandes des incontournables Billy et Simon, une enquête à mener au fil des indices disséminés dans des romans policiers, des SÉLECTIONS thématiques d’albums romans jeux cahiers à dessiner et autres albums filmés, des CADEAUX : cartes postales, posters, marque – pages.

La publication de ce magazine est une belle et GRANDe initiative littéraire et ludique, qui ravira tout le monde, les petits-GRANDS et les GRANDS-petits. Ici, on s’est régalé avec mes enfants de 8 et 11 ans!

« La littérature de jeunesse est un échange d’âme à âme entre le plus intime du lecteur et le plus intime de la personne de l’auteur ». Claude Ponti

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Grand, magazine de littérature jeunesse (annuel et gratuit), L’école des loisirs, Février 2017 —

Les mille talents d’Euridice Gusmào – Martha Batalha

milletalentseuridice2-jpgUne couverture un brin vintage, chatoyante, une écriture virevoltante et balancée, des petites phrases ici et là répétées à l’envie, une auteure qui interpelle le lecteur, des femmes qui se débattent comme des lionnes dans des vies orageuses, des hommes qui pensent dominer et qui s’écrasent lamentablement, des histoires de cœurs de sœurs de voisinage de commérage, des histoires familiales filiales, des histoires de situations de conditions, des histoires de talents et de penchants… dans les années 1940-60 au Brésil.

Et dans ce roman choral rayonne Euridice, une femme épatante aux innombrables talents qui, en se mariant à Antenor devient une épouse et une mère modèle. Elle s’occupe à merveille de la maison et prend soin de tous mais elle le fait si vite et  parfaitement qu’il lui reste beaucoup de temps… à s’ennuyer.  Alors, elle comble le vide en apprenant la cuisine, la couture, l’écriture, domaines où elle excelle. Comme il est hors de question que son mari soit au courant de ses occupations, elle crée une vie parallèle qu’elle nomme « vie invisible », subterfuge qu’elle a trouvé pour sortir de sa condition de femme au foyer. Avec le désir secret de s’extirper un jour de cette double vie, de s’affranchir. Et autour d’elle, gravitent d’autres femmes, qui comme elle se heurtent à des murs d’incompréhension, des règles établies depuis des lustres. Quand Guida, sa sœur – qui a fui le foyer familial, adolescente, pour suivre un homme  – sonne à la porte, Euridice trouve une alliée…

Un roman optimiste et lumineux malgré les douleurs et les malheurs. Des histoires alambiquées, comme autant de contes,  qui se terminent toutes par une note d’espoir. Drôlerie et ironie parsèment les pages décrivant une réalité pourtant sombre, un parti pris de l’auteure qui fonctionne bien. Une lecture originale et intéressante dans laquelle il m’est tout de même arrivé de me perdre  dans les entrelacs des nombreuses digressions.

« Antenor allait travailler, les enfants allaient à l’école et Euridice restait à la maison, à tamiser de la farine et à ressasser les pensées stériles qui lui empoisonnaient la vie. Elle n’avait pas de travail, elle n’allait plus à l’école : comment remplir ses heures après avoir fait les lits, arrosé les plantes, balayé dans le salon, lavé le linge, assaisonné les haricots, fait cuire le riz, préparé le soufflé et faire revenir les steaks? Parce que figurez-vous qu’Euridice était une femme brillante. Si on lui avait donné des calculs compliqués, elle aurait conçu des ponts. Si on lui avait donné un laboratoire, elle aurait créé des vaccins. Si on lui avait donné des pages blanches, elle aurait écrit des classiques. Mais on lui donnait des culottes sales, qu’elle lavait aussi vite que bien, avant de s’asseoir sur un sofa, de regarder ses ongles et de se demander à quoi elle aurait bien pu penser. »

« Le corps d’une mère est un excellent remède à la colère. Ils se serraient fort l’un contre l’autre, sous les draps. Guida pensant protéger son fils, son fils pensant protéger sa mère. Guida respirait profondément pour que Chico la croie endormie, et Chico respirait profondément pour qu’elle le croie endormi. Et ils s’endormaient en même temps. »

« Tout imbue d’elle-même, cette Guida, aussi imbue d’elle-même que sa soeur, mais d’une façon tout à fait différente. Euridice était imbue d’elle-même parce qu’elle aimait vivre dans son petit monde à elle, et Guida l’était parce qu’elle aimait être la plus belle, dans ce petit monde à eux tous. »

« Les écrits d’Euridice menaient une petite vie tranquille, au fond de ce tiroir de bureau. La lumière n’y pénétrait qu’une fois par jour, accompagnée de nouvelles pages noircies. Il n’y avait pas d’autres bruits que la machine à écrire. En plus de la mélancolie, ces écrits possédaient un pouvoir quasi magique dont certaines pages seulement peuvent se vanter, celui de déranger beaucoup de monde. »

Les mille talents d’Euridice Gusmào, roman de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, Denoël éditions, 249 pages, Janvier 2017 —

La danse sorcière – Karine Henry

dansesorciereDe la lucarne d’en face, un œil observe Else, dans son appartement de la rue Malher donnant sur les toits de Paris, une sombre présence la frôle, une pesanteur, une puissance, le passé qui resurgit. Danseuse à l’Opéra Garnier, quitté avant l’étoile, danseuse au Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, laissé après la mort de Lila – sa grand-mère, sa seule famille -, danseuse aujourd’hui à la compagnie des Kachinas, connue pour ses danses rituelles spirituelles, il lui est désormais impossible d’arpenter de ses pointes l’immense pièce inondée de lumière. La salle de danse privée aux larges baies vitrées, aménagée par Lila, est devenue un lieu impénétrable, froid et obscur.

Son corps de ballerine qui chaque jour s’élance, s’élève, s’étire, se tord, s’enroule, semble ployer maintenant sous le poids de la peur. Angoisse de la folie qui rôde. Ce même corps qui, un temps, s’était figé, changé en pierre, quand petite fille son père avait été mortellement fauché par une voiture, sous ses yeux. Un choc d’une violence extrême qui bloqua alors son corps, en catatonie, et son esprit, en amnésie. Le visage du chauffard vu distinctement, ainsi qu’une silhouette sur sa gauche sont immédiatement rayés de sa mémoire  Sa mère, éplorée et hystérique, la tient pour responsable, et se met à la haïr.

Lila, sa grand-mère paternelle, ancienne danseuse et professeure de danse, la prend sous son aile et lui réapprend à se mouvoir. La danse comme psychothérapie, esquive et délivrance. Ainsi, en dansant, Else tente de transcender le traumatisme de l’enfance. L’atteindre, le percer, le confondre. Danser pour se purifier, se conjurer, dénouer ses instants d’amnésie. Lever le voile sur un passé qui l’encombre.

Aujourd’hui,  elle habite avec Charles son mari, dans l’appartement de sa grand-mère disparue. La vie suivait son cours jusqu’à ce jour où un œil maléfique lui apparaît derrière la lucarne d’en face et des ombres la tourmentent. Charles, Lucas – le chorégraphe des Kachinas – et Irve d’Hastings , un ancien danseur, ami de Lila et philosophe – tentent de l’extirper de la folie qui semble s’être emparée d’elle.

Roman sur le corps dansant ; le mouvement, l’élan, le geste, la chair, le muscle, l’articulation, la force, la pesanteur, le soubresaut, l’envolée, la répétition, la chute, l’intention, la délivrance… La danse comme actes de langage. Roman sur le monde sensible de la danse dans lequel réalité, fantastique et imaginaire s’enchevêtrent, personnages de fiction et grands noms de la danse – Mary Wigman, Pina Bausch, Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Vaslav Nijinski, Maurice Béjart entre autres – ont chacun leur place, les ballets et solos vont bien au-delà des représentations.

Une lecture exigeante mais prenante, une plongée psychologique et philosophique dans la mécanique de la danse, une atmosphère tendue, inquiétante et fascinante. Malgré une fin décevante, convenue et faible au regard de l’intensité du reste du texte,  La danse sorcière demeure un livre puissant et prégnant.

pinabauschPina Bausch

« Else le savait, qu’on sorte de scène ou de la salle, avait lieu le même prodige : on était devenu un peu plus soi-même, avec les autres en dedans… Oui, c’était cela qu’entrer dans la danse de Mme Bausch, on se laissait danser comme agi par l’élan d’une vision, et soudain danser revenait à attraper la vie au col, la montrer, la voir sous tous les angles, puis la remettre à terre et la laisser courir, s’envoler… Ou bien était-ce comme lorsqu’on soulève une pierre sur un chemin de terre et qu’on découvre, au-dessous, cette vie qui grouille, oui, c’était cela que faisait Mme Bausch, elle soulevait des pierres, parfois même des rochers, pour nous laisser entrevoir la richesse ignorée et évidente à ne pas piétiner, puis reposait sans rien écraser. »

carolyncarlsonCarolyn Carlson

 » notes – le corps d’une danseuse : matière de son oeuvre / matière vivante sculptée par l’unique volonté du mouvement. »

« Sur demi-pointes, Else ne s’arrête plus, propulsée, le regard projeté en avant d’elle avant chaque fin de tour comme un grappin que l’on jette à travers l’espace… Jusqu’aux baies, seize tours sont possibles, pas un de plus, elle le sait, mais ne sait plus où elle en est, l’élan est trop vif, et l’ivresse, elle ne peut retenir le tour prochain qui arrive et c’est le choc : front contre vitre… Assommée, Else ne relève pas tout de suite la tête, expulse la douleur dans les expirs jusqu’à ce moment où elle revient à elle, se redresse et se fige : en face, la lucarne, derrière le tissu, il y a eu cet éclair, un halo lumineux d’une infime durée mais dont demeure une tache au cœur de quelque chose persiste, un orbe, un orbe luisant, un œil !… Oui! C’est un œil qui la fixe, la foudroie! Else, les paumes écrasées contre la paroi de verre, le froid, la vision, le poignard de la vision dans les yeux, Else ne bouge plus, sidérée, elle ne vit plus, pétrifiée, se rétracte, se replie comme un oiseau piégé, seul le cœur bat dans la gorge, dans les yeux qu’elle ferme puis rouvre sur cela : des toits, une lucarne, une vitre et, derrière, un simple rideau qui se balance. »

danseuseauxbougienoldDanseuses aux bougies, Emil Nold (1912)

 » À nouveau Else considère l’œuvre : sur le fond orangé ressort le rose vif de la chair des femmes ainsi que leur bouche du même rouge que leurs seins… Cette danse fête la chair des femmes, chair et élan, chair et sang… Ne sont-elles pas femmes menstruées, femmes sexuées, endiablées, enflammées, somptueuses diablesses faisant par leur danse offrande de leur sexe? »

Blue Lady de Carolyn Carlson, passation de ce solo au danseur tero Saarinen

« Le geste de la danse comme celui minutieux de l’archéologue… La mémoire du mouvement comme la mémoire de la douleur. Car un corps n’oublie rien de ce qui le marque : il consigne. Tatouage de l’âme, ineffaçable des chairs. »

La danse sorcière, roman de Karine Henry, 632 pages, Actes Sud, Janvier 2017 —