Entre ciel et terre – Jon Kalman stefansson

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Les mots ont un pouvoir si grand qu’ils parviennent à emplir l’esprit d’un pêcheur de morues, Barour, fasciné par leur poésie. Ces mots sont ceux de John Milton dans Le paradis perdu, long poème qui évoque l’origine de l’homme, selon l’idéologie chrétienne.

Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, en Islande. Chaque sortie sur la Mer glacée est une épreuve, nul ne sait s’il en reviendra indemne. Le froid est intense, l’eau gelée, la tempête jamais bien loin. Les pêcheurs bravent constamment les éléments, à leur risque et péril. Barour est expérimenté mais depuis qu’un vieil aveugle lui a prêté le livre de Milton, il ne lève guère les yeux de celui-ci, complètement happé par les vers, qu’il tente de garder en mémoire. Les mots prennent tellement de place en lui que l’homme oubli l’essentiel lors d’une sortie en mer : sa vareuse.

Contraint d’affronter le froid glacial qui l’enveloppe, Barour succombe. C’est un cadavre gelé que les hommes ramènent à terre. Son jeune ami, Le gamin, est inconsolable. Sans famille, un immense chagrin s’abat sur lui. Il décide alors de remettre en main propre le livre à son propriétaire et de se donner la mort, pour rejoindre son seul ami. Le voyage qu’il entreprend à travers l’île lui permet de réfléchir sur le sens de l’existence, la solitude, la mort, la fuite du temps, les obstacles qui jalonnent une vie et l’amitié.

Si le livre de Milton a été fatal à un homme, il constitue également un lien vers la connaissance, l’universel, et vers les hommes et les femmes, bien vivants, que Le gamin sera amené à rencontrer dans son périple.

Voilà un roman, proche du conte initiatique, d’une grande poésie qui nous parle de la condition humaine avec force et simplicité.

« Un tremblement secoua l’air, comme si une chose essentielle s’était déchirée, puis on entendit le soleil se briser au moment où il s’abîma sur la terre. Les gens vivent, ils ont leurs heures, leurs baisers, leurs rires, leurs étreintes, leurs mots doux, leurs joies et leurs peines, chaque vie constitue un univers qui s’effondre ensuite sur lui-même et ne laisse rien à l’exception de quelques objets rendus précieux et attrayants par la disparition de leur propriétaire, ils deviennent importants, parfois même sacrés, comme si les fragments de cette existence disparue s’était reportés sur la tasse à café, la scie, la brosse à dents, le cache-col. »

« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le coeur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. »

« Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! Dit-il et vous voilà mort. »

Entre ciel et terre, roman de Jon Kalman Stefansson, Gallimard, 2012 —

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