Entretien avec Élise Fontenaille

mainsAdamaLes mains d’Adama

Suite à mon article sur Bel Ordure, Élise Fontenaille est venue à ma rencontre. Quelques mots échangés et nous avons convenu d’un entretien. Elle a répondu à mes questions avec sincérité et enthousiasme sur ce roman et plus largement sur son écriture et ses projets. J’ai découvert une auteure passionnante et passionnée, curieuse et soucieuse de l’actualité, proche des préoccupations de la jeunesse et d’une grande ouverture d’esprit.

– Bel Ordure est le roman d’une passion amoureuse, de son embrasement à sa déliquescence. On devine qu’Eva, la narratrice – écrivain elle aussi – est votre double littéraire, alors qu’en est-il du personnage d’Adama ? Quelle place avez-vous accordée au réel et à l’imaginaire dans ce livre ? Est-ce pour vous nécessaire, inéluctable, que votre écriture prenne ainsi racine dans la réalité ?

« Adama existe bien sûr : nous avons choisi ce nom ensemble, l’homme dont il est question, et moi-même. Etant lui-même un artiste, il me laisse toute latitude, de création et de recréation, il voulait juste que son vrai nom n’apparaisse pas. Le réel est très présent, mais comme « Eva » est une rêveuse, elle recrée sans cesse le réel. Adama s’est laissé faire, depuis le début, puisque c’est un « enchanteur » et que pour lui aussi, le réel n’existe pas. Ces deux-là étaient donc fait pour se rencontrer… »

– On doute vite de la sincérité d’Adama concernant son amour pour Eva. Et on comprend son aveuglement à elle. Mais l’aime-t-elle vraiment pour lui ou pour ce qu’il représente ? N’est-elle pas plutôt attirée par sa beauté, son éternelle jeunesse, son vécu – sa vie de danseur, ses origines africaines, ses rencontres –, sa liberté ?

« J’ai bien peur qu’elle l’aime pour lui-même, hélas… Pour son romantisme, enfin celui qu’elle lui prête, pour son destin sombre, et son courage à l’affronter. Oui, pour Eva, plus encore que sa gràce et son histoire, il incarne un « héros romantique »  façon romantique allemand (genre littéraire que j’adore) car j’ai connu des hommes plus beaux encore, mais qui jamais ne m’ont envoûtée. Adama dépasse tout cela. Du moins aux yeux d’Eva. Car sinon, il n’est qu’un homme bien sûr. Mais pour elle, il cristallise bien d’autres choses. ET surtout, il se laisse faire… Car c’est ainsi qu’il vit : emporté par le fleuve. »

– Seule une tragédie pouvait-elle mettre fin au désenvoûtement d’Eva ? Quant à la petite chaise verte et les soeurs jumelles roses qui apparaissent à l’ouverture et à la fin du roman, j’y ai vu le symbole d’une parenthèse, d’une balise, la marque d’un souvenir… est-ce cela ?

« Ah la petite chaise verte et les jumelles sont apparues ainsi… J’y ai vu un signe, car chez moi tout est signe. Quand le moment et l’histoire s’y prêtent. Chaque jour je m’y assieds pour y enfiler mes souliers… Je vis dans ce livre, Bel Ordure, qui est ma vie. La chair de ma chair.

Oui seule une tragédie : d’ailleurs elle est en train de se réaliser, comme une prophétie : « Adama » est sur le point de disparaître, vaincu par ses démons. Je l’ai revu, nous sommes amis à présent. Disons que je pressentais sa fin prochaine, j’ai essayé de l’enrayer, mais on ne saurait s’opposer au destin, j’ai juste tenté de donner un sens à sa vie, à travers notre rencontre, et sa fin prochaine, que j’espère douce, et qu’il affronte avec courage.

Le livre est né de l’empêchement de le sauver de lui même – sa nécessité. »

– J’ai découvert votre plume avec Bel Ordure mais j’ai vu que vous écriviez aussi de la littérature jeunesse. Votre travail d’écriture est-il différent selon le lectorat auquel vous vous adressez ? Pensez-vous que tous les sujets sont abordables en littérature jeunesse ? Justement, l’histoire d’une passion amoureuse telle que celle d’Eva et Adama serait-elle « transposable » ?

« Disons que l’écriture de Bel Ordure, par sa sincérité, sa fluidité, sa rapidité, se rapproche de ce que j’écris en jeunesse : j’ai essayé de trouver la même tendresse pour mes lectrices et lecteurs, à travers cette histoire, que celle que j’éprouve pour mes jeunes lecteurs. Ma Vie Précaire (parution récente chez Calmann-Lévy) et Demain les Filles on va Tuer Papa, parution plus ancienne chez Grasset (2001) s’en rapprochaient déjà, mais Bel Ordure est plus abouti. J’aime aborder tous les styles, en littérature. Le roman d’amour était le seul genre que je n’avais pas encore abordé, frontalement : l’envoûtement amoureux. Cette perte de soi, ce bel abîme.

Tout est transposable. J’écrirai certainement un jour une histoire d’amour pour adolescents, mais la fin sera moins sombre, puisque j’ai une seule règle en jeunesse ; ne jamais désespérer la jeunesse. Une seule, mais je m’y tiens. »

– Comment vous sentez-vous lorsque votre livre paraît ? Quel est votre état d’esprit ? Et en ce moment, écrivez-vous ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

 « Oui bien sûr j’écris.

Je reprends pour adulte chez Calmann-Levy le thème de la Cérémonie d’Hiver (paru il y a six ans au Rouergue) une sorte de polar qui se passe à Vancouver (où j’ai vécu) de nos jours : l’histoire d’une jeune fille indienne qui vit avec son aigle dressé au sommet d’une tour, dans une réserve indienne (le lieu existe) ; elle se servira de son aigle comme d’un instrument de vengeance, le « remake » s’appellera la Danse d’Hiver. L’histoire s’inspire d’un fait divers réel, et tourne autour du scandale méconnu des Residential Schools : pensionnats catholiques très durs, où l’on mettait de force les enfants indiens, jusqu’à la fin du siècle dernier, et dont le mot d’ordre était : Kill The Indian in the Child. Beaucoup d’enfants sont morts dans ces écoles, ou ont été victimes de mauvais traitements, voire de sévices sexuels, souvent. Les conséquences de ces Ecoles sont encore visibles aujourd’hui, cela valait bien un roman noir, et même deux. On me parle souvent de la Cérémonie d’Hiver, alors bientôt, la Danse d’Hiver : même personnages, même histoire, mais en version adulte, plus long, plus détaillé, approfondi.

Sinon, pour la jeunesse, j’écris en ce moment le Journal d’Alcatraz : en 1969, les jeunes étudiants indiens de la baie de San Francisco et Los Angeles, ont occupé – pendant plus d’un an – l’île d’Alcatraz (la prison venait de fermer) ce qui a eu un énorme retentissement à l’époque.

Depuis que j’ai vécu à Vancouver, je me passionne pour l’histoire – tragique – des Indiens ; d’après mon fils aîné, Gaspard, mes romans qui se passent à Vancouver (nombreux) sont les meilleurs…

D’ailleurs Adama me faisait sans doute penser à une sorte d’Indien, à sa façon.

Enfin j’ai aimé follement cet homme étrange, tout simplement, et de cet amour assez fou, j’ai voulu faire un « roman »…, qu’il en reste une trace.

Je suis heureuse de sa parution, et je sais qu’Adama a été touché lui aussi, ému. Lui qui ne sais pas ce qu’aimer veut dire, il a vu que d’autres savent.

Nous sommes en paix lui et moi, il va vers son destin, et moi vers le mien – et longue vie à Bel Ordure. Je suis sûre que ce livre aura une belle vie, qu’il sera aimé : l’amour est contagieux »

Élise Fontenaille m’a confié également qu’elle écrivait pour la jeunesse en ce moment (en est au stade de l’enquête) : « le Jihad de Jamil (ou de Jamila ou les deux…) pour dissuader les (très) jeunes qui seraient tenté(e)s par le Jihad. »

EliseFontenailleUn immense merci Élise Fontenaille. Au plaisir de vous lire…

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8 réflexions sur “Entretien avec Élise Fontenaille

  1. Quelle classe (et quel plaisir pour tes lecteurs) cette ITW ! C’est touchant car on sent la sincérité, la gentillesse de l’auteure ! Tu m’avais déjà donné envie de lire Bel ordure, je vais le re-noter ! Très jolies photos aussi ! 🙂

    1. C’était mon premier entretien… j’espère qu’il y en aura d’autres! Oui, Elise Fontenaille est touchante et sincère dans ses réponses. C’est vraiment une jolie personne.

  2. Quel chance incroyable d’avoir pu interviewer cette auteure ma Nadège! Et quelle générosité de part et d’autre…

    Une grande envie de découvrir ses romans qui se situent plus particulièrement à Vancouver, cette ville magestueuse avec laquelle je suis tombée amoureuse…

    Une entrevue très touchante, un privilège grand comme le ciel… ❤

    Bises

    1. Elise Fontenaille a vraiment été généreuse. J’aime beaucoup ses réponses empreintes d’une grande sincérité. Moi aussi, j’ai très envie de découvrir son oeuvre. Je t’embrasse.

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