L’Ombre animale – Makenzy Orcel

lombreanimaleIl y a la voix limpide d’une femme qui résonne, il y a ce « je » qui nous interpelle, il y a ce corps gisant : un cadavre. La mort s’est emparée d’elle, mais son esprit vibre de l’au-delà. Pas de repos encore pour cette vieille dame, ses mots coulent et inondent tout, autour. Elle a tant vu, entendu et senti de choses durant son existence. Ce flot de paroles, elle ne peut le retenir. Il faut qu’il sorte. Les vagues de colère, de honte, de douleur, de mépris qui remuaient à l’intérieur de son corps vont enfin s’extirper et aller s’écraser à nos pieds. Cette femme libère enfin la voix qu’elle ne pouvait faire entendre, à travers une longue litanie.
Elle nous parle de son pays, Haïti. De sa misère, ses croyances, de son village reclus, des tempêtes qui emportent tout sur leur passage, de la mer déchaînée, de son enfance volée, violée et violente, de son père le patriarche dur et implacable, de son frère bien-aimé Orcel qui fugue régulièrement pour contempler la grande bleue apaisante, de Toi sa mère, celle qu’elle place au milieu de ce tout, celle qui représente toutes les femmes mais celle à qui elle ne veut surtout pas ressembler, des figures du village comme l’Envoyé de Dieu, personnage pervers englué dans la corruption, de l’inconnue, voyageuse qui semble tout connaître, des loups qui rôdent exploitant les ouvriers, les asservissant, de la capitale Port-au-prince, de son tapage, de sa prostitution, de ses bidonvilles, des vapeurs d’alcools à l’origine de bien des tourments…
Ses mots roulent, se heurtent les uns aux autres, se répondent et arrivent jusqu’à nous. De ses mots âpres et féroces s’élèvent une telle émotion que l’écriture de l’auteur en devient onirique et métaphysique. Sans point ni majuscule, le texte défile comme un torrent. Avec force, il bouscule, il interroge l’humain et le mortel que nous sommes. Et par quelques interstices, la lumière s’infiltre, l’ombre ne vivant qu’à travers elle.

« partir, appartenir à la beauté, la beauté hors de toute conjugaison, réinventer le voyage, bouteille à la mer, au bout de la nuit, ballottée vers soi-même, un ailleurs sans nom, sans trêve, s’extirper de sa léthargie, sa chrysalide, l’inaccessible enfance, Makenzy toute sa vie avait souffert secrètement de la même blessure, le même silence, tu sais, les souvenirs à marée haute, avides, impitoyables, et toutes ces choses de l’intérieur jamais prêtes à lever le camp, quoi qu’on fasse (…) »

« il est de ces jours où il fait un temps à aimer la vie, coucher sous les arbres, regarder danser le vent dans les branches, compter les étoiles éparpillées sur l’immense tapis noir du ciel, à essayer bêtement à trouver celle qui t’appartient, car chaque vivant sur la terre est branché à une étoile dans le ciel qui file la veille de sa mort (…) »

« il pleuvait, je pleurais, Toi refusait de me laisser aller jouer sous la pluie… tandis que des millions de gouttes me picoraient la peau, j’ouvrais bien grand mes bras vers le ciel, comme pour l’attirer vers moi… l’Envoyé de Dieu disait que le ciel dépassait l’imagination du monde, je n’avais pas encore l’âge de faire la différence entre le ciel, le monde et l’imagination, le ciel me paraissait extrêmement loin, le ciel est-il la limite de l’imagination, je pouvais le sentir si proche pourtant, mais pour ça il fallait être sous la pluie, (…) »

« Toi avait trouvé du travail comme technicienne de surface c’est-à-dire chienne à plein temps et à tout faire pour trois fois rien, en haut chez les riches on s’efforce de dire autrement les mêmes choses qu’on dit en bas chez les pauvres, avec des mots qui passent par tous les chemins, s’arrêtent à tous les carrefours avant de se diriger vers le but fixé, à croire que leurs euphémismes rendraient moin pénible, moins avilissant, le boulot de cette étrangère qui vient s’ajouter aux malheurs de notre ville, sa condition de petite paysanne née d’un acte relevant à la fois du viol et de l’inceste, née pour souffrir, être le pantin des autres, courber l’échine, faire aller et venir la serpillère sur des kilomètres de carrelage (…) »

« la ville c’est un autre monde, Orcel s’en rendait bien compte, un monde à la fois beau, bizarre et monstrueux, les bruits, les foules, les ordures, les voitures et leurs hurlements, chacun dans son temps ou diamétralement opposés dans le même, tous les animaux de l’océan dans un aquarium, (…) »

« folle, écartelée, la mer vogue vers sa propre infinitude, les heures sont des récits de pierres sur lesquelles les vagues, ces mémoires vives, viennent continûment briser leur solitude, une odeur salée d’embruns se répand, un essaim d’oiseaux traverse le ciel, les saisons se suivent, s’écoulent avec la même facilité, le même absolu, les mêmes métamorphoses (…) »

Livre reçu en Service de Presse.

L’Ombre animale, roman de Makenzy Orcel, Éditions Zulma, Janvier 2016 —

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