Sauveur & fils, saison 1 – Marie-Aude Murail

sauveuretfilsPar l’entrebâillement de la porte, Lazare, 8 ans, écoute les voix des patients de son père, psychologue clinicien, au nom prédestiné ; Sauveur Saint-Yves. Des voix tour à tour plaintives, frondeuses, apeurées, découragées, rageuses, bégayantes, chuchotantes, étonnées, agressives, tristes, désespérées, moqueuses… Des voix d’enfants et d’adolescents, principalement. Lazare ne perd pas une miette des histoires de chacun, et guette l’instant où retentiront les mots paternels, des mots qui interrogent, pansent et éclairent. Il a pris l’habitude de laisser traîner ses oreilles de ce côté-ci de la maison, pourtant interdit. Mais les vies de ces garçons, de ces filles, de leur mère, de leur père l’intéressent, lui qui porte un passé couvert de zones d’ombres. Il sait bien peu de choses sur ses origines martiniquaises, sur la mort accidentelle de sa maman, sur les raisons de leur fuite et leur installation en France. À chaque fois qu’il tente d’aborder un de ses sujets avec son père, ce dernier se dérobe. Pourquoi cette esquive ? Pourquoi ce silence ?
Son évitement commence à peser lourd dans la tête de Lazare depuis que celui-ci est confronté au racisme de sa nourrice, à des marques de sorcellerie sur le paillasson et à un rôdeur à capuche – faits qu’il dissimule à son père –.
Histoire de distraire son fils – et de ne pas répondre à ses questions –, le psychologue lui achète un hamster… d’autres suivront bientôt. Le rôle de ces petits rongeurs dans l’histoire est loin d’être anodin, je vous laisse découvrir par vous-même !
Mal-être de l’adolescence, rudesse de l’enfance, garçons et filles vont et viennent consulter pour comprendre et se libérer, dire et être entendu. De la phobie scolaire à la scarification, de l’addiction aux jeux vidéo à l’homosexualité, de l’agression sexuelle à l’énurésie, de la pression à l’impuissance familiale… Marie-Aude Murail parle de toutes les souffrances physiques, morales et psychologiques avec justesse et simplicité. Ni tabou ni pathos, les échanges entre les jeunes patients et leur psy sont vifs et souvent drôles. Gravité et légèreté se relayent, battant la mesure et permettant aux multiples histoires de se déployer et ainsi de se révéler. À ces histoires enchassées s’ajoute celle de Lazare et de Sauveur, la relation d’un père et d’un fils qui cheminent l’un l’autre vers l’apaisement. Beau. Vrai. Profond.

« Il s’était aventuré du côté interdit un mois plus tôt, un soir de décembre où le temps s’éternisait dans la cuisine. Il pensait faire un simple aller-retour dans le couloir. Mais son attention fut attirée par le petit décrochage qui conduisait à gauche vers la buanderie et, s’il le remarqua ce jour-là, c’était à cause d’une porte qui laissait filtrer un peu de lumière. Il s’en approcha à pas feutrés. Cette porte, masquée par une tenture de l’autre côté, donnait sur le cabinet de consultation. Elle avait été mal refermée, et non seulement la lumière mais aussi le son passaient par l’entrebâillement. Lazare, s’asseyant à même le carrelage, tout contre le chambranle, avait alors découvert l’univers merveilleusement inquiétant de monsieur Saint-Yves, psychologue clinicien. Ce mardi, le petit garçon fit comme il en avait désormais l’habitude et, avec des précautions de cambrioleur, entrouvrit la porte magique. »

« Paul comptait développer une stratégie en cinq mouvements. Première étape : informer sans paraître concerné. – C’est une femelle, elle s’appelle Gustavia. Deuxième étape : focaliser. – Elle va avoir des bébés. Le papa de Lazare ne veut pas les garder. Troisième étape : dramatiser. – C’est triste parce qu’il faudra les tuer. Quatrième étape : toucher le point fort de l’interlocuteur. – Tuer des BÉBÉS. Enfin, proposer une solution. – Lazare dit que si j’en veux un… – Non. Les grands stratèges savent se replier sur leur base arrière. – Tu sais comment il va l’appeler, le bébé de Pimprenelle ? Louise tendit l’oreille. – Achille. – Mais quel imbécile, marmona Louise. – Achille ? – Non. Ton père. – Moi, si j’ai un hamster un jour, dit Paul, favorable à la reprise des négociations, je voudrais trop l’appeler Bidule. – Eh bien, on va l’appeler comme ça. Paul eut un tressaillement de joie. – Mon hamster ? – Non. Ton père. »

« Lazare défit sa ceinture de sécurité et se recroquevilla sur son siège, passant les bras autour de ses jambes. C’était la posture qu’il adoptait lorsqu’il écoutait dans le noir par la porte entrebâillée. La voix de son père s’éleva dans l’ombre. – Lazare, je ne sais pas si je dois tout te dire. Est-ce que les secrets qui vous entourent de leurs nuées vous empêchent de vivre, de grandir, d’aimer ? C’était la question qu’il se posait à propos de chacun de ses patients, Ella, Margaux, Blandine, Cyrille, Lucile, Marion, Élodie, Gabin. Ont-ils, avons-nous, besoin de tout savoir ? – Tu peux parler, papa. Il ne va rien t’arriver. »

coeur

Sauveur & fils, saison 1, roman de Marie-Aude Murail, à partir de 12 ans, L’école des loisirs, Avril 2016 —

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17 réflexions sur “Sauveur & fils, saison 1 – Marie-Aude Murail

  1. Je suis bien contente qu’il t’ait plu ! J’avais adoré ma lecture !
    Il y aura une « deuxième saison » des aventures de Lazare et Sauveur ! 🙂 Yeah !

  2. « Mal-être de l’adolescence, rudesse de l’enfance », je lis tes mots et je me dis que c’est le genre de livre que j’adorerais lire, parce qu’il y a là-dedans des sujets forts comme des trésors sur lesquels il ne fat pas fermer les yeux…
    Je t’embrasse

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