Quatre sœurs T.4 Geneviève – Cati Baur et Malika Ferdjoukh

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La belle saison est arrivée. La maison des sœurs Verdelaine, surplombant la mer, a pris ses quartiers d’été. Peu à peu, elle s’est dépeuplée : Hortense et Enid l’ont d’abord quittée direction la capitale rejoindre leurs cousins préférés ; Bettina est partie faire du camping à la campagne  avec des copines ; quant à Geneviève, elle a été embauchée par monsieur Mespoulède pour vendre des glaces sur la plage. Seule Charlie veille nuit et jour sur  la vieille bâtisse, en ressassant ses anciennes amours, Tancrède et Basile…

Si la maison passe des vacances paisibles – et s’empoussière, puisque Geneviève n’a plus le temps d’y faire le ménage ! -, les sœurs vivent d’incroyables péripéties et de rocambolesques intrigues. À Paris, Hortense et Enid découvrent les turbulence de la vie citadine avec ses bruits, sa pollution, sa foule, sa précarité aussi … À la campagne, Bettina profite des joies de la ferme… Sur la plage, Geneviève rencontre Vigo un garçon mystérieux et charmant qui apparaît et disparaît sans crier gare… Et comme d’habitude, leurs parents – de bienveillants fantômes – ont le don de débarquer à point nommé.

À la fin de l’été, la Vill’Hervé retrouvera ses habitantes et plus encore… Un joyeux melting-pot, des éclats de rire, des échanges, des idées…

Une année s’est écoulée, les sœurs ont grandi. L’avenir, désormais, leur appartient.

Ce dernier album est plein de rythme et de rebondissements, de mystère et de frayeurs, d’amitié et d’amour. Cati Baur a magnifiquement illustré cette saga de Malika Ferdjoukh : les dessins sont emplis de sensibilité, d’humour, de vivacité, de tendresse. Arrivée à la dernière page, j’ai senti une douce vague de nostalgie. Elles sont tellement attachantes, ces sœurs Verdelaine, on aimerait tellement continuer un bout de chemin avec elles… Peut-être les retrouverons-nous un jour ou l’autre sous la plume de l’auteure!?

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Quatre sœurs T.4 Geneviève, BD de Cati Baur d’après  Malika Ferdjoukh, Éditions Rue de Sèvre, Janvier 2018 —

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Dans la baie fauve – Sara Baume

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Comme chaque mardi, Ray se rend au centre de la petite ville côtière irlandaise, à quelques encablures de la maison paternelle. En ce printemps, comme de coutume, il déambule. Mais cette fois-ci, des petites annonces punaisées dans la vitrine de la brocante lui font lever la tête ; la photo floue d’un cocker amoché, un œil en moins, attire son attention. Le soir-même, One Eye a pris place dans la voiture de Ray : direction la maison du père. Depuis sa mort, il y vit seul. Depuis cinquante-sept ans, il traîne sa solitude et sa carcasse à travers une vie nébuleuse alanguie éraflée cabossée. Il n’a jamais connu sa mère, n’allait pas à l’école, ne connaissais pas les joies des balançoires et autres toboggans. Pour ses dix ans,  on l’avait emmené dans un zoo mais il pleuvait tant que les animaux se cachaient dans leurs abris… L’enfant différent devint par la force des choses un être asocial dépendant inquiet… Le père était distant et taiseux…  Désormais One Eye sera son compagnon de fortune. Enfin, l’homme pourra faire entendre sa voix, parler comme il ne l’a jamais fait, s’ouvrir, montrer ses cicatrices dévoiler ses blessures, partager son quotidien son amour de la nature ses petits instants de plaisir.

Mais lors d’une promenade estivale sur la grève, le cocker s’attaque à un petit garçon. La mère, furieuse, hurle à Ray et One Eye qui se carapatent : « Je sais où vous habitez !  » Dès le lendemain, l’homme et son chien quittent la maison et partent en voiture. Ils rouleront tout l’automne et une partie de l’hiver. Le maître et l’animal, dans l’habitacle,  ensemble, constamment. Sans relâche. Défilent les forêts, les collines, les rochers, le bitume, les herbes, les fleurs, la mer, le sable, le vent, le soleil, la bruine, la grisaille, les bruits mécaniques, les cris des bêtes, le marmonnement de quelques auto-stoppeurs, l’odeur des troquets, et toujours les mots de Ray qui reconstitue son existence passée au fur et à mesure de ses réminiscences. Quant l’argent se met à manquer, ils doivent rentrer mais l’homme pourra-t-il continuer à vivre dans cette maison renfermant de sinistres souvenirs ?

Ce texte est stupéfiant. Je n’ai jamais lu un livre d’une telle intensité. Le soliloque de  Ray est porté par une langue merveilleusement imagée. L’auteure traque le moindre détail, la couleur la plus insoupçonnée, révèle les bruits et les rumeurs du monde, dessine une amitié indéfectible, dépeint tout à la fois les manifestations de la nature de l’âme humaine de la société et les confond, . On tourne la dernière page, le cœur battant fort dans la poitrine. Ces personnages tellement ingrats au commencement nous touchent nous remuent nous bouleversent tant qu’on n’a pas envie de les laisser. Je voulais rendre hommage à la traductrice qui a effectué un magnifique travail. Lisez ce roman, vraiment…

« À quoi je peux ressembler, vu de ton œilleton solitaire?  Tu m’arrives tout juste au mollet et je suis massif comme un rocher. Mal fagoté, avec une barbe mitée. Les traits passés au rouleau compresseur, le poil pareil à de la limaille de fer. Quand je reste immobile, je me voûte sous le poids de mon propre bloc de peur. Quand je marche, je clopine sur mes pieds de cul-terreux et mes jambes mal proportionnées. Mes rotules calleuses sortent par les déchirures de mon jean et mes mains battent l’air maladroitement, bêtement. Elles m’ont toujours donné du fil à retordre. Je n’ai jamais trop su quoi en faire quand elles ne battent pas l’air. »

« Tout est rempli d’histoires, m’a dit un jour une voisine âgée, justement celle qui m’a appris à coudre. J’étais alors tout petit, trop petit pour comprendre que l’apparence de la plupart des choses est trompeuse, et leur signification changeante. À cause de ce qu’avait dit la voisine, j’ai ouvert avec un couteau à pain la couture dans le dos de Mister Buddy, mon ours en peluche préféré. Je cherchais des histoires, j’ordonnais aux mots de jaillir et de former des lignes horizontales comme dans mes livres de contes. Au lieu de quoi j’ai découvert que Mister Buddy était entièrement rembourré de nuages miniatures. J’ai remis les nuages à l’intérieur et je l’ai fourré sous la machine à laver (…). »

« Parfois je perçois ta tristesse, la même que la mienne. Je la perçois à ta façon de soupirer, la tête basse. À ta façon de ne jamais baisser totalement la garde ni de tenir pour acquis l’univers que je t’offre. Ma tristesse à moi n’est pas un parti pris, mais quelque chose de coincé entre les murs de ma chair, comme un brouillard sale. Elle ternit tout. Elle roule le monde dans la suie. Elle vide mes membres de leur force et me voûte le dos. »

« Je m’examine de profil dans le rétroviseur, et je me demande si on finit par se ressembler, comme c’est censé nous arriver. Extérieurement, on est toujours aussi noirs et noueux que la nature nous a faits. Mais intérieurement, sans trop savoir pourquoi, je me sens différent. Je me sens animalisé. Il y a en moi une sauvagerie apparue en même temps que toi. »

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Dans la baie fauve, roman de Sara Baume traduit de l’anglais (Irlande) par France Camus-Pichon, Collection Notabilia Les éditions Noir sur Blanc, Janvier 2018 —

Ör – Audur Ava Olafsdottir

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Las de son existence, fatigué du néant vers lequel il glisse, Jonas n’envisage plus le temps d’après. À quarante-neuf ans et des poussières, cet homme divorcé n’a plus étreint le corps d’une femme depuis « huit ans et cinq mois », anéanti par le départ de son épouse et sa révélation tardive : il n’est pas le père de leur fille, Gudrun Nymphea, adulte aujourd’hui, si belle si brillante. Désarmé par le regard perdu de sa propre mère, pensionnaire d’une maison de retraite que la maladie d’Alzheimer accapare, il ne trouve plus les mots pour combattre l’oubli. Le poids des ans devient de plus en plus lourd, les blessures s’accumulent et la solitude se fait douleur. Jonas veut en finir, il vend sa société. Et pense au fusil de chasse de son voisin mais… il ne peut pas imposer la découverte funèbre de sa dépouille à sa fille chérie. Une idée singulière lui vient : il va s’envoler pour un pays dévasté, un lieu où la guerre a sévit, un aller simple, une semaine pour disparaître. Avec pour seul bagage, sa caisse à outils – il faut bien préparer la potence… -, quelques vêtements et le journal intime de sa jeunesse dans la poche.

Je vous entends : que ce roman doit être sombre… et bien pas du tout! Là est toute la beauté d’Ör, un tour de force, une poésie rayonnante, une grande humanité.  Cet homme parti chercher la mort va se retrouver face à des responsabilités qui vont rallumer sa morne existence. Les cicatrices qui lui rappellent tant les morsures de sa vie sont tellement insignifiantes en regard des stigmates sur les visages dans les corps et les cœurs  sur les paysages sur le ciel de ce pays ravagé par la folie de certains hommes…

Ör, c’est la reconstruction d’un homme, une conscience qui s’éveille, le sens retrouvé, vers la cicatrisation, la réparation, la fraternité. Un roman d’une grande délicatesse où les mots des poètes et l’humour font fléchir tous les maux.

« Ça y est, je suis parti. À la rencontre de moi-même. De mon dernier jour. Je dis adieu à tout. Les crocus sont en fleur. Je ne laisse rien derrière moi. Je passe de la lumière perpétuelle aux ténèbres. »

« Comment dire à cette jeune femme qui a eu tant de mal à survivre avec son petit garçon et son frère cadet sous des pluies de bombes – dans un pays où le lit des rivières est baigné de sang et où des pelotons d’exécution il y a quelques semaines encore coloraient l’eau de rouge – que j’ai fait tout ce chemin pour me supprimer. Impossible d’expliquer à ces gens-là que je suis venu avec ma caisse à outils pour pouvoir fixer un solide crochet, et que c’est aussi naturel pour moi d’emporter ma perceuse que d’autres leur brosse à dents. Je ne peux pas lui confier – après tout ce qu’elle a enduré – que je vais lui imposer ainsi qu’à son frère la tâche de me décrocher. Mon malheur est, au mieux, dérisoire, quand tout ce qu’on voit par la fenêtre n’est que ruines et poussière. »

« Ce qui me frappe, ce sont les couleurs éclatantes, le ciel d’un bleu intense, le sable doré, le monde est encore en couleurs et les gens sur les photos ne savent pas ce qui les attend, ils sont en vie, ils ont encore les deux jambes de la même longueur, ils ont des projets d’avenir, comptent peut-être même changer de voiture ou d’éléments de cuisine, ou faire un voyage à l’étranger. »

Ör, roman d’Audur Ava Olafsdottir, traduit de l’islandais par Catherine  Eyjolfsson, Éditions Zulma, Octobre 2018 —

La petite et le vieux – Marie-Renée Lavoie

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La petite, c’est Hélène, huit ans d’âge mais cent ans de maturité. Son enfance, elle la passe dans un quartier populaire de Québec dans les années quatre-vingt avec ses parents et ses trois sœurs. Son père, professeur, manque cruellement d’autorité avec ses élèves et c’est avec la boule au ventre qu’il part travailler le matin en souhaitant vite revenir le soir et noyer son amertume dans l’alcool. Sa mère, veille sur la tribu, avec maladresse parfois mais toujours avec amour. Si la vie de la petite n’est pas merveilleuse elle n’est pas malheureuse pour autant. Comme les voisins alentours (quelle galerie de personnages !), Hélène et sa famille composent avec ce qu’ils ont, avec ce qu’ils sont, un patchwork fait de gris et de couleurs dont les coutures laissent passer la lumière. Des étincelles d’espoir, des instants de bonheur, des moments de poésie. Et puis la petite n’est pas seule et à deux c’est bien connu, on est toujours plus fort : fan de Lady Oscar, héroïne d’un célèbre dessin animé, elle en a fait son double, sa confidente, sa conseillère. Elle admire la volonté, la liberté, l’obstination, le courage de Lady Oscar, jeune femme – qui se faisait passer pour un garçon – capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette sous la révolution française. Ce personnage lui donne de la force, de la détermination et un optimisme à revendre. Alors Hélène se fait appeler Joe, se lève à l’aube pour distribuer des journaux, devient serveuse dans un bingo – du haut de ses huit ans, ne l’oublions pas ! -. Et cette grande petite si attachante si drôle si sincère tisse des liens entre les gens, propose son aide, tente de comprendre le monde des adultes – qui lui parait tellement confus – se heurte souvent à des sacrés obstacles et des désillusions mais poursuit sa route vaille que vaille. Elle grandit trop vite peut-être mais elle grandit bien, et on ne peut qu’éprouver de l’empathie pour elle ne doutant pas un seul instant qu’elle démolira tous les murs. Et sa belle amitié avec Roger, vieil homme solitaire et grincheux, qui a passé trente ans de son existence dans un hôpital psychiatrique, un marginal malchanceux, un rejet de la société qui a enfin trouvé une place, sa place en attendant la mort (dit-il) : sur une chaise dépenaillée devant son appartement (un sous-sol), une cigarette dans une main, une mauvais bière dans l’autre, observant le spectacle de la vie. Ces deux-là si diamétralement opposés vont pourtant suivre un temps le même bout de chemin.

Un grand roman servi par des dialogues savoureux et vifs en québecois, une narration tendre profondément humaine et des personnages tellement authentiques. Le réel nous est livré avec ses beautés ses malheurs ses humeurs ses fragilités ses douceurs aussi. Et l’imagination débordante de la petite nous emporte et nous enchante.

« Il était installé sur une petite chaise de faux cuir fleuri, dans le stationnement de la maison d’à-côté, une cigarette mal roulée plantée dans une grosse barbe blanche caramélisée par la fumée de tabac. On aurait cru qu’il y était depuis toujours. L’homme idoine des petits quartiers, l’incarnation parfaite de l’idée qu’on se fait du pauvre monde. »

« Les odeurs sont des repères, des zones impalpables de confort pour l’enfant qui a tant besoin de ces petites notes d’un monde connu, même s’il est malodorant, pour construire son équilibre. »

« Alors je suis allée lire l’histoire (Le vieil homme et la mer). Il y en avait une vieille copie annotée dans notre petite bibliothèque composée d’une dizaine de livres coincés entre le globe terrestre et le panier à couture de ma mère. J’avais besoin de la Havane, de la cabane du vieux et des rêves de lion pour comprendre. En fait, comme tous les sceptiques, j’avais besoin de voir. J’ai commencé à pleurer dès le début, quand le petit demande au vieux ce qu’il va manger pour le souper et que celui-ci répond du riz au safran avec du poisson alors que tous les deux savent trop bien qu’il ne mangera pas, puisqu’il n’a rien pêché depuis quatre-vingt-quatre jours, et qu’il n’a pas plus de riz que de poison. Ils se jouent comme ça la comédie tous les soirs, pour rire un peu. Comme quoi c’est peut-être vraiment l’humour qui meurt en dernier. J’ai lu le livre d’un coup, en quelques heures de parfaites catalepsie, enfermée dans ma chambre. J’ai ensuite dépensé des années de larmes qui m’ont boursouflé le visage que j’ai préféré me priver de manger toute la journée (…) »

« Elle était si belle quand elle oubliait d’être dure, ma mère. Ce n’était plus qu’une adolescente qui jouait les madames dans un accoutrement qui témoignait du peu de temps et de moyens dont elle disposait pour elle-même. J’avais depuis longtemps compris que maman C’é-Toute, ce n’était pas pour moi, ni pour mes sœurs, mais pour elle, une façon de tenir le coup et de ne pas ramollir ses enfants, une façon de se convaincre qu’elle était dure, alors qu’en réalité c’était tout friable en dedans. Ma mère était une gaufrette. »

Merci ma Nadine. Grâce à toi, j’ai croisé le chemin d’Hélène et Roger, une belle rencontre.

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La petite et le vieux, roman de Marie-Renée Lavoie, Bibliothèque québecoise, première parution en 2010 —

Entre deux mondes – Olivier Norek

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D’emblée, nous savons que cette lecture empathique sera éprouvante. Quelque part en mer Méditerranée, nous sommes dans cette frêle embarcation parmi les migrants entassés écrasés les uns contre les autres figés par le froid la peur l’inconnu. On entend un enfant tousser, on voit la terreur dans les yeux  de sa mère quand le passeur avance vers eux… et l’immensité silencieuse de la mer. Puis changement de décor, nous nous retrouvons au milieu de la Jungle à Calais, la veille du démantèlement du camp. Alors que les pelleteuses s’affairent, un homme en guenilles sort des bois tel un spectre, une mince lueur d’espoir dans les yeux, ses mains fouillent le sol… en vain, son regard s’enténèbre, il disparaît comme il est apparu.

Ce roman relate la réalité d’hommes de femmes et d’enfants qui luttent pour leur survie, résistent à l’adversité, espèrent l’effondrement des murs, rêvent de liberté. Ils ont fui un pays en feu au péril de leur vie, avec dans la tête une destination privilégié : l’Angleterre. Ainsi, soudanais, afghans, syriens, libyens, érythréens, irakiens… terminent leur dangereux périple aux portes de leur eldorado, à Calais. Les tentatives de traversées sont nombreuses et souvent mortelles. Le camp est devenu avec le temps une « ville » de plusieurs milliers de personnes avec des rues, des échoppes, des vols, des viols, des rixes, des conditions d’hygiène et de santé déplorables. Et à la lisière du camp, la police, observatrice distante semble impuissante face à La jungle, zone de non-droit.

Avec détails et force, Olivier Norek décrit cet endroit, cet « entre deux mondes », ce sas, ce purgatoire et intègre l’Histoire dans une fiction policière à travers les histoires d’Adam le réfugié syrien ancien flic venu retrouver à Calais sa femme et sa fille, Bastien le policier français récemment muté bienveillant et indigné par ce qu’il découvre, Kilani l’enfant soldat soudanais à la langue arrachée sauvé de mains agressives par Adam. De l’entrelacement des existences à la rencontre de solitudes émanent une grande humanité qui amène à la réflexion et en fil rouge de mystérieux assassinats intriguent et troublent.

Un grand roman noir au plus près de l’humain, dans ce qu’il a de meilleur et de pire.

« Quand ils (les iraniens) sont arrivés sur place, ils ont vu un morceau de forêt, alors ils ont appelé l’endroit « la Forêt ». En langue perse, jangal. Ici, on a entendu « jungle », prononcé à l’anglaise. Un simple quiproquo. « 

« -Vous déconnez ou quoi? Vous savez qui ils sont ces migrants, vous me l’avez dit vous-même. Des types qui fuient un pays en guerre et qui cherchent à retrouver leur famille en Angleterre. On ferait tous la même chose dans leur situation. Comment pouvez-vous en parler comme de lapins de gibier, de Walking Deads ou de zombies, de vulgaires immigrés qu’on traque? (…) – C’est vous qui déconnez, lieutenant, avec vos trois semaines d’expérience. Laissez-moi vous faire un point. Cortex, celui qui fait toujours le malin, en est à sa deuxième dépression. Sprinter, celui qui nous surveille dans les airs, a fait une tentative de suicide l’année dernière. On est tous à bout. « 

« Le sang battait fort à ses tempes, son souffle devient plus court, saccadé, comme si l’air n’était plus respirable. Sa vision se troubla, sa course devint presque aveugle, et lorsque les phares d’un imposant bahut de trente-trois tonnes l’éblouirent, la lumière violente devint flammes, immenses, brûlantes, et tout autour de lui s’embrasa. Il entendit alors les cris provenant des huttes de son village, leurs toits en feu sous un nuage noir de cendres. Le claquement des mitraillettes. Son lac. Le Nil Blanc. Son océan vert en herbe grasse. Il entendit la voix de sa mère l’appeler au loin. « Ayman ! » Il s’écroula, inconscient, sur le bord de la route, sur une herbe jaunie, nourrie aux gaz d’échappement. »

Entre deux mondes, roman d’Olivier Norek, Éditions Michel Lafon, Octobre 2017 —

Picasso 1932 – sous la direction de Laurence Madeline, en collaboration avec Virginie Perdrisot-Cassan

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Picasso, 1932. Peintre de génie, année prolifique, année érotique. En douze mois, l’artiste peint – cent onze tableaux – sculpte photographie écrit esquisse grave. Emporté dans un tourbillon grisant – doux vertige de l’amour – , il travaille presque chaque jour avec exaltation. Picasso est tombé sous le charme de Marie-Thérèse Walter qui devient sa maîtresse – il est alors marié avec Olga et leur fils Paul est âgé de onze ans -, leur liaison devant restée secrète – leurs retrouvailles sont rares – , son désir pour elle est attisé fantasmé, son imagination éclate en fièvre créatrice. En cette année 1932, le peintre se rapproche également du surréalisme – sans rejoindre complètement le courant -, il le fascine. Et puis pour la première fois dans sa vie d’artiste se prépare une rétrospective  personnelle qui aura lieu aux Galeries Georges Petit à Paris au mois de juin ainsi qu’une grande exposition au musée Kunsthaus de Zurich en septembre. Deux événements majeurs, une consécration pour Picasso qui, à cinquante ans est seulement au mitan de carrière.

Cet ouvrage, catalogue de l’exposition du même nom, se présente à la manière d’une éphéméride. Jour après jour, le lecteur effeuille la vie de Picasso, son quotidien, sa correspondance, les photographies d’expositions de sa famille, les articles de journaux, ses toiles évidemment, des invitations, des lieux visités… l’idée de ce calendrier vient probablement d’une réflexion de Picasso : »L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal ».

Une année dans la vie de Picasso ; passionnant!

« Au fond, tout ne tient qu’à soi. C’est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n’est rien. »

« As-tu quelquefois vu un tableau terminé? Pas plus un tableau qu’autre chose. Malheur à toi, quand tu diras que tu as terminé… Terminer une œuvre? Achever un tableau? Quelle bêtise ! Terminer veut dire en finir avec un objet, le tuer, lui enlever son âme, lui donner la puntilla « l’achever », comme on dit ici, c’est-à-dire lui donner ce qui est le plus fâcheux pour le peintre et pour le tableau : le coup de grâce. »

« Quand on part d’un portrait et qu’on cherche par des éliminations successives à trouver la forme pure, le volume net et sans accident, on aboutit fatalement à l’œuf. De même en partant de l’œuf on peut arriver, en suivant le chemin et le but opposés au portrait. Mais l’art, je crois, échappe à cet attachement trop simpliste qui consiste à aller d’un extrême à l’autre. Il faut surtout pouvoir s’arrêter à temps. »

« Tout l’intérêt de l’art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c’est déjà la fin. »

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Picasso 1932, catalogue publié à l’occasion de l’exposition « Picasso 1932. Année érotique » présentée au Musée national Picasso-Paris du 10 octobre 2017 au 11 février 2018, sous la direction de Laurence Madeline en collaboration avec Virginie Perdrisot-Cassan, éditions de la Réunion des musées nationaux, Octobre 2017 —

Et vous avez eu beau temps? La perfidie ordinaire des petites phrases – Philippe Delerm

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Observateur du réel, connu pour ses fameux instantanés littéraires, des petits riens pas si anodins, sensibles, tendres, imparfaits, sensoriels, fallacieux, rudes, beaux, sombres, lumineux… Ici, Philippe Delerm est encore une fois le témoin attentif des défauts et autres travers de ses semblables, le scrutateur de nos petites phrases toutes faites dont on use et abuse. Et débusque avec finesse et  humour toute la perfidie infusée dans des expressions familières.

Ainsi s’égrènent plus de soixante textes vifs et brefs pour autant de petites phrases telles que : « Je me suis permis… », « Et tu n’as rien vu venir? », « Il n’a pas fait son deuil », « C’est pas pour nous », « Là, on est davantage sur… », « En même temps je peux comprendre », « Vous êtes un type dans mon genre », « Abruti, va », « Ça n’ira pas plus bas », « Tiens, rends-toi utile », « On l’a vu dans quoi, déjà? », « Où sont les enfants? », « Je sais pas ce qu’on leur a fait, aux jeunes… », « Ça pousse et ça nous pousse », « C’est pas pour dire mais… », « Pour être tout à fait honnête avec toi », « Moi, je ne sais pas faire »…

Évidemment l’auteur touche juste en levant le voile sur leur sens profond. On esquisse souvent, en lisant ses mots, un sourire. Un sourire parfois crispé parce qu’on s’identifie… Et la perfidie ordinaire éclate avec une telle netteté qu’elle nous bouscule.

À lire, à partager et à cogiter !

« Et prends-toi quelque chose

Ça c’est quant on avait neuf ans, dix ans. On commençait la liberté, pendant les vacances d’été. On partait à bicyclette. On passait devant la maison du vieux voisin, M. Longueboute.  – Tu montes au village ? – Oui. Vous avez besoin de pain ? – Si tu pouvais me rapporter une baguette ? Il sortait de sa poche le porte-monnaie en demi-lune, faisait glisser les pièces, donnait juste un peu trop.  – Et prends-toi quelque chose ! Ah, comme on aimait cette abstraction ! Il ne s’agissait pas de refuser. À la fierté du commissionnaire s’ajoutait cette délicatesse de plonger dans le secret, dans le non-dit. En reprenant la route sous le soleil déjà chaud, on se disait qu’il faudrait rendre un peu d’argent, que M. Longueboute protesterait : « Garde ça, c’est pour toi ! « ,  mais qu’il empocherait quand même les derniers centimes. C’était le tact qui voulait ça : pas d’obligeur, pas d’obligé, un petit dialogue à respecter entre seigneur de l’amitié. »(…)

« J’dis ça, j’dis rien

Ils sont plutôt décontractés, ils n’ont pas peur de manifester une franchise à la limite de l’insolence. Mais quand ils lancent un jugement qui pourrait faire un peu ruer dans les brancards, ils effectuent aussitôt après un repli assez curieux. « J’dis ça, j’dis rien ! »C’est une espèce de précaution postoratoire, parfaitement ambiguë, dont la subjectivité rejaillit sur la fadeur de l’interlocuteur. C’est infinitésimal, mais celui, celle à qui l’on lance un « J’dis ça, j’dis rien » peut se sentir suspecté de ne proférer pour sa part que des opinions banales, ou politiquement correctes. En face, il y a peut-être un courageux, ou du moins quelqu’un qui se moque des conséquences. »(…)

« Il faudrait les noter

« Il y avait un cauchemar dans la chambre, mais je crois que je ne l’ai pas vu ! » Elle est jolie celle-là, plus émouvante et drôle de sortir de la bouche d’un petit garçon que l’on connaît bien, qu’on aime. C’est peut-être  ce qui distingue les phrases cueillies au vol de celles qu’on lit dans un recueil de mots d’enfants. Prononcées par des inconnus, on ne les relie pas à une voix, à un sourire auquel il manque deux dents, à une façon d’être au monde. Souvent aussi on suspecte le collecteur d’avoir arrangé, un peu triché. Mais il ne s’agit pas d’éditer un livre, quand on dit à chaque fois : »Il faudrait les noter. » On pense simplement à un carnet, à un cahier, à une trace qu’on voudrait garder. On devrait les noter, bien sûr. Mais on ne le fait jamais. »(…)

Et vous avez eu beau temps ? La perfidie ordinaire des petites phrases de Philippe Delerm, Seuil, Janvier 2018 —

Me voici – Jonathan Safran Foer

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Qu’il est difficile de poser les justes mots sur ce roman colossal et foisonnant. J’ai découvert l’auteur avec ce livre, qui m’a pleinement convaincue de lire les précédents. Sans mal, je suis entrée dans l’antre de la famille Bloch – juive américaine -, composée de Jacob le père scénariste pour des séries télévisées, Julia la mère architecte, trois enfants Sam, Max et Benjy, sans oublier leur chien fatigué par les ans Argos. Avec empathie, j’ai entendu les turbulences du couple : l’érosion, les distorsions, la lassitude, crise du milieu de vie, désenchantement, amertume. À travers l’écriture de l’auteur, son propre vécu se dévoile et cogne. Le délitement de cet amour entre Jacob – le double de Safran Foer? – et Julia est ainsi empreint d’un réalisme tour à tour touchant tendre mélancolique absurde voire drôle.

Au bord de la rupture, en pleine confusion existentielle, Jacob doit pourtant faire face – avec ou sans Julia – à la vie, qui suit son cours elle, avec ses tracas quotidiens, l’éducation de leurs fils, son travail qui ne le passionne plus, la préparation de la bar-mitsva de Sam 13 ans soupçonné d’avoir écrit des mots racistes au lycée qu’il fréquente, avec l’arrivée des cousins d’Israël, la mort de son grand-père Isaac, la découverte de sa femme d’une correspondance pornographique entre lui et une collègue, des mensonges, des dissimulations, des interrogations sur la religion, des petites phrases assassines, des décisions à prendre, les surgissements du passé, les peurs de l’avenir, l’incursion du virtuel et autres avatars… Mais voilà que la petite histoire somme toute ordinaire de Jacob et sa famille est confrontée à un événement de taille ; Israël vient d’être frappé par un terrible séisme… En reflet de leur histoire chancelante ; un cataclysme d’ampleur historique.

Me voici est un roman impressionnant opulent spirituel émaillé de dialogues percutants. Comme tout pavé – 741 pages -, certains passages pâtissent de l’attention du lecteur mais celle-ci est toujours ravivée.

« Julia aimait promener son regard là où le corps n’a pas accès. Elle aimait les murs de brique irréguliers quand on ne sait trop s’ils ont été construits avec négligence ou savoir-faire. Elle aimait la notion de périmètre quand elle contient aussi l’idée d’expansion. Elle aimait que la vue ne soit pas centrée dans la fenêtre, mais aimait aussi se souvenir que les vues, par nature, sont centrées. Elle aimait les boutons de portes qu’on n’a jamais envie de lâcher. Elle aimait les marches qui montent et les marches qui descendent. Elle aimait les ombres sur d’autres ombres. »

« Tout était si sublimé : la promiscuité domestique s’était changée en distance intime, la distance intime en honte, la honte en résignation, la résignation en peur, la peur en rancune, la rancune en autodéfense. Julia se disait souvent que s’ils pouvaient remonter le fil jusqu’à la source de leurs dissimulations, cela leur permettrait peut-être enfin d’être franc. »

« Les enfants enterrent leurs parents morts, parce que les morts ont besoin d’être enterrés. Les parents n’ont pas besoin de faire venir leurs enfants au monde, mais les enfants ont besoin d’en faire sortir leurs parents. »

« Parce qu’ils étaient jeunes. Parce qu’on est jeune qu’une fois dans sa vie et qu’on a qu’une seule vie. Parce que l’audace est la seule façon de défier le néant. Jusqu’où peut-on aller pour se sentir vivant? »

« Entre deux êtres quels qu’ils soient, il y a une distance unique, infranchissable, un sanctuaire inaccessible. Parfois, il prend la forme de la solitude. Parfois, il prend la forme de l’amour. »

Me voici, roman de Jonathan Safran Foer, traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Roques, Éditions de l’Olivier, Septembre 2017 —

La sœur du menuisier – Mira Maguen

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Soudainement, l’existence belle et douce de Nava vole en éclats. Un accident de la route cause la mort brutale de son jeune fils et de son mari. À trente-neuf ans, elle réalise que sa vie n’a désormais plus de sens. Le choc est violent, la douleur profonde… Une « collision métallique arbitraire » qui ne lui laisse que « trois options : le cimetière, l’asile de fou ou une résidence pour seniors ». Elle choisit la troisième, considérant ce lieu comme un dernier refuge, sans perspective d’avenir.

Rapidement, elle quitte son emploi d’architecte d’intérieur et son appartement, et s’installe à « La maison bleue », une résidence pour personnes âgées. Sans les deux hommes de sa vie, elle ne peut poursuivre cette dernière de la même façon. Nava n’a plus d’ambition, plus d’envie, plus de fantaisie… Elle devient caissière dans un supermarché, un travail machinal aux gestes mécaniques…

Durement, elle survit. Elle subit cette vie dont elle n’a plus goût. Et puis, le temps continue à creuser ses sillons… Elle n’est pas vraiment seule, son frère – un menuisier – et sa belle-sœur Yonina l’écoutent et la soutiennent. Jour après jour, Nava relève la tête, échange quelques mots avec Ola sa collègue de travail – qui a un fils de l’âge du sien -, fait la connaissance d’un employé de son frère, et pénètre dans les vies des résidents de La maison bleue.

Progressivement, elle lie des amitiés, elle partage des souffrances, elle aide et réconforte, elle découvre le poids du malheur chez d’autres… Même le désir qu’elle pensait disparu se ravive… C’est la vie-même qui revient dans sa tête et dans son ventre…

Le roman d’une renaissance, de l’obscurité à la lumière.

« Mes oreilles se sont transformées en voies rapides, les mots défilent, passent en trombe, ça rentre par l’une et ça sort par l’autre, je vois ce qui se passe, j’entends ce que l’on dit, où l’on va, d’où l’on vient, sans que cela m’atteigne, je suis imperméable tel du nylon, et de jour en jour je perfectionne ce tissu isolant et bouche la moindre fissure. »

« O.K. Tu es restée seule, ton univers s’est effondré, tu es en dépression et tu es venue te réfugier ici. (…) pour chaque être enterré deux pieds sous terre se trouve au moins un cœur brisé à la surface. Si tous ces cœurs brisés allaient dans une résidence pour seniors , il ne resterait plus que des chats dans les rues, les chats conduiraient des autobus, les chats recevraient des patients dans les dispensaires et s’occuperaient des commerces. Écoute-moi, ma chérie, en ce qui concerne les malheurs, Dieux les prodigue sur terre comme des pluies abondantes : il y a celui qui est mouillé, celui qui passe aujourd’hui entre les gouttes mais demain sera trempé. La vie n’est pas une sinécure, ma chère. »

« Un individu désire que le monde lui foute la paix, l’oublie l’espace d’un instant, à l’instar de cet oiseau qui fouille en ce moment dans son plumage sans qu’aucun être vivant ne lui envoie un SMS, ne l’appelle, ne lui envoie de mail, ne le suive sur Facebook, Instagram, Twitter, et qu’il puisse ouvrir un large bec et hurler à la face du monde : « Je vis car j’existe, je furète, fiente, chante, mange, m’endors, copule, et en quoi cela vous regarde? » Si seulement je pouvais goûter un instant pareil, une fraction de seconde de tranquillité… »

La sœur du menuisier, roman de Mira Maguen, traduit de l’hébreu par Katherine Werchowski, Mercure de France, Septembre 2017 —

Gabriële – Anne et Claire Berest

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En quête de vérités sur Gabriële Buffet-Picabia, leur arrière-grand-mère maternelle, qu’elles n’ont pas connue, Anne et Claire Berest, toutes deux écrivaines, se sont adonnées à un travail de recherche approfondi passionnant et sensible. Elles ont lié les diverses documentations, libéré leur ressenti, entrelacés leurs mots et délivré un récit biographique aux allures de roman.

Écrire pour éclairer une filiation obscure. Remonter le temps pour se glisser au plus près de Gabriële et du peintre Francis Picabia son mari, tenter de percer à jour les relations complexe de ce couple, pénétrer et naviguer dans les courants artistiques du début du XXème siècle. Écrire pour rompre le silence, relier et comprendre. Retracer la vie de Gabriële ; sa personnalité, son esprit, ses affinités, son cheminement de femme d’épouse de mère d’inspiratrice et de théoricienne de l’art moderne, ses voyages, ses compagnons de route, son influence…

En 1898, intelligente et volontaire, Gabriële qui ne peut pas entrer au conservatoire – alors interdit aux femmes -, parvient à s’inscrire à la Schola Cantorum dirigée par Vincent d’Indy – école avant-gardiste – pour devenir compositrice de musique. Elle y consacrera plusieurs années de sa vie jusqu’à sa rencontre avec Francis Picabia en 1907, alors peintre impressionniste. Fascinée par le personnage – à l’époque, en pleine remise en question de son art – Gabriële laisse la musique pour s’abandonner complètement dans les bras et l’œuvre de Picabia. Ils se marient et elle sera à ses côtés jusqu’à la mort du peintre en 1953. Gabriële lui sera indispensable dans son parcours artistique lui infusant ses idées et ses pensées.

Ainsi, nous suivons les pérégrinations des Picabia à travers les bouleversements intellectuels et artistiques de ce début de XXème siècle – fauvisme cubisme orphisme dadaïsme surréalisme… -, nous voyageons avec eux de salon en salon, de Paris à New-York, de Barcelone en Suisse, nous  croisons Marcel Duchamp Guillaume Apollinaire Man Ray Isadora Duncan Edgar Varèse Pablo Picasso Alfred Stieglitz Marius de Zayas Walter Arensberg Marie Laurencin… nous assistons à la naissance d’œuvres de galeries et de revues…

Le couple Picabia aura quatre enfants dont ils ne s’occuperont pas, emportés tous deux par le tumulte et l’enivrement artistique. Gabriële porte et materne son mari, le rassure, le soigne – Picabia était sans doute bipolaire -, l’inspire, le valorise. Seul l’art est digne d’intérêt à leurs yeux, ils ne regarderont pas leurs enfants grandir, ils ne verront rien de la première guerre mondiale. Complètement centrés sur l’Art Moderne et la grande famille des artistes qui les entoure.

Ce livre écrit à quatre mains dessine le portrait d’une femme fascinante et invite à une promenade passionnante dans le monde de l’art. Les mots d’Anne et Claire Berest qui s’unissent pour ne faire qu’une seule voix sont infiniment sincères et touchants.

« Picabia se drogue et travaille, de jour comme de nuit, avec une Gabriële au ventre arrondi, comme penchée sur son épaule. Une sorte d’oiseau de compagnie si intelligent qu’il fait parfois un peu peur. Elle commente, il questionne ; il essaie, elle interroge. Ils habitent ensemble un intéressant royaume, leurs esprits s’agencent en d’innombrables pièces qu’ils visitent, excités, comme on court, grisés, dans des lieux interdits. (…) Ils débordent l’un sur l’autre, le cerveau de Gabriële apparaissant comme un réservoir de matière à étaler sur la toile. »

« Francis se penche vers Marcel et lui explique, les pupilles dilatées : que voulez-vous ma femme a un cerveau érotique, qui rend les hommes fous, à condition qu’ils soient très intelligents. Marcel répond : Heureusement pour vous, c’est une catégorie d’hommes qu’on ne croise pas souvent. »

« J’étais comme un homme. Je ne voulais pas restreindre ma vie. J’ai toujours vécu ma vie comme une aventurière, en m’autorisant des choses que les autres ne s’autorisent pas. J’aurai voulu beaucoup plus voyager. J’ai parfois été frustrée de ne pas vivre les aventures que je voulais vivre – alors j’ai vécu des aventures à l’intérieur des relations que j’avais avec les gens. »

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Francis Picabia – Gabriëlle Buffet Picabia – Guillaume Apollinaire

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Gabriële, d’Anne et Claire Berest, Stock, Août 2017 —