Le berger – Anne Boquel

Lucie n’a pas trente ans, s’éloigne chaque jour un peu plus de son amoureux du moment, se trouve ordinaire, sans charme, est d’un naturel réservé. Elle vit seule, a peu d’amis. Et réglée comme du papier à musique, elle passe ses dimanches chez ses parents. Hormis son travail de conservatrice dans un musée d’art religieux auquel elle est attachée – du moins elle s’en persuade -, son existence n’est pas des plus passionnantes. Lucie aimerait avoir des rêves, des projets, de l’ambition, de l’ardeur mais, par habitude lassitude crainte voire faiblesse, elle ne fait que suivre un chemin jalonné, sans surprise. Et donc sans plaisir. Un jour, Mariette, une amie employée du musée, l’invite à assister à un groupe de prière évangélique. Elle découvre alors la Fraternité, une communauté religieuse menée par le charismatique et énigmatique Thierry, le Berger. L’accueil, l’attention, la chaleur, la joie que la communauté des Petits frères et des Petites sœurs lui porte suscite chez Lucie une vague de bonheur. Une félicité qu’elle croyait inaccessible. Elle se sent tellement bien parmi eux qu’elle s’y fait rapidement une place. D’abord elle donne de son temps de son énergie de sa bonne humeur, puis de l’argent. Travaille beaucoup, prie un peu, mange rarement. Au fil des mois, le berger se rapproche d’elle, spirituellement puis intimement. Pour lui, elle se mettra à nue et hors la loi. De privations en méditation, de dons en soumissions, Lucie glissera doucement vers une tristesse qui la dépassera. Prise dans un engrenage dans lequel il lui est impossible de sortir. Blessée au plus profond de son cœur marquée dans sa chair, son épuisement physique et moral lui feront perdre tout raisonnement. Parviendra-t-elle à s’échapper de l’emprise du Berger? Un roman captivant sans concession sur les dérives sectaires, finement détaillé : la séduction, les compliments, les promesses, la manipulation mentale, l’isolement, les dons financiers, le travail, l’aliénation, le repli sur soi, la soumission psychique et sexuelle… Étrangement, j’ai manqué d’empathie envers Lucie, personnage guère aimable. Un parti pris de l’autrice, peut-être?

« Elle frémissait presque à la pensée qu’elle aurait pu être jugée indigne de faire partie de la Fraternité. Et elle se promettait de redoubler de dévouement. Elle sentait monter en elle un besoin de pureté, une exigence qu’elle n’avait jamais connue. Elle s’humilierait elle aussi, elle passerait par-dessus sa sensibilité mise à mal par tout ce qu’elle avait découvert de la souffrance humaine. Elle deviendrait meilleure! Ainsi s’évanouirait le vide de sa vie. »

« Dans la vie du monde? » Lucie tressaillit en entendant ces mots. Il faudrait donc retourner là-bas, dans le monde réel, le monde d’en-bas, celui-là même qu’elle refusait de toutes ses forces! C’était bien ce qu’elle avait craint. Elle se rappelait à peine ses appréhensions des premiers jours, lorsqu’elle avait constaté à quel point Maranatha était isolé du reste du monde, avec cette route à peine praticable, et ces pentes abruptes de pins et de broussailles. En réalité, depuis qu’elle était ici, elle se sentait vivre pleinement pour la première fois. Le dépaysement n’était pas seul en cause ; c’était cette sensation d’être enfin délivrée des contingences de la modernité et cette continuelle découverte du sens de la vie. « 

« Pourquoi donc ce désespoir sourdement tapi au fond de son cœur? Elle s’étonnait, depuis quelques jours, d’être poursuivie par une mélancolie tenace, dont rien ne pouvait venir à bout. Elle avait beau se savoir fatiguée, elle ne s’expliquait pas cette tristesse lancinante, qui lui donnait des idées noires. Il lui arrivait de plus en plus souvent de se réveiller en sueur, prise de panique à l’idée qu’un jour Thierry et tous les autres pouvaient la rejeter. Que lui restait-il? Ce travail, sa prière, et ce qu’elle pouvait représenter aux yeux de Thierry, c’était là sa vie. Au moins savait-elle qui elle était. Elle avait tant souffert pour le découvrir! Du fond de sa déchéance, elle ne doutait plus d’elle-même : c’était là sa victoire. Le lendemain de ces nuits-là, Agnès la trouvait plus docile, toujours plus soumise et prête à faire ce qu’on attendait d’elle. »

Le berger, roman d’Anne Boquel, Seuil, février 2021 —

L’enfance d’Alan – d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope – Emmanuel Guibert

La rencontre en 1994 d’Emmanuel Guibert – dessinateur d’une trentaine d’année – et d’ Alan Ingram Cope – ancien soldat américain né en 1925 installé sur l’île de Ré – se scelle par une profonde amitié. L’estime et la bienveillance mutuelles sont telles que la Guerre d’Alan, puis les souvenirs d’enfance d’Alan se révéleront sous la plume et le pinceau d’Emmanuel Guibert. Une enfance passée entre Los Angeles et Santa Barbara, dans une Amérique aujourd’hui disparue, durant la Grande dépression. Une enfance modeste « ordinaire » d’enfant unique, entourée de parents aimants, de grands-parents d’oncles tantes cousins de copains. Des jeux, des bagarres, des déménagements, des joies simples, des anecdotes rigolotes, des souvenirs vagues d’autres très ancrés, des sensations, des images, des plages… du quotidien de l’intime, qui naturellement se meuvent en universel. Car si on plonge dans un autre temps, un autre lieu, les réminiscences de l’enfance finissent toujours par faire écho. Une douce langueur enveloppe le lecteur, accrue par la grâce du trait à l’encre de Chine d’Emmanuel Guibert et l’émotion du noir et blanc. L’évocation d’une enfance entre ombre et lumière justement, bousculée par la mort brutale de la mère. Une soudaineté qui, à onze ans, marque la fin de l’enfance. Le bout d’un chemin, les larmes en dedans, car pour lui trop grand. Un autre chemin l’attend, celui qui le conduira à la Guerre, en Europe, sur les plages de Normandie. Une terre qu’il ne quittera plus. Le récit d’enfance d’un garçon « ordinaire », sublimé par la sensibilité et la sincérité d’un ami.

 » J’ai pleuré pour bien des choses qui m’ont attristé dans ma vie, mais pour ma mère, non. C’était trop grand. Il y avait une étrange beauté dans cet effet que le destin peut avoir sur la vie d’une personne. Je ne le raisonnais pas, bien sûr. À onze ans, je ne pouvais pas raisonner de la sorte. (…) Ça me fait penser aussi à ma réaction devant l’énormité de la guerre. Je n’ai pas eu peur, un point c’est tout. Sauf une fois, quand un véhicule a manqué me rouler dessus, mais c’est une autre histoire. Sans doute, j’ai eu une peur intellectuelle. Je pouvais me dire chaque jour : « C’est peut-être le dernier jour de ma vie ». Je le pensais, mais ça ne m’a pas fait vraiment peur parce que c’était trop énorme (…) »

Durant cette année, nous égrènerons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de février était Souvenirs d’enfance. Nous devions chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici ceux de Nadine ManU et AnthO

Le thème de mars sera : La maison

Venez à bord de notre Transat, vous êtes les bienvenus!

L’enfance d’Alan, d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope, roman graphique d’Emmanuel Guibert, collection Ciboulette, éditions L’association, 2012 —

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Tout commence sur une plage de Normandie, avec un soleil éblouissant, la transparence fascinante d’une méduse, et l’apparition soudaine de Baptiste. Le narrateur a dix ans tout juste. Solitaire et silencieux, en vacances avec sa grand-mère – bienveillante mais âgée – et sa tante – monstrueuse et insaisissable -, orphelin de mère, il s’occupe comme il peut. À la main un bâton, au bout de celui-ci cet animal aquatique gélatineux. Qui décidera de son sort? Lui? Baptiste, son futur meilleur ami? En commun accord? Ce jour-là scellera une rencontre lumineuse et avec elle une ouverture une issue, à l’incompréhension aux non-dits. Ce roman nous transporte, avec sensibilité poésie et mélancolie, au creux de l’enfance et ses incertitudes. D’où émergent des sensations et des sentiments de honte de jalousie de tristesse et de colère mêlées qui coulent et se répandent. Perte de la mère, différences sociales, poids d’un passé violent, silence étouffant, manque d’insouciance. Au côté de Baptiste, le jeune garçon explore expérimente une « famille normale », une mère douce et aimable, une maison belle et confortable. Un cocon rassurant. Il confronte et mesure sa différence. Le déséquilibre. Et s’éveille à travers leurs jeux et ses observations à plus de clarté sur le passé et plus d’envie à avancer dans la vie, à quitter sa jeunesse dépourvue de légèreté, à faire avec les traumatismes de son histoire familiale où l’Histoire avec un grand H s’est violemment immiscée. Un roman à l’écriture délicate et inventive, qui émeut et parvient à faire jaillir de la noirceur une lumière bienfaisante.

« Alors je ne fais rien d’autre qu’attendre que ma grand-mère se réveille de sa sieste et que reprenne la valse des tâches ménagères qui rythment nos journées. Petit-déjeuner, se laver, s’habiller, déjeuner, dîner, se baigner, se déshabiller, se coucher. Notre vie est une symphonie de robinets qui coulent, de chasses tirées, de bains vidés, de vaisselle lavée, de linge essoré. Et pour se divertir de ce déluge : la mer. Un milliard de milliards de mètres cubes d’apathie liquide devant lesquels s’ébrouent des familles ordinaires. »

« Caché sous le parasol, allongé sur une natte, une visière masquant mes yeux, j’observe le ballet des familles sur la plage. Mieux, je l’absorbe. L’intimité en plein air révèle quelques-uns des mystères tant convoités de la vie quotidienne des vrais enfants : l’onde paternelle pour laquelle on érige des châteaux, l’embarrassante attention des mères. »

« Le visage édenté de mon ami disparaissait derrière la dune d’une vague naissante pour réapparaître aussi naïf et franc l’instant d’après, riant de plus belle. Et je l’aimais tant que j’aurais voulu le noyer. »

« Ce corps m’enveloppe mais ne me contient pas. Dedans, l’espace est sans limites: je devine des galaxies aux années-lumière de silence là où se niche un cœur sans doute pas plus grand qu’un poing fermé. Il y a des plaines sous mon nombril que trois jours de vol ne suffiraient pas à parcourir. »

Un jour ce sera vide, roman d’Hugo Lindenberg, Christian Bourgeois éditeur, août 2020 —

« La famille » – Shilpi Somaya Gowda

Il était le « ciment », le liant, celui qui la tenait toute entière, sa famille – mais ça, il ne le savait pas encore. Il était le plus petit, le plus drôle, aimable et malin, attentif et curieux. Il avait 8 ans, et s’appelait Prem. Une famille soudée et heureuse, composée du père Keith – américain avocat d’affaire -, de la mère Jaya – indienne travailleuse sociale, de la grande sœur Karina – collégienne de 13 ans. Leur vie à tous les quatre coulait doucement avec ce qu’il faut de secousses pour la rendre émouvante. Il aura suffit de quelques minutes d’inattention pour que se produise l’accident. Une eau bleu scintillante au soleil, un petit garçon aventureux. Engloutissement de Prem et naufrage de la famille toute entière. La perte de ce fils et de ce frère disloquera peu à peu la cellule familiale. Le père se jettera corps et âme dans son travail, la mère se tournera vers la spiritualité, Karina – présente sur le lieu de l’accident – grandira à l’ombre de ce frère tant aimé. Mari et femme se retrancheront chacun dans leur bulle de souffrance et se sépareront. Karina, au plus mal dans sa chair, s’auto-mutilera jusqu’à ses premiers émois. Une parenthèse enchantée brisée par une infidélité… des études scientifiques, un travail à côté… mais constamment le passé l’obsédera. En quête d’une place, de sa place, quelque part, dans ce monde. À la recherche d’une famille de rechange peut-être… Alors quand elle rencontre Micah et le Sanctuaire, sa communauté où tout n’est qu’amour partage et bienveillance ; Karina respire à nouveau et se livre sans réserve à ses nouveaux amis. Un nouveau foyer ou l’entrée d’un piège? Un roman prenant sur la dislocation d’une famille, le deuil et la culpabilité qui en découle, et les dérives sectaires. La construction narrative faisant alterner le regard des différents membres de la famille – y compris celui de Prem, qui veille – est admirable.

« Je me suis toujours considéré comme le clown de la famille, mais maintenant que je suis parti et que je vois ce qu’ils sont devenus sans moi, je sais que je n’étais pas seulement le clown, mais le ciment. J’étais celui qui les faisait tenir ensemble, que ce soit pour rire de ce que j’avais fait ou se fâcher quand je les ennuyais. Ils devaient toujours se préoccuper de savoir où j’étais, qui resterait avec moi, qui m’emmènerait à l’entraînement de base-ball. Une fois que je n’étais plus là pour qu’ils se tracassent, tout s’est effondré. »

 » Quand ma famille existait encore, on échangeait tout le temps les paires. Maintenant, chacun est dans un monde et dérive de plus loin des autres. Kiki n’a présenté James à personne, Papa garde ses petites amies pour lui et personne d’autre que Maman, n’a rencontré le gourou. (…) Plus chaque personne se rapproche de sa paire, moins elle se souvient de notre famille. Même s’ils ont tous l’air heureux, je sais qu’ils continuent à être tristes que je ne sois plus là. C’est comme ça, les paires. Même les meilleures ne durent pas éternellement. »

« Il y a tant de façons de mourir sans réellement quitter le monde. Vous pouvez retrancher une partie de vous-même ou de vos sentiments, cesser de faire les choses que vous aimez ou perdre de vue vos rêves et vos objectifs. Vous pouvez vous séparer de ceux qui vous aiment ou ne jamais vouloir trouver l’amour, vous retirer du monde où traverser la vie sans rien chercher de plus grand que vous. On pourrait croire que ce sont des façons de vivre, mais c’est faux. Ce sont des façons de mourir. »

« La famille », roman de Shilpi Somaya Gowda, traduit de l’anglais par Léa Drouet, éditions Mercure de France, février 2021 —

Avant le jour – Madeline Roth

Passer quelques jours ensemble en Italie, à Turin, s’embrasser enfin à pleine bouche devant les gens, glisser leur main l’une dans l’autre et flâner dans les musées les rues à la terrasse des cafés, ne plus se soucier de l’heure et se laisser aller à s’aimer ; elle l’avait tant espéré, ce voyage avec lui. Mais il suffira d’un message, sur un écran froid, pour transformer l’ivresse en mélancolie. Un empêchement une entrave, le décès du père de Sarah, sa femme. Elle partira quand même. Sans lui, mais pas vraiment seule : dans ses bagages, des livres – ne les lira pas – la robe qu’elle avait sciemment achetée – la mettra-t-elle? -, ses années enfuies, ses quarante ans, son divorce, ses émotions à fleur de peau, son amour immense pour son fils, ses désirs, ses désillusions, sa rencontre avec Pierre quatre ans en arrière – leurs instants à eux, précieux, sur le fil toujours, avant le jour -. Et cette incertitude sur ce sentiment amoureux, sur cet homme aux deux visages – aux deux vies -, peut-elle se satisfaire, aujourd’hui encore de cet amour? De ce lien extensible? De cette autre femme, dans son ombre à lui? L’aime-t-elle au point de continuer ainsi, à dissimuler, à taire? À garder pour elle, le grand secret de ce grand amour? Est-ce cela sa vie désormais ; élever son fils un jour sur deux, aimer un homme à partager… mais aussi avoir un métier qui lui plaît, des amis sur qui compter comme sa chère Marie? Quelques jours en Italie pour laisser libre cours à ses pensées les plus intimes, à ses tourments, à ses tâtonnements ; un cheminement nécessaire vers une réponse qu’elle seule peut trouver. J’aime follement ce roman. Des sentiments à nu, sans fioritures. L’amour dans son entièreté. Le temps qui passe. L’enfant qu’on élève – qui nous élève aussi. Un choix de vie assumé. À l’écoute de son – ses – désirs, toujours.

« Je veux tout parce que c’est la seule manière que j’ai de vivre, me glisser dans les cris des autres. Juste parce que, moi, je ne sais pas faire, crier. À quel moment est-ce que j’ai compris ça, qu’il me faudrait lire, beaucoup, pour toutes les vies que je n’aurai pas? Moi, si j’étais une autre, si j’étais cent autres, je danserais sous l’orage. Je quitterais la route et je ne rentrerais pas. Je trouverais un hôtel à l’autre bout du monde et je changerais de prénom un peu tous les jours. »

« J’ai grandi quand Lucas grandissait. Je ne dis pas « vieilli », bien que ce soit le cas, je veux dire j’ai grandi, avec lui. Il m’a portée, plus haut, il a consolidé mes os, nourri mes jours. Lorsqu’on s’est retrouvé tous les deux, juste lui et moi, il avait dix-huit mois à peine. Le dimanche matin, il venait me rejoindre dans mon grand lit. Le soleil se levait. C’était des matins délicieux. On chuchotait. Il venait avec son oreiller, son doudou, et puis des livres que je lui racontais. »

« Parfois, je me dis que depuis le tout premier jour, je l’aime. Je n’ai rien décidé, je l’aime. Je savais que ce n’était pas une bonne idée, je me doutais qu’il avait quelqu’un : je l’aime quand même. Jamais je n’aurais une nuit entière, jamais sa main dans la mienne dans la rue, jamais nos bouches qui s’embrassent devant des gens : je l’aime quand même. J’avais une capacité inouïe à me mentir, à m’inventer un amour. »

« Ils arrivaient quelques minutes avant lui, ils le précédaient toujours, c’étaient les mots du désir, ils marchaient avec lui, ils couchaient avec moi, ils remplissaient l’espace. Je me rendais compte que j’avais cherché cela une bonne partie de ma vie : un corps et puis des mots. Un jour arrive dans votre vie un homme auquel vous êtes capable de donner ce qu’il y a de plus intime encore que votre peau nue – et ce sont vos mots. »

Avant le jour, roman de Madeline Roth, La fosse aux ours, janvier 2021 —

La maison de Bretagne – Marie Sizun

C’est décidé, Claire va vendre la maison du Finistère. Cette maison d’enfance où sa famille passait les étés. Des étés qu’elle préféreraient oublier, des liens qu’elle souhaiteraient briser. Sans enfants, sans compagnon, sa vie solitaire lui convient, et cette maison est le seul lien qu’il lui reste encore de sa drôle de famille. Elle quitte Paris et sous les frimas de l’automne arrive dans sa maison de Bretagne, sur l’île de Tudy, pressée de régler l’affaire en une semaine, pas plus. Mais rien ne se passe comme prévu. D’abord, les souvenirs remontent, pas de luttes possibles. Les paysages alentour, l’agencement des pièces, les meubles, et voilà les visages qui se dessinent : sa tendre mais désarmée grand-mère, sa mère froide et lointaine, sa sœur l’insaisissable Armelle dont elle est sans nouvelles, et son père adoré – le déserteur qui les a laissées toutes les trois tristes et seules. Puis l’incroyable découverte, sur le lit de son aïeule Berthe, d’un homme allongé, beau blond inconnu – ressemblant beaucoup à son propre père – inerte. Mort. S’il y aura bien une enquête policière, de suspense il n’y aura pas – dommage, d’ailleurs… la quête sera autre. Grâce à sa rencontre avec un jeune journaliste local, les souvenirs de Claire prendront chair et les zones d’ombre se dévoileront peu à peu. Un roman surannée à la douce langueur, un cheminement intérieur, des secrets de famille et la Bretagne belle et sauvage.

« Toute enfant, ce n’est pas que je n’aimais pas ma mère. Je ne la voyais pas. Je ne la situais que dans une sorte de brouillard. Un corps maternel auquel j’aurais appartenu sans le voir. Une utilité. Elle n’existait pas vraiment par elle-même, ne m’intéressait pas. C’est au sens propre que je ne la percevais pas, que je ne voyais pas sa personne. Je ne voyais que mon père, ne m’adressais qu’à lui ; de même que j’avais le sentiment qu’il n’aimait que moi. Quand il est parti, il a bien fallu que je la découvre, elle. J’ai pris soudain conscience de son physique, de ses traits réguliers mais insignifiants, de son corps sans chaleur, de sa voix plate. Et ce fut pour la détester. »

« On ne les voit guère quand on passe. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est l’une de ces demeures, secrètes et lumineuses, que tu aurais aimé habiter, maman, plutôt que la nôtre, notre drôle de maison (…). Tu rêvais d’ailleurs. Et pourtant tu restais, et pourtant, toujours, tu revenais. Et c’est même ici que tu as été la dernière à vouloir passer l’été, quand nous avions, nous, abandonné. Alors, elle a raison, Yvonne : cette maison, cette drôle de maison, notre maison de Bretagne, il fallait bien que tu l’aimes? »

La maison de Bretagne, roman de Marie Sizun, éditions Arléa, janvier 2021 —

Ce matin-là – Gaëlle Josse

Ce matin-là, la voiture de Clara ne démarre pas. Ce matin-là, est à nul autre pareil. Cette vie-là, ne tenait plus qu’à un fil. Et ce fil, vient d’être coupé. Cette vie-là semblait trop belle pour être sincère. Et la sincérité aujourd’hui, comme une déflagration, éclate. Explose les artifices. Clara, la trentaine, amoureuse de Thomas, banquière efficace, investie auprès de ses parents – de son père surtout, depuis son AVC… Une existence lisse, tout bien comme il faut, sans anicroches… mais avec du fard dessus, des non-dits enfouis, des désirs enfuis. Ce matin-là, Clara s’effondre. Anéantie. Prostrée. Là voilà happée par la spirale dépressive. Avec elle, au plus près de ses émotions de ses sensations, on vit le quotidien recroquevillé, l’absence d’élan, le manque de goût, le chagrin enlisé, ses ruptures avec son travail son amour, sa solitude, son amertume. Puis l’enfance qui revient, son amie Cécile, l’odeur du chlore de la piscine, des fleurs sur un étal, le titre d’un livre de Jack London dans les mains d’un homme, les gestes tendre d’un couple dans la rue, une chanson de Barbara, un carnet de couleur pourpre, la lumière qui danse joyeuse… Doucement s’éveiller, réinventer une vie, se faire une autre place, selon ses envies. Ne plus se mesurer mais se faire confiance. Avancer, s’aventurer. Et s’ouvrir à soi, à l’autre, aux autres. Cette histoire-là est intime, et pourtant universelle. Cette histoire-là parle de nos failles de nos doutes de nos humeurs de nos ardeurs. Sur les chemins de traverse qu’il nous faut emprunter parfois pour vivre sous un jour nouveau.

 » Clara, la vaillante, vacillante. Une lettre en plus qui dit l’effondrement. Une lettre qui se faufile au milieu de la vaillance, la coupe en deux, la cisaille, la tranche. Une lettre qui dessine une caverne, un trou où elle tombe, un creux, une lettre qui l’empêche de retrouver celle qu’elle était, entière, debout. »

 » Elle a aimé la langue secrète, obscure, sauvage, de leurs corps, de leurs doigts, de leurs bouches. Fougue et lenteur, elle a aimé ces temps enlacés. Leur vertige. Sa main à lui sur sa nuque à elle, sa main qui froisse ses cheveux et parvient jusqu’à la peau tiède, secrète, invisible, enfouie sous la chevelure. »

« Au fond, aimer sans i devient amer. Elle vient de lire ça sur une affichette déchirée, près de son arrêt de bus. Le bas de la feuille s’agite au vent, comme une paire d’ailes brisées, inutiles. »

« Elle voudrait retrouver le grand vent qui fouette et rend vivant. Elle voudrait rejoindre cette part d’elle-même, cette part manquante, parfois entrevue, il y a longtemps. Vaincre cette attraction terrestre qui la cloue au sol. Elle voudrait s’alléger de tout ce qui pèse, qui peine, qui fait courber l’âme. Comme dans un déménagement, on jette, on laisse, on donne. Retrouver l’espace vierge pour accueillir ce qui compte. Chasser les ombres et les fantômes à grands coups de pied. Rire du bruit de leurs chaînes. »

Ce matin-là, roman de Gaëlle Josse, édition Notabilia, janvier 2021 —

Le poids de la neige – Christian Guay-Poliquin — Les chroniques Transat de Nadine et Nadège

Le poids de la neige comme le poids du Monde tout entier. Entre les lignes, l’apocalypse qui se dessine. Un village isolé au Canada. Un hiver rude. Une panne d’électricité qui s’éternise…. Des gens livrés à eux-mêmes. Captifs de la neige. Un homme – le narrateur – a un accident de voiture en rejoignant ce village qu’il a quitté dix ans plus tôt. Les habitants scellent alors un pacte avec Matthias – récemment arrivé – qui souhaite partir retrouver sa femme dans la ville voisine : il s’occupe du blessé pendant sa convalescence en échange d’une promesse de retour chez lui. Ainsi tous les deux sont liés, avec pour seul toit, celui d’une véranda. Atmosphère sombre malgré l’immensité blanche. Les jours se suivent et se ressemblent. Sauf qu’au fil du temps, certains parviennent à abandonner les lieux. Les visites de Joseph José et Maria qui apportent nourritures médicaments soins et baume au cœur s’espacent. S’installent un huis clos une méfiance la faim et l’angoisse de la fin. La survie commence… Et par sept fois, le roman s’interrompt par le déroulé du Mythe d’Icare – qui a le désir fou de s’échapper du labyrinthe à tire-d’ailes – allégorie de l’espoir vain du narrateur. Une lecture enténébrée et éprouvante, à la poésie mélancolique mais belle. La puissance de la nature, la survivance, l’errance humaine, le poids des paysages des visages et des sentiments. Lourd mais infiniment profond.

« Regarde. C’est un lieu plus vaste que toute vie humaine. Celui qui tente de fuir est condamné à revenir sur ses pas. Celui qui pense avancer en ligne droite trace de grands cercles concentriques. Ici, tout échappe à l’emprise des mains et du regard. Ici, l’oubli du monde extérieur est plus fort que toute mémoire. Regarde encore. Ce labyrinthe est sans issue. Il s’étend partout où se posent nos yeux. Regarde mieux. Aucun monstre, aucune bête affamée ne hante ces dédales. Mais on est pris au piège. Soit on attend que les jours et les nuits aient raison de nous. Soit on se fabrique des ailes et on s’évade par les airs. »

« Bientôt, il ne reste dans le ciel qu’une lueur grise et des tourbillons de neige. Je lève les yeux afin de me repérer dans l’étendue du paysage. Autour de moi tout est noir. Autour de moi tout est blanc. Sur le côté, je finis par apercevoir la ligne sombre de la forêt. C’est le seul indice qui me rappelle que je ne suis pas en train d’avancer en plein désert. »

« La panne, ton accident, ce village, tout ça, ce ne sont que des détours, des histoires incomplètes, des rencontres fortuites. Des nuits d’hiver et des voyageurs. »

« La neige est un lit de cristaux tranchants. Il faut que je me relève, mais le froid m’en empêche. J’ai peur. Je refuse de finir comme ça, replié sur moi-même, la face au sol. Je rassemble mon courage et me retourne sur le dos, les bras en croix, les paumes vers le ciel. Autour de moi, les ténèbres rôdent. La nuit a faim. Et les flocons sont carnivores. »

Merci ma Nadine, ma douce amie de l’autre côté de l’Atlantique pour ce beau livre offert. Et quoi de plus beau que ce livre offert par toi justement, pour commencer nos Chroniques transat – lantiques -! Durant cette année, nous égrènerons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de Janvier était La neige… nous devions toutes deux chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici celui de Nadine!

Le thème de février sera : Souvenirs d’enfance

Si certains d’entre vous souhaitent monter à bord de notre transat, vous êtes les bienvenus!

Le poids de la neige, roman de Christian Guay-Poliquin, éditions La peuplade, 2016 —

L’attrape-cœurs – J.D Salinger

Pour la énième fois, Holden Caufield dix-sept ans, est exclu de son collège cossu. Trois jours. Juste avant les vacances de Noël. Redoutant la confrontation éprouvante avec ses bourgeois de parents, il décide de repousser l’échéance. Il attrape un train, arrive à New-York, loue une chambre sordide et cogite. Sensible indocile, en colère chagriné, impulsif oppressé ; des questions sans réponses se heurtent dans sa tête. Le tunnel qu’il traverse l’écœure. L’enfance s’efface, et se profile le monde des adultes. Un monde dont il se méfie. Cet entre-deux l’ébranle. Dans un flot de mots, il interpelle le lecteur avec une sincérité brute, lui fait part de sa confusion de ses expériences de ses réflexions. Entre flash-back et présent, on chemine avec lui, dans ses pensées et dans les rues les taxis les bars et autres théâtre zoo de New-York. Une errance où violence douceur alcool sexualité mensonge souvenir se superposent. Ça tangue, ça s’enchevêtre, ça déborde. À fleur de peau, Holden avance pourtant, mais la direction est incertaine. Les quelques heures passées auprès de Phoebe, sa petite sœur, sont bouleversantes de tendresse. En la regardant sur un manège, il voit se dérober l’enfance, et avec elle l’insouciance la bonté le vrai. Ce roman est un chef d’œuvre. L’écriture à l’os, familière, palpitante est d’une véracité infiniment touchante et l’adolescence tourmentée décrite dans les années cinquante demeure d’actualité. La construction narrative est tellement habile, qu’en lisant la dernière phrase, Holden me manquait déjà. Terriblement.

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. Mais ça n’arrive pas souvent. J’aimerais assez téléphoner à Karen Blixen. Et à Ring lardner, sauf que D.B m’a dit qu’il était mort. Tout de même, prenez ce bouquin, Servitude humaine de Somerset Maugham. Je l’ai lu l’été dernier. C’est pas mal du tout, mais j’aurais pas envie de téléphoner à Somerset Maugham. Je sais pas, c’est le genre de mec que j’aurais jamais envie d’appeler. J’appellerais plutôt le petit père Thomas Hardy. Son Eustacia Vye, elle me plaît. »

« On a un peu flirté dans le taxi qui nous emmenait au théâtre. D’abord elle voulait pas bicause elle avait du rouge à lèvres et tout, mais je faisais ça vraiment au séducteur et elle avait pas le choix. Deux fois, quand le taxi a dû s’arrêter brusquement bicause la circulation je suis presque tombé de mon siège. Ces salopards de chauffeurs de taxi ils regardent jamais où ils vont, je vous jure. Puis, juste pour vous montrer que je suis vraiment barjot, comme on se remettait de la grande embrassade je lui ai dit que je l’aimais et tout. Naturellement, c’était un mensonge. Mais au moment où je l’ai dit j’étais sincère. Je suis dingue, je vous jure. »

« – Je le sais bien que c’est un poème de Robert Burns. Remarquez, elle avait raison, c’est « Si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles. » Depuis j’ai vérifié. Là j’ai dit : « Je croyais que c’était « Si un cœur attrape un cœur. » Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grands champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. Ce que j’ai à faire c’est attraper les mômes s’ils s’approchent trop près du bord. Je veux dire s’ils courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C’est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l’attrape-cœurs et tout. D’accord, c’est dingue, mais c’est vraiment ce que je voudrais être. »

« C’est drôle. Faut jamais rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer. »

L’attrape-cœur, roman de J.D Salinger, traduit de l’américain par Annie Saumont, première parution en 1951 –

Seule Venise – Claudie Gallay

Venise, la Sérénissime. Un hiver de marbre. Une femme esseulée. Laissée par son compagnon, à quarante ans. Une rupture comme une déchirure. Une déflagration qui la sidère, et la désespère. Seule la fuite peut la sortir de cette torpeur, pense-t-elle. La voilà alors foulant la Cité des Doges. Ses rues figées de givre vidées de touristes, ses îles gorgées de mystères, les silhouettes élégantes et sauvages des félidés, l’extraordinaire acqua alta, la douceur des ses chocolats chauds… Mélancolie et nostalgie se dégagent de ce lieu, à l’image des personnages le traversant. La femme, dont on ne saura jamais le nom, descend dans un vieux palais devenu pension de famille. Elle y fait la connaissance de Luigi le propriétaire – dans l’attente incertaine de sa fille – d’un vieil aristocrate russe en fauteuil roulant – que le passé amoureux obsède -, d’un jeune couple passionné – en équilibre instable. Jour après jour, elle lève le voile sur les histoires de chacun où l’amour revêt des formes différentes. Des discussions, des solitudes, des blessures qui rapprochent, éclairent. Et lors de promenades, rencontrer un libraire. Être troublée par lui, ses yeux, sa voix… Arpenter avec lui une Venise méconnue. Plonger dans le récit d’un peintre vénitien déporté à Dachau : Zoran Music. Être infiniment touchée par l’amour disparu du vieux russe ; s’investir pour le retrouver, coûte que coûte. Et voir poindre l’élan. Roman de l’intime, sensible et poétique, aux phrases brèves, tour à tour douces et percutantes. Des failles à combler, des rancœurs à vider, la vitalité à recouvrer.

« Trévor, il m’a plaquée. Je veux l’oublier. Je ne peux pas. Il me colle. Pire qu’un gant. Surtout la nuit. Trévor, je l’ai aimé à m’en pourrir le ventre. Plus d’un an. Un an et vingt-sept jours exactement. Et le soir du vingt-septième jour, j’ai cru avaler la mort. Ça m’a fait ça. Cette impression-là exactement. De l’avoir dans la bouche et de la déglutir. Je n’aimerai plus jamais comme ça. Avec cette certitude absolue. Quand il m’a quittée, j’ai cru mourir. »

« Vous me regardez. Ça dure… je ne sais pas. Je voudrais que ça ne s’arrête jamais un regard comme ça. Que ça nous prenne, que ça nous garde et que ça nous enterre tous les deux. »

« Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. On est de ceux-là. »

« Vous me racontez. Tout ce que vous savez. Vous savez beaucoup. Je vous écoute. Toujours, des hommes et des femmes se sont rencontrés à Venise. Toujours, des hommes et des femmes se sont aimés. Ont bravé le vent. Je vous regarde. Je ne vous connais pas. Je vous rencontre. – Vous rougissez. Je détourne la tête. Vous souriez. C’est à cause de ça. Votre sourire. Et votre voix. J’ai aimé votre voix comme on aime un corps. »

Seule Venise, roman de Claudie Gallay, J’ai lu, première parution en 2004 —