Frankie Addams – Carson McCullers

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État de Géorgie, dans les années quarante… Frankie a douze ans cet été-là. Elle traîne ses guêtres dans la ville, erre dans la maison, et journellement s’assoie à la table de la cuisine des heures durant avec Bérénice la bonne noire – aux quatre maris – et John Henry  –  son cousin de six ans – parlant de tout de rien écoutant plus ou moins. Frankie a douze ans et elle s’enlise dans un abîme d’ennui. Orpheline de mère, son père est bijoutier, absent du matin au soir et lointain le reste du temps. Efflanquée, à l’allure garçonne, Frankie n’est plus vraiment petite mais pas tout à fait grande.

En ces mois d’été, elle se sent seule, terriblement isolée. Elle qui auparavant faisait partie d’un club, côtoyait des gens de son âge, est désormais dans un vase clos, dans une bulle. Plus d’appartenance, plus de lien. Elle n’est plus qu’un Je, dans un monde immense. La solitude, la peur, la mélancolie ont enveloppé son esprit, et le temps a transformé son corps. Troublée par ses changements, agitée par des interrogations existentielles, Frankie semble ne plus être en phase. Comme prise dans un étau, prisonnière. Dans l’attente d’une libération, d’une envolée.

Alors que l’été tire à sa fin, Jarvis son frère – parti depuis longtemps – arrive accompagnée de sa fiancée Janice et annonce leur mariage prévu une semaine plus tard à Winter Hill dans le Massachusetts. L’univers étriqué de Frankie s’ouvre et c’est l’éclaircie : après la cérémonie, elle partira avec eux, elle sera F. Jasmine, ainsi le « Je » deviendra « Nous », terminée la solitude la chaleur écrasante du sud la ville-vie prison… Quitter ce lieu, partir vers un ailleurs, respirer à nouveau, fuir la fillette et devenir femme.

Surgira la désillusion, évidente mais brutale. L’hiver arrivera avec ses souffrances et  les  treize ans de Frances. Elle a grandi, rien ne sera plus jamais comme avant. Elle restera à jamais un « Je ».

Un grand roman sur l’adolescence, le temps qui s’enfuit, le désenchantement. Une réflexion sensible sur la condition humaine. Des mots si justes qu’ils résonnent forcément en chacun de nous. Réédité pour le Centenaire de Carson McCullers, ce roman désormais culte, est préfacé, avec profondeur, par Arnaud Cathrine.

« C’est arrivé au cours de cet été si vert qu’on en devenait fou. Frankie avait douze ans. Elle n’était membre de rien, cet été-là. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle se sentait, sans aucune attache, et elle rôdait autour des portes, et elle avait peur. »

« Elle avait tellement grandi cet été-là qu’elle avait presque l’air d’un phénomène de foire, avec ses jambes trop longues, ses épaules trop maigres. Elle portait un short bleu, une chemise de polo, et elle était pieds nus. Ses cheveux étaient courts comme ceux d’un garçon, mais on ne les avait pas coupés depuis longtemps, et ils étaient tout emmêlés.

« Frankie regardait l’un après l’autre les quatre murs de la cuisine. Elle pensait au monde, et il était rapide et fissuré, et il tournait, plus rapide, plus fissuré, plus immense que jamais. Les images de la guerre surgissaient et se confondaient dans son esprit. Elle voyait des îles claires avec beaucoup de fleurs, et un pays baigné par la mer du Nord avec des vagues grises sur la plage. Des yeux gonflés d’épuisement et le piétinement sourd des soldats. Des tanks, et un avion en feu, les ailes arrachées qui allait s’écraser en tombant dans le ciel vide. Le monde était fissuré par le fracas de la guerre, et tournait à mille miles à la minute. »

« – Ils sont tous deux mon nous à moi. La veille encore, et pendant les douze années de sa vie, elle n’avait été que Frankie. Rien de plus. Seulement quelqu’un qui disait : Je, et qui marchait seule et qui faisait les choses pour elle-même. Tout le monde pouvait se rattacher à un nous, tout le monde sauf elle. (…) Mais tout était fini brusquement. Tout avait changé. Il y avait son frère et la fiancée de son frère, et, à la seconde même où elle les avait vus, quelque choses s’était réveillé en elle, un soudaine révélation : ils sont tous deux mon nous à moi. »

« Et ma prison à moi elle est pire que la tienne. (…) – Parce que moi je suis noire. Parce que moi je suis une femme de couleur. Tout le monde il est prisonnier d’une façon ou d’une autre. Mais nous, les gens de couleur, c’est des frontières supplémentaires qu’on a tracées autour de nous. »

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Frankie Addams, roman de Carson McCullers, préface d’Arnaud Cathrine, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Tournier, Éditions Stock, collection La cosmopolite, Mai 2017 (publication originale : 1946) —

Elsa et Frank – Joan London

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Une forte épidémie de poliomyélite sévit en Australie, maladie infectieuse et contagieuse touchant particulièrement les enfants et les jeunes adultes. Nous sommes en 1954, un ancien pub de Leederville devient, pour faire face à ce fléau, une maison de convalescence. Appelé L’âge d’or, le nom de l’établissement renvoie l’écho d’un espoir, le souffle de vie de dizaines d’enfants et adolescents.

Elsa et Frank, respectivement treize et quatorze ans, sont les patients les plus âgés. Liés par la maladie qui affaiblit leur corps, ils découvrent ensemble le sentiment amoureux qui chavire leur cœur. Leur amour – leur âge d’or -, jette une lumière sur leur quotidien fait de souffrances et de soins.

Frank Gold, d’origine hongroise, a fui son pays en guerre avec ses parents – Ida sa mère est  une grande pianiste -. Ce lourd passé chargé de peur de nostalgie de mélancolie pèse sur la vie fragile de l’adolescent aujourd’hui mais ni la guerre ni la maladie n’auront raison de lui car Frank possède une force vive, une sensibilité à fleur de peau : son goût pour la poésie. Elsa Briggs est australienne de naissance. Cette jeune fille mal aimée de sa mère qui semble lui préférer sa petite sœur, est d’une grande beauté et d’une infinie douceur.

Entravés dans leurs mouvements, les pensionnaires vivent au ralenti mais espèrent des jours meilleurs. Le bruit des trains, le cri des cacatoès, la course des nuages, l’apparition du  soleil puis de la lune, vont et viennent autour d’eux. Par la véranda assis sur leur fauteuil roulant, Elsa et Frank contemplent la nature et ses humeurs, les hommes et leurs rumeurs. Ils rêvent d’océan en regardant le linge dansé sur les fils. Et à l’intérieur, entourés par le personnel médical, ils se plient aux exercices et autres traitements, ne se plaignent pas de leurs douleurs. La maladie fait grandir plus vite, l’amour aussi.

Et ils s’aiment tant qu’un jour on les retrouve dans le même lit… on les sépare, on les éloigne l’un de l’autre…

Un roman délicat et pénétrant mêlant histoire vraie et histoires de chacun, une écriture limpide, des personnages attachants, des sentiments sincères sans mièvrerie ni pathos. J’ai beaucoup aimé.

« Ce « oui » ne sonnait pas exactement comme une invitation, pourtant il en éprouva un grand soulagement. Car où irait-il, si Elsa n’était pas là? Que ferait-il de tous ces sentiments qu’il portait en lui? Elle était son havre, son éternel retour. Son parc, sa rivière, son chemin. Rien que le fait d’être séparé d’elle pendant une journée le rendait triste. Il savait maintenant que tout ce qui lui était arrivé jusqu’ici dans sa vie l’avait conduit jusqu’à elle. Que tout finissait pas s’arranger. »

« Avant, je sentais que ma place était dans le monde, pensa Elsa. Maintenant, elle est avec Frank. »

« Quand tout commença-t-il à changer? Le visage de Frank lui devient soudain familier. Ni beau, ni laid,  mais pareil au sien, une sorte de jumeau, de miroir. Le lien qui les unissait imprégnait l’air autour d’eux. Dès l’instant où ils se réveillaient, à la lumière qui filtrait à travers les longs rideaux blancs de leurs salles communes respectives, ils n’attendaient qu’une chose : se retrouver. Qu’est-ce que c’était? Frank disait que c’était comme la poésie. Ça sonnait juste ou pas. Que si cela vous était donné, il fallait le prendre. Il avait dit que c’était l’amour. Le mot « amour » ne l’effrayait ni ne le dérangeait. Tous les jours il avait de nouvelles idées sur le sujet. C’était une sorte de promesse faite à tous les êtres humains, disait-il. C’était ce qui pouvait arriver de plus grand et de plus beau dans la vie. Lui et elle l’avaient reçu très jeunes. Comme une bénédiction. »

« Je dois trouver seul un lieu où respirer. C’est là que vit la poésie, dans la partie la plus reculée de soi-même. »

Elsa et Frank, roman de Joan London, traduit de l’anglais (Australie) par Alice Seelow, Mercure de France, Mai 2017 —

Il est temps de suivre un régime et d’apprendre à voler – Michelle Ballanger

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Il était une petite ville, en contrebas des Carpates – les montagnes du Comte Dracula -, où vivait Adam, professeur le matin écrivain public l’après-midi. L’école l’autorisait à recevoir ses clients dans sa salle de classe, mais lui imposait le troc. Ainsi, l’homme se faisait payer en services – travaux dans son appartement, chaussures, nourriture et objets divers -. Dans la cité, de nombreux habitants  faisaient appel à son talent rédactionnel pour régler des affaires d’ordre administratif, professionnel, familial, amoureux… Bien plus qu’une plume, Adam était devenu pour la plupart d’entre eux un confident, un conseiller, un allié. En trouvant les mots justes, il rendait leur vie – souvent malmenée – moins dure. Ses journées bien remplies lui permettaient de ne pas penser à sa femme Héléna qui l’avait quitté et avait emmené avec elle leur fille Pénélope en France.

Se succèdent ainsi une galerie de personnages hauts en couleur : Dragos son maladorant colocataire vendeur de poids sur la place publique porteur d’un lourd passé ; Natacha pauvre princesse tzigane sous l’emprise de sa famille ; Gheorge travailleur dans l’import-export qui attend le retour de sa femme partie en vacances en France depuis des lustres ; Martina l’épouse de Tristan – un français – qui aimerait saisir le contenu des lettres qu’il reçoit d’une certaine Isabelle  ; Corneliu tricoteur d’écharpes qui voudrait passer un examen de mécanique pour travailler en France ; Victor qui change de testament comme il change de chemise ; Stella la marchande d’amour ; Pietru le cardiologue qui rêve d’être maire…

Des histoires enchevêtrées parsemées de réflexions philosophiques existentielles, des tourments, des espoirs, des choix à faire, des désirs d’ailleurs… le besoin de légèreté, l’envie de déplier ses ailes… des allers-retours géographiques et intérieurs, des cheminements complexes mais nécessaires.

Un premier roman lumineux où la gravité côtoie la légèreté et trouve un équilibre parfait.

« – Le regard a-t-il quelque chose à voir avec le poids? – Bien sûr. C’est la même chose. Le regard que tu poses sur toi-même fait bouger la balance. Te rend lourd, pesant ou au contraire léger comme un oiseau, presque sans poids. Je le vois bien. Un homme, une femme, avant de monter sur ma balance, a une idée de lui-même qui le rend souriant ou pas. Et puis, il lit le nombre qui apparaît sur le cadran et là, le regard peut changer, devenir un bonheur, un souffle de joie et il ou elle repart avec bien moins de poids que de kilos. Ou au contraire il ou elle repart en laissant de profondes empreintes dans le sol. Pourtant rien n’a changé entre avant et après. Sauf le regard qu’ils portent sur eux-mêmes. Les gens se jugent, se condamnent ou s’acquittent, se félicitent ou se torturent. »

« – La vie est élastique, dit-il. – Elle s’étend et se rétrécit, c’est ce que tu veux dire? suggère Stella. – Oui, j’ai cette impression souvent : que les gens s’étirent, s’étirent fort, allongent leur élastique, alors ils créent, bâtissent, inventent font des révolutions, quelquefois ils arrivent à toucher les cimes et puis l’élastique, brusquement, casse ou se rétracte. Et c’est la fin. Les gens redeviennent plus petits qu’avant parce qu’ils gardent la marque de leur ascension et ils meurent. »

« Au volant de ce 4×4 non rouillé qui ronronne en avalant les kilomètres, il sent la ligne de son dos appuyée contre le siège. Il sent la vie circuler, les histoires se rencontrer. Il n’a pas envie d’arriver. Il a quitté la Roumanie mais il y reviendra. Il va en France mais il en repartira. Quel que soit le sens de la route, il a peur de se briser encore quelques os. Bien sûr ils se réparent tout seuls. Extraordinaire quand on y pense. Le corps capable de créer de la matière os. Il crée donc de la matière amour. À l’infini et jusqu’à la mort. Des amours peut-être plus fragiles, plus longs à devenir forts. Des amours qui ne se sont pas donnés. Et après, quand tout est fini, quand tout s’est décomposé, il ne reste plus qu’eux, les os. Seules preuves que nous avons vécu. »

Il est temps de suivre un régime et d’apprendre à voler, roman de Michelle Ballanger, Éditions du Rouergue, Mai 2017 —

Le goût des mères – Textes choisis et présentés par Michèle Gazier

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C’est avec délice que je retrouve la belle collection « Le goût de… ». Après avoir découvert Le goût de la fête, Le goût de la Toscane et le goût de l’été, voici Le goût des mères. Je précise que cette collection compte près de 150 titres. Comme toujours, les textes sont pertinemment choisis, les auteurs classiques et contemporains, français et étrangers se côtoient, les genres et les styles sont variés. Une lecture-promenade, un voyage parmi les mots, une traversée pleine d’émotions.

Ces mères… valeureuses et audacieuses, divines et fières, fragiles et anéanties,  sans-cœur et impérieuses, chéries et vénérées, autant de figures inspirantes pour les écrivains : François Mauriac, Annie Ernaux, Anne Fine, Pétrarque, J.M Coetze, Racine, Nathalie Kuperman, Boualem Sansal, Colette, Marguerite Duras, Claude Simon, Morris et Goscinny, Roland Barthes, François Weyergans, Albert Cohen…

Une anthologie à savourer cet été.

« C’est moi qui devais lui décrire ce qu’elle ne voyait pas. J’étais son messager. Je lui racontais la ville et le lycée (…) je regardais pour deux, je ne devais rien oublier, j’allais chercher les livres qu’elle commandait chez Saliba, je lui faisais essayer trois paires de mules que voulait bien me prêter Fiorentino : c’est pour ma mère vous savez elle ne peut pas sortir en ce moment mais je vous les rapporterai demain c’est promis, elle a les pieds déformés, tous les modèles ne lui vont pas mais je pense qu’avec ce choix, ça ira. Je souriais, mais mes lèvres, sur les côtés, avaient envie de dégringoler, je disais que j’étais pressée, je fuyais avant de finir mes phrases, on pensait que j’étais timide alors que j’avais mal à ma mère. » Aujourd’hui, Colette Fellous (2005)

« Les images d’intimité qu’il garde de son enfance sont aussi rares que précieuses. Par exemple, à cinq, six ans, Jeanne-Marie prend  son café. Il est chargé de déposer le sucre dans sa tasse. Si les petites bulles restent concentrées au milieu, c’est qu’il fera beau ; si elles s’en vont sur les côtés, c’est qu’il va pleuvoir. Ou bien, il a dans l’œil une poussière dont il n’arrive pas à se débarrasser. Elle retire son alliance et s’en sert pour soulever la paupière et nettoyer délicatement l’œil douloureux. Ou encore, avant de sortir pour une soirée, elle apparaît à la porte de la chambre dans une longue robe orange et dit bonsoir à tour de rôle à ses deux garçons qui sont déjà au lit. » L’Horloge de verre, Bernard Pingaud (2011)

« Après sa mort, je dormis pendant quelques mois dans le lit de mon père. Il eût été dangereux de laisser ma mère toute seule. Je ne sais pas comment j’en vins à jouer le rôle d’ange gardien. Elle pleurait beaucoup et je l’écoutais pleurer. Je n’arrivais pas à la consoler, elle était inconsolable. Mais quand elle se levait et allait se poster à la fenêtre, je sautais de mon lit et me postais à côté d’elle. Je la ceinturais de mes bras et ne la lâchais plus. Nous ne parlions pas, ces scènes étaient parfaitement muettes. Je la serrais fort, et si elle avait voulu sauter par la fenêtre, elle n’aurait pu le faire qu’en m’entraînant avec elle. C’était au-dessus de ses forces. Je sentais son corps se relâcher, la tension s’évanouissait et c’est moi qu’elle retrouvait en se détournant de sa résolution désespérée. » Histoire d’une jeunesse, Elias Canetti (1978)

Le goût des mères, anthologie littéraire, textes choisis et présentés par Michèle Gazier, Éditions Mercure de France, Mai 2017 —

Le deuxième texte – Collectif

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D’emblée, le titre à la résonance volontairement beauvoirienne donne le ton de cet ouvrage original. Les personnages féminins de romans, contes, poèmes, pièces de théâtre, bandes dessinées, films, peintures, en sont les héroïnes, hier discrètes elles passent aujourd’hui au premier plan. Elles entrent dans la lumière, élèvent la voix, on les écoute, on les regarde.

Une nouvelle respiration, une seconde chance pour elles. La même histoire, un autre regard. Ainsi, ces femmes font un pas de côté, s’éloignent de l’homme qui souvent dresse un rempart entre elles et les feux de la rampe.

Ainsi, 30 textes-images-photographies de 30 jeunes auteurs, artistes et auteurs aguerris défilent sous nos yeux, des réécritures d’œuvres célèbres, autant de femmes flamboyantes. Parmi elles : La Reine – Blanche-Neige des Frères Grimm – , Nadja – d’André Breton – , Pénélope – L’Odyssée d’Homère – , Elvire – Dom Juan de Molière – , Danaé – de Gustav Klimt – , la Schtroumpfette – de Peyo – , Billie Dabney – Big Sur de Jack Kerouac – , Phénice – Bérénice de Jean Racine – , Wilma – Les Pierrafeu – de Wanna et Barbera – , Lola – Voyage au bout de la nuit de Céline – , la compagne de Prévert – les feuilles mortes de Jacques Prévert – , Kay Adams – Le Parrain de Coppola -…

Bravo aux éditeurs des Femmes d’à côté, les étudiants de la promotion 2016-17 du master 2 « Création éditoriale multisupports » de l’université Paris-Sorbonne, pour ce livre singulier et passionnant sur les personnages féminins secondaires que vous avez su porter aux nues.

« André me faisait souvent des scènes dès que la Nadja que j’inventais ne lui convenait plus. Lui aussi m’imposait des faits : ma vie maquillée n’était plus assez touchante. Cela ne lui plaisait plus. Il ne me prenait pas pour une menteuse, mais plutôt pour un mirage incertain, fruit de sa propre imagination. Il n’acceptait pas de me voir violente et encore moins soumise. Il était complètement dépendant de mes récits et des masques que je mettais tous les matins de nos rencontres comme on applique un peu de fard avant une pièce de théâtre. Un jour, il m’avoua avoir pleuré, de peur de me perdre. Mais c’était l’idée de se retrouver face à lui-même qui lui faisait peur. » in Aussi sombre que du charbon, Sabrine Kherrati

« Dans la cour principale, tu installas ton métier, tes bobines, t’assis à l’ouvrage :  » Je pense à Sisyphe. Je pense aux abeilles, qui sacrifient leur vie pour le miel que leur reine ne goûtera jamais. Je pense au lit que l’on fait avec application, pour que l’autre en déchire le pli délicat sans même y avoir prêté attention, au sol que l’on récure à la sueur de son front, pour qu’il le souille de ses sandales boueuses. Aux fils que l’on mûrit neuf mois, puis vingt ans, pour les voir se faner au bout d’une lance. Ou devenir bedonnants et idiots. Aux filles que l’on exige belles et spirituelles et que l’on enferme à l’abri de tout regard, auprès d’un inconnu qui n’attend pas d’elles qu’elles sachent tenir une conversation. Je pense à la Terre, qui couve plusieurs mois l’olive que l’on engloutit en moins d’une seconde. » » in Lauriers à la mer, Daphné Bérard

« Eugénie aime le bruit de la clé dans la porte métallique de son kiosque, le matin, alors que tout le monde dort encore. Elle aime observer les passants, les déshabiller de la tête aux pieds, le visage caché derrière un journal pour ne pas se faire remarquer. Elle aime quand les filles du Café des Deux Moulins viennent lui acheter la presse. Mais elle n’aime pas quand Joseph vient la draguer. Joseph drague toutes les femmes du quartier, il les oppresse, les rend aigries et malheureuses. Eugénie voudrait les prévenir, leur dire d’être libres. De vivre, tout simplement. Eugénie aime l’amour, mais elle a toujours peur du lendemain. Elle aime la tendresse, mais a peur de l’indifférence qui pointe le bout de son nez après quelques années. » in La kiosquière des Deux Moulins, Myriam Thibault

Le deuxième texte, nouvelles, ouvrage collectif – jeunes auteurs, artistes et auteurs aguerris – illustration couverture de Ljiljana Mitic, Éditions Les femmes d’à côté ( 26 étudiants de la promotion 2016/17 du master 2 « création éditoriale multisupports » de l’université Paris-Sorbonne), Mars 2017 —

Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

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À treize ans, Shulem Deen, élevé dans une famille juive ultra-orthodoxe aux États-Unis, décide de s’inscrire dans une école talmudique de la communauté hassidique Skver, ayant entendu dire que l’enseignement n’y était pas trop exigeant. Il ne sait pas alors qu’en pénétrant dans cette communauté, il allait s’extraire du monde.

Vêtements et chapeau épais et lourd, chemise blanche au col fermé, longues papillotes tombantes de part et d’autre du visage, sous l’égide du Rebbe – le guide de la communauté  – Shulem passe son adolescence à étudier le Talmud avec des garçons de son âge. Profanes, les Sciences, les lettres, l’histoire, la géographie, les langues… ces matières ne sont pas enseignées. Il ne quitte jamais son uniforme, n’écoute pas de musique, ne lit que la bible, le Talmud et les livres sacrés, ne croise jamais de filles, ne sort pas hors de la communauté…

À dix-huit ans, Shulem Deen doit se marier. On lui choisit – impose – une femme, qu’il verra quelques minutes, en présence des deux familles, peu de temps avant la célébration. Jour où il dansera avec elle pour la première et dernière fois de sa vie – les époux ne devront plus se toucher en public. Il se fera expliquer le « service de lit » par le Rebbe…

Malgré les doutes et les craintes, Shulem Deen suivra les règles et autres rituels. Il aura cinq enfants, n’aimera jamais sa femme mais apprendra à l’apprécier, il consentira à vivre ainsi retranché du reste du monde, il acceptera d’avoir des emplois mal rémunérés (rappelons qu’il n’a aucune qualification et que son travail doit avoir un lien avec la communauté hassidique)… jusqu’au jour où, trentenaire, il ose appuyer sur le bouton « radio » du lecteur de cassettes qui trône depuis des années sur le meuble de la cuisine.

Et là, sa vie va basculer, inéluctablement. Un changement de regard et de perception. La découverte d’autres horizons, d’autres figures. Un mur qui tombe, le jaillissement d’une lumière, un monde de tous les possibles. Ce simple petit bouton pressé sera le déclencheur puis le catalyseur des émotions et des désirs enfouis de Shulem. Rattrapé par sa curiosité naturelle, la vivacité de son esprit, sa soif de connaissance, il s’affranchira des codes, s’achètera une voiture, passera des heures et des heures dans une médiathèque à lire et relire les encyclopédies qui s’offrent à lui, emplissant sa mémoire des images des sons des odeurs de la ville – New York – et des paysages environnants, se payera un ordinateur, une télévision…

Durant des mois, il dissimulera son ouverture au monde – évidemment sa femme ne le comprend pas -. Lentement, il cheminera vers la liberté, en s’éloignant de la religion, de son extrémisme… jusqu’au jour où, sa communauté, l’apprenant, le chasse pour hérésie.

Avec intelligence et sans jugement, Shulem Deen écrit là un récit sensible et passionnant en levant le voile sur son parcours de vie, et parle de sa reconstruction difficile mais admirable. Beaucoup plus qu’un témoignage sur le fondamentalisme religieux, ce livre se lit comme une fiction et révèle une plume humaniste brillante.

« D’après lui, je m’étais fait une conception erronée de la vie conjugale. « Une épouse n’est pas censée être une amie, insista-t-il. Nous ne devons pas lui accorder d’importance excessive. Le mariage est un commandement biblique. En prenant femme, nous respectons la volonté divine. Notre épouse est là pour nous aider à servir Dieu du mieux possible – rien de plus (…). » »

«  »Kol bo’ eho lo yechouvoun, – Celui qui va vers elle ne revient pas.  » Tels sont les mots de la Bible envers la femme adultère. Tels sont ceux du Talmud envers l’hérésie. » »

« Si le Talmud  était bâti sur la parole rapportée de Dieu, ou présenté comme telle, cette parole me frappait par ses aspects terriblement humains, ses ambiguïtés, son caractère arbitraire et ses multiples niveaux de sens. Même le concept de foi suggérait l’intervention de l’homme : l’idée qu’il fallait se soumettre à une conviction, au lieu de se contenter d’admirer la beauté de l’univers. Les principes de la logique qui guidaient l’écriture informatique se fondaient, eux, sur des postulats immuables. Ce qui était vrai était vrai. Ce qui était faux ne l’était pas. Pas de zone grise, pas de compromis, pas de place pour l’ambiguïté, la contradiction ou l’interprétation. Tout était précis et prévisible. Et il ne servait à rien de prier quand votre application  se trouvait coincée dans une boucle infinie. »

« Nous étions samedi après-midi. Je profanais le shabbat en marchant et en mangeant traïf – des plaisirs simples, mais si lourds de sens à mes yeux! Assis face au panorama, mon sandwich à la main, j’éprouvais une sorte de vertige à la pensée que je pouvais désormais faire ce que je m’étais interdit pendant tant d’années, parce que je craignais non pas le châtiment de Dieu, mais le jugement des hommes. »

 

Celui qui va vers elle ne revient pas, récit autobiographique de Shulem Deen, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, illustration couverture par Gabriel Gay, Éditions Globe, 414p, Mars 2017 —

L’été de « La tempête » – Craig Higginson

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D’emblée, le narrateur – et le personnage central du roman – Thomas Firth, prend le lecteur par la main. Il devient son compagnon de route, son guide tout au long de l’histoire qu’il nous conte. C’est sa réalité, ses interprétations, ses jeux d’esprit, ses désirs, ses approximations, ses inventions, sa perception du monde qu’il nous donne à voir. Peut-on se fier à lui, n’y a-t-il pas tromperie, duplicité ou mensonge, flatterie, illusion ou affabulation? Le tableau est shakespearien, les scènes – de causeries en diatribes, de badinages en apartés philosophiques sont pleines de verve, les paysages choisis sont empreints de romanesque, et les sentiments, foisonnants, sont tempétueux.

Unité de lieu, l’histoire se déroule à Stratford-upon-Avon autour du Swan Theater  en Angleterre, ville de naissance de William Shakespeare. Thomas est l’assistant du grand dramaturge originaire d’Afrique du sud, Harry Greenberg qui a mis en scène La Tempête, pièce jouée dans l’illustre théâtre.

Unité de temps, l’espace d’un été. Saison belle et chaude, propice à l’exaltation des sens, aux amours naissantes, aux réminiscences, aux songes et sujette aux orages et aux tourments.

Quant aux actions, elles s’enchevêtrent. Thomas est amoureux de Lucy – la Miranda de La Tempête – qui elle, tombe sous le charme angélique et envoûtant de Kim –  conducteur d’embarcations sur l’Avon -. Harry, vieillissant, vit seul dans son cottage durant la saison avec ses souvenirs enténébrés d’Afrique et avec Fire Dog, son chien. Mais la vie est joueuse ; Marilyn la maîtresse perdue du dramaturge réapparaît et avec elle le fruit de leur amour ; Peter l’amant jaloux de Lucy réagit avec violence puis désespoir dressant ainsi un mur de remords ; la sensibilité de Thomas quant à elle se manifeste physiquement et intellectuellement, entraînant la confusion et le conflit.

La vie est un théâtre, le théâtre est la vie… comme l’écrit William Shakespeare lui-même dans sa pièce Comme il vous plaira : « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles ».

Avec brio, Craig Higginson parle d’amour – passionnel, filial, platonique -, et du souffle artistique – inspiration, respiration – (Thomas est épileptique). Il mêle le réel et l’imaginaire, s’amuse avec les personnages dans un chassé-croisé étourdissant, distille les mots de Shakespeare au milieu des siens, enivrant l’esprit du lecteur, qui sort de ce roman, charmé.

 » Le truc, quand on est amoureux (et particulièrement quand ce n’est pas réciproque), c’est qu’on s’attend à rencontrer partout l’être aimé. Chaque lieu où vous vous rendez est vibrant de cette possibilité, et par conséquent doté d’un certain potentiel pour le paradis. Mais, bien trop vite, advient la leçon habituelle que le monde, tel qu’il est, ne fera pas jaillir sous vos yeux l’objet de votre désir – il le gardera en son sein. »

« C’est un sujet intéressant à méditer, mais les actes de violence atteignent rarement leur but. Peut-être parce que ceux qui les commettent  s’en prennent à quelque chose en eux, pas à ce qui se trouve au-dehors. La violence est un étrange solipsisme. »

« Nous prenons congé si légèrement de ce que nous pensons être nôtre, sans prendre conscience que nous ne possédons rien, et que nous traversons ce monde comme une tache dans l’air avant d’être balayé par quelque violence gratuite : un souffle de vent ; une bombe ; une agglomération maligne de cellules. La mort est habile. »

« Il y a une atmosphère étrange pendant les enterrements. Ceux qui y participent se sentent un peu soulagés d’être en vie, un peu coupables et mal à l’aise pour la même raison. Parfois, nous nous sentons bizarrement absents de ce qui est en train de se dérouler, comme si nous faisions seulement semblant que le défunt soit mort ; parfois, aux obsèques de quelqu’un que nous connaissions à peine, nous nous retrouvons à sangloter de façon exagérée – par compassion, pour nous -mêmes, en souvenir d’autres choses ou d’autres personnes que nous avons pu perdre. »

L’été de « La Tempête », roman de Craig Higginson, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lécrivain, Mercure de France, Mars 2017 —