L’été contraire – Yves Bichet

letecontraireLa nuit est tombée sur Le Bosc. Une douce fraîcheur enveloppe enfin la poignée de pensionnaires qui a décidé ce soir de faire le mur. Fuir pour quelques heures le solide bâtiment de béton dans lequel ils passent leurs journées. Prendre l’air. Un air plus respirable. Du côté du casino en contrebas. Sortir de la maison où on les a placés, leur ultime demeure. D’autres vieux, comme eux errent dans les couloirs, restent assis pendant des heures dans leur chambre, tournent et retournent dans leur esprit les mêmes choses, des bouts de leur vie, qui s’estompent doucement. La mémoire défaille, le corps aussi. La solitude se fait pesante…

Pourtant, ils sont encore dans la vie, pas à côté, pas encore. De l’énergie, Clovis l’ancien militaire, Vignaud dans son fauteuil roulant, qui fut banquier, le baron de la Croix Duval et ses titres en bourses, Gigi la simplette, en possèdent encore un peu. Le désir de vivre est là. Etre dans la lumière, sous les néons, s’amuser, rire, vibrer devant les machines à sous, s’étourdir. Clémence, l’infirmière bienveillante observe leur manège depuis quelques temps déjà. Elle sourit et tourne les talons. Elle comprend tellement bien ce besoin qu’ils ont de s’échapper de leur condition…

Mais, ce soir-là, tout sera différent : les pensionnaires sont attrapés et l’infirmière licenciée sur-le-champ. Cet événement sera le déclencheur, la réaction des pensionnaires ne se fera pas attendre. Clovis, Vignaud, Gigi prennent leur envol. Rejoignent Clémence et Douss, l’agent d’entretien en CDD… Ils n’ont plus rien à faire ici, plus rien à perdre, plus qu’à partir d’ici. Rouler, serrés les uns contres les autres dans un quatre-quatre, conduit par Douss.

Sous une chaleur caniculaire, les compagnons de fortune vont arpenter la France en tous sens. Un souffle de liberté s’empare de chacun d’entre eux. Les forces sont décuplés, les esprits s’éclaircissent. Alentour, des gens souffrent de la canicule, les habitants des villes qu’ils traversent s’affaiblissent, les hospices sont en alertes… Les cinq compagnons de route, devenus hors-la-loi vont bousculer le pays. Ensemble, ils vont agir. Faire le bien. Voler pour donner. Donner pour soulager. Soulager pour sourire à la vie, qui ne les a pas encore quittés.

Un roman empli de lumière, de joie et d’humanité porté par une écriture belle et tellement généreuse.

« Clovis s’occupe du pare-brise, Douss change la roue. Gigi, de nouveau guillerette, sort le réchaud à gaz et envoie Clémence chercher de l’eau au fond du vallon. L’infirmière elle aussi a l’impression que quelque chose d’essentiel est sur le point de se jouer sur cette route de montagne, quelque chose d’impossible à évaluer, qui va les modifier en profondeur. Ils prennent la route. Ils s’en vont tous les quatre, peut-être tous les six, chacun continuant à gambader dans ses propres rêves. Jusqu’où iront-ils ? À qui et à quoi tournent-ils le dos ? Sont-ils en train d’imaginer un monde nouveau ? »

« Elle regarde le canal de Bourgogne qui ondule sans fin dans la campagne, zigzaguant entre les haies de peupliers centenaires. Le soleil monte à l’horizon, plus éblouissant que jamais et Gigi dort comme un bébé. Les autres attendent. Leurs visages sont beaux, ridés, altérés par l’âge ou bien lisse et noir comme de l’ébène. Le mélange est magnifique. C’est peut-être cela, la véritable alliance, un rassemblement de visages qui finissent par n’en faire plus qu’un, unifiant tous les autres, composant quelque chose d’époustouflant, de lumineux et d’éphémère adressé aux seuls rêveurs, aux insouciants. Clémence se prend le visage entre les mains. L’insouciance est le bonheur des pauvres, des hors-la-loi. »

Autre roman lu de l’auteur : L’homme qui marche

Livre reçu en Service de Presse.

L’été contraire, roman d’Yves Bichet, Mercure de France, Août 2015 —

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4 réflexions sur “L’été contraire – Yves Bichet

  1. Je lis ton superbe billet et c’est fou comme il me fait sourire! Oui, il y a la tristesse de cette solitude, mais il y a surtout, comme tu dis, le besoin d’être dans la vie, la lumière, s’amuser, s’éclater! Je les imagine bien dans ce casino, et encore plus dans ce quatre-quatre, ça ne doit pas être ennuyant de voyager avec eux!
    En même temps je ne doute même pas que ce roman véhicule un message d’amour et d’humanité…
    Si on habitait plus près j’irais avec toi pour choisir mes lectures, tu fais toujours de belles trouvailles!
    Je t’embrasse et belle journée à toi ma Nadège

    1. Un roman lumineux avec forcément des petites zones d’ombre… joie et tristesse mêlées. Un roman empli d’humanité et une écriture très belle… Je t’embrasse, bonne semaine!

  2. Vu le sujet, j’imagine à quel point il doit être lumineux ce roman. J’ai passé tellement de tant ces dernières années dans un mouroir pompeusement appelé maison de retraite que je ne peux que comprendre la volonté de liberté de ces petits vieux.

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