Les bourgeoises – Astrid Eliard

Je lis peu de nouvelles. J’aime les intrigues, les péripéties, faire un bout de chemin avec les personnages. J’aime m’installer dans une histoire pour la vivre pleinement, longtemps. Mais parfois je me laisse tenter, car je connais la plume. Et l’écriture d’Astrid Eliard est de celle qu’on n’oublie pas. Sacrée Marie!, Danser, La dernière fois que j’ai vu Adèle, autant de romans autant de portraits sensibles et juste de femmes avec leurs ambivalences : fortes et fragiles, sombres et lumineuses, tristes et drôles, persévérantes et changeantes. En quête de sens, leurs sentiments valsent pour mieux s’ajuster aspirer espérer.

Au fil des nouvelles de ce recueil, défilent encore des visages féminins en clair-obscur, des figures de la bourgeoisie ( néo-bobos pour la plupart). Des textes doux-amers, un regard tour à tour tendre et ironique, des clichés démontés, un jeu d’observations et de questions soulevées. Une classe sociale auscultée à travers le prisme de situations souvent jubilatoires servis par des dialogues percutants.

Alors on se promène allégrement entre celle qui arpente chaque matin le grand magasin en quête de ses gouttes précieuses de Shalimar, celle qui en route pour un entretien d’embauche – lié à sa start-up – se retrouve au milieu d’une manifestation au côté d’un copain de jeunesse et d’une vague nostalgique, celle qui évoque non sans racisme, avec ses congénères, les nounous étrangères, celle qui préfère mettre son enfant dans une école catholique même si elle prône la mixité sociale, celle qui prend un malin plaisir à faire la cliente difficile à la pharmacie, celle qui atteinte d’alzheimer fait la quête dans la rue vêtue de ses plus beaux atours, celle qui enseigne et se persuade de gérer au mieux ses élèves issus d’un milieu social défavorisé, et celle nouvellement « riche » mise face à sa conscience et ses contradictions.

Un recueil savoureux!

Les bourgeoises, recueil de nouvelles d’Astrid Eliard, Mercure de France, mai 2021 —

L’amant – Marguerite Duras

« L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » Ce flou me ravit chez Duras! Autobiographie roman… vérité invention?! Je n’écrirai pas de « chronique » sur L’amant, je n’oserai pas. Juste poser ici quelques mots… Un livre « photographique » comme je les aime. L’écriture est lente, décousue, lancinante, puissante, – ah sa scansion sa respiration… – et soudain, l’image se fige. On voit la jeune fille de 15 ans, accoudée au bastingage du bac qui traverse le Mékong. Sa silhouette belle et sensuelle, sa robe de soie transparente, ses talons hauts en lamé or, son chapeau d’homme et ses rubans. La limousine noire , le chauffeur en livrée. La lumière, le vent, le fleuve. Puis, l’homme élégant de la luxueuse voiture, le chinois de Cholen et elle, ensemble dans sa garçonnière. Alors qu’il tremble de désir et de peur, elle s’éveille à la sexualité dans un esprit d’indépendance et de transgression. Bien plus qu’un rite de passage. Une succession d’obstacles. L’Indochine des années 30, la relation complexe avec sa mère – aimante et protectrice avec ses deux garçons, autoritaire et vénale avec sa fille -, le grand frère brutal – qui dilapide la famille en jouant et se droguant -, le petit frère doux – disparu trop tôt -, la société coloniale, la différence sociale, l’envie irrépressible de devenir écrivain, le sentiment amoureux, l’amour impossible, l’argent, les non-dits, les paysages, les visages, les sensations, les phrases comme celle-ci qu’on lit et relit :  » L’air était bleu, on le prenait dans la main »… Et bien des années après, à Paris, elle et lui au téléphone. Sa voix à lui qui tremble, et qui aime…

L’amant, Marguerite Duras, éditions de Minuit, 1984 —

ama le souffle des femmes – Franck Manguin et Cécile Becq

Une barque. À son bord, un homme. Une corde qu’on lance. La mer, les oiseaux, le silence, l’attente… Sous la surface lisse, une femme, presque nue. En mouvement, en apnée. La descente… Puis l’ascension. Là voilà – jaillissante – qui perce le miroir de l’eau. Un ormeau dans une main, la corde dans l’autre. Nous sommes en 1962, au large d’Hégura, une île japonaise. Isoé est une ama, une femme de la mer dont la tradition de pêche, exclusivement féminine, est séculaire. Les amas sont fortes fières sauvages et respectées. Par filiation, elles se transmettent l’enseignement de ce souffle puissant.

Ce jour-là, Isoé reçoit chez elle sa nièce venue de Tokyo, Nagisa, qu’elle n’a jamais vue. Sa sœur ayant quitté l’île précipitamment vingt ans auparavant, aux bras de celui qui sera le père de Nagisa. Abandonnant Isoé, désormais seule ama de la famille et pleine de rancunes. La jeune femme, réservée et pudique, à la peau douce et laiteuse, a fui la ville, lieu d’un drame intime. Elle porte en elle une mélancolie prégnante, que la mer va bientôt engloutir. Au fil des années, Nagisa va devenir elle aussi une ama, courageuse et audacieuse, à la peau tannée par le soleil. Mais la perspective nécessaire de se marier à son tomaé – l’homme qui retient la corde – mettrait un terme à la liberté qu’elle chérie tant. Son désir d’indépendance sera-t-il plus grand que le souffle de la mer ?

Un album beau bleu et sensible. Le bleu de la mer, des blessures profondes, de l’apaisement. La beauté d’une tradition ancestrale, d’une société matriarcale, des dessins cinématographiques lumineux. L’approche sensible du choc des cultures vécu par Nagisa – monde rural/citadin, le bouleversement d’une nouvelle ère – tradition/modernité. Et la poésie qui s’en dégage à chaque page ; les femmes gracieuses et guerrières, l’élégance des plongées, la splendeur des fonds marins et des bords de mer, l’héritage, le sillage, les secrets pesants qui se diluent avec le temps… la vie et ses déferlantes.

ama et le souffle des femmes, bande-dessinée de Franck Manguin et Cécile Becq, éditions Sarbacane, 2020 —

L’année du pied-de-biche – Florentine Rey

Le pied-de biche, c’est tout à la fois un levier – qui multiplie une force – un point d’appui pour arracher, un outil pour s’évader, s’échapper, fuir, enfoncer – des portes -, se faire violence – avec soi-même avec les autres avec la société… -, brusquer – pour activer faire bouger les choses -, surmonter, vaincre… « J’écris des formes courtes pour ouvrir et fermer les portes et changer de costume entre deux poèmes » dit Florentine Rey. Sa poésie a la vitalité la puissance la robustesse d’un pied-de-biche. Elle a aussi de la folie, du jeu, de la douceur. Tantôt drôle tantôt grave, tantôt amère tantôt solaire. Ses poèmes touchent, égratignent, donnent le sourire, font du bien, remettent en place!

La poésie contemporaine est incroyablement riche, intense, belle, fougueuse, inventive, courageuse, hétéroclite, impliquée… Si vivante, malgré le peu de gens qui la lise… Alors osez la poésie!

Florentine Rey écrit sur le monde qui flanche, le désastre écologique, l’écriture, le rapport au corps au sexe à la passion à l’amour, l’engagement, les inégalités hommes-femmes… Elle dessine des tranches de vie et les interrogations des lendemains incertains. Elle dépeint la réalité avec lucidité, colère parfois. Mais l’espoir la lumière la joie l’humour s’immiscent aussi. Les interstices existent, le monde n’est pas d’un seul tenant, heureusement! C’est l’espace de la liberté!

L’année du pied-de-biche, recueil de poésie de Florentine Rey, Le castor Astral, avril 2021 —

Chamber Music suivi de Pomes Penyeach – James Joyce – traduit annoté et présenté par Pierre Troullier

Qu’il est doux et fort de lire de la poésie. Se laisser envelopper par l’instant, s’attarder sur les mots, leurs assonances et autres allitérations, leur sensualité, leur petite musique, leur grâce, leurs luttes, leurs percussions, leurs impulsions. S’abandonner aux sentiments, aux rythmes, à la magie qui se dégagent des vers du poète. À voix haute, flâner d’un poème à l’autre, et être transporté tantôt dans une rêverie exquise, tantôt dans une réalité parfois âpre. Qu’elle soit classique, contemporaine, lyrique, urbaine… faire entrer la poésie en soi. Prendre le temps, laisser infuser, se ravir d’une rime comme d’un tableau, se délecter des trouvailles, du style, débusquer des émotions, qui résonnent.

Que j’ai aimé lire les poèmes de James Joyce. Deux recueils en un, Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, un écrin où recèlent des bijoux traversés par l’amour courtois. Le désir, l’amour naissant, l’embrasement, l’amour finissant, la mélancolie, le doux souvenir. Il y quelque chose de Verlaine bien sûr ; les paysages bucoliques, la forêt les bosquets, les ruisseaux l’azur, la danse la musique le chant, le vent les rubans, la lune les serments, extases et clair-obscur … Il y a une ponctuation vive – exclamations interrogations – qui insuffle allure folle, harmonie, enthousiasme et ardeur. Dans Pomes Penyeach, les poèmes se font plus inventifs – moins classiques -, et s’attachent moins à l’amour mais davantage au cheminement du poète, dans l’espace, dans le temps. Dublin, Trieste, Zurich, Paris…

Quelle belle idée et quel bonheur de découvrir le poème original et sa traduction. Aller de l’un à l’autre, savourer chacun, avec sa propre musicalité, son propre rythme. Pierre Troullier n’a pas fait qu’une simple traduction, il a écrit une traduction – versifiée et rimée. Nuance essentielle. Il a, de plus, rédigé une préface limpide et prenante.

Un recueil délicat d’un homme dont j’ignorais la poésie. Pour moi, Joyce était l’auteur d’Ulysse, ce roman qui m’intimide tant. Cette promenade poétique a donc suscité chez moi une grande curiosité et m’a donné envie d’oser enfin ouvrir son grand livre, de pénétrer dans son odyssée.

Chamber Music suivi de Pomes Penyeach, recueil de poèmes de James Joyce traduit de l’anglais (Irlande) annoté et préfacé par Pierre Troullier, Orphée La Différence, 2017 —

Ce genre de petites choses – Claire Keegan

J’ai rencontré l’écriture tout en pudeur, subtilité, poésie et délicatesse de Claire Keegan en traversant ses Trois lumières, un roman rayonnant où une petite fille – en trop, dans une famille débordée – est envoyée, au cœur de l’été, dans la ferme d’un couple heurté par la vie. Ces trois-là marcheront ensemble vers une douce quiétude. Ravie donc de retrouver l’intensité de ses mots aux ombres portées. Elle y raconte l’histoire de Bill Furlong, un homme simple et généreux, né de père inconnu – élevé avec bonté et éduqué avec bienveillance dans la maison où sa mère, qui l’a eu à quinze ans, était bonne -. Père de famille de cinq filles, il est marchand de bois et de charbon. Nous sommes en 1985, en plein hiver. Noël approche. Lors d’une livraison au couvent voisin, dont les religieuses dirigent une entreprise de blanchisserie florissante, il est le témoin d’une réalité crue, qui le bouleverse : la maltraitance évidente des filles-mères y travaillant et l’image terrifiante de l’une d’elle enfermée dans la cave à charbon… L’homme entre chez lui le cœur dévasté. Femme et voisins lui intiment de garder le silence sous peine de remontrances en haut-lieu. Bill Furlong, en cette veille de Noël suivra son instinct – en écho à sa bienfaitrice, jadis -. Sans peur, avec dignité, et honnêteté, il agira en connaissance de cause… Un petit texte émouvant – sombre et lumineux à la fois – qui évoque avec pertinence les Magdalen Laundry (À voir également, si vous ne le connaissez pas le film de Peter Mullan The Magdalen Sisters). Les couvents étaient censés prendre en charge et réhabiliter les « jeunes filles perdues » – en fait, violées et enceintes – en les employant dans leurs blanchisseries. En réalité, elles y subissaient de terribles sévices.

« À quoi tout cela servait-il? s’interrogeait Furlong. Le travail et l’inquiétude continuelle. Se lever dans l’obscurité et effectuer les livraisons, l’une après l’autre, la journée entière, puis rentrer à la maison longtemps après la tombée de la nuit et se débarrasser du noir qui lui collait au corps et s’attabler pour dîner et sombrer dans le sommeil et, au réveil, affronter une énième version de la même chose encore. Les choses ne changeraient-elle jamais, n’évolueraient-elles jamais vers un lendemain différent, ou nouveau? »

« Ce qui le tourmentait le plus n’était pas tant l’enfermement qu’elle avait subi dans le hangar à charbon ou la position implacable de la mère supérieure ; le pire était la manière dont elle avait été traitée pendant qu’il était présent et dont il avait toléré cela et n’avait pas demandé des nouvelles de son bébé – la seule chose qu’elle lui avait demandé de faire – et la manière dont il avait pris l’argent et l’avait laissée attablée là sans rien devant elle, le lait coulant de son sein sous le cardigan et tachant son petit corsage, et la manière dont il s’était rendu, comme un hypocrite, à la messe. »

« Comme il se sentait presque grand et léger à marcher avec cette fille près de lui et une joie fraîche, nouvelle, inouïe dans le cœur! Était-ce possible que le meilleur aspect de lui-même soit en train de resplendir, et d’émerger? Une part de lui-même, quel que soit le nom que l’on puisse lui donner – un nom existait-il d’ailleurs? – s’emballait, il le savait. Il était indéniable qu’il le paierait, mais jamais dans toute son humble vie il n’avait connu un bonheur semblable à celui-ci, pas même lorsqu’il avait reçu dans ses bras ses filles nouvelles-nées et avait entendu leurs pleurs.

Ce genre de petites choses, roman de Claire Keegan, traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin, Sabine Wespieser, novembre 2020 —

Louise et Louis – Julie Cohen

Casablanca, Maine, États-Unis. 1978, fin d’été. Naissance de Louise. Naissance de Louis. Même jour, même lieu, même heure, mêmes parents. Mêmes cheveux roux, mêmes amis, mêmes envies… Peggy – l’ancienne reine de beauté – et Irving – l’ingénieur futur héritier de l’usine familiale – n’auront pourtant qu’un seul enfant – Lou -. Garçon, fille : chacun évoluera dans un temps différencié. Double narration, chapitres alternés. La vie de l’un et l’autre sera-t-elle différente, selon leur sexe? Une réflexion en filigrane sur le genre, son influence, ses conséquences. La place de cet humain dans la société. Ses choix, ses renoncements, ses douleurs, ses désirs… Louise et Louis ont 32 ans quant ils doivent retourner à Casablanca. Leur mère se meurt, d’un cancer. Tous deux ont quitté l’endroit soudainement il y a des années de cela, suite à un événement dramatique. Leur retour fait remonter à la surface des souvenirs doux et durs… Louise et Louis ont fréquenté les mêmes gens, ont été amoureux de la même personne, avaient pour ambition de devenir écrivain. Leur existence pourtant à ce jour est éloignée. L’origine de leur départ, les liens filiaux amicaux sentimentaux diffèrent… Durant quelques semaines, au chevet de leur mère, Louise-Louis vont cheminer vers un avenir en fusion. Ils n’auront pas emprunté les mêmes chemins, n’auront pas vécu les mêmes obstacles, le même moment de bascule, mais finalement Lou aura éprouvé des sensations identiques – une déchirure semblable -. Sur laquelle il-elle sortira enfin les mots enfouis, saura les mettre à la lumière. Et c’est en posant sur la table ce poids lourd que la vérité surgira, et leur voie alors, sera Une – unique.

 » Inutiles spéculations : nous ne pouvons décréter qu’un événement particulier déterminera le reste de notre existence. Tout choix résulte d’autres choix, qui résultent encore de choix antérieurs. Nous ne pouvons décider du corps que nous aurons à la naissance, ni de la façon dont nous serons traités à cause de lui. Le monde est lui aussi indépendant de notre volonté, animé par des forces plus ou moins vives, d’imprévisibles enchaînements – une mécanique causale qui dépasse l’entendement. »

« Louis et Louise sentent l’un comme l’autre la dernière ombre de vie qui fuit le corps de leur mère. À l’instant, il n’est plus ni passé, ni genre sexué, ni il ni elle. Ni peine ni trahison. Ni secrets ni espoirs émoussés. Seulement une mère et un enfant, l’enfant qui a grandi en elle, qui a tété son lait, l’enfant dont elle a soigné les petits chagrins, caressé les bonnes joues, qui s’est endormi, pelotonné dans ses bras. Les leçons apprises au fil du temps, les jouets achetés et délaissés, les vêtements roses, bleus, jaunes ou rouges, les choses qui façonnent une vie dans un sens ou dans l’autre, tout cela ne signifie rien à présent. Seul ceci a un sens. »

« Homme ou femme, gros ou petits pinceaux. Aucune de ces histoires n’est vraie, ou bien toutes le sont. Nous ne pouvons compter sur des absolus ou de strictes définitions. Le destin n’est pas imprimé dans nos corps à l’encre indélébile – du moins pas chaque aspect de chaque destin. Nous n’avons que des individus avec leurs imprécisions, leur évolution, leurs incohérences, leurs désirs et leurs peurs, leurs actions qui se répercutent au fil du temps et transforment le monde. »

Louise et Louis, roman de Julie Cohen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre, Mercure de France, mars 2021 —

Les risées du lac – Emmanuelle Grangé

Un lac, le Léman, probablement. À ses abords, une grande maison, bourgeoise. Dedans – par intermittence -, un mari volage, depuis des lustres. Les trois enfants, grands aujourd’hui, ont quitté le nid. Marcel, le vieux jardinier venu d’Algérie, irradie de sa chaleur et de sa prévenance cette demeure si vide si froide. Quant à Françoise, épouse délaissée, elle promène sa mélancolie d’une pièce à l’autre, et plonge régulièrement dans les eaux du lac. Cette immersion la sauve, lui donne de la force, la maintient Vivante. Et cette étendue lisse au calme apparent est à l’image de son existence : ne montrant aux autres que la surface des choses – alors qu’à l’intérieur ça boue ça remue ça tempête. Le lac, comme Françoise, est dormant. Le temps passe et rien ne change. La dépendance financière empêche tout soulèvement… Arrive alors Viviane, telle une onde de choc, dans la vie de Françoise. Viviane est la secrétaire de François – et sa maîtresse attitrée -. Les deux femmes se rencontrent, s’apprécient, s’apprivoisent. Une complicité clandestine s’installe. Elles passent des moments ensemble mais ne parlent pas de ce qui les « réunies » – leur « ennemi » commun – Elles font front sans dire les choses. Même la violence physique, qu’il leur inflige, elles ne la partagent pas en mots. Mais le seul fait d’être l’une avec l’autre – des alliés – les garde droites, dignes. Malgré la peur. Jamais elles n’agiront pour bousculer François. Il coulera seul, de lui-même. Sans avoir eu vent de leur singulière amitié. Sous le coup de risées insondables… Il règne dans ce roman une atmosphère chère aux films de Chabrol. J’ai beaucoup aimé.

« Parler, mettre à nu les petits, les gros bobos, geindre, souffrir à nu ne nous effleurent pas, nous supportons le ronronnement de la cocotte-minute, nous dégoupillons à temps la soupape lorsqu’elle agace, menace le confort construit pas à pas. Nous recevons une violence corporelle comme un infime égarement, une faute qui confirme la règle ; nous nous en relevons, magnanimes. Les saisons passent comme autant de cicatrices cautérisées, léchées. Si nous prenons garde de ne pas exposer au soleil ces égratignures, celles-ci disparaissent , seule une trace blanche perdure dont on ne sait plus la provenance, le pourquoi, le comment, le qu’est-ce. Nous en sommes là François et moi, en ce printemps splendide, accompagnés de Marcel, des enfants lointains mais bienveillants, de Viviane; « 

Les risées du lac, roman d’Emmanuelle Grangé, éditions Arléa, avril 2021 —

L’aimant – Lucas Harari

Dès la couverture, nous plongeons dans cette eau bleu qui s’offre, au côté de Pierre. Le jeune homme, ancien étudiant en architecture, se rend enfin sur les lieux tant fantasmés. Les thermes de Vals, en Suisse. Des bains conçus par le célèbre architecte Peter Zumthor, en partie enfouis sous terre, en harmonie avec le paysage montagneux. Pierre avait commencé une thèse sur les thermes, qu’il avait dû interrompre pour des raisons de santé mentale. Aujourd’hui, il y est en immersion. Et dessine sur son carnet, à longueur de temps ses formes géométriques, ses stries, ses passages, ses couloirs, ses bassins, ses fenêtres. L’esthétisme de l’endroit le fascine, l’aspect technique le passionne, l’univers minéral l’attire. Le bâtiment prend bientôt des airs de temple mystique pour Pierre. Des incohérences apparaissent… alors il part à la recherche de réponses dans la montagne qui se dresse, majestueuse. Il a alors connaissance d’une légende : une histoire de pierres, qui vibrent et volent, comme aimantées. Comme si la montagne se mettait en colère. C’est lors d’une de ses rages qu’elle aurait englouti un jour de 1914, un soldat déserteur. Le réveil de sa fureur est d’ailleurs peut-être pour bientôt! Les mystères qui gravitent autour de Vals intriguent également une autre personne, qui suit de très près les investigations de Pierre…

Une BD romanesque à souhait, envoûtante. Un polar oscillant entre fantastique et réalité, une quête initiatique, une réflexion sur l’architecture et son influence. Les cases, sans espace entre elles, accentuent l’effet d’enfermement, et happent le lecteur comme un aimant. Comme les aplats de couleurs bleu et rouge cernés de noir, et les ombres qui rôdent et s’allongent. L’attraction est totale, on se laisse complètement emporter, hypnotiser. Éblouissant! J’ai adoré!

L’aimant, bande dessinée de Lucas Harari, éditions Sarbacane, 2017 —

Tout le bonheur du monde – Claire Lombardo

La famille Sorenson, une tribu attendrissante aux histoires foisonnantes. Une famille nombreuse – plus ou moins heureuse – dans tous ses états ; ses éclats, ses joies, ses secrets, ses souffrances, ses folies, ses reflets flous. Quarante ans de vies virevoltantes à souhait, autour de Chicago, et de l’arbre familial, un Ginkgo centenaire qui se dresse fièrement au milieu du jardin. Il abrite et scelle l’amour incommensurable de David et Marilyn. Un amour intense qui fait souvent de l’ombre aux quatre filles du couple. Les 700 pages filent à une vitesse folle, on s’attache aux personnages, et comme eux nous surfons sur les vagues – à l’âme, les débordements d’émotions, les rebondissements -. Au fil des chapitres, des flash-back (des années 70 à nos jours), le puzzle familial se constitue, levant le voile sur les traumatismes, nos incompréhensions, nos colères, nos agacements sur certaines réactions. Marilyn et David s’aiment follement, il deviendra médecin, elle arrêtera ses études pour élever leur quatre filles, Wendy, Violet, Liza et Grace. Autant de vies faites de hauts et de bas ; des amours naissants, des mariages, des grossesses, des séparations, des dépressions, des maladies, des deuils, des abandons, des regrets, des rêves, des renoncements, des mensonges, des trahisons, des attentes… Des enfants qui ont du mal à trouver leur place dans la fratrie et face à leurs parents fusionnels. Des liens qui se tendent et se distendent, des relations complexes, des jalousies, des différences sociales… L’arrivée de Jonah, jeune homme de seize ans – que l’une des filles a abandonné bébé – va bouleverser cette famille – dans le bon sens du terme. En les mettant face à leurs contradictions, en agitant d’anciennes querelles, en posant un regard neuf juste et sincère sur chacun de ses membres. Une saga à dévorer, tendre et drôle – cynique parfois – infiniment touchante. Un premier roman prenant, à la construction habile et à l’écriture enlevée, pour notre plus grand bonheur. Claire Lombardo, une conteuse sur laquelle la littérature américaine peut désormais compter!

« Elle vit qu’il se faisait violence, même pour un acte aussi banal. Elle finirait par trouver sa réserve délicieusement charmante, le plus souvent. Il n’y eut pas de décharge électrique lorsqu’elle lui serra la main, pas de transfert d’énergie, juste une agréable chaleur, la douce pression des doigts de David autour de son poignet. Son pouls sous sa peau ; cette main qui s’ajustait parfaitement à la sienne. »

« Il avait besoin d’une pause. D’une minute sans que mille personnes lui parlent en même temps. Les Sorenson produisaient un chaos très différent de ce à quoi il était habitué. C’était sans doute la conséquence de leur richesse, mais aussi de la tension entre les différentes personnes à table, avec ces grimaces qui signifiaient quelque chose pour l’un et rien pour les autres, des détails qui provoquaient des éclats de rire chez Wendy mais ne paraissaient pourtant pas drôles. Sans compter la façon dont David et Marilyn étaient toujours en contact, la main de Marilyn sur celle de David, ou le bras de David sur la chaise de sa femme. »

« Le mariage, avait-elle compris, était une lutte de pouvoir étrangement plaisante à base d’ego en friction perpétuelle et d’humeurs contradictoires : protection et réciprocité. Marilyn était capable de mettre sa personnalité en sourdine pour laisser briller David. Elle ne s’autorisait à se sentir confiante et pleine d’entrain que lorsque David était angoissé et pessimiste. S’il avait un sujet d’inquiétude, alors elle n’avait plus le droit d’être inquiète. »

Tout le bonheur du monde, roman de Claire Lombardo, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Rivages, avril 2021 —