Sarah Thornhill – Kate Grenville

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Sarah est née en 1816 sur le sol australien dans la région de la Nouvelle-Galles du sud, au bord du sinueux fleuve Hawkesbury. Ses ancêtres étaient anglais. Son père William Thornhill, un ancien bagnard jetté hors de son pays a débarqué sur cette terre sauvage et a réussi à se faire une place. Il a effacé son ancienne vie de sa mémoire pour en commencer une autre avec sa femme. Cette dernière s’éteindra trop tôt pour voir grandir sa progéniture. Alors, William épousera Meg, une femme dure et inflexible. Propriétaire terrien, il gagnera suffisamment d’argent pour élever sa famille (4 garçons et deux filles). Sarah que tous appelle Dolly, surnom qu’elle déteste, a une enfance plutôt heureuse. Si elle n’apprécie pas sa belle-mère, elle adore son père, un homme autoritaire mais bon avec elle.

Sarah est une enfant et une jeune fille enjouée, qui aime courir le long du fleuve, marcher dans le bush, monter à cheval comme les garçons (et non en amazone). Illétrée, elle ne demandera pourtant jamais à apprendre à lire. Simple, généreuse et spontanée, elle aime vivre ainsi, proche de la nature entourée de sa famille.

Adolescente, elle tombera éperduement amoureuse de l’ami de son frère Will, Jack Langland, un marin courageux qui brave le fleuve jusqu’en Nouvelle-Zélande plusieurs fois par an. Fils d’un anglais et d’une « naturelle » (une autochtone, à la peau noire), le père et la belle-mère voient d’un mauvais oeil le rapprochement de leur fille avec lui.

Will périra en mer avec sa femme aborigène, laissant une petite fille… Jack la ramènera à son grand-père qui n’en connaissait pas l’existence.

À partir de là, le destin de Sarah va basculer brusquement quand un secret jusqu’alors bien enfoui va ressurgir… Jack sera chassé, partira en Nouvelle-Zélande, la laissant seule et désemparée. Sarah si ivre de liberté sera contrainte à mener une vie morne auprès d’un mari qu’elle n’aime pas…

Un très beau roman qui mêle une belle histoire d’amour et l’Histoire avec un grand H avec la description de la colonisation où la violence et le racisme régnaient. L’auteure écrit avec intelligence la destinée d’une femme de la deuxième génération, qui doit composer avec le passé et les horreurs accomplis par ses ancêtres. C’est à travers les yeux de cette femme passionnée, libre, combative, sincère et empreinte d’une grande sensibilité que nous entrons dans son existence et vibrons avec elle dans des paysages splendides tour à tour désolés, indomptés, luxuriants baignés par une lumière bienfaisante comme celle qui irradie d’elle, Sarah Thornhill.

« Il m’a tourné le dos et s’en est allé, doublant l’allure, s’assurant de mettre de la distance entre nous. J’ai serré les coudes et j’ai couru. L’air me raclait la gorge mais j’en manquais. J’ai forcé mes enjambées, l’une après l’autre. J’avais du mal à respirer, j’étais déchirée, le soleil perdait son éclat. Je suis tombée par terre sans reste de voix pour l’appeler. J’ai levé la tête juste à temps pour le voir prendre le virage, pour voir ce dernier pas. Le balluchon s’est balancé, sa botte a repoussé les cailloux et son coude l’a entraîné. J’ai regardé la poussière jaune, là où son pied s’était posé. Comme s’il allait revenir si je regardais longtemps. Je retenais mon souffle, j’attendais. Une bouffée de vent a agité les buissons, s’est enroulée par terre et redressée en emportant la poussière et les feuilles. Elle a tourbillonné comme une chose vivante, puis elle est retombée sur elle-même, poussière sur poussière.Jack était parti, mais mon corps ne voulait rien entendre. Son rejet me retournait toute entière, j’ai vomi des cris et des larmes m’arrachant de longs gémissements désespérés que je n’avais pas le pouvoir d’arrêter. Je me suis accroupie dans la poussière et je me suis balancée d’avant en arrière pour repousser cette chose impossible à admettre. J’ai tiré mes cheveux, j’en ai arraché des mèches entières ; je voulais une douleur dans mon corps capable de détourner la douleur dans mon coeur. »

« C’était donc ça, la nostalgie : se sentir bouleversé par la musique du pays où l’on est né. La perte de ce pays était aussi douloureuse et poignante que la perte d’un être aimé. Nous, gars et filles natifs de ce pays, nous n’avions pas de tels sentiments pour cette terre que nous appelions la nôtre. Elle n’avait pas de voix à nous faire entendre, pas de chanson à nous faire chanter. Rien que du vide à la place du passé. Un vide, comme une pièce fermée, dans notre dos. »

« Il (le secret) resterait avec moi jusqu’au jour de ma mort. Une fois qu’on sait, on ne peut plus jamais ne pas savoir. Quand le mal est fait, c’est comme une pierre qui roule. On la pousse du pied mais il est impossible de l’arrêter. Chaque tour de la pierre apporte plus de mal. Vous devez réussir à vivre avec, et vos enfants aussi. Et leurs enfants, au fil du temps. Qu’ils le sachent ou non, ils vivent dans l’ombre du secret. »

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Sarah Thornhill, roman de Kate Grenville, Editions Métailié, Mai 2014 —

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15 réflexions sur “Sarah Thornhill – Kate Grenville

  1. Il ne fait aucun doute que je serais touchée par l’histoire de Sarah. L’histoire d’une combattante au destin fragile. D’une femme « libre et passionnée ». J’aime ces histoires de femmes qui traversent le temps et les âges, les défis et les obstacles, avec plein de sensibilité et de courage au ventre…

  2. Il m’avait semblé aussi que c’était une belle histoire, mais je n’ai pas osé le prendre… J’avais peur que ça soi par moments trop cliché…

  3. Tu as réussi à me tenter, je le note. Et je suis toujours attirée par l’Australie, j’adore leur littérature aussi. Tu as lu le roman de l’australien Tim Winton ; Par dessus le bord du monde ? Un très beau roman (il existe en poche). Et ton billet finira dans vos billets tentateurs ;0) Bises

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