Ce qui t’appartient – Garth Greenwel

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En entrant dans le roman, on pénètre dans le Palais National de la Culture à Sofia, le fameux NDK, un immense édifice entouré de grandes allées arborées et de fontaines. L’homme qui arpente l’endroit, un américain, est professeur de littérature, installé en Bulgarie. Mais le lecteur n’en verra que ses toilettes pour hommes au fond d’un long couloir… C’est là que le professeur rencontre Mitko, un jeune bulgare d’une vingtaine d’années, grand aux larges épaules, aux yeux doux et au sourire ravageur, exhalant une forte odeur d’alcool. S’ensuit une relation sexuelle rapide, tarifée. Les hommes se revoient régulièrement ici puis dans l’appartement du professeur. Ce dernier est attiré par Mitko, ardemment, mais celui-ci est fuyant, changeant. Son corps, c’est sa survie. Et cette survie ne laisse aucune place aux sentiments. Il n’a que faire du désir de l’autre. Il a seulement besoin de lui pour continuer à vivre. Il y entre les deux hommes, un fossé. Social, intellectuel. Le professeur aimerait gommer ce creux, y poser une passerelle, mais les sentiments, eux, ne s’achètent pas. Les mois, les années passent et Mitko va et vient dans la vie du professeur. La pauvreté, la marginalité, la maladie font sans cesse revenir Mitko auprès de lui. Ses absences font surgir chez lui interrogations et peine, peur et culpabilité. L’enfance américaine remonte à la surface. La découverte de son homosexualité par son père homophobe, par K. son  meilleur copain. Il part sur les traces  de son identité. Une quête intérieure confuse et douloureuse.

L’écriture de Garth Greenwell est d’une puissance incroyable. Les phrases sont étirées, rythmées, la ponctuation est riche, les mots bulgares et les figures de style parsèment le texte.  L’auteur dépeint les émotions, les sensations, les paysages, les atmosphères, les visages, les silhouettes, les déplacements avec une telle précision un tel réalisme une telle sincérité une telle poésie parfois qu’on est happé littéralement par l’histoire cruelle qui se déroule sous nos yeux. Un roman brillant.

« Comme il était extraordinaire que par la simple pression d’une touche, et sans laisser de place aux regrets, mon écran s’emplisse de son image en mouvement, à nouveau chère à mes yeux après la longue absence. Il regardait son propre écran, le visage d’abord noué par l’attention, puis il se détendit et s’anima soudain, tandis qu’il m’adressait ce qui me parut être un sourire sincère, provoqué par l’apparition de mon visage après tout ce temps. Pendant notre discussion, je ne quittai pas son image des yeux, comme pour la dévorer, comme pour absorber ce que, à ma grande surprise, j’avais presque oublié (…). »

« Il poursuivit, il parla sans s’arrêter : Un pédé, dit-il, si j’avais su tu ne serais pas né. Tu me dégoûtes, dit-il, tu le sais, ça, tu me dégoûtes, comment pourrais-tu être mon fils? Comme je l’écoutais proférer ces paroles j’avais l’impression qu’en aspirant à être moi-même je découvrais qu’il n’y avait rien à quoi aspirer, rien ou presque rien, comme si je me dissolvais et que mes larmes en étaient le signe extérieur. (…) Je posai la tête contre le mur, lui cachant mon visage. Je continuais de pleurer mais j’étais en proie, plus qu’au choc et au chagrin, à la colère, et plus qu’à la colère, à la rage, et la rage m’emplissait d’une chose qui refusait de se dissoudre. Que serais-je sans la colère que j’éprouvai à l’époque (…). »

« Je n’eus pas de mouvement de recul, mais l’on aurait dit qu’il avait perçu mon élan puisqu’il tendit le bras vers moi pour prendre une de mes mains dans les siennes. J’avais remarqué l’étrange agitation de ses mains, ses doigts frottés bizarrement les uns contre les autres, comme s’ils étaient surpris de se découvrir des voisins aussi proches, et à présent il me serrait fort la main, comprimée entre les deux siennes, et la pétrissait, la malaxant tant que les articulations craquèrent. Dobre li si, lui dis-je , est-ce que tout va bien ; il était évident que non mais je devais bien dire quelque chose. »

Ce qui t’appartient, roman de Garth Greenwell traduit de l’anglais (États-Unis) par Clélia Laventure, éditions Rivages, octobre 2018 —

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