Le pique-nique des orphelins – Louise Erdrich

piqueniqueorphelinsJe n’avais pas encore ouvert un livre de Louise Erdrich. J’ai découvert une poésie vibrante et sensitive, un univers terreux où la lumière se glisse parfois, blafarde, par quelques interstices, des personnages complexes liés par le sang ou par intérêt qui ne s’en laissent pas conter, balayant de leur route amour et amitié. Ils sont terriblement seuls, leurs sentiments bien planqués au fond d’eux, mais ont besoin des autres pour avancer quoi qu’il arrive. Des vies brinquebalantes, des embardées fréquentes, des joies éphémères. Des vies rugueuses, âpres, brumeuses et mélancoliques où tragédie, cocasserie, folie et discernement s’entremêlent sans cesse.
Nous sommes en 1932 aux États-Unis, Adélaïde, la ravissante et gracieuse mère de Karl, Mary et du petit Jude – dont l’amant et père de ses enfants, déjà marié, vient de mourir – les emmène à une fête foraine, ironiquement nommée « Le pique-nique des orphelins ». En effet, les trois enfants assistent à l’envolée de leur mère dans les airs avec le Grand Omar, à bord de son avion. Ils voient – et verront longtemps – ses cheveux s’agiter au vent. D’emblée, ils deviennent orphelins. Et sous leurs yeux stupéfaits, Karl et Mary assistent à l’enlèvement de leur petit frère, encore bébé, par un père en mal d’enfant. Livrés à eux-mêmes, ils décident de se rendre chez leur oncle et leur tante – tenanciers d’une boucherie – à Argus, dans le Dakota du nord. Mary sera la seule à arriver à destination, Karl ne descendra pas à temps du train.
Quarante années s’écouleront au gré des existences de chacun. Trois générations se succéderont à travers les différentes voix des personnages. De petits évènements en tragédies, de jalousies en conflits, de la boucherie aux champs de betteraves, de l’apparence à la réalité en passant par les sciences occultes, des femmes fortes et des hommes fragiles, des amours enfouis, des blessures qui ne se referment pas, j’ai été happée par le tourbillon impétueux de cette famille explosée.

« La lumière de la cour jetait une vague lueur dans son dos. Les conifères semblaient d’une noirceur impénétrable, et même effrayante. Mary songea aux vagabonds, aux hiboux, aux mouffettes et aux souries enragées que le brise-vent abritait peut-être. Elle s’avança pourtant dans l’herbe haute. Avec ce premier pas, elle sentit la pesanteur s’accumuler dans ses jambes. Au suivant, ses yeux avaient hâte de se fermer. Elle plongea tout de même en avant, parmi les branches entrecroisées. La terre était humide, fraîche, et Mary s’enfonça dans l’herbe. Elle eut l’impression, dans sa transe, que beaucoup de temps passait. Les prunes étaient vertes et dures lorsqu’elle s’était allongée, les graines des mûres invisibles, l’herbe verte et souple. Puis la lune monta dans le ciel, les étoiles tournoyèrent en motifs pailletés, des oiseaux s’envolèrent. La saison déclina et le bébé de Célestine devint aussi grand que le jour. »

« La chambre de Dot a l’odeur des nids de chaussures et de chaussettes qu’elle a bâtis cette semaine. Elle sent le rembourrage moisi de ses poupées usées et abandonnées, et la sciure dans laquelle se cache son hamster. Elle sent la graisse qu’elle passe sur son gant de Softball, la lotion au lilas dont elle s’inonde les cheveux. Elle sent le grès froid entre la vitre et le rebord de la fenêtre. Elle sent Dot, une odeur fraîche et âcre, comme de l’écorce neuve, que je reconnaîtrais n’importe où. Je m’endors assise dans cette paix (…). »

« Et maintenant, tandis que Mary parle, il me vient la curieuse idée que tout ce qu’une personne a touché devrait être enterré avec elle, parce que ça ne rime à rien que les objets survivent aux gens. Tandis qu’elle me rabat les oreilles de pesanteurs invisibles, je nous vois toutes aspirées la tête la première dans l’espace. Je nous vois volant dans un grand vent peuplé de nos paillassons en caoutchouc et de nos brosses à cheveux jusqu’à ce que nous soyons avalées, avec une rapidité effrayante, et que nous disparaissions. »

« Mais son coeur se mit à battre plus vite que la foule déferla en vagues. Ses mains se libérèrent d’un coup. Son visage ruisselait sous l’effet de la chaleur. Son corps était poussé et modelé, agencé en une forme nouvelle par les hanches et les coudes de la cohue. Il se fit tout petit, cessa de respirer, tint tout juste dans ce peu d’espace. Tout autour de lui le bruit de la cavalcade fusait et roulait, les couleurs tournoyaient en une masse confuse si vive qu’il ne pouvait embrasser la scène. (…) Tout ce qui le gardait d’une seule pièce, à présent, c’était la foule, mais quand la cavalcade serait enfin terminée et que les gens s’écarteraient, il se disperserait à son tour, en de si nombreux morceaux que même l’oeuvre de ses mains habiles ne pourraient lui redonner sa forme antérieure. »

Livre reçu en Service de Presse.

Le pique-nique des orphelins, roman de Louise Erdrich, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez, Éditions Albin Michel, Janvier 2016 —

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21 réflexions sur “Le pique-nique des orphelins – Louise Erdrich

  1. Pour des raisons que je ne comprends pas, je n’ai aimé aucun des trois romans que j’ai lus d’elle. Je me suis un peu acharnée parce que j’aime beaucoup entendre l’auteure parler de son univers.

  2. Quel beau billet ma Nadège, tes mots sont d’une belle poésie, j’adore! Il a l’air vraiment bien ce roman, ton enthousiasme donne envie de le découvrir. En tout cas il me tente beaucoup, surtout que tu parles de poésie, de sensibilité et de personnages complexes. Le titre déjà…
    Je t’embrasse fort

    1. Je lis l’auteure pour la première fois… je ne peux pas comparer avec d’autres romans. Dans celui-ci, les hommes sont en retrait, les femmes sont fortes et dures. Quant à la réalité… je ne saurai quoi te répondre…

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