Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

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Face à lui le lac, tristement lisse, autour de lui la vallée verte d’une Lorraine désindustrialisée, dissimulant mal les silhouettes rouillées élancées des hauts-fourneaux, sur lui le soleil d’été mordant et éreintant, en lui une sensation de vide et de désoeuvrement. Lui c’est Anthony, il vient d’avoir quatorze ans, en ce mois de juillet 1992. Ennui de l’adolescence, chaleur écrasante, envie irrésistible de dépasser les limites, besoin irrépressible de se faire peur, son cousin et lui volent un canoë histoire de passer le temps et d’aller voir de l’autre côté du lac. Là, Anthony y fait la connaissance de Stéphanie, une jeune fille de son âge, qui le trouble instantanément. Absorbé par les mouvements de balancier de sa queue-de-cheval, sa peau, son aisance, Anthony s’éprend d’elle. Cette fille, il y pensera tout le temps. Ils se croiseront, quelquefois. Ils se frôleront, et même plus, une ou deux fois. Mais Steph n’est pas du même milieu, il y a un gouffre entre eux. Elle l’a tout de suite vu, lui non. Il vient d’une classe sociale populaire, elle est issue de la petite bourgeoisie.

À quatorze, seize, dix huit et vingt ans, retrouver été après été la pesanteur de sa vie à lui et celle d’autres adolescents, se laisser griser par l’alcool, la drogue, la vitesse, expérimenter le sexe, provoquer, résister, aimer, haïr, s’embarquer dans des affaires pas claires de larcins et de petits trafics, se bercer d’illusions, aller à des fêtes, jouer à la bagarre,  être envahi par le doute, envoyer valser ses parents… Dans cette vallée verte qui se meurt, les jeunes gens n’ont qu’un objectif : partir. Qu’ils soient enfant d’ouvrier, d’immigré ou de notable, tous veulent s’en aller. La mémoire de cet endroit a tellement de poids, prend tellement de place, que tout semble figé. Quant à ses habitants, à toujours osciller entre nostalgie et colère, ils sont englués dans un passé qu’ils ne parviennent pas à dépasser. Alors s’échapper s’extirper de là, oui, mais pour aller où et pour y faire quoi?

Roman des lisières, des errances de l’adolescence, des territoires délaissés. Un déterminisme social insidueux, des parents brisés… après eux pas d’héritage pour leurs enfants.

« Et cette chanson, comme un virus, se répandait partout où il existait des fils de prolo mal fichus, des ados véreux, des rebuts de la crise, des filles mères, des releuleuh en mob, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa. À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s’annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. »

« À l’usine, il avait obéi quarante ans, ponctuel, faussement docile, arabe toujours. Parce qu’il avait vite compris que la hiérarchie au travail ne dépendait pas seulement des compétences, de l’ancienneté ou des diplômes. Parmi les manoeuvres, il existait trois classes. La plus basse était réservée aux noirs, aux Maghrébins comme lui. Au-dessus, on trouvait des Polonais, des Yougoslaves, des Italiens, les Français les moins dégourdis. Pour accéder aux postes situés plus haut, il fallait être né hexagonal, ça ne se pouvait pas autrement. »

« À force de parcourir le coin à pied, à vélo, en scoot, en bus, en bagnole, elle connaissait la ville par coeur. Tous les mômes étaient comme elle. Ici, la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes, le boulot, les courses, la nounou, la révision chez Midas, le ciné. Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. À force, on en venait à penser comme une carte routière. Les souvenirs étaient forcément géographiques. »

« Et puis ces pères qui avaient voulu fuir la pauvreté, qu’avaient-ils réalisés en somme? Ils possédaient tous une télé couleur, une voiture, ils avaient trouvé un logement et leurs enfants étais allés à l’école. Pourtant, malgré ces objets, ces satisfactions et ces accomplissements, personne n’aurait pensé à dire qu’ils avaient réussi. À quoi cela tenait-il? Aux vexations professionnelles, aux basses besognes, au confinement, à ce mot d’immigré qui les résumait partout? Ou bien à leur sort d’apatride qu’ils ne s’avouaient pas? Car ces pères restaient suspendus, entre deux langues, deux rives, mal payés, mal considérés, déracinés, sans héritage à transmettre. Leurs fils en concevaient un incurable dépit. Dès lors, pour eux, bien bosser à l’école, réussir, faire carrière, jouer le jeu, devenait presque impossible. « 

Prix Goncourt 2018.

Merci à Mokamilla – Au milieu des livres.

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Leurs enfants après eux, roman de Nicolas Mathieu, Actes Sud, Août 2018 —

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5 commentaires sur “Leurs enfants après eux – Nicolas Mathieu

  1. Très tenté par ce livre. Dans un même style, j’ai découvert David Joy qui parle beaucoup aussi de cette difficulté de s’extraire du milieu d’où l’on vient.. c’est très sombre mais magnifique. La comparaison a fait résonnance en moi en lisant ton très beau texte. Un Goncourt qui devrait me plaire. Excellent weekend Nadège et bises bretonnes 🙂

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