GRAND – le magazine de littérature jeunesse de l’ école des loisirs

grandDès demain, GRAND, le magazine – annuel et gratuit – de littérature jeunesse de l’école des loisirs  sera en bonne place dans toutes les librairies et les bibliothèques. Adressé aux passeurs de livres et de culture, il est aussi et surtout destiné aux ENFANTS.

Au sommaire de ce premier numéro de GRAND des  RENCONTRES avec le pédopsychiatre Patrick Ben Sousan qui met en évidence l’importance de la lecture chez les tout-petits, avec Viviane Bouysse de l’inspection générale à l’éducation nationale qui nous parle du jeu (imaginaire, activité créatrice, production de récits, échange, émotion ressentie…), dans l’atelier de l’illustratrice et auteure Kimiko qui évoque sa passion pour les « pop-up » albums animés, avec l’auteure Marie-Aude Murail qui lève le voile sur l’identification et la projection de ses lecteurs sur ses personnages, des ACTIVITÉS pour les enfants et les adolescents avec la réalisation d’un pop-up animal, la création d’un mini-livre et des guirlandes des incontournables Billy et Simon, une enquête à mener au fil des indices disséminés dans des romans policiers, des SÉLECTIONS thématiques d’albums romans jeux cahiers à dessiner et autres albums filmés, des CADEAUX : cartes postales, posters, marque – pages.

La publication de ce magazine est une belle et GRANDe initiative littéraire et ludique, qui ravira tout le monde, les petits-GRANDS et les GRANDS-petits. Ici, on s’est régalé avec mes enfants de 8 et 11 ans!

« La littérature de jeunesse est un échange d’âme à âme entre le plus intime du lecteur et le plus intime de la personne de l’auteur ». Claude Ponti

grand2 grand3 grand4

Grand, magazine de littérature jeunesse (annuel et gratuit), L’école des loisirs, Février 2017 —

Les mille talents d’Euridice Gusmào – Martha Batalha

milletalentseuridice2-jpgUne couverture un brin vintage, chatoyante, une écriture virevoltante et balancée, des petites phrases ici et là répétées à l’envie, une auteure qui interpelle le lecteur, des femmes qui se débattent comme des lionnes dans des vies orageuses, des hommes qui pensent dominer et qui s’écrasent lamentablement, des histoires de cœurs de sœurs de voisinage de commérage, des histoires familiales filiales, des histoires de situations de conditions, des histoires de talents et de penchants… dans les années 1940-60 au Brésil.

Et dans ce roman choral rayonne Euridice, une femme épatante aux innombrables talents qui, en se mariant à Antenor devient une épouse et une mère modèle. Elle s’occupe à merveille de la maison et prend soin de tous mais elle le fait si vite et  parfaitement qu’il lui reste beaucoup de temps… à s’ennuyer.  Alors, elle comble le vide en apprenant la cuisine, la couture, l’écriture, domaines où elle excelle. Comme il est hors de question que son mari soit au courant de ses occupations, elle crée une vie parallèle qu’elle nomme « vie invisible », subterfuge qu’elle a trouvé pour sortir de sa condition de femme au foyer. Avec le désir secret de s’extirper un jour de cette double vie, de s’affranchir. Et autour d’elle, gravitent d’autres femmes, qui comme elle se heurtent à des murs d’incompréhension, des règles établies depuis des lustres. Quand Guida, sa sœur – qui a fui le foyer familial, adolescente, pour suivre un homme  – sonne à la porte, Euridice trouve une alliée…

Un roman optimiste et lumineux malgré les douleurs et les malheurs. Des histoires alambiquées, comme autant de contes,  qui se terminent toutes par une note d’espoir. Drôlerie et ironie parsèment les pages décrivant une réalité pourtant sombre, un parti pris de l’auteure qui fonctionne bien. Une lecture originale et intéressante dans laquelle il m’est tout de même arrivé de me perdre  dans les entrelacs des nombreuses digressions.

« Antenor allait travailler, les enfants allaient à l’école et Euridice restait à la maison, à tamiser de la farine et à ressasser les pensées stériles qui lui empoisonnaient la vie. Elle n’avait pas de travail, elle n’allait plus à l’école : comment remplir ses heures après avoir fait les lits, arrosé les plantes, balayé dans le salon, lavé le linge, assaisonné les haricots, fait cuire le riz, préparé le soufflé et faire revenir les steaks? Parce que figurez-vous qu’Euridice était une femme brillante. Si on lui avait donné des calculs compliqués, elle aurait conçu des ponts. Si on lui avait donné un laboratoire, elle aurait créé des vaccins. Si on lui avait donné des pages blanches, elle aurait écrit des classiques. Mais on lui donnait des culottes sales, qu’elle lavait aussi vite que bien, avant de s’asseoir sur un sofa, de regarder ses ongles et de se demander à quoi elle aurait bien pu penser. »

« Le corps d’une mère est un excellent remède à la colère. Ils se serraient fort l’un contre l’autre, sous les draps. Guida pensant protéger son fils, son fils pensant protéger sa mère. Guida respirait profondément pour que Chico la croie endormie, et Chico respirait profondément pour qu’elle le croie endormi. Et ils s’endormaient en même temps. »

« Tout imbue d’elle-même, cette Guida, aussi imbue d’elle-même que sa soeur, mais d’une façon tout à fait différente. Euridice était imbue d’elle-même parce qu’elle aimait vivre dans son petit monde à elle, et Guida l’était parce qu’elle aimait être la plus belle, dans ce petit monde à eux tous. »

« Les écrits d’Euridice menaient une petite vie tranquille, au fond de ce tiroir de bureau. La lumière n’y pénétrait qu’une fois par jour, accompagnée de nouvelles pages noircies. Il n’y avait pas d’autres bruits que la machine à écrire. En plus de la mélancolie, ces écrits possédaient un pouvoir quasi magique dont certaines pages seulement peuvent se vanter, celui de déranger beaucoup de monde. »

Les mille talents d’Euridice Gusmào, roman de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, Denoël éditions, 249 pages, Janvier 2017 —

La danse sorcière – Karine Henry

dansesorciereDe la lucarne d’en face, un œil observe Else, dans son appartement de la rue Malher donnant sur les toits de Paris, une sombre présence la frôle, une pesanteur, une puissance, le passé qui resurgit. Danseuse à l’Opéra Garnier, quitté avant l’étoile, danseuse au Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, laissé après la mort de Lila – sa grand-mère, sa seule famille -, danseuse aujourd’hui à la compagnie des Kachinas, connue pour ses danses rituelles spirituelles, il lui est désormais impossible d’arpenter de ses pointes l’immense pièce inondée de lumière. La salle de danse privée aux larges baies vitrées, aménagée par Lila, est devenue un lieu impénétrable, froid et obscur.

Son corps de ballerine qui chaque jour s’élance, s’élève, s’étire, se tord, s’enroule, semble ployer maintenant sous le poids de la peur. Angoisse de la folie qui rôde. Ce même corps qui, un temps, s’était figé, changé en pierre, quand petite fille son père avait été mortellement fauché par une voiture, sous ses yeux. Un choc d’une violence extrême qui bloqua alors son corps, en catatonie, et son esprit, en amnésie. Le visage du chauffard vu distinctement, ainsi qu’une silhouette sur sa gauche sont immédiatement rayés de sa mémoire  Sa mère, éplorée et hystérique, la tient pour responsable, et se met à la haïr.

Lila, sa grand-mère paternelle, ancienne danseuse et professeure de danse, la prend sous son aile et lui réapprend à se mouvoir. La danse comme psychothérapie, esquive et délivrance. Ainsi, en dansant, Else tente de transcender le traumatisme de l’enfance. L’atteindre, le percer, le confondre. Danser pour se purifier, se conjurer, dénouer ses instants d’amnésie. Lever le voile sur un passé qui l’encombre.

Aujourd’hui,  elle habite avec Charles son mari, dans l’appartement de sa grand-mère disparue. La vie suivait son cours jusqu’à ce jour où un œil maléfique lui apparaît derrière la lucarne d’en face et des ombres la tourmentent. Charles, Lucas – le chorégraphe des Kachinas – et Irve d’Hastings , un ancien danseur, ami de Lila et philosophe – tentent de l’extirper de la folie qui semble s’être emparée d’elle.

Roman sur le corps dansant ; le mouvement, l’élan, le geste, la chair, le muscle, l’articulation, la force, la pesanteur, le soubresaut, l’envolée, la répétition, la chute, l’intention, la délivrance… La danse comme actes de langage. Roman sur le monde sensible de la danse dans lequel réalité, fantastique et imaginaire s’enchevêtrent, personnages de fiction et grands noms de la danse – Mary Wigman, Pina Bausch, Carolyn Carlson, Tero Saarinen, Vaslav Nijinski, Maurice Béjart entre autres – ont chacun leur place, les ballets et solos vont bien au-delà des représentations.

Une lecture exigeante mais prenante, une plongée psychologique et philosophique dans la mécanique de la danse, une atmosphère tendue, inquiétante et fascinante. Malgré une fin décevante, convenue et faible au regard de l’intensité du reste du texte,  La danse sorcière demeure un livre puissant et prégnant.

pinabauschPina Bausch

« Else le savait, qu’on sorte de scène ou de la salle, avait lieu le même prodige : on était devenu un peu plus soi-même, avec les autres en dedans… Oui, c’était cela qu’entrer dans la danse de Mme Bausch, on se laissait danser comme agi par l’élan d’une vision, et soudain danser revenait à attraper la vie au col, la montrer, la voir sous tous les angles, puis la remettre à terre et la laisser courir, s’envoler… Ou bien était-ce comme lorsqu’on soulève une pierre sur un chemin de terre et qu’on découvre, au-dessous, cette vie qui grouille, oui, c’était cela que faisait Mme Bausch, elle soulevait des pierres, parfois même des rochers, pour nous laisser entrevoir la richesse ignorée et évidente à ne pas piétiner, puis reposait sans rien écraser. »

carolyncarlsonCarolyn Carlson

 » notes – le corps d’une danseuse : matière de son oeuvre / matière vivante sculptée par l’unique volonté du mouvement. »

« Sur demi-pointes, Else ne s’arrête plus, propulsée, le regard projeté en avant d’elle avant chaque fin de tour comme un grappin que l’on jette à travers l’espace… Jusqu’aux baies, seize tours sont possibles, pas un de plus, elle le sait, mais ne sait plus où elle en est, l’élan est trop vif, et l’ivresse, elle ne peut retenir le tour prochain qui arrive et c’est le choc : front contre vitre… Assommée, Else ne relève pas tout de suite la tête, expulse la douleur dans les expirs jusqu’à ce moment où elle revient à elle, se redresse et se fige : en face, la lucarne, derrière le tissu, il y a eu cet éclair, un halo lumineux d’une infime durée mais dont demeure une tache au cœur de quelque chose persiste, un orbe, un orbe luisant, un œil !… Oui! C’est un œil qui la fixe, la foudroie! Else, les paumes écrasées contre la paroi de verre, le froid, la vision, le poignard de la vision dans les yeux, Else ne bouge plus, sidérée, elle ne vit plus, pétrifiée, se rétracte, se replie comme un oiseau piégé, seul le cœur bat dans la gorge, dans les yeux qu’elle ferme puis rouvre sur cela : des toits, une lucarne, une vitre et, derrière, un simple rideau qui se balance. »

danseuseauxbougienoldDanseuses aux bougies, Emil Nold (1912)

 » À nouveau Else considère l’œuvre : sur le fond orangé ressort le rose vif de la chair des femmes ainsi que leur bouche du même rouge que leurs seins… Cette danse fête la chair des femmes, chair et élan, chair et sang… Ne sont-elles pas femmes menstruées, femmes sexuées, endiablées, enflammées, somptueuses diablesses faisant par leur danse offrande de leur sexe? »

Blue Lady de Carolyn Carlson, passation de ce solo au danseur tero Saarinen

« Le geste de la danse comme celui minutieux de l’archéologue… La mémoire du mouvement comme la mémoire de la douleur. Car un corps n’oublie rien de ce qui le marque : il consigne. Tatouage de l’âme, ineffaçable des chairs. »

La danse sorcière, roman de Karine Henry, 632 pages, Actes Sud, Janvier 2017 —

Une activité respectable – Julia Kerninon

uneactiviterespectableJulia a des parents aimants, adorateurs de littérature, épris d’histoires, de liberté et d’Amérique. Depuis le berceau, ils l’arrosent de mots. Elle baigne dans les livres et c’est le bonheur. La littérature comme une rivière, un courant perpétuel aux reflets changeants. À cinq ans passés, ils lui offrent un voyage au milieu des livres en poussant la porte de l’illustre librairie Shakespeare and Company, et une machine à écrire électrique. Recueillement et émerveillement, imagination et création. La lecture et l’écriture.

Lire et écrire, une activité respectable. Un double mouvement, indissociable. Creuser le sillon dessiné par ses parents. Dans sa  chambre sous les toits, peinte en vert, avec vue sur le pêcher dans le petit jardin, laisser vagabonder les pensées, plonger dans les intrigues, donner vie à des personnages, lire les mots des autres, taper les siens sur la fabuleuse machine. Lecture et écriture entremêlées, toujours.

Julia a vingt ans et décide de suspendre ses études, prendre une année sabbatique, partir loin, à Budapest. Et ainsi seule, écrire. Devenir écrivain. Revenir puis repartir. Enchaîner les petits boulots, aller à l’université, croire à l’amour, ne plus y croire, boire des tequilas le jour de la paye et courir fougueusement jusqu’à la mer avec d’autres « guerrières », être émue par les écrits de Michel Butel, repenser à l’enfance, à son père à sa mère tant aimés et admirés, passeurs de mots d’images et d’émotions…

Aujourd’hui elle a trente ans, a publié deux romans. En écrit sûrement un troisième. Auréolée de prix, Julia Kerninon livre ici un récit empreint de sincérité et de simplicité. Ravive sa mémoire, éclaire son travail d’écrivain, raconte la transmission parentale d’une passion,  met en mots sa carte littéraire avec ses chemins de traverses.

Un petit livre enthousiasmant écrit avec ardeur et vivacité qui ne peut que nous transporter, nous, lecteurs, dévoreurs de littérature.

« Mes deux parents croyaient aux livres, ils croyaient à la solitude, à la vie intérieure, à la patience, à la chance, ils croyaient aux bienfaits d’une planche de bois solidement fixée dans une alcôve de ma chambre sur laquelle poser ma machine à écrire, au fond, peut-être même qu’ils aimaient le bruit que faisait la machine électrique quand elle mitraillait d’un seul coup la phrase que je venais d’inscrire dans l’écran minuscule au-dessus des touches. »

« Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun refermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout. »

« Ma vie je la passe à lire des livres pour remettre les choses en place, pour me déplier, et c’est comme chanter tout bas à ma propre oreille pour me réveiller. »

« Partout où j’ai vécu, je me suis déplacée avec mes bagages de livres, c’est un continent mouvant dont je suis l’unique carte, et souvent, avant de me mettre au travail, je relis les quelques textes que je préfère pour former un cercle au centre duquel j’essaye ensuite de me tenir droite, pour faire honneur à ce que j’aime. Les livres me sont comme des boîtes closes, aux étiquettes terriblement sibyllines et excitantes, et je suis quelqu’un de curieux, bien que peut-être exclusivement dans ce domaine, je veux savoir ce qu’ils renferment, je ne sais pas m’arrêter. (…) C’est ce que je fais. C’est mon activité. Je lis des livres et j’en écris (…) »

coeur

Une activité respectable, récit de Julia Kerninon, collection la brune au Rouergue, Janvier 2017 —

Le dimanche des mères – Graham Swift

ledimanchedesmeresCampagne anglaise, le 30 mars 1924. Journée printanière, douce pour la saison. Une grande et élégante maison, aristocrate, se dresse fièrement et paisiblement. L’ une des fenêtres est ouverte. Le soleil s’y insinue, inondant la pièce d’une éclatante lumière. C’est la chambre du fils, Paul Sheringham. Il ne reste plus que lui, ses frères ont péri durant la Grande Guerre. Dans quelques jours, il se mariera avec Emma Hobday, une dame de son rang. D’ailleurs, il doit la rejoindre bientôt, en automobile. Pour l’instant, il arpente la chambre en s’habillant lentement. Il sera sûrement en retard à son rendez-vous, cela ne semble pas l’émouvoir. Car dans l’alcôve, une jeune femme, Jane, est sur le lit, alanguie. L’amante a le même âge que lui, ils s’aiment ainsi depuis des mois. Elle est femme de chambre dans une maison voisine. C’est la première fois qu’ils se retrouvent chez lui – ses parents sont absents – , accoutumés aux étables et autres recoins de jardins. Jour singulier, ce dimanche est celui des mères : pour fêter ces dernières, les domestiques sont en congé. Mais, Jane est orpheline… alors les deux jeunes gens savourent leurs dernières heures ensemble. Ils savent l’un et l’autre que cela ne se reproduira plus.

Paul finira par quitter Jane et  la chambre  Les laissant toutes les deux. La jeune femme qui n’a pas de mère, peut rester là, encore un peu. Jouir de la maison. Se promener de pièce en pièce, laisser le temps couler, son corps nu se mouvoir, son esprit curieux divaguer, sa bouche déguster les mets en cuisine,  ses yeux parcourir les livres de la bibliothèque… alors que Paul est en route vers Emma… La fatalité est implacable.

Ce jour-là demeurera à jamais gravé en elle. Il sera déterminant, révélateur dans la vie de Jane. Si elle avait eu une mère et si elle n’avait pas revu Paul en ce dimanche de mars, elle ne serait probablement pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Une journée qui fait date. Fortune et destinée. La fin d’une époque, un souffle de liberté. Le goût des mots et de la lecture. Un petit roman dense et ramassé, sensuel et plein de vie.

« Après quoi, il disparut. Pas d’au revoir. Pas même un petit baiser. Juste un dernier regard. Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte. Et imaginez ce qu’il venait de lui accorder : sa maison, oui, toute sa maison! Il la lui laissait. Elle était à elle, elle pouvait en faire ce qu’elle voulait, la mettre à sac si tel était son bon plaisir. Toute à elle. Et que pouvait faire de son temps une bonne en congé en ce dimanche des mères, alors qu’elle n’avait pas de famille dans laquelle se rendre? »

« Elle pédala dur au départ, puis se mit en roue libre et acquit de la vitesse. Elle entendait ronronner son vélo, elle sentait l’air gonfler ses cheveux, ses vêtements et, semblait-il, ses veines. Le sang chantait dans ses veines et elle en aurait fait autant si la force irrésistible de l’air ne l’avait empêchée d’ouvrir la bouche. Jamais elle ne saurait expliquer cette totale liberté, cette folle impression que tout était possible. Dans tout le pays, des bonnes, des cuisinières et des nounous avaient été « libérées » pour la journée, mais y en avait-il une qui fût aussi libre qu’elle? »

« Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux — choses — devenaient inséparables. Tout n’était-il pas qu’une pure et simple fabrication? Les mots étaient comme une peau invisible qui enveloppaient le monde, qui lui conférait une réalité. Pourtant, vous ne pouviez pas dire que le monde n’existerait pas, ne serait pas réel si vous supprimiez les mots. Au mieux, il semblait que les choses pouvaient remercier les mots qui les distinguaient les unes des autres et que les mots pouvaient remercier toute chose. »

Le dimanche des mères, roman de Graham Swift, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, Janvier 2017 —

Génération – Paula McGrath

generationIrlande, Canada, Mexique, États-Unis, Japon, Allemagne… des pays et des continents différents ; Carlos, Aìne, Kane, Judy, Daisy, Franck, Makiko, Vicky… des hommes, des femmes, des enfants d’origines diverses. 1958, 2010, 2016, 2027… écoulement du temps, succession des générations. Sur un fil, des lieux des gens des époques des nœuds, des migrations et des fuites en avant, des rencontres et des traumatismes, des espoirs et des désillusions. Mémoire et douleurs profondes.

Tous ou presque côtoient pourtant à un moment, court ou long, Joe Martello, dans l’Illinois. Agriculteur rustre, Joe tient une ferme bio dans laquelle se croisent travailleurs mexicains et woofers – écovolontariat. De l’autre côté de l’Atlantique,  Aìne, une jeune femme irlandaise, récemment divorcée, mère d’une petite fille de cinq ans a un besoin irrépressible de changer d’air. Après quelques échanges sur skype avec Joe, elle s’envole pour l’Illinois, seule d’abord, puis y retourne avec Daisy sa fille… Carlos, lui travaille à la ferme. Pas encore régularisé, il rentre deux, trois fois par an chez lui, au Mexique. Grâce à l’argent qu’il ramène, sa grande fille étudie le droit. Pour faire leur bonheur, il est loin des siens… Les parents de Joe, Judy et Franck ne voient pas souvent leur fils. Sa mère, qui lui appris le piano, est devenue obèse de désespoir, son père lui a vendu la ferme… Kane, petit élève doué de Judy est enlevé un jour à la sortie de l’école par sa propre mère pour ne pas avoir à partager sa garde… Vicky, une ancienne amie, croise Joe sur un marché, l’un et l’autre semblent troublés…

Personnage ténébreux et inquiétant, Joe impressionne et fascine Aìne. Elle ne le sait pas mais l’homme a eu plusieurs vies ; musicien prodige, instituteur… Mais quand elle découvre, un ordinateur portable dissimulé et qu’elle regarde l’historique, elle prend peur et sa fille dans les bras, elle s’échappent… Bien des années plus tard, la fille d’Aìne reviendra sur les lieux et se souviendra brutalement des effroyables chauves-souris du grenier de la ferme de Joe.

Un roman captivant et parfaitement maîtrisé qui se lit comme un thriller. Un style vif, des alternances de points de vue, des ellipses (trop, peut-être) ; on voyage dans le temps et dans l’espace, on suit les gens sur plusieurs générations, le livre est dense et foisonnant et pourtant il ne fait que deux cents pages !

 » Tu ne comptes pas faire ça toute ta vie, seulement jusqu’à ce que tu aies économiser assez. En attendant, tu as échangé le ciel contre le monde souterrain des hommes et de l’argent, les grands espaces contre des galeries où tes muscles sont tendus, le bon air, l’herbe et la pluie contre les corps sales et les pets des buveurs de bière. Tu t’y habitues. Quand tu émerges de la cage, ce n’est guère mieux. Il n’y a presque pas d’arbres et pas la moindre verdure. Tu sors du trou noir dans la roche pour contempler un paysage de roches noires. »

« Les hivers sont rudes. Ils le font replonger en lui-même. C’est plus fort que lui. Dès qu’il sent la pourriture de l’automne, il n’est plus bon à rien. L’odeur de bois, d’humus, ça le remplit de trous. Quand l’air de l’automne commence à le traverser, il sait qu’il est temps de se retirer. D’aller se cacher dans son cagibi enfumé s’il veut tenir le coup. Il lâche un petit rire. Questions manques affectifs, cette fille a trouvé à qui parler. Lorsqu’il conduit comme ça, tout seul, il lui arrive de penser qu’il est tellement plein de trous qu’il pourrait se désagréger. »

« Depuis peu, un ruban de mal-être flotte autour de ses jours, tel une brume.. Il est là en ce moment même, alors que la maison redevient silencieuse. Il est aussi là la nuit, avant qu’elle s’endorme. Il s’enroule autour de sa taille, de ses hanches et s’insinue entre ses cuisses. Il est là dans ses rêves, et lorsqu’elle se réveille, c’est avec la conscience troublante que ses feuilles ont été froissées durant son sommeil, son gravier dérangé. Il lui est alors impossible de se rendormir. De plus en plus tôt, elle sort sans bruit dans son jardin, comme si en montant la garde à genoux elle pouvait tenir éloignés les changements qui se profilent. »

Génération, roman de Paula McGrath, traduit de l’anglais (Irlande) par Cécile Arnaud, Quai Voltaire, Janvier 2017 —

Les furies – Lauren Groff

lesfuriesAu commencement la lumière, partout. Celle qui submerge et remplit. Deux jeunes gens fous d’amour s’étreignent face à la mer, ondulante. On dirait qu’ils flottent, Lotto et Mathilde. Le matin-même, ils se sont unis par les liens du mariage. Secrètement. Lui vient d’une famille aisée, l’argent coule à flots et l’amour maternel inonde. Elle, n’a plus de famille, aucune sûreté. Lotto est solide et solaire. Mathilde est pâle et discrète. À l’annonce de leur union trop rapide et irraisonnée, la mère de Lotto lui coupe les vivres. Loin d’être anéanti, le couple plonge dans la vraie vie. Il veut devenir comédien, ses cachets sont maigres. Alors Mathilde veille à payer loyer et factures en travaillant dans une galerie d’art contemporain. Ils sont jeunes, beaux, ardents, autour d’eux gravitent les amis et les connaissances, les agapes sont légions. L’existence comme une aventure, l’édification d’un destin, le soutien d’une épouse. Le monde du théâtre, son exigence, son bouillonnement, ses turbulences. Les espoirs déçus. Puis, l’illumination, la place de Lotto n’est pas sur les planches mais derrière les mots. Il devient en peu de temps un dramaturge reconnu et aimé.

Puis la révélation d’un ami d’enfance, brutale et cassante advient. Quelques mots seulement et l’édifice s’écroule. Lotto est transfiguré. L’ombre est devenue fantôme. On entre dans un autre roman. Un nouveau regard, sombre. Aveuglé par l’aura de Lotto, Mathilde apparaissait au second plan, effacée. Là voilà qui surgit de l’obscurité. Si la surface était lisse et pure, à l’intérieur c’est le chaos. Omissions, dissimulations, petits arrangements avec la vérité. On change de « focale » et tout devient différent. Une autre histoire se dessine peu à peu, on remonte le temps, par bribes, par images, par périodes. Scènes et Paysages se fissurent et par les interstices le puzzle des existences de Lotto et Mathilde se reconstitue. Nous sommes alors en pleine tragédie grecque ou Shakespearienne. Une tempête qui fait voler en éclats toutes les convenances.

Un roman exalté et impétueux où la noirceur flamboie, la vérité s’enténèbre et l’amour ruisselle. Laurent Groff dépeint avec force, style et lyrisme l’obscurité, la complexité et le mystère de l’âme d’un homme et d’une femme qui s’aiment.

« Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l’air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s’y était glissé. »

« La vie était fragile, Lotto l’avait appris. Les gens pouvaient être soustraits au monde à cause d’un mauvais calcul rapide. Si l’on risquait de mourir à tout moment, alors il fallait vivre! »

« Léo n’avait pas encore écrit de musique, mais il avait fait des dessins sur du papier d’emballage volé en cuisine. Les feuilles s’enroulaient sur elles-mêmes, accrochées au mur de son cottage, esquisses d’entrelacements, extensions du corps mince et léger du jeune homme. La forme de la mâchoire de Léo quand il se mettait de profil, dévastatrice ; cette manière qu’il avait de se ronger les ongles jusqu’au croissant, les fins cheveux éclatants au creux de sa nuque. Son odeur, de tout près, pure et propre, blanchie. [ Les êtres nés pour la musique sont les plus aimés de tous. Leur corps est le réceptacle de l’esprit qui l’anime ; le meilleur en eux, c’est la musique, le reste n’est qu’instrument de chair et d’os.]

« Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elle s’était produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords frangés. »

coeur

Les Furies, roman de Lauren Groff, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Éditions de l’Olivier, Janvier 2017 —