La pyramide des besoins humains – Caroline Solé

P1070820Sous la pluie battante londonienne, Christopher, quinze ans, trempé jusqu’aux os, se réfugie à l’intérieur d’une boutique d’informatique. Tenant fermement son duvet mouillé sous le bras, il fait le tour du magasin jusqu’à ce que son regard soit attiré par une affiche : « Toi aussi, joue ta vie. » La vie serait un jeu ?! Qu’en est-il de sa vie à lui ? Une vie minuscule faite d’un sac de couchage, quelques affaires, un bout de carton juste assez grand pour recouvrir le sol d’une rue suffisamment passante pour récupérer quelques pièces… et puis d’ un compagnon de route et de galère, Jimmy. Sa vie d’avant, il y pense parfois. Son frère lui manque, c’est certain, mais les coups de son père lui ont tant laissé de traces au corps et au coeur que la clochardisation aussi dure soit-elle lui a au moins donné la liberté.

Cette affiche évoque un nouveau jeu de télé-réalité : 15000 candidats au départ pour un seul gagnant au final, inspiré d’une théorie d’un psychologue américain Abraham Maslow hiérarchisant les besoins humains en cinq paliers – des besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenances et d’amour, d’estime, et d’accomplissement de soi –, se créer un profil sur internet, y publier des photos, des messages, des vidéos et surtout écrire un mail de 500 caractères chaque fin de semaine validant un palier, d’une durée d’un mois, et ce sont les votes du public qui décide de l’ascension ou pas.

Les trois pièces dans la poche de Christopher, destinées au hot-dog journalier, se retrouvent bientôt dans la main du patron de la boutique. Et Christopher, trouve une place devant un ordinateur… se crée une identité : Christopher. Scott54, 18 ans. L’emplacement de son visage reste vide. Le voilà inscrit à La pyramide des besoins humains.

La photographie de son duvet gisant sur le bitume sale d’une rue de Chinatown suffira, à son grand étonnement, à faire exploser les votes en sa faveur. Semaine après semaine, Christopher rédigera quelques mails, glissera deux, trois clichés sur le site internet du jeu… sa marginalité et le mystère qu’il dégage feront de lui quelqu’un d’extraordinaire, une célébrité.

Une réflexion intéressante et très bien menée par l’auteure – sans pathos – sur l’univers pailleté, superficiel et voyeur de la télé-réalité, et plus largement des réseaux sociaux, des médias, de la société de consommation et de l’univers diamétralement opposé dans lequel se débattent les SDF – où les mineurs grossissent les rangs de jour en jour… – qui en plus de vivre doivent survivre. Des mondes qui s’entrechoquent mais ne s’emmêlent pas.

« En ville, la pollution masque les étoiles. Je dois chercher longtemps avant de trouver la Grande Ourse. Et je n’ai pas intérêt à pointer quelqu’un du doigt ! Je me prends pour un espion en écoutant les conversations des passants. Parfois, je croise leurs regards et je les fixe pour attirer leur attention. Ils détournent les yeux. Ils doivent nous prendre pour des fous sur notre campement de fortune, pourtant ils me paraissent plus perturbés que nous. Ils courent dix lièvres à la fois, s’époumonent dans leur téléphone portable tout en retenant par leur col leur gamin colérique, leur sac tombe et ils ne s’arrêtent pas de parler pour le ramasser. Ils achètent un nombre incroyable de choses, on les regarde passer avec des paquets remplis de nourriture, de produits de beauté ou des vieux trucs trouvés dans des brocantes, on se demande bien avec Jimmy où ils peuvent entasser tous ces objets. On dort près des égouts, mais on se sent plus légers. Enfin, point de vue mobilier. »

« Donc, la célébrité me tombe dessus comme la fiente d’un pigeon sur la tête. J’ai d’autant plus de mal à prendre conscience de ce qui m’arrive que personne ne connaît mon visage. Je continue à vivre comme un clochard anonyme. N’importe quel taré pourrait fracasser une bouteille sur mon crâne sans que le public en devine rien. Des spectateurs assidus regardent peut-être mon profil sur leur téléphone en marchant devant moi sans le savoir. »

« Parce que le respect, c’est laisser l’autre en paix s’il ne souhaite pas être vu. C’est aussi le regarder droit dans les yeux. Je ne sais pas trop, en fait, ce qu’est le respect. On m’a surtout marché sur les pieds jusqu’à présent. On m’a chanté des berceuses dans mon lit à barreaux comme on m’aurait offert des fleurs couvertes d’épines. Il y a des trous dans chaque pore de ma peau, des petits manques creusés chaque fois que ma mère quittait la chambre, qu’elle ne me regardait plus. »

pyramide-couleur-632x647Schéma de la pyramide des besoins humains selon le psychologue Abraham Maslow

Livre reçu en Service de Presse.

La pyramide des besoins humains, roman pour ados, dès 12 ans, de Caroline Solé, Collection Médium, L’école des loisirs, Mai 2015 —

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10 réflexions sur “La pyramide des besoins humains – Caroline Solé

  1. Au début, en lisant ton billet, j’ai pensé aux films « Hunger Game ». Mais les films ne traitent pas de la vie dans la rue…La télé réalité est une inspiration sans fin! Voyeurisme, Superficialité, Profit…Le capitalisme dans toute son horreur et son absurdité!
    Bises

    1. C’est exactement ça, ce livre montre l’absurdité de ce genre d’émission et l’attitude des gens,versatile et intéressée… le marginal les intéresse que par le prisme d’une émission mais lorsqu’ils le croisent in the real life, ils l’ ignorent. Il devient alors invisible… c’est le paradoxe du roman : le monde des apparences et celui de la réalité.

  2. Quelle idée originale et touchante à la fois que d’utiliser la pyramide des besoins de Maslow pour illustrer la réalité des marginaux qui ne sont pas dépourvus pour autant des besoins d’amour et de reconnaissance, et qui ont à se battre un peu plus fort pour les obtenir. Une réflexion forte sur la liberté. Un bel affront à la société de consommation, au voyeurisme, à la superficialité et au capitalisme!
    Je t’embrasse ma douce amie

    1. Oui, une idée bien trouvée et bien menée! Et effectivement, une réflexion surprenante : la liberté ne se trouve pas là où on pense… Je t’embrasse.

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