Une vie à coucher dehors – Sylvain Tesson

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«  Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »

Du fin fond de sa Géorgie natale, Edolfius se lamente chaque jour davantage lorsqu’il rentre chez lui le soir, trainant ses pieds usés sur la piste de cailloux et de terre mêlés. Il rêve d’une route flambant neuve, du temps qu’il gagnerait. Que ce serait confortable et pratique de parcourir cette « longue langue noire ». De l’asphalte. Déterminé, il décide de faire de ce rêve une réalité et se bat auprès des plus hauts dirigeants pour faire construire cette indispensable route. Son acharnement finit par payer ; le bitume tant attendu est là. Les villageois sont euphoriques, les voitures prennent de la vitesse, les allers-retours en ville se multiplient, quelle révolution… mais un voile noire se pose sur ce village en liesse : un accident est arrivé. Tatiana, la fille d’Edolfius est morte, la voiture roulait trop vite… L’homme est effondré. Cette route qu’il avait tant voulue lui avait pris son enfant. Enragé, il entreprend de la détruire. Au volant d’une pelleteuse, il l’arrache. Déracine cet asphalte de malheur. Quelques heures plus tard, il arrive chez lui ivre de chagrin,… On lui apprend alors que la jumelle de sa fille disparue a tenté de se donner la mort… mais qu’ il ne s’inquiète pas elle sera sauvée ; l’hôpital n’est pas si loin grâce à la route… mais de route il n’y a plus.

Ainsi s’achève la première nouvelle de ce recueil.

Le voyage continue au large de la Mer Egée, dans une forêt de Sibérie, dans la campagne anglaise, sur un champ de mines en Afghanistan, dans un village du Népal, dans une communauté évangéliste au Texas, en Iran, à Dijon, dans les glens écossais, dans le pacifique, dans un phare du finistère… Une traversée longue de quinze nouvelles. Des histoires tragiques pour la plupart. La fatalité implacable, l’espérance des hommes, les forces de la nature, l’absurdité de l’existence, le choc de la modernité, la société de consommation, la révolte des femmes, le poids de la religion…

Les chutes sont abruptes, sans concession. L’écriture est alerte, poétique, rageuse, ironique. On sent l’aventurier et le voyageur derrière le conteur. Un très beau recueil de nouvelles.

« Le poêle ronflait. L’eau chauffait dessus. Le chien dormait à côté. La hache était plantée dans le billot de fendage. Le couteau sur le chambranle de la porte. Le fusil posé sur le montant. Piotr était allongé sur sa couche. Il fixait des yeux les rondins du plafond. En ce moment précis, le filet de pêche flottait dans l’eau glacée et les poissons venaient y mourir. Leur chair lui donnerait l’énergie de continuer à vivre. Tout était en équilibre. La vie en cabane est une réduction de l’univers. Mais d’un univers qui ne connaîtrait ni expansion ni chaos. Seulement l’ordre. »

« Les maisons escaladaient le fil des versants, posées en équilibre. Des écheveaux de fils électriques les relient. On les croirait encordées les unes aux autres. On n’oserait pas tirer sur les câbles de peur que la ville ne s’écroule. Dans le port d’autrefois, c’étaient les élingues qui cliquetaient. Elles coupaient les rafales d’un sifflement. Du quai, on voyait l’horizon à travers la treille des écoutes. Un bateau, c’est une harpe de cordage qu’on va parfois faire jouer sur l’eau. »

« Dans les coeurs naquit l’ennui. Ils étaient englués dans le pot au noir des heures. Les minutes passaient comme des coques vides sur une onde silencieuse. Le naufrage les avait exclus de la marche du monde, la survie les extrayait de la marche du temps. »

«  Une lettre, c’est un petit peu de compagnie, la preuve qu’on a pensé à vous. Cette attention, née du passé, écrite au présent et destinée à l’avenir survit, voyage, s’achemine lentement vers vous, triomphe des kilomètres et soudain, lorsqu’on ouvre l’enveloppe, vous saute au cou, vous salue et vous fête comme un petit chien heureux. »

Une vie à coucher dehors, nouvelles de Sylvain Tesson, Gallimard, 2009 —

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15 réflexions sur “Une vie à coucher dehors – Sylvain Tesson

  1. Ca fait des années que je me retiens de lire Sylvain Tesson, c’est terrible, parce que je sais que si je me mets dans ce genre de lecture je ne m’en sors plus. La dernière fois que je me suis plongée dans du nature writing américain, j’ai mis des mois à m’en sortir 🙂 J’aime vraiment beaucoup (trop) ça, je finis par me dire « Ca suffit maintenant, reviens à la civilisation! ». Mais ça donne enviiiie !
    Au fait, Littéraventures déménage ! Tu peux le retrouver ici : http://litteraventures.com ! Je vais republier petit à petit les anciens articles – mais dans le désordre, nyahaha, comme ça vous redécouvrirez des petits bijoux !
    Bonne fin de journée !

    1. Mais quelle idée de se retenir de lire ce que l’on aime!! En ce qui me concerne, je ne connais pas trop ce genre de littérature et j’ai un mauvais souvenir avec Sukkwan Island, pas aimé ce livre… En revanche, les nouvelles de Tesson m’ont plu, j’en redemande.

  2. J’aime bien l’écrivain, beaucoup moins le personnage. J’ai vu qu’il sortait un nouvel ouvrage cette semaine, je ne sais pas si je me laisserais tenter.

    1. J’ai beaucoup aimé son livre mais il est vrai qu’il se dégage une certaine arrogance de cet auteur, mais est-elle vraiment fondée? Je n’en suis pas certaine.

  3. La première histoire est terrifiante! Finalement ce n’est pas le progrès (la route) qui est en cause mais l’usage qu’en font les gens (la vitesse excessive).
    L’écrivain est assez pessimiste aussi si j’en juge par la citation.

    1. Oui, les nouvelles ne sont pas très optimistes (j’aurais aimé quelques lueurs d’espoir d’ailleurs…) mais l’écriture est belle, les reflexions interessantes, le cynisme bien placé…

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