Le complexe du papillon – Annelise Heurtier

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Qu’elle se sent légère quand elle court, Mathilde ! Chaque foulée l’emmène plus haut. Elle part vers d’autres contrées, s’imagine avoir des jambes de géantes qui franchissent des rivières, des montagnes, s’envole par-dessus l’océan, pose un pied au Mexique… Courir est sa passion, son oxygène. À la maison, le silence de ses parents est pesant, oppressant. Agriculteurs dans le périgord, éleveurs de canards, ils sont occupés du matin au soir. Leur présence pendant les repas ne change pas grand chose à leur absence régulière… le père est taiseux, la mère lointaine… Avant, Mathilde parlait, plaisantait, riait et surtout elle arpentait les sous-bois les nuits d’été au pas de course avec celle qui aujourd’hui n’est plus, Ama, sa grand-mère. Son goût pour la course à pied, c’est à elle que Mathilde le doit, sa grand-mère adorée qui l’écoutait et la regardait grandir avec bienveillance et prévenance. Ama est morte depuis quelques mois, et la jeune fille de quatorze ans ne se console pas de sa disparition.
Le jour de la rentrée scolaire, le regard de Mathilde est attiré par la silhouette d’une adolescente de son âge au corps gracile, au visage diaphane, aux cheveux blonds soyeux… cette beauté la sidère. Et puis elle se rappelle de cette fille ; c’est Cézanne, méconnaissable. Son corps semble avoir fondu sous le soleil estival… Le corps de Cézanne s’est tellement affiné qu’elle semble être devenue une autre personne. La chenille s’est transformée en papillon l’espace d’un été. Quelle lumière, quelle aura sous la chrysalide ! D’un coup, Mathilde se sent terriblement lourde et épaisse dans son corps de sportive… insignifiante ! Plaire au beau Jim avec une silhouette comme la sienne est une pure utopie… Se rendre au mariage de la soeur de Louison, sa copine, dans une jolie robe – sous les yeux ébahis de Jim – est irréalisable… Peut-être bien même que ses parents sont distants avec elle parce qu’elle est grosse, moche et nulle… Quant à Louison, elle ne lui a jamais rien dit parce qu’elle est sa meilleure amie… Elle la trouve gentille, sympa, marrante, serviable, douce mais au fond elle doit la trouver laide…
Mathilde aussi aimerait être un papillon, gracieux et aérien. Entrer dans la lumière, être apprécié de tous…
La métamorphose est en marche. La jeune fille écume les blogs des mannequins et autres starlettes, mange de moins en moins, met en place des stratégies discrètes pour dissimuler son grand projet. Au fils des semaines, elle mincit, son « thigh gap » – l’écart entre les cuisses – est de plus en plus visible, elle peut enfin couler son nouveau corps dans la robe tant convoitée. La chenille est devenue papillon, et pourtant la légèreté est feinte… Mathilde n’est pas heureuse. Un poids énorme s’est abattu sur ses frêles épaules. Les ailes sont brisés. Mathilde tombe…
Histoire d’une fille en fleurs aveuglée par la lumière des apparences et portée par un mal-être, une fiction aux reflets malheureusement bien réels. L’envolée rêvée de Mathilde se transforme en descente vertigineuse. Annelise Heurtier aborde l’anorexie mentale qui touche l’adolescence avec pertinence et justesse, sans jugement sans pathos, suscitant, à travers ses mots, ses personnages et ses métaphores, chez le lecteur une réflexion.

« Au bout de ses doigts, le sachet me nargue, auréolé de gras. Je peux presque voir la viennoiserie délicatement poudrée de sucre glace, sentir son poids plein de promesses, son odeur arrogante qui défie mon nez bouché. Au fond de moi, un vague de colère est en train de naître. Ce n’était pas prévu, encore moins voulu, mais elle est bien là, à enfler dans le creux de mon ventre, à prendre son élan. Elle veut me faire couler. Ça y est. Je tangue, toute seule sur une petite barque dans un océan démonté, et il n’y a personne pour m’aider. Je me réfugie dans ma couette avec aigreur. – J’ai pas faim. »

« J’attrape le cintre et me dirige vers les cabines. Elles ne sont qu’à quelques pas mais le chemin semble infiniment long. J’ai l’impression que tous les clients de toutes les boutiques du centre commercial sont agglutinés dans l’entrée du magasin, à attendre que j’enfile la robe, comme dans un spectacle. Mon coeur bat la chamade. On dirait que je rentre dans un stade, le jour de la compétition. Et si… et si elle me serrait toujours autant ? Si je n’arrivais pas encore à rentrer dedans, malgré ces semaines passées à me priver ? Je meurs d’envie de l’essayer. Je meurs d’envie de ne pas l’essayer. Je crains de ne toujours pas pouvoir être digne de cette robe. Et que ma mère le constate. Qu’au fond d’elle, elle soit déçue de moi, et que moi-même, je me déçoive également. J’écarte le rideau de velours et pénètre dans la cabine. J’ôte lentement mes vêtements et pour la seconde fois, je me coule dans la robe de soie. La fermeture glisse sans problème jusqu’en haut de mon dos. Étonnement, satisfaction, soulagement. Fierté, miracle. (…) Pourquoi est-ce que je me sens si triste, alors que les choses prennent enfin la forme de mes désirs. »

Le complexe du papillon, roman d’Annelise Heurtier, à partir de 12 ans, Casterman, Avril 2016 —

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11 réflexions sur “Le complexe du papillon – Annelise Heurtier

  1. Une de mes élèves en souffre. Il faudrait que ce livre croise sa route, d’autant que sous la plume d’Annelise Heurtier, le sujet doit être évoqué avec beaucoup de subtilité. Et évidemment, j’ai envie de lire ce titre.

    1. Oui, si tu as l’occasion, glisse ce roman dans les mains de cette élève… l’auteure évoque le sujet avec sensibilité et justesse. Que j’aime la plume d’Annelise Heurtier!

      1. Oui, j’ai beaucoup aimé ce livre aussi. Sweet Sixteen et Là où naissent les nuages sont également deux très beaux romans.

  2. L’anorexie est difficile à comprendre, il est d’autant plus difficile d’en parler avec finesse sans tomber dans le piège de la dramatisation. Je vois que cette auteure l’a réussi. Ses oeuvres doivent valoir la peine d’être découvertes, d’ailleurs j’ai vu « Sweet sixteen » passer souvent ici et là. Merci de la riche trouvaille dont tu sais, comme toujours, nous parler avec intelligence et émotions…
    Gros bisous ma Nadège

    1. J’ai beaucoup aimé son approche de l’anorexie, maladie tellement difficile à décrire, comme tu dis. Une auteure à découvrir absolument!

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