Gabriële – Anne et Claire Berest

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En quête de vérités sur Gabriële Buffet-Picabia, leur arrière-grand-mère maternelle, qu’elles n’ont pas connue, Anne et Claire Berest, toutes deux écrivaines, se sont adonnées à un travail de recherche approfondi passionnant et sensible. Elles ont lié les diverses documentations, libéré leur ressenti, entrelacés leurs mots et délivré un récit biographique aux allures de roman.

Écrire pour éclairer une filiation obscure. Remonter le temps pour se glisser au plus près de Gabriële et du peintre Francis Picabia son mari, tenter de percer à jour les relations complexe de ce couple, pénétrer et naviguer dans les courants artistiques du début du XXème siècle. Écrire pour rompre le silence, relier et comprendre. Retracer la vie de Gabriële ; sa personnalité, son esprit, ses affinités, son cheminement de femme d’épouse de mère d’inspiratrice et de théoricienne de l’art moderne, ses voyages, ses compagnons de route, son influence…

En 1898, intelligente et volontaire, Gabriële qui ne peut pas entrer au conservatoire – alors interdit aux femmes -, parvient à s’inscrire à la Schola Cantorum dirigée par Vincent d’Indy – école avant-gardiste – pour devenir compositrice de musique. Elle y consacrera plusieurs années de sa vie jusqu’à sa rencontre avec Francis Picabia en 1907, alors peintre impressionniste. Fascinée par le personnage – à l’époque, en pleine remise en question de son art – Gabriële laisse la musique pour s’abandonner complètement dans les bras et l’œuvre de Picabia. Ils se marient et elle sera à ses côtés jusqu’à la mort du peintre en 1953. Gabriële lui sera indispensable dans son parcours artistique lui infusant ses idées et ses pensées.

Ainsi, nous suivons les pérégrinations des Picabia à travers les bouleversements intellectuels et artistiques de ce début de XXème siècle – fauvisme cubisme orphisme dadaïsme surréalisme… -, nous voyageons avec eux de salon en salon, de Paris à New-York, de Barcelone en Suisse, nous  croisons Marcel Duchamp Guillaume Apollinaire Man Ray Isadora Duncan Edgar Varèse Pablo Picasso Alfred Stieglitz Marius de Zayas Walter Arensberg Marie Laurencin… nous assistons à la naissance d’œuvres de galeries et de revues…

Le couple Picabia aura quatre enfants dont ils ne s’occuperont pas, emportés tous deux par le tumulte et l’enivrement artistique. Gabriële porte et materne son mari, le rassure, le soigne – Picabia était sans doute bipolaire -, l’inspire, le valorise. Seul l’art est digne d’intérêt à leurs yeux, ils ne regarderont pas leurs enfants grandir, ils ne verront rien de la première guerre mondiale. Complètement centrés sur l’Art Moderne et la grande famille des artistes qui les entoure.

Ce livre écrit à quatre mains dessine le portrait d’une femme fascinante et invite à une promenade passionnante dans le monde de l’art. Les mots d’Anne et Claire Berest qui s’unissent pour ne faire qu’une seule voix sont infiniment sincères et touchants.

« Picabia se drogue et travaille, de jour comme de nuit, avec une Gabriële au ventre arrondi, comme penchée sur son épaule. Une sorte d’oiseau de compagnie si intelligent qu’il fait parfois un peu peur. Elle commente, il questionne ; il essaie, elle interroge. Ils habitent ensemble un intéressant royaume, leurs esprits s’agencent en d’innombrables pièces qu’ils visitent, excités, comme on court, grisés, dans des lieux interdits. (…) Ils débordent l’un sur l’autre, le cerveau de Gabriële apparaissant comme un réservoir de matière à étaler sur la toile. »

« Francis se penche vers Marcel et lui explique, les pupilles dilatées : que voulez-vous ma femme a un cerveau érotique, qui rend les hommes fous, à condition qu’ils soient très intelligents. Marcel répond : Heureusement pour vous, c’est une catégorie d’hommes qu’on ne croise pas souvent. »

« J’étais comme un homme. Je ne voulais pas restreindre ma vie. J’ai toujours vécu ma vie comme une aventurière, en m’autorisant des choses que les autres ne s’autorisent pas. J’aurai voulu beaucoup plus voyager. J’ai parfois été frustrée de ne pas vivre les aventures que je voulais vivre – alors j’ai vécu des aventures à l’intérieur des relations que j’avais avec les gens. »

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Francis Picabia – Gabriëlle Buffet Picabia – Guillaume Apollinaire

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Gabriële, d’Anne et Claire Berest, Stock, Août 2017 —

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Assassins d’avant – Élisa Vix

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« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps… » ces vers de Victor Hugo, Marie Moineau, institutrice en classe de Cm2, était en train de les écrire sur le tableau vert, tournant ainsi le dos à ses élèves, quand une balle de revolver la foudroya.

On est en 1989, l’assassin est un élève de dix ans, Ladji. L’enfant ne nie pas, l’arme est devant lui, il a de la poudre sur les doigts, on l’arrête sur-le-champs. Devant l’école, il tente de s’échapper, traverse subitement la rue. Il meurt fauché par une voiture.

Plus de vingt-cinq ans ont passé. Adèle, la fille de l’institutrice a besoin de revenir sur cette affaire. Elle était si petite à la mort de sa mère qu’on ne lui en a pas expliqué les circonstances. Ce n’est que plus tard, adolescente, qu’elle a appris l’assassinat.

Aujourd’hui, Adèle a un besoin irrépressible de connaître la vérité, d’entendre les mots de ceux qui étaient présents le jour où sa mère, pourtant appréciée de tous,  est tombée sous cette balle.  Alors, à l’aide de la photo de classe trouvée sur le site internet Copains d’avant, elle part en quête des anciens élèves. Son premier contact, Manuel Ferreira, voisin de table de Ladji, s’avère être un policier. L’homme, dans un premier temps fuyant, est charmé par cette femme si sincère et volontaire dans sa démarche.

Zones d’ombre, non-dits, dissimulations, mensonges, oublis, autant de difficultés auxquelles est confronté Adèle. Même Manuel semble ne pas être si honnête. Les gens qu’elle interroge ont des points de vu différents, de vieilles rancœurs. Au fur et à mesure, des secrets enfouis se font jour autour d’Adèle – y compris dans sa propre famille -. Les pièces du puzzle, jusqu’alors confuses, s’organisent et la scène s’éclaire.

Un roman efficace, des portraits psychologiques fouillés, un judicieux labyrinthe, une écriture alerte et tranchante.

« À l’époque, on ne me dit rien. On me cache tout. On m’épargne. Pour mon bien. Trop petite. Trop fragile. Trop dur à énoncer. Pendant huit jours, mon père me raconte que ma mère est en voyage. On l’enterre sans moi. »

« La salle de classe est occupée pour l’étude. Des gamins planchent sur leurs devoirs, aidés par un professeur. J’observe la pièce par l’imposte vitrée. C’est donc là que ma mère a rendu son dernier souffle. Sous le tableau jadis vert, la frise de lettres et les cartes de géographie? Est-ce là un endroit pour mourir? »

« La première fois qu’on me l’a déposé entre les mains, j’ai eu comme un étourdissement. Le flash d’un corps qui tombe emmêlé du visage de Ladji. Le pistolet m’a échappé, a heurté le sol avec un son mat. Livide l’instructeur m’a passé le savon de ma vie. Ce fut la seule fois. Ce ne sont pas les armes qui tuent, ce sont les gens. « 

Assassins d’avant, roman d’Élisa Vix, Rouergue Noir, Septembre 2017 —

Maria et Salazar – Robin Walter

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Devoir vendre la maison familiale et voir les souvenirs resurgir; l’enfance, les visages des parents des frères et des sœurs, les éclats de rire dans le jardin, et puis la cuisine de Maria, son écoute sa bienveillance sa gentillesse… Maria, la femme de ménage d’origine portugaise qui continue d’entretenir la maison pour les visites d’acheteurs potentiels.

Depuis le départ de ses parents vers la montagne et ses bienfaits, Robin  avait un temps installé son atelier dans la maison mais n’y vivait pas. Sa femme et ses enfants, Maëlle et Guillain avaient arpenté chaque pièce et savouré les délicieuses frites de Maria.

Mais, ainsi allait la vie, il fallait vendre.

En s’interrogeant sur l’avenir de Maria – une retraite éventuelle dans son pays natal ? – , Robin constate qu’il ne sait rien de son passé. À l’heure où les flux migratoires sont au cœur de l’actualité, Robin aimerait connaître et comprendre, à travers le vécu de Maria, l’Histoire de l’immigration de masse portugaise, causée en partie par la dictature de Salazar.

Et l’auteur-illustrateur qu’il est a le vif désir de partager ses recherches et ses sentiments avec ses lecteurs. Ainsi, Robin met en mots et en dessins le récit de Maria et Manuel – son mari -, et les informations glanées dans les médiathèques. En simultanée, il met en scène sa propre famille et lui-même. Le passé côtoie le présent en l’éclairant et des résonances  s’opèrent.

La construction narrative pertinente et les illustrations réalistes apportent à l’aspect historique beaucoup d’humanité. Une démarche sincère sensible et intéressante. Et quelle belle idée de mettre en lumière l’arrivée des portugais en France dans les années soixante, un sujet peu exploré en littérature.

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Maria et Salazar, roman graphique de Robin Walter, Éditions Des ronds dans l’O, Octobre 2017 —

En lieu sûr – Wallace Stegner

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Ce roman est l’histoire d’une amitié profonde et inaltérable, de quatre cœurs battant à l’unisson, de deux couples d’universitaires américains passionnés de littérature. Sally, Larry, Sid et Charity. À travers le regard de l’un d’eux, quarante ans de leurs vies – 1930/70 – se déploient en réminiscences, des allers et retours aléatoires ; des lieux singuliers, des maisons, des pays (dont le sublime récit d’un séjour à Florence), des idéaux,  des randonnées, des paysages, des montagnes, des lacs, des pique-niques sous le soleil, des rires et des larmes, des romans et des poèmes, des enfants qui grandissent trop vite, des échecs et des réussites professionnels, l’autorité de Charity, la vertu de Sally, les doutes de Sid, l’intégrité de Larry, la maladie, la mort qui se profile…

Une lecture délicieuse, une promenade au fil des époques, au gré des tableaux – la description de la nature est un ravissement -, et deci delà des accélérations, des événements, des oscillations pleines de sensibilité de tendresse de tristesse. La vie et ses surprises, ses contrariétés, ses joies, ses peines, ses regrets, ses soupirs, ses griseries, son tourbillon…

Malgré des différences sociales, des points de désaccord, un éloignement géographique, leur amitié d’une rare solidité ne faiblira jamais au cours des quarante longues années qu’ils traversent. Même loin, ils veillent les uns sur les autres et quand arrive l’heure, ils se rejoignent. Au plus près du souffle…

Volontairement, je ne dirai rien de plus sur la trame. Ce livre se découvre et se dévoile au lecteur en toute intimité, simplement, naturellement. Avec humilité, élégance et humanité, l’écriture de Wallace Stegner m’a touchée au plus profond.

Ce roman, c’est la vie même. Et en lieu sûr, je vais le garder.

« Laisser notre marque sur le monde. Au lieu de cela, c’est le monde qui nous a laissé des marques. Nous avons avancé en âge. La vie s’est chargée de nous assagir, en sorte qu’aujourd’hui nous gisons dans l’attente de mourir ou marchons avec des cannes ou séjournons sur des galeries où jadis les fluides de la jeunesse circulaient  puissamment, et  nous nous sentons vieux, mal fichus et désemparés. Il m’arrive parfois d’affirmer d’un ton chagrin que nous nous sommes tous fait piéger, alors que bien évidemment piégés, nous ne le sommes pas plus que la majorité des gens. »

« Orphelins venus de l’Ouest, nous avions échoué à Madison et les Lang nous adoptèrent au sein de leur nombreuse, riche, influente et rassurante tribu. Nous nous aventurâmes, telle une paire d’astéroïdes, dans leur univers newtonien bien réglé, et ils nous capturèrent par un effet de leur gravitation, firent de nous des lunes et nous placèrent en orbite autour d’eux. »

« Tournant le dos au paysage, je faisais face aux autres et pouvais voir notre réflexion dans la baie vitrée. Cela ressemblait à un décor de théâtre ou à une photographie de l’été éternel : de grands lointains blanc et bleu en guise de toile de fond, puis la courbe du mur en pierre qui empêchait le sommet aplani de la colline de glisser vers le lac, puis l’étendue de gazon avec le fauteuil de Sally et les deux transats en toiles à rayures regroupés autour de la banquette de Charity. Nous composions sur cette pelouse une constellation pleine de couleurs. Avec, en notre centre, Cassiopé, la Dame à la chaise. Même son reflet émettait de la lumière. »

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En lieu sûr, roman de Wallace Stegner, traduit de l’américain par Éric Chédaille, réédition, première parution en 1987, Éditions Gallmeister, Septembre 2017 —

Je suis innocent – Thomas Fecchio

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Dans la Marne, au lever du jour, des policiers font irruption dans l’appartement de Jean Boyer. Brutalement, violemment, l’homme encore engourdi de sommeil est délogé. Il serait le meurtrier de Marianne Locart, une jeune étudiante retrouvée dans la forêt toute proche. Son corps violé et torturé gisait sous un monceau de feuilles et de terre, seul un de ses bras était visible et son cou portait des marques de strangulation. Une scène de crime qui en rappelle une autre… En 1968, Agathe Chauvet avait été découverte violée, battue, et étranglée, à demi enterrée dans un bois. Son assassin, Jean Boyer avait alors écopé de 30 ans de prison. Son bon comportement lui valut une remise de peine mais à sa sortie, il viola deux femmes… Même mode opératoire, même mise en scène, Jean Boyer, à nouveau libre depuis un an, est le coupable idéal pour la police, le juge, les politiques et la presse. De plus, la présence du sac de la victime au domicile de Boyer conforte cette idée.

Durant la garde à vue, l’accusé hurle son innocence et le Capitaine Germain, dont c’est la première grande enquête, tend à le croire. Par manque de preuves, le récidiviste est relâché. La quête de vérité commence, les profils se dessinent mais très vite les fils s’enchevêtrent, la justice et les médias mettent la pression, Germain ne semble pas avoir la carrure, il est faillible, empli d’incertitudes et inexpérimenté. Boyer, embarqué malgré lui dans les rouages de cette affaire, décide alors de partir lui-même à la recherche de l’assassin.

Le flic, écrasé par le poids des responsabilités et un passé lourd  se fait balader allègrement par ses collègues, par le juge, par les témoins, par Boyer et même par les victimes. Le récidiviste s’amuse monstrueusement à prendre la place de l’enquêteur. Les témoins sont pleins d’ambiguïtés. Quant à la victime, des zones d’ombres l’entourent.

Suspense oblige, je n’en dirai pas davantage.

Malgré une écriture parfois maladroite – répétitions lourdeurs poncifs -, l’évolution des personnages au fil du livre est intéressante ; Germain s’endurcit et s’aguerrit, Boyer trouble et désarçonne, la narration qui oscille entre le point de vue de l’un et de l’autre capte l’attention du lecteur et l’agite. Un premier roman plutôt bien ficelé.

« Un Autre lui avait tout pris. Pourtant, il avait tout fait pour rester dans le droit chemin, hors de cette prison aux murs lézardés et remplit à craquer d’animaux. Aujourd’hui, son refuge était brisé, souillé. Et cette fois, ce n’était pas de la malchance… Un Autre se cachait derrière ce dernier incident de parcours. Un Autre qui jouait sur le fait que jamais on ne le laisserait tranquille à cause de ses problèmes passés avec les femmes. C’est alors que naquit son grand projet. Et ils verraient, tous, ce dont il était capable. Il réduirait en miettes cette fatalité qui toujours le mettait en cause et le transformait en coupable quand il était juste victime d’enchaînement de circonstances malheureuses. Il leur prouverait son innocence. Il se vengerait. L’idée de punir était la seule chose qui le calmait. Pas seulement cet Autre qui essayait de le piéger… mais eux, tous. »

Je suis innocent, roman de Thomas Fecchio, Éditions Ravet-Anceau, Février 2017 —

Max et la grande illusion – Emanuel Bergmann

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À Los Angeles, Max Cohn dix ans est effondré depuis qu’il a appris le divorce prochain de ses parents. L’annonce lui a été faite au Mickey’s Pizza Palace ; ses parents s’étaient sans doute imaginés que la nouvelle serait moins cruelle dans un endroit pareil. Le garçon, fils unique, ne peut pas envisager sa vie sans ses parents sous le même toit. Alors, quand son regard se pose sur un vieux vinyle de son père, tout s’éclaire. Sur la couverture un homme enturbanné en sari argenté tenant d’une main une baguette et de l’autre un lapin blanc prend la pose sous un titre flamboyant : Zabbatini, ses plus grands tours. Et parmi ceux-ci, se trouve Le sortilège d’amour éternel… Max part en quête du magicien, avec dans les yeux plein d’espoir.

Au début du 20ème siècle à Prague, naît Mosche Goldenhirsch. Fils d’un rabbin, orphelin de mère à huit, ans, Mosche est un petit garçon solitaire et taiseux jusqu’au jour où on l’emmène au cirque. À quinze ans, il quitte son père pour rejoindre le Cirque Magique embauché par l’Homme demi-lune un magicien et sa ravissante assistante Julia. Ensemble, ils arpentent les pays de l’Est et Mosche devient Zabbatini, mentaliste. D’aventures en déconvenues, il fait route seul mais rempli les salles, jusqu’à être arrêté par la gestapo. S’ensuit la guerre et ses affres, les tortures physiques et psychologiques, les humiliations, le froid, la faim, la peur.

Conte et pensée magique, triste réalité de la grande Histoire, innocence d’un enfant, sagesse d’un vieillard, Emanuel Bergmann livre ici un premier roman envoûtant. Par un merveilleux tour de force, il réunit deux personnes de monde et de siècle différents, mélangeant l’illusion au réel, la certitude au doute, la vérité au mensonge. L’ombre et la lumière valsent sans cesse au rythme des émotions.

Un roman plein d’amour, un rêve d’enfant réalisé, un témoignage vibrant pour la mémoire de la Shoah. Un premier roman drôle et émouvant à la fois, tendrement écrit.

« – Comment les mensonges peuvent-ils être vrais? – Comment? Les gens sont avides de se faire berner. Ils veulent croire à quelque chose de plus grand. Nous, on leur donne quelque chose d’un peu plus petit, et c’est pour cette raison qu’ils reviennent. La magie est un magnifique mensonge. »

« Pour lui, les choses du quotidien étaient toujours restés hors d’atteinte. Zabbatini avait passé sa vie à jouer des tours aux autres. Il était un menteur professionnel. Et désormais, la fin approchant, il n’y avait plus personne qu’il pouvait faire bénéficier de ses beaux mensonges. Ce qu’il regrettait le plus était d’avoir vécu une vie sans jamais s’être soucié que de lui, et non des autres. Maintenant, il n’y avait plus personne, il était seul. »

« La topographie de Berlin avait changé de fond en comble. Les choses qui autrefois semblaient stables et immuables – les murs, les maisons – se révélaient friables, guère plus solides que les illusions dont Mosche ait jamais vu : d’abord il y avait quelque chose, et un moment après, ç’avait disparu. Des rues entières s’évanouissaient à jamais. Dans les canaux flottaient des cadavres boursouflés. Et malgré tout, le public faisait comme si tout ça n’était que du théâtre et qu’il n’y avait rien de vrai. »

« Harry fouilla ses poches. « Ça marche, un portable? ». Zabbatini hocha la tête d’un air paternaliste ; à vrai dire, il aurait aimé que ce soit un objet plus romantique. Lorsqu’il avait commencé à montrer ce tour, à Berlin, les objets qu’on lui présentait étaient bien plus jolis. À l’époque, les gens possédaient encore des montres à gousset sur lesquelles étaient gravées des mots affectueux que l’on pouvait lire à voix haute, ils avaient des boutons de manchette et des épingles de cravate à leurs initiales, ou encore des mouchoirs aux broderies sophistiquées. Le monde était moins impersonnel. Et aujourd’hui? Aujourd’hui, tout le monde avait le même téléphone, de la même marque, et pourtant ils se prenaient pour des individualistes. »

Max et la grande illusion, roman d’Emanuel Bergmann, traduit de l’allemand par Mathilde Sobottke, Belfond, Septembre 2017 —

Un jour, tu raconteras cette histoire – Joyce Maynard

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À l’aube de la soixantaine, Joyce Maynard rencontre Jim Barringer. L’auteure et l’avocat vivent alors un amour comme ils n’en ont jamais connu. Derrière eux, des mariages échoués, d’oubliables aventures et de longues périodes de solitude. Devant eux, un avenir qui s’annonce sous les meilleures hospices. Ils partagent le goût des voyages, de la musique, de la gastronomie, et posent sur le monde un regard plein de curiosité et de bonté. La pétulance, l’audace et le naturel de l’une se mêlent merveilleusement bien avec le calme, l’élégance et la finesse de l’autre.

L’auteure de Long week-end, des Règles d’usage, des Filles de l’ouragan – entre autres -, abandonne un temps ses personnages de fiction et laisse de côté ses histoires inventées. Les mots, les situations, les sensations, les paysages, les anecdotes, les émotions, les visages, les voix… tout est vrai. Joyce Maynard nous livre ici un récit, le récit de son histoire – vécue – avec Jim Barringer, son mari. Un amour intense et profond, extraordinaire et terrible ; les prémices, les périples à travers le monde, les têtes-à-têtes romantiques, les enfants de l’un et de l’autre, les secrets échangés, un édifice en construction… et puis l’épreuve, celle qu’on redoute tant, qui frappe sans crier gare.

Trois ans après leur rencontre, un an après leur mariage, Joyce et Jim apprennent qu’il a un cancer du pancréas. Commence alors une lutte de dix-huit mois faite de moult batailles : observations, analyses, hospitalisations, opérations, chimiothérapies, prise de médicaments, accalmies, agitations, fatigue, colère, espoir, chagrins… Joyce Maynard met en mots tous les sentiments éprouvés, le parcours clinique, le cheminement moral, la nécessité de l’entraide… Elle décrit et détaille, même les choses les plus dures, elle parle de l’intime et touche à l’universel.

Une lecture vibrante d’une grande sincérité, une histoire d’amour bouleversante.

 

« Et qui étais-je? Ces quatorze mois m’avaient si profondément ébranlée que je n’avais plus de certitudes, sinon que les parents ne doivent pas attendre de leurs enfants qu’ils comblent leurs besoins. On n’adopte pas un enfant parce qu’on a besoin de plus d’amour. Il vaut mieux avoir déjà résolu le problème de l’amour. »

« Ironie du sort, alors que j’avais enfin un partenaire, je ne pouvais apparemment plus danser comme avant. Je ne voyais pas qu’il me fallait apprendre de nouveaux pas, aussi beaux et compliqués que le tango argentin. (…) Nous ne sommes plus alors deux personnes sur la piste, mais un couple se déplaçant à l’unisson. »

« Au fil des mois – endoscopies, perfusions, prises de sang, scanners, hospitalisations, rinçages de cathéter, perfusions encore -, je ne pouvais plus fantasmer comme avant sur un échappatoire, car je ne pouvais pas plus fuir la maladie de Jim que je ne pouvais fuir ma peau. L’histoire de Jim était devenue inséparable de la mienne. Quel que fût l’avenir qui nous attendait, Jim et moi le traverserions ensemble. Couchée à côté de lui une nuit, j’entendais le battement d’un cœur et ne savais pas auquel de nous il appartenait. »

« Les couples partagent des secrets et, malgré la brièveté de notre union, nous en avions connu quelques bons. Que deviennent ces secrets si la seule personne qui les connaît à part vous cesse d’exister? Ou s’il est encore présent, mais que sa mémoire s’estompe? me demandais-je. »

Un jour, tu raconteras cette histoire, récit de Joyce Maynard, traduit de l’anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni, Éditions Philippe Rey, Septembre 2017 —