Nous aurons été vivants – Laurence Tardieu

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Telle une apparition, elle est là. Juste de l’autre côté du boulevard. Alors que les voitures roulent, imperturbables, Hannah regarde, ébahie, sa fille. Lorette. Sept ans ont passé depuis la dernière fois qu’elle a vu ce visage. D’un coup le temps se fige. Plus rien d’autre n’existe que cette silhouette si loin et si proche à la fois. Puis deux bus, imposants, interceptent l’instant. L’image ne reviendra pas. Mirage, rêve ou réalité… elle ne sait pas. Mais à partir de ce moment-là, sa vie ne sera plus pareille.

Lorette a fui en 2010. Elle est partie sans un mot, sans un geste. À vingt ans. Hanna et Philippe, ses parents, n’ont pas compris cette désertion. Cet abandon. Le choc a été violent, le chagrin intense, l’incompréhension totale. S’enchaînèrent pour Hannah un sentiment de faute, une errance, un repli sur soi, le rejet de l’autre – Philippe – et l’arrêt de son métier – la peinture -. Impossible désormais pour elle de créer. Trop de confusion, de peine. L’imagination, la force créative se sont asséchées. Vidées. Philippe son mari, Simon son frère, Lydie sa meilleure amie, Paul le compagnon de cette dernière l’entourent la soutiennent, mais eux-mêmes ont été touché profondément par la disparition de Lorette. Cette absence est demeurée pour tous une béance dans leur existence. Et aujourd’hui, comme Hannah, chacun se remet en question. Prend conscience de ce temps qui passe et ne reviendra pas, de ce temps qui file, insaisissable, de ce temps futur, ignoré, qui angoisse. Peut-on pourtant agir sur lui, faire pencher la balance, trouver l’équilibre?

Cette vision de Lorette, réelle ou imaginaire, génère chez Hanna un déferlement d’émotions. Une déflagration dans sa vie. Quelques secondes parviennent à faire basculer Hannah dans des réminescences de son enfance, de ses parents, de sa passion pour la peinture, de sa rencontre avec Philippe, de la naissance de sa fille… Défilent les saisons, les senteurs, les mots des uns, les secrets des autres, les liens qu’on lie ceux qui se délient, la mélancolie… Un passé qui progressivement s’éclaire, et livre des résonances émouvantes.

La grande Histoire s’enroulent dans des histoires ordinaires et les fait plier… La lumière revient, et avec elle l’instinct vital. Le bonheur d’être en vie. L’ivresse d’être vivant.

Ce roman est majestueux.

« (…) est-ce pour tout le monde pareil sans qu’on vous prévienne avant, on passe de quinze à soixante ans sans s’en apercevoir, on vous dit qu’il y aura des étapes, du temps, de la chair, mais en fait il n’y a rien, rien qu’un pauvre éclair aussitôt avalé par la nuit, les vies comme les histoires d’amour sont des mythes, comment Lorette a-t-elle fait pour renoncer à une mère, quelle haine de moi avait-elle donc pour préférer perdre sa mère plutôt que conserver dans sa vie ce refuge, n’avait-elle pas compris que j’aurais été son rempart, que je l’aurais consolée de tout, même maladroitement je l’aurais consolée, elle n’aurait pas été seule pour affronter la vacherie humaine, elle n’aurait pas été seule pour affronter tout ce qui meurt sous nos yeux, (…) »

« (…) à se demander si le temps existe réellement, s’il n’est pas une invention de l’être humain, une invention de la pensée, la seule chose qui existe c’est nous, nous dont le corps n’arrête pas de se modifier, de se transformer, comme une oeuvre plastique vivante, unique, à l’évolution imprévisible, c’est ça la réalité, c’est notre corps en mouvement puis un beau jour notre corps immobile tandis que d’autres à côté continuent à s’agiter, là voilà la réalité, le reste n’existe pas, le reste n’est que foutaise. »

« Pourquoi s’imagine-t-on, dans l’enfance, qu’être adulte, c’est avoir acquis des certitudes et se tenir droit dans l’existence comme si, désormais, « on savait », et que ce savoir vous rendait inébranlable, hermétique au doute, aux errances intérieures? »

« La vie, bon sang, la vie, et ses émotions. Cet enchevêtrement permanent d’ombre et de lumière, et qui se modifie sans cesse, à chaque instant… (…) C’est important d’aimer en ressentir chaque variation, même les plus sombres. Elles font partie de la lumière. Se sentir vivant, jusqu’au bout se sentir vivant, voilà ce qu’il faut se promettre pour toutes les années encore à venir. »

Nous aurons été vivants, roman de Laurence Tardieu, éditions Stock, janvier 2019 —

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13 commentaires sur “Nous aurons été vivants – Laurence Tardieu

  1. Malgré ta très belle chronique et ton enthousiasme, je n’arrive pas à m’émouvoir. J’ai lu d’elle La confusion des peines qui ne m’a pas convaincue, malgré son succès public. Et l’extrait que tu communiques me rappelle aussi ce qui m’énervait : le style de l’auteure ! Je n’adhère pas du tout, j’ai le sentiment (peut-être à tort ?), que Laurence Tardieu se regarde écrire, que chaque phrase est un exercice littéraire plus que de la sincérité : or, il y a deux choses que j’adore en écriture, ce sont l’honnêteté et l’absence de faux-semblants. Et avec Laurence Tardieu, j’ai l’impression de ne pas m’y retrouver.

    1. Je n’ai pas eu, en lisant ce livre, la sensation qu’elle se regardait écrire. Il est vrai que son écriture est traînante. Les phrases sont longues, les virgules foisonnent. Les mêmes mots sont ressassés. Cela ne m’a pas gêné, ça colle avec l’atmosphère et le sujet du roman…

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