Presque une nuit d’été – Thi Thu

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Le souffle du vent ouvre le roman, il se déploie, vertigineux, autour d’elle, la narratrice. Un souffle qui glisse sur ses joues, entre ses mains Un manège de sensations où l’imagination vagabonde. Les prémices d’une quête intérieure.

Dans les rues, à travers les parcs, partout, la jeune femme se promène. Dans sa main, un appareil photo prêt à saisir un instant d’une vie. Paysages et monuments ne l’intéressent pas. Ce qu’elle aime, ce sont les gens, les visages, le grain de la peau, les expressions, les allures, les silhouettes. Ils racontent tant de choses. Capter le moment, suspendre le temps, imaginer l’histoire des hommes et des femmes qu’elle « immortalise ».

Ces déambulations photographiques l’amènent à rencontrer tout un petit monde. On lui confie des histoires, des chagrins, des regrets, des désirs, des envies, des douleurs… Les récits s’entremêlent avec la propre vie de la jeune femme et y apportent de la lumière, de la compréhension, de la bienveillance. Ibtissem, la vieille dame au châle noir, Joh, Loan, Kaguyu, Yoru, Tsukuyomi… le témoignage, le présent, la fable, la poésie s’entrelacent.

L’auteure-narratrice convoque au fil de ses mots l’attente, l’absence, la terre, le ciel, le vide, l’au-delà, le manque, le jour, la nuit, l’amour, l’amitié… Le cheminement non linéaire n’est pas toujours aisé à suivre, on se perd souvent. L’écriture est en suspension, tour à tour lyrique réaliste hypnotique. La jeune femme semble flotter au milieu des récits et des gens.

Le souffle du vent achève le roman, il danse, apaisant, autour d’elle. Un souffle qui frôle ses paupières, entre en elle. Les sensations rêvées d’hier sont devenues réelles aujourd’hui. Un mouvement de bascule, un regard différent. Les yeux grands ouverts.

« Ça souffle fort. Pourtant, ça ne fait pas mal. C’est plutôt la caresse frivole de doigts calleux mais délicats. Tout est dans la manière, il paraît, et la sérénité est là, au milieu des clameurs des enfants, des pages d’un livre qu’on tourne à un rythme régulier, là, dans la lourdeur même des rayons du soleil qui agressent l’épiderme et brûlent la chevelure, et ce n’est pas grave, non ce n’est pas grave, car le vent sait apporter son réconfort. »

« – C’est rassurant d’aller vers un objectif au bout duquel il y a une limite : ça permet de pas se perdre. Parce que vivre, au fond, c’est tâter du vide dans le noir complet. La seule chose dont on peut être sûre, c’est que le mur qu’on finira par toucher signifie notre mort, pas vrai? Mais on ne sait jamais vraiment quand ça arrivera. Alors on subsiste sur terre comme des immortels, on penses à sa vie qui n’est faite que d’occasions ratées… L’humanité, c’est l’armée de la déception et, pourtant, je la trouve belle à toujours espérer mieux malgré les crève-cœur qu’elle se mange… »

« – Pourquoi dit-on « tomber amoureux »? Pourquoi faut-il qu’on tombe? On pourrait tout aussi bien « se relever amoureux », voire s’immobiliser… – Non. S’immobiliser, on ne peut pas. L’amour est un sentiment qui demande du mouvement, il implique un espace et un corps qui se démène dedans. Tomber, c’est « être entraîné de haut en bas », comme le dicte la loi de l’attraction universelle. Ce qui signifie que « tomber amoureux », ce n’est pas un état dans lequel on se trouve mais un état dans lequel on chute, littéralement. »

Presque une nuit d’été, premier roman de Thi Thu, Éditions Rivages, août 2018 —

11 commentaires sur “Presque une nuit d’été – Thi Thu

  1. Les photographes sont à la page cette rentrée, chez Ingrid Thobois, Jérôme Ferrari et maintenant Thi Thu !
    Je ne sais pas si j’aimerais cette écriture poétique…

  2. Je découvre ce titre par ton billet, et il pique ma curiosité ce regard. L’écriture est prenante même si je crains de me perdre un peu comme tu le soulignes.

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