Le premier qui voit la mer – Zakia et Célia Héron

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En 1956, Leïla a 8 ans. Petite fille vive, joyeuse et curieuse, elle vit dans un village en Algérie avec ses parents, ses sept frères et soeurs et sa grand-mère. Ses amies s’appellent Denise et Chantal, elles sont françaises, enfin pieds noirs comme on dit. Leïla les connaît depuis toujours. Leurs rires se confondent et résonnent dans les ruelles. Ici les églises et les mosquées se font face. Une cohabitation qui dure depuis des décennies. Chez Leïla, les femmes de la maison s’occupent des tâches ménagères, de la cuisine, du linge, du potager. Les hommes ne partagent pas grand chose avec elles. Bonne élève, appliquée, elle déteste cependant le jeudi, jour sans école, car il y a patronage. Elle y fait de la couture pendant que les petites françaises écoutent le cathéchisme. Elle trouve les religieuses trop sévères, elle préfèrerait dessiner. La vie s’écoule lentement, les familles voisines sont solidaires les unes des autres, elles échangent des savoir-faire, des amabilités même si une certaine distance semble se creuser depuis quelques mois…

Le calme, l’insouciance de l’enfance, la doux parfum du jasmin, les savoureux gâteaux au miel de grand-mère… vont être balayés en peu de temps. En effet, les soldats envahissent chaque jour davantage le village. La grogne monte, on se bat pour l’indépendance du pays. Les attentats se succèdent. Le regard de Leïla est confronté à la barbarie des hommes. Son grand frère est enlevé…

Puis c’est l’indépendance. Un vent de liberté souffle, plein de promesses et d’espoir. Leïla a quinze ans. Contrairement à ses soeurs ainées, ses parents la laisseront étudier. Mais son père ne soutiendra pas ses envies d’indépendance : gagner sa vie, se marier avec l’homme qu’elle aime – un français de surcroît – , sa distance avec la religion. Il ira jusqu’à la renier. Elle deviendra enseignante dans une école pour sourds muets. Elle aura deux filles.

Au début des années quatre-vingt, l’exil s’impose pour la petite famille franco-algérienne, la liberté individuelle s’étant réduite à une peau de chagrin. Leur troisième fille Dalya naîtra en France, elle ira en Algérie une seule fois, à l’âge de six mois. Aucun souvenir ne restera.

Après celle de sa mère, c’est la voix de Dalya qui s’élève. Difficile pour elle de trouver sa place. De l’Algérie, elle ne connaît que ce que sa mère a bien voulu lui raconter, et c’est bien peu. Elle ne parle pas arabe, ne connaît pas les rituels. Pas évident de se construire ainsi, de s’intégrer dans ce pays d’accueil  au racisme patent.

Un témoignage passionnant et sensible écrit sous forme de journal à quatre mains, celles de la mère et celles de la fille. De la cohabitation à l’indépendance d’un pays, de la reconstruction à la corruption, de la soif de liberté d’une jeune fille à l’exil, des odeurs de l’Algérie au déracinement, de la tradition à l’émancipation, de la transmission d’une culture à la recherche d’une identité, le parcours de ces femmes est ardu et douloureux, émouvant et vrai. J’aurais cependant aimé entendre davantage la voix de Dalya, en apprendre plus sur cette génération dont la double culture semble être une entrave et non une richesse.

Un extrait de ce récit (une nouvelle, à l’époque) a été primé lors du concours Libération Apaj 2010.

« 6 septembre 1956

 Aujourd’hui, grand-mère m’a surprise en larmes au fond du jardin.

-Pourquoi tu pleures ?

J’explique entre deux hoquets l’injustice. C’est ma petite soeur la fautive et c’est moi qu’on accuse. Pire, on m’a traitée de « Face de tajine ». Je sais que je suis presque noire, mais je n’ai pas la couleur de la suie.

Je pleure plus fort.

-Et alors ? Qu’y a-t-il de plus beau que le noir ?

Silence.

-De quelle couleur est le charbon qui nous chauffe ?

-De quelle couleur, la nuit qui nous ouvre aux rêves ?

Elle m’observe. Reprend.

-Rappelle-toi, ce qui est sombre est peut-être beau et bon. De quelle couleur est le miel, le musc, l’ambre ?

Silence.

Je ne pleure plus.

-Le navet, la courgette, la mauvaise farine sont blancs. Ils sont fades. Sans mystères.

J’adore ma grand-mère.

-Va, sèche tes larmes, redresse-toi ! Sois dière et rappelle-toi, ce qui est sombre est beau et bon.

Je l’embrasse, je me sauve. Mes pieds ne touchent plus le sol. Miraculeuse grand-mère qui sait me rendre plus légère que l’air. »

« Avril 1961

Ne rien ressentir, ne rien montrer, surtout pas la peur. Moi, je n’ai rien montré aux soldats du check-point cet après-midi. Le bus scolaire s’est arrêté. Les camarades français ont commencé à chanter. Non, rien de rien… Non… Je ne regrette rien… De plus en plus fort. À la fin, ils hurlaient, les pieds-noirs. Je ne regrette riennnnn…

Et nous, les quatre Arabes du lycée français, tassés au fond de nos sièges, le regard vide. On n’a rien dit. On n’a pas baissé les yeux. La guerre va finir. Toutes les guerres finissent. Maman me le répète chaque soir. Il faut juste ne pas mourir avant la fin. »

« 20 juillet 1962

Libres. Libres enfin.

On l’a répété à en perdre la voix, à en avoir mal, Dja-za-ir Ta-hia, l’Algérie vivra, vive l’Algérie. J’ai quinze ans et ma voix s’est unie pour la première fois à celles des milliers de femmes. J’ai lancé des youyous puissants, emportés par le flux humain. Pas pour nous donner du courage devant le danger, mais pour saluer une nouvelle ère, pour dire notre fierté, remercier le ciel. Le défier aussi. »

masse_critiqueLivre lu dans le cadre d’une opération Masse Critique Babelio.

Le premier qui voit la mer, roman autobiographique de Zakia et Célia Héron, Editions Versilio, Avril 2015 —

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7 réflexions sur “Le premier qui voit la mer – Zakia et Célia Héron

  1. Un beau livre, semble-t-il, sur un sujet qui a été longtemps tabou en France, la guerre d’Algérie. Et c’est bien que ce soit la voix d’une femme! Celles qui, comme elle, sont parties d’Algérie pour avoir la liberté, ont des filles (ou plutôt des petites filles?)qui pour certaines d’entre elles n’attachent pas de valeur à cette liberté et n’en veulent pas; c’est vrai que l’on aimerait bien entendre leur voix.

    1. C’est le premier roman autobiographique que je lis sur ce sujet. J’ai aimé ces voix de femmes de deux générations, la voix de celle qui s’est exilée et celle qui est née en France, la seconde étant moins présente et c’est dommage. Le récit court de 1956 à 2011.

    1. L’aspect politique et social est présent mais en toile de fond, ce qui est intéressant ici c’est le ressenti des deux femmes, une mère et sa fille (quand elle a une vingtaine d’années). Leur façon de voir, leurs avis, leurs ressentis sur les conflits, les rituels, la religion, la tradition, le voile, le racisme, l’islamisme radical…

  2. Ce n’est pas la mer apaisante que l’on connaît si bien, mais celle qui nous noie dans la barbarie des hommes.

    Des extraits extrêmement forts, comment peut-il en être autrement quand une mère et sa fille s’unissent pour raconter leurs souffrances. Un billet très touchant…

    1. La mer reste un souvenir d’enfance pour Leïla, un souvenir qui lui est cher mais elle symbolise aussi un lieu qu’elle ne reconnaît plus… La mer n’a pas bougé mais certains hommes, si. Un récit émouvant surtout lorsqu’on sait qu’il a été écrit à quatre mains.

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