L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir – Rosa Montero

P1030367Ce livre est un mélange de genres littéraires. De prime abord, on pense avoir affaire à une biographie sur Marie Curie, mais Rosa Montero y évoque délibéremment des faits et des ressentis issus de son existence à elle, usant régulièrement de digressions basculant de l’intime à l’universel.

Quand on lui propose de faire une préface au journal que Marie Curie a écrit suite au décès de son époux Pierre Curie en 1906, l’auteure, qui vient de perdre son compagnon de vie sort de cette lecture bouleversée. Cette mort l’avait clouée au sol, lui enlevant toute inspiration, toute envie d’écrire. Lire le journal de cette femme si admirable et si admirée – elle demeure la seule femme à avoir reçue deux prix Nobel concernant ses travaux sur le polonium et le radium – un personnage tellement impressionnant, un visage impassible, une grande intelligence, une force de caractère, une voix féminine qui a réussi non sans mal à se faire entendre, et qui pourtant souffre intérieurement de cet amour perdu, la confronte avec ses propres tourments. Marie semble tellement sûre d’elle et volontaire qu’on la suppose imperméable à tous les sentiments. Et c’est en parcourant son journal que Rosa Montero voit se consumer un feu ardent sous la carapace dure et inflexible de la scientifique polonaise.

Ce journal va faire écho, va résonner en elle et la mettre sur le chemin de la raison. La mort qui plane sur les mots de l’une et de l’autre se déploie en un enchevêtrement de sentiments : l’horreur, la peur, le vide, le manque, la douleur, le gouffre… et puis, le voile se lève enfin, la vie reprend son cours. Marie, malgré sa blessure profonde continue sa quête scientifique avec une de ses filles, se bat contre les préjugés, gagne sa place dans un monde jusqu’ici réservé aux hommes. Et un nouvel amour surgit éclairant des horizons plus radieux.

La vie de cette femme inspire Rosa Montaro ; elle parle du deuil et de l’absence de l’être aimé, de la nécessité d’avancer, des inégalités entre les hommes et les femmes, de l’amour, du désir.

On découvre le milieu dans lequel a évolué Marie Curie à travers des extraits de son propre journal et des informations glanées par l’auteure sur sa jeunesse, son ambition, sa passion amoureuse pour Pierre, leurs conditions de travail, leurs doutes, leur vie de famille, leurs loisirs aussi, puis la cassure avec la mort de Pierre et la reconstruction.

Un livre qui commence dans l’obscurité et la souffrance et se termine dans la lumière et l’apaisement.

« C’est seulement lors des naissances et des morts que l’on sort du temps : la Terre stoppe sa rotation et les futilités pour lesquelles nous gaspillons nos journées tombent au sol comme des poussières colorées. Quand un enfant vient au monde ou qu’une personne meurt, le présent se fend en deux et vous laisse entrevoir un instant la faille de la vérité : monumentale, ardente et impassible. On ne se sent jamais aussi authentique que lorsqu’on frôle ces frontières biologiques : vous avez clairement conscience d’être en train de vivre quelque chose de très grand. »

« L’art est une blessure qui devient lumière, disait Georges Braque. Nous avons besoin de cette lumière, pas seulement nous qui écrivons ou peignons ou composons de la musique, mais également nous qui lisons et contemplons des tableaux et écoutons un concert. Nous avons tous besoin de beauté pour que la vie soit supportable. Fernando Pessoa l’a très bien exprimé : « La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie ne suffit pas ». Elle ne suffit pas non. C’est pour ça que je suis en train d’écrire ce livre. C’est pour ça que vous êtes en train de le lire. »

« Pour vivre, nous devons nous raconter. Nous sommes un produit de notre imagination. Notre mémoire est en réalité une invention, un conte que nous réécrivons un peu tous les jours (ce dont je me souviens aujourd’hui de mon enfance n’est pas ce dont je me souvenais il y a vingt ans). Ce qui veut dire que notre identité, elle aussi, est fictionnelle, étant donné qu’elle se fonde sur la mémoire. Et sans cette imagination qui complète et reconstruit notre passé, et qui donne une apparence de sens au chaos de la vie, l’existence pourrait nous rendre fous et serait insupportable, pur bruit et fureur. C’est pour ça que, comme le dit si bien la docteure Heath, il faut écrire la fin. La fin de la vie de celui qui meurt, mais aussi la fin de notre vie commune. Se raconter ce que nous avons été l’un pour l’autre, se dire toutes les belles paroles nécessaires, construire des ponts sur les failles, débarrasser le paysage de ses broussailles. Et il faut graver ce récit achevé sur la pierre tombale de notre mémoire. »

Livre reçu en Service de Presse.

L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir, roman biographique de Rosa Montero, traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse, Éditions Métailié, Janvier 2015 —

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25 réflexions sur “L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir – Rosa Montero

  1. C’est cet écho entre les deux femmes qui m’a intéressée, davantage que le côté biographie. Il vient toutefois ajouter du romanesque à l’analyse. Un genre bien différent pour Rosa Montero

    1. Je découvre Rosa Montero avec ce livre-ci donc je ne peux pas comparer… sinon j’ai aimé également cette résonnance entre elles deux. Pour l’aspect biographique, je connaissais déjà bien le parcours de cette femme mais je ne savais pas qu’elle avait écrit un journal au décès de son mari.

    1. Rosa Montero fait part de sa propre expérience en regard de celle de Marie Curie au sujet de la perte d’un être cher, avec les différents « strates » de sentiments par lesquels on passe quand on est confronté à la mort. J’ai aimé ce réalisme, on n’est pas dans de l’imaginaire ici, c’est un récit, un témoignage, qui peut effectivement « faire du bien » et avoir également une résonnance en nous.

  2. Je ne l’ai jamais lu, mais je croise beaucoup d’avis et de personnes qui aime Rossa Montero, il va falloir que je la découvre.

  3. Repéré déjà bien sûr, j’ai découvert Rosa Montero avec ce titre de SF excellent ; Des larmes sous la pluie (j’ai adoré) et depuis j’ai envie de la relire… J’avais peur que ce soit un peu trop déprimant mais tu parle de cette fin avec ces mots ; lumière et apaisement et du coup tu relances mon envie de le lire. Je rajoute ton billet avec les autres dans vos billets tentateurs, bisous et bon week end

  4. Voilà une auteur noté depuis quelques temps, elle me fait envie mais je suis sage, je descends un peu ma PAL !!! 😉 La vie de Marie Curie et ce cross-over entre les deux doit être passionnant !

    1. Un livre doublement passionnant avec le parcours de Marie Curie et une réflexion emplie d’intelligence sur le deuil et la vie en général. Merci ma douce Nadine!

  5. J’ai terminé « L’idée ridicule… » De Rosa Montero.J’ai mis du temps, je n’ai pas pu le lire aussi vite que j’aurais aimer, car c’est un livre à dévorer. Je l’ai adoré! Meme si je ne partage pas tous les avis de l’auteure, c’est un livre vraiment intéressant, parfois drole, parfois triste…Beaucoup d’introspection de l’auteure sans jamais ennuyer le lecteur. Il contient énormément d’information sur la vie de Marie Curie. Cet entrelacement entre la vie de la physicienne et celle de l’auteure est surprenant et Tres bien menée!
    En bref, merci Nadael!
    Je t’embrasse

    1. Je suis ravie de t’avoir donné envie de lire ce livre et qu’il t’ait plus surtout! Ce livre est passionnant, j’ai beaucoup appris sur la vie de Marie Curie, quant aux réflexions de l’auteure semées ici et là, elles amènent de la force, de la vitalité au bouquin. Les propos intimes de Rosa Montero sont décrits avec pudeur et ouvrent souvent sur l’universel et cela nous touche forcément. Bises.

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