Le gardien de nos frères – Ariane Bois

legardiendenosfreresLe seconde guerre mondiale est terminée ; la France est en ruine, la population est exsangue. Simon Mandel rentre du maquis où il a été grièvement blessé, espérant revoir sa famille, issue de la bourgeoisie intellectuelle juive – un père avocat, une mère professeure. Très vite, il apprend la déportation de ses parents à Auschwitz, la mort au combat de son grand frère Lucien, et celle de sa soeur Madeleine résistante, passeuse d’enfants juifs. Quant à son petit frère Elie et sa nourrice, ils sont introuvables. À Paris, l’appartement où tout ce petit monde vivait a été pillé et dégradé. Une chape de plomb s’abat sur Simon, mais il peut encore sauver Elie… Simon ne peut pas se morfondre, il lui faut partir à la recherche d’Elie, quête qui donne un sens à sa vie. Et c’est en enquêtant sur son frère que Simon fait la connaissance du réseau des Eclaireurs Israélites de France. On lui propose de devenir dépisteur : arpenter le pays afin de localiser des enfants juifs cachés pendant la guerre dans des couvents, des orphelinats, des familles d’accueil et les ramener auprès d’un oncle, d’un cousin où s’ils n’ont plus de famille, les prendre en charge dans des maisons d’enfants.
Simon part donc en binôme dans le sud-ouest avec Léna, une jeune femme rescapée du ghetto de Varsovie. Durant plusieurs mois, ils vont battre la campagne afin de dépister des enfants juifs. La rencontre avec ceux-ci est souvent désarçonnante : certains ont trouvé une nouvelle famille aimante et bienveillante, d’autres travaillent du soir au matin, d’autres encore sont maltraités… Chaque enfant est un cas particulier qu’il faut gérer avec attention et respect. Cette mission rapproche les deux jeunes gens qui tombent éperdument amoureux l’un de l’autre.
Elie marchera bientôt au côté de son grand-frère. Les deux années passées sans se voir auront creusé entre eux un fossé qu’il faudra combler au fil du temps. Se parler, s’écouter, s’apprivoiser. Léna partira en Israël, les yeux plein d’espoir.
Un roman extrêmement bien documenté et passionnant sur les survivants de la guerre, leur reconstruction, leur réapprentissage de la vie, leurs rêves, leurs angoisses. Un roman traversé par la lumière et l’espérance: de l’absence qui accable à l’amour qui réchauffe, de l’histoire avec un grand H aux combats personnels, de la fureur à la raison d’être, de l’isolement à la solidarité. Un roman profondément humain et sensible.

« Le voilà chez lui, dans un appartement saccagé, mais habitable. Les siens ne seront pas à la rue, comme les grappes de mendiants croisées depuis la garde d’Austerlitz jusqu’ici. Les familles juives qui reviennent de leurs cachettes ou d’exil trouvent souvent leurs serrures obstruées par de la cire rouge, leurs biens sous scellés. Depuis l’automne 1944, des acheteurs de logements et de magasins juifs avaient même créé un « comité d’acquéreurs de bonne foi » et manifestaient dans Paris. Ils détenaient ces biens en toute légalité ! Le retour de leurs propriétaires, c’était le problème de l’État, pas le leur ! L’indécence frôlait l’ignominie. »

« Quand il croise les yeux de Léna, deux petites mers, il n’entrevoit qu’un vortex de désespoir. Dans l’insomnie qui suit ses récits terrifiants, son cerveau semble se désintégrer. Alors, il fuit dans sa propre chambre, s’abat sur l’oreiller. S’ils s’endorment ensemble, il la trouve rarement près de lui au réveil. Elle marche sans but dans le bois, retrouve des sensations de là-bas, exténuant sa tristesse. Un voile de chagrin les sépare, des phrases suspendues, des mots qui flottent dans l’air. Il la sent si abîmée par ce qu’elle a vécu que cette douleur, en miroir de la sienne, l’effraie. Loin de se dissiper , le mystère grandit. »

« Parfois, il leur semble entendre respirer leurs absents. Au crépuscule, la tristesse se fait insupportable. Simon incite alors Élie à sortir dans le quartier, souvent en vain. Pourtant l’automne 1946 est majestueux, les arbres hissent leurs fanions jaunes et rouges sur les boulevards et dans les jardins. Ils doivent apprivoiser l’absence, se réconcilier avec la géographie à défaut de l’histoire. »

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Livre lu dans le cadre d’une opération Masse critique Babelio.

Le gardien de nos frères, roman d’Ariane Bois, Éditions Belfond, Janvier 2016 —

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10 réflexions sur “Le gardien de nos frères – Ariane Bois

    1. C’est la première fois que je lis un roman sur ce thème (thème que je fuis généralement… trop éprouvant). J’ai aimé son angle de vision – les dépisteurs d’enfants juifs -, j’ai aimé l’humilité de son personnage Simon, l’histoire d’amour… c’est très documenté, et joliment écrit.

  1. C’est un sujet qui me touche particulièrement et auquel je suis très sensible. Adolescente, un voyage m’avait menée au camp de concentration de Mauthausen. Et l’été dernier à Terezin. Comment fait-on, après l’horreur, pour continuer à marcher droit devant?
    Je vais essayer de le lire quand il sortira ici. Merci pour cette critique forte…
    Je t’embrasse

    1. C’est un très bon roman. L’auteure maîtrise vraiment le sujet, j’ai été happé dès la première page… j’avais peur que ce soit trop éprouvant à lire mais non, elle a su poser les bons mots. Je t’embrasse.

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