Milly Vodovic – Nastasia Rugani

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D’abord cette couverture à l’attraction mystérieuse. Illustrations incandescentes. Fond noir aspirant. Abîme. Espace sans limite. Puis la scène d’ouverture, glaçante, scellée par l’audace animale – instinctive – de Milly, douze ans. Le rutilant révolver de Swan braqué sur Almaz son frère, à terre. La fureur de Milly, qui s’élève et cogne, gestes téméraires sous  son armure de garçon. Elle aura sauvé son frangin, cette fois-ci… la deuxième sera funèbre. Ce roman fascinant est si foisonnant si puissant qu’il m’est impossible d’en raconter l’histoire. Mais des mots me viennent désordonnés embroussaillés, des mots à écouter, des mots qui valsent : dedans, dehors, regard sur soi, vue sur le monde, grâce, éclat, profondeur, mise en abîme, pureté, eau, fraîcheur, l’enfance qui s’enfonce, la femme qui se dessine, les flammes,  la guerre, chaleur, sécheresse, passé, mémoire, Amérique, Bosnie, racisme, méfiance, à jamais l’étrange étranger, singulière fillette, un entre-deux flottant, un territoire à inventer, un livre qui s’écrit, monstres et fantômes, êtres de papier, des vivants et des morts, nature luxuriante, plantes généreuses, coccinelles envahissantes, luttes adolescentes, tour à tour brûlantes dévorantes étouffantes et croupissantes, Daisy la romancière condamnée, Petra la mère qui se tait, le père disparu, chagrins et douleurs, illusions, haïr, adorer, amour naissant, du piquant du mordant, connaissance, imagination, des mots qui font sens, des sentiments qui écorchent, des sensations qui saisissent, des fleurs qui s’ouvrent, d’autres qui se fanent et pâlissent,  avancer, semer, observer, affirmer, grandir, donner, recevoir, dépasser, brusquer, discerner, comprendre, Birdtown les plaines rouges, une terre poisseuse des humains englués, un monde qui pique et qui saigne, à réparer à caresser, Milly si petite et si forte, si douce et si tenace, si lumineuse et si mélancolique, si féminine et si masculine…  entraînée dans l’histoire qu’elle fait déborder…

Un roman ardent, une écriture déferlante, des personnages denses, une atmosphère ensorcelante, une écrivaine éblouissante.

« Une étrange petite personne d’une douzaine d’années. (…) Personne ne l’a jamais regardée comme si elle était un monde entier à explorer. Avant ce garçon-armure, elle n’était que fille et soeur. Et même si elle aspirait à être tout, elle demeurait coincée dans le regard des autres. mais ces yeux ordinaires qui la connaissent depuis l’enfance verront bientôt ce dont elle est capable. Oui, être tout :  iris et baobab ; ninja ; grande découverte ; or et reine ;  batteuse et idole ; ombre chinoise ; soie et papier ; lion et aventure. Milly sera mille splendeurs. Elle s’inventera à l’infini. »

« Si Popeline était la fille d’un malfrat, la mort de son frère serait logique ; une vengeance pure et admirable comme on n’en fait plus. Milly pourrait être triste, si la tragédie était héroïque, si quelqu’un pouvait lui expliquer comment et pourquoi. Or l’incompréhension forme un barrage en elle. Ses pleurs sont retenus par une nuée de rapaces en chasse, une agitation stagnante qui l’empêche de manger, de dormir, et d’accepter l’intolérable. »

« Bien sûr, elle sent les mots se blottir contre elle, des syllabes qu’elle voudrait étirer pour s’en faire une couverture. Un abri, loin du Mange-coeurs. Ainsi elle pourrait dire son affection pour Douglas, coudre des mots sur lui, à l’aide d’un fil d’or. Mais Milly a trop mal pour se concentrer sur une phrase jaune et brillante. Les bras d’épines épinglent les nerfs, éraflent les organes. La moindre pensée la ramène à ces branches raides, enflammées, à ces chardons n’en finissant plus de fleurir dans la chair et contre lesquels il n’y a rien à faire. »

Milly Vodovic, roman de Nastasia Rugani, à partir de 15 ans, illustration de la couverture Jeanne Macaigne, éditions MeMo, collection Grande Polynie, Septembre 2018 —

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11 commentaires sur “Milly Vodovic – Nastasia Rugani

  1. La couverture est sublime ! je rejoins totalement le commentaire de litterama, quel plaisir de te lire Nadège ! tu as un style ciselé et une très belle sensibilité. Je note ce livre donc. Passe une excellente soirée et merci pour cette découverte Nadège, bises bretonnes ensoleillés encore aujourd’hui 🙂

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