La maison aux esprits – Isabel Allende

lamaison

Ce roman nous embarque dans l’histoire d’une famille sur plusieurs générations, en évoquant l’Histoire d’un pays d’Amérique du sud jamais nommé mais facilement identifiable : le Chili.

Les femmes y tiennent une place considérable. Nivea del Valle, femme étonnante, qui a mis au monde quinze enfants, militant pour le droit de vote des femmes, anticléricale (préférant s’entretenir avec Dieu sans intermédiaire). Très moderne pour son époque, mère attentive à l’éducation de ses enfants et curieuse des progrès techniques. Rosa del Valle, l’ainée de ses filles surnommée Rosa la belle pour sa beauté époustouflante, une sorte d’ ondine aux cheveux verts. Si belle qu’elle terrorise qui la regarde. Empoisonnée par erreur, elle meurt très jeune. Clara del Valle, fille cadette de Nivea. Dotée d’un don de double vue, elle est surnommée Clara la clairvoyante. Moins jolie que Rosa, elle possède pourtant un charme indéniable, une sorte d’aura l’enveloppe, elle ne marche pas, elle vole. Elle invoque les esprits, anticipe les événements, de nature plutôt enthousiaste, Clara est le personnage central de la saga. Elle écrira, sur des carnets ses « notes sur la vie », relatant ainsi l’épopée familiale. Blanca, fille de Clara et Esteban, possède comme toutes les femmes de la famille une personnalité forte, elle n’hésitera pas à défier son père à plusieurs reprises, en fréquentant par exemple un homme qui n’est pas de son rang. Elle semble, contrairement à sa mère, avoir les pieds sur terre. D’une grande bonté, elle participe à de nombreuses actions de charité. Alba, fille de Blanca devenue alors fille-mère, est très proche de son grand-père Esteban. Elle sera la personne qui fera le lien entre le passé et le présent, qui racontera l’histoire de cette famille dont elle est le dernier maillon. Elle résistera aux forces armées qui lui feront payer avec violence son silence et son honneur, mais demeurera digne jusqu’au bout, jusqu’aux dernières lignes du roman.

Esteban Trueba, l’homme du roman, si l’on peut dire, tombe éperdument amoureux de Rosa pour qui il ira travailler dans les mines afin d’accéder à un rang social acceptable. Malheureusement, elle mourra avant qu’il ne revienne. Trueba quittera la ville pour s’installer dans l’ancienne Hacienda de son père, alors en friche : Les trois maria. Devenu après de longues années de labeur, riche propriétaire terrien, il épousera Clara del Valle. Maître tyrannique avec ses employés, il violera de nombreuses femmes et sèmera par la même occasion quelques enfants. Sévère avec Bianca, odieux avec Férula, sa soeur, qui a les faveurs de Clara, il entrera en politique et deviendra sénateur.

Un roman aux multiples facettes : du fantastique avec les prémonitions de Clara, les esprits qui rôdent, les guéridons qui tournent ; des histoires d’amour parfois douloureuses parce qu’interdites, de l’Histoire avec des passages incroyables sur le coup d’état chilien, de l’enchantement avec les malles de l’oncle Marcos transmises de génération en génération aux petites filles, des atrocités avec l’emprisonnement d’Alba et les violences qui lui sont infligées ; la vengeance d’un batard d’Esteban, la description d’un monde rural puis de la tyrannie moderne… Un foisonnement de personnages souvent haut en couleur : les jumeaux de Clara, un extravagant rêveur et un sérieux médecin ; Férula, soeur de Trueba dévouée corps et âme à Clara ; l’aristocrate Jean de Satigny qui deviendra l’époux de Bianca pour sauver l’honneur ; Miguel, le guérilléro qu’Alba protégera de toutes ses forces ; le colonel Garcia qui toute sa vie échafaudera sa vengeance…Les deux propriétés d’Esteban et Clara : L’hacienda des Trois maria et La maison du coin en ville sont décrites aussi comme des personnages, qui ont une âme, une respiration.

On ne sort pas indemne d’une telle lecture, on évolue au côté de cette famille à son rythme, on traverse les époques, on est tour à tour complice, émue, joyeuse, triste, révoltée, énervée…on ne peut pas rester insensible à cette histoire que nous raconte Isabel Allende avec une écriture simple et délicate et un don de conteuse incroyable. Ne connaissant pas le Chili, ce pays m’est désormais plus familier, ses épreuves aussi. C’est un grand roman, assurément.

« Clara passa son enfance et les débuts de sa jeunesse entre les murs de la maison, dans un univers d’histoires merveilleuses, de silences paisibles où le temps ne se décomptait pas sur les cadrans ou les calendriers et où les objets avaient leur vie à eux, où les revenants prenaient place à table et devisaient avec les vivants, où passé et futur étaient de la même étoffe, où la réalité présente était un kaléidoscope de miroirs sens dessus dessous, où tout pouvait survenir. »

« –  Je vous trouve bien changée, maman, lui fit remarquer Blanca. – Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est le monde. »

« Vois-tu, ma petite fille, dans la plupart des familles il y a toujours un fou ou un idiot, lui certifia Clara en s’absorbant dans son tricot, car malgré tant d’années elle ne savait toujours pas tricoter sans regarder les mailles. Parfois on ne les remarque pas, parce que les gens les cachent comme quelque chose de honteux. Ou les enferment dans les pièces les plus reculées afin que les visiteurs ne les voient pas. En vérité, il n’y a pas de quoi avoir honte, car eux aussi sont l’oeuvre de Dieu. – Mais grand-mère, il n’y en a aucun chez nous, répliqua Alba. – Non. Ici le grain de folie est réparti entre tous et il n’y en a plus de reste pour que nous ayons notre idiot de la famille. »

« Aux yeux d’Alba qui avait vécu jusque-là sans jamais entendre parler de péchés ni de bonnes manières de jeune fille bien élevée, qui méconnaissait la frontière entre l’humain et le divin, le possible et l’impossible, qui voyait un de ses oncles traverser tout nu les couloirs avec ses cabrioles de karateka et l’autre enseveli sous sa montagne de livres, son grand-père acharné à briser à coups de canne les téléphones et les pots de fleurs de la terrrasse, sa mère s’éclipser avec sa petite malette de clown, sa grand-mère s’employer à faire remuer le guéridon et jouant du Chopin sans même ouvrir le piano, la routine du collège ne pouvait pas paraître insupportable. »

« D’un trait de plume, les militaires bouleversèrent l’Histoire universelle en biffant les épisodes, les idéologies et les personnages inacceptables pour le régime. Ils retouchèrent les cartes, car il n’y avait aucune raison de placer le nord tout en haut, si loin du coeur émérite de la patrie, alors qu’on pouvait le placer plus bas, là où ce serait bien mieux pour lui, et, au passage, ils colorièrent au bleu de Prusse d’amples portions d’eaux territoriales jusqu’aux confins de l’Asie et de l’Afrique, ils annexèrent dans les manuels de lointaines contrées, bousculant les frontières en toute impunité… »

« J’écris, elle écrivit que la mémoire est fragile et que le cours d’une vie est on ne peut plus bref et que tout se passe si vite que nous ne parvenons pas à saisir les relations entre les événements, nous sommes impuissants à mesurer les conséquences de chaque acte, nous ajoutons foi à la fiction du temps, au présent, au passé comme à l’avenir, alors que peut-être tout arrive aussi bien simultanément, comme le disaient les trois soeurs Mora, capables d’entrevoir dans l’espace les esprits de toutes les époques. »

La maison aux esprits, roman d’Isabel Allende, Le livre de poche —

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