À l’origine notre père obscur – Kaoutar Harchi

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La narratrice, une jeune femme dont on ne connait pas le nom, a grandit dans l’antre des femmes. Un lieu clos de murs fermé par de lourdes portes de bois. Un endroit où on suffoque, où on peine à respirer. On y geint, on y crie son désespoir, on s’y tait aussi par épuisement. Les femmes qui vivent dans cette maison n’y sont pas venues de leur plein gré, on les a envoyées de force, avec violence et méchanceté, au nom de traditions religieuses et patriarcales. Elles ont fauté (la plupart du temps il ne s’agit que de suppositions, rarement de faits réels), on les punit, on les condamne. On les met à l’écart du monde, on les emprisonne, on les laisse ainsi à leur sort, avec leur chagrin. Durant des mois, des années, ces femmes-là ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Elles n’avancent plus, leur vie est arrêtée, seule une lueur d’espoir vacille encore en elles : que leur maître, leur mari, revienne les chercher.

La jeune femme est ici avec sa mère. Elle a toujours vécue auprès d’elle, elle ne connaît rien d’autre. Les jours défilent parfaitement identiques. Les femmes hurlent, pleurent, se lamentent. Elle entend leurs voix qui s’élèvent, elle écoute leurs confidences. Sa mère qui est un peu la mère de toutes ces femmes est pour elle si distante, si indifférente. Comme les autres, elle attend son mari, sa délivrance. Sa fille semble transparente à ses yeux.

Toute son enfance, elle a espéré un geste, un signe, un regard. Rien.

Alors quand la mère disparaît, que le lien se rompt définitivement, la jeune femme se met en quête de celui dont elle a tant entendu parler, son père. Elle ose franchir la porte de leur prison. Elle s’échappe, inspire l’air du dehors, fuit loin de la maison qui l’a abritée pendant des années du monde extérieur. Elle part sur les traces de son père. Sans haine, sans reproche ni demande, elle veut juste rencontrer son père, le voir, le sentir, le toucher, lui sourire, lui dire… Mais quel accueil va-t-elle avoir dans l’antre du père ?

Un roman poignant, qui prend à la gorge. Une tension soutenue dans l’écriture,  jusqu’au dernier mot. Une atmosphère très (trop peut-être) oppressante. Et puis une vague lumière dans l’obscurité.

« Et c’est être supérieure à elles, aussi, que de m’astreindre, à travers chacun de mes gestes, chacun de mes mouvements, chacun de mes repas, à maîtriser l’apparition des poils, la fortification des os, l’accumulation progressive de la graisse sur les hanches et les cuisses, à surveiller, en le mesurant, en le pesant, ce corps qui menace de s’arrondir à outrance pour finir, à travers ce développement biologique, par disparaître, et n’être plus que ça, qu’un corps de femme. Qui n’est qu’une prison. »

« Quand il fait noir dans la maison, que les femmes grattent contre la porte de la chambre sans fenêtre, qu’elles en veulent à mon corps de fille pour nourrir leur corps de mère, qu’elles hurlent leur amour qui n’est qu’une forme de faim, la main du Père qui protège, Dieu, comme je la cherche. (…) Si vous pouviez entendre la voix qui s’élève, les sanglots qui l’encombrent, le silence, aussi, qui vient, d’un coup, y mettre fin, ce silence qui me laisse penser que la Mère est morte ou peut-être est-ce moi, et plus tard, les lamentations, les exhortations, les hurlements des femmes en pleurs, qui reprennent, qui retentissent et que le bois de la porte amplifie tandis que je plaque la paume des mains sur mes oreilles. »

« Longtemps, je me suis demandé quelle était l’odeur des Pères et si, un jour, ma peau de fille en serait imprégné. »

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Livre reçu en Service de Presse.

À l’origine notre père obscur, roman de Kaoutar Harchi, Actes Sud, Août 2014 —

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18 réflexions sur “À l’origine notre père obscur – Kaoutar Harchi

  1. Immense lectrice hein ! Vous lisez un livre chaque jour ,bien … Vous me rappelez mes trente ans . Bonne soirée Gérard Calisti des éditions Notari

    1. C’est toujours aussi dur et révoltant de lire les conditions de vie de certaines femmes… je suis sortie abasourdie de cette lecture. Mais ces livres-là sont nécessaires.

    1. Oui, l’atmosphère est très lourde rendant parfaitement compte de la réalité, je suppose. Une lecture difficile pour moi mais il est tellement important de lire ces romans qui parlent de la condition de ces femmes-là et y distinguer des lueurs d’espoir malgré tout…

    1. Ce roman est magnifiquement écrit. L’auteure a su retranscrire la suffocation, l’oppression dans laquelle vivent ces femmes… et le personnage principal (la jeune femme sans identité) est vraiment beau, un souffle de liberté se dégage de cette femme… un roman écrit comme une tragédie grecque…

  2. Son roman précédent dort sur mes étagères depuis sa sortie. Pourtant, les thématiques qu’elle aborde ont tout pour me plaire (et puis j’aime les lectures éprouvantes 😉 ).

    1. Oui j’ai cru comprendre que ce genre de lecture ne te faisait pas peur… Je découvre cette auteure avec ce roman, je lirai peut-être l’ampleur du saccage, un jour.

    1. J’ai aimé mais ce n’est pas un coup de coeur, trop suffocant comme atmosphère… mais comme toi j’aimerais lire L’ampleur du saccage (dans un certain temps!).

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