Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

liv-10654-un-paquebot-dans-les-arbresIl se dégage tant de gaieté dans le café de Paul Blanc, le Balto. Cet endroit névralgique de la Roche-Guyon fait battre le coeur des habitants et des gens de passage : on y boit bien sûr… mais on y danse aussi, on y chante, on y fait des rencontres, on parle du monde, on se dit qu’il ne tourne pas toujours très rond. Quand Paul joue de l’harmonica, les visages se tournent aspirés, les yeux brillent envoûtés, les vies s’allègent débarrassées un temps de leurs tourments. Sa femme Odile et leurs enfants, Annie, Mathilde et le petit Jacques le regardent également, aimants, fascinés et heureux. Il faut dire que l’homme est un être solaire, un enchanteur. À neuf ans, Mathilde est subjuguée par son père. Qu’elle chérit les moments où ils sont ensemble tous les deux marchant dans la forêt, pêchant, campant! Elle virevolte autour de lui comme une abeille, fait tout pour lui plaire. Mais cette famille qui respire la joie et la fait rayonner va être happée, séparée et ruinée par une maladie infectieuse, la tuberculose. Finies les fêtes au Balto, les rires aux éclats, l’existence fluide, aérienne et limpide.
Nous sommes au milieu des années cinquante, la sécurité sociale ne protège alors que les salariés… Le couple Blanc vivait au jour le jour, ne se tracassait pas pour l’avenir ignorant les lendemains qui déchantent… Ils étaient de simples cafetiers passionnés par leur métier, laissant les dettes s’entasser, sans inquiétude, profitant du jour présent. Et voilà que Paul, puis Odile deviennent des « tubards », les gens les fuient désormais de peur d’être contaminés. Paul n’attire plus les foules, il les repousse, malgré lui. Le couple est envoyé au sanatorium d’Aincourt, un établissement des années trente, immense paquebot blanc posé en pleine forêt, lieu de soin, refuge des tuberculeux. La cure est onéreuse, le Balto est vendu. Annie, l’aînée des enfants a déjà l’esprit ailleurs, elle prépare sa sortie vers un avenir radieux à la capitale avec l’homme qu’elle aime et espère donner la vie. Elle s’éloigne des siens, trace son propre chemin. Mathilde et Jacques sont mineurs, les assistantes sociales débarquent, les deux enfants sont adressés chacun dans une famille d’accueil. Mais Mathilde ne va pas se laisser dévorer par la fatalité, elle est de la trempe de Paulot, elle est solaire. Elle demande son émancipation, lutte pour être libre, pour offrir une vie décente à son frère et à elle, et n’abandonne pas ses parents. Mathilde veille et protège tout en construisant sa propre route. Elle parvient à insuffler de l’énergie, de l’espoir, de la lumière à travers les fissures de chacun. Elle trébuche souvent, elle s’essoufle parfois, mais continue d’avancer, sans relâche.
On entre dans ce roman au côté de Mathilde, telle une ombre on ne la quitte plus ; on l’écoute, on entend ses maux, on voit sa force, on comprend ses tourments ses doutes son enthousiasme aussi, on marche et grandit avec elle, on prend les virages, on parcourt l’Histoire.
La lumière est partout dans ce roman, elle s’insinue, forte et ardente. Traverse les êtres, caresse la nature, effleure les épidermes, grave les destins, embrase les coeurs, anime les esprits. Elle émeut, elle bouleverse, elle chavire.

« Parfois ils pêchent. Ils grattent la terre, débusquent des lombrics, pincent des libellules qu’ils crochètent en appâts, puis s’assoient sur la berge de l’Epte ou de la Seine. Mathilde respire, caresse l’herbe, suce des fleurs. Elle n’a aucun projet dangereux, aucune nécessité d’attirer le regard. Ils sont ensemble, son père et elle, à l’exclusion de tous les autres, sauf le peuple des insectes, des oiseaux, des grenouilles. La forêt est un monde parfait. Mathilde sent la terre sous ses cuisses, ses petits os y impriment chacun leur empreinte. Elle fait les gestes de son père, lancer la ligne, relever la ligne, décrocher la truite, la plonger dans le seau. Elle veille sur lui. Rien ne manque. Rien n’excède. Tout suffit. »

« Qu’est-ce que c’est que ça, la tuberculose ? Le mot résonne dans le silence de la classe et personne ne l’attrape, ne pose la question. Mathilde se concentre, tord les syllabes dans tous les sens, repasse le mot dans sa tête jusqu’à en faire une bouillie de sons. Ce doit être plus grave que la bacille puisqu’on ne le chuchote même pas au Balto. Elle a chaud, assise devant son pupitre, elle pense à toute vitesse, tuberculose comme tubercule, la page du manuel de sciences lui revient en mémoire, les patates, les carottes, les navets, les betteraves dessinés en coupe sous la surface de la terre, mais quel rapport avec son père ? Toutes les images se superposent, bacilles bondissant, légumes du livre, poumon qui pleure. Muettement elle appelle le maître à l’aide, ses yeux cherchent les siens, dites que c’est pas vrai, s’il vous plaît. »

« À l’intérieur une piste immense. Un orchestre. Tout bouge. Les corps, les ombres sous les corps, tout vibre, l’air, le sol. Le son traverse la peau, le muscle, l’estomac bat, la gorge bat, les narines battent, les tympans battent, la cornée bat. C’est un changement d’échelle total. Plus fort le bruit. Plus vaste l’espace. Dense la foule. Annie se précipite sur la piste, disparaît parmi les jambes, les bras qui se dressent au-dessus des têtes comme des bras de noyés. Ils dansent et se défont, les coiffures lâchent, les mèches tombent, les vêtements se froissent. Mathilde reconnaît les danses, paso doble, tango, valse. Dans ses molets montent une sève d’enfance, celle qui te hisse de branche en branche, te jette dans l’eau glacée, te fait courir dans les ronciers jusqu’à la brûlure. Grimper elle sait, nager elle sait. Danser, non. »

 

coeur

Un paquebot dans les arbres, roman de Valentine Goby, Actes Sud, Août 2016 —

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20 réflexions sur “Un paquebot dans les arbres – Valentine Goby

  1. Ton billet est émouvant ma Nadège, on sent à quel point tu as adoré ce roman. J’en ai entendu tant de bien. Je ne pourrai pas passer à côté, ça c’est certain… ❤
    Bises

  2. Il me tente énormément, le personnage de la petite Mathilde a l’air très émouvant et très bien construit ( tout comme ton billet :0) !! Je rajoute ce billet ci aussi, dans ma petite liste

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