L’herbe maudite – Anne Enright

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En 1980 dans le comté de Clare (Irlande) , Hanna a douze ans, et pose son jeune regard sur les adultes qui l’entourent, voilà deux jours que sa mère garde le lit… depuis que son fils de dix-neuf ans lui a annoncé qu’il voulait être prêtre.  En 1991, ce fils, Dan, vit à New-York et n’a pas embrassé la religion mais plutôt un garçon et même plusieurs. En 1997 dans le comté de Limerick, Constance n’a pas quarante ans, des enfants encore petits, un mari, une mère veuve accaparante et peut-être une tumeur cancéreuse dans un sein. En 2002 au Mali, Emmet travaille dans l’humanitaire, il est amoureux d’Alice mais de guerre lasse elle le quittera à cause d’un chien. En 2005 dans le comté de Clare, Rosaleen Madigan, la mère d’Hanna, Dan, Constance et Emmet s’apprête à recevoir ses quatre enfants pour Noël, elle a décidé de vendre la maison familiale.

L’auteure passe d’abord en revue ses personnages dans des moments critiques, sans concession et avec sagacité elle parle avec réalisme du quotidien parfois lourd, des désillusions, des renoncements, des morsures de la vie, de l’amour, de la sexualité et des relations familiales inextricables. Puis, les réunit tous dans la maison de leur enfance. Celle-là même dont ils vont devoir se séparer.  Les souvenirs remontent, le père parti, les ombres, la rudesse de la mère, les non-dits. Et les failles de chacun se fissurent. Dan a du mal à parler de Ludo, de sa demande en mariage ; Emmet est si malheureux qu’Alice l’ait quitté ; Constance ne supporte plus sa mère dont elle s’occupe à plein temps  – un poids écrasant – ; Hannah, actrice à la dérive, a sombré dans l’alcool à l’arrivée de son bébé.

Dans ce roman, il y a du souffle, de la puissance et une réalité crue. Dans cette écriture, il y a une hardiesse, un franc parler, de l’énergie. Dans cette histoire, il y a plusieurs vies qui se suivent, s’enlacent, s’éloignent, se retrouvent. Il y a des hommes et des femmes, des tourments et des bonheurs. Et il y a un pays, l’Irlande.

« Les bébés ne font jamais ce qu’on veut qu’ils fassent. Un petit être contradictoire, voilà ce qui était sorti d’elle. Un combat qu’ils avaient emmailloté dans un linge. Repousser, attraper, envoyer balader : elle lui donnait à manger, un jour, quand la cuillère avait volé au loin, elle avait dû se baisser précipitamment pour la ramasser, et le regard qu’il lui avait lancé lorsqu’elle s’était relevée exprimait un profond mépris. On l’aurait cru possédé – peut-être bien par lui-même, par l’homme qu’il deviendrait un jour – et qu’il la regardait comme pour dire : Mais putain, qui tu es, toi, avec ta putain de cuillère minable? »

« Même à présent, il s’interrogeait sur le film amateur de sa mémoire. Son père qui l’avait repoussé d’un coup d’épaule sur la plage de Fanore – cette impression de ralenti qu’il en avait. Qui donc avait appuyé sur le bouton pour couper le son de son enfance? Les mains de son père était humides et froides. Sa mère était idiote. Sa grand-mère avait trois chapeaux. Et pourtant, où il pose son regard la maison conservait des souvenirs et un sens, alors que son cœur n’en était pas capable. La maison était pleine de détails, d’intérêt, d’amour. »

« Ils n’étaient pas insensibles à l’humour de la situation, au fait que chacun de ses enfants appelait une femme différente. Ils ne savaient pas qui elle était – leur mère, Rosaleen Madigan – et ils n’avaient pas besoin de le savoir. C’était une femme âgée qui avait désespérément  besoin de leur aide et qui, alors même que son absence grandissait au point d’occuper tout le versant glacé de la montagne, rapetissait, n’avait plus que la taille d’un être humain – de n’importe quel être humain – frêle, mortel, vieux. »

L’herbe maudite, roman d’Anne Enright, traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle Reinharez, Actes Sud, 292p, Mars 2017 —

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12 réflexions sur “L’herbe maudite – Anne Enright

  1. Ca me fait penser à « Vends maison de famille », un roman français que j’avais trouvé assez décevant, ici le contexte de l’Irlande et les histoires particulières des personnages semblent bien plus intéressantes ! Et puis la couverture…

    1. J’ai beaucoup aimé ce roman. J’ai l’impression qu’il est passé inaperçu à sa sortie… La belle couverture reflète un passage-clé du roman.

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