Les Inséparables – Stuart Nadler

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Henrietta, Oona, Lydia, respectivement la grand-mère, la mère, la fille ; trois portraits,  trois générations, trois fêlures ;  des femmes « attrapées au vol » par l’auteur à un moment charnière de leur vie, sur le point de basculer. On est donc dans le balancement ; mouvement lent où interrogations doutes désir et angoisse s’entrecroisent.

Alors que la doyenne de la famille Olyphant vient de perdre son mari, sa fille est en voie de divorce, et sa petite-fille est obligée de quitter son lycée humiliée par une photo d’elle seins nus circulant sur internet. L’être aimé qui s’en va : enlevé par la mort, entraîné dans des paradis artificiels, et happé par les sirènes malveillantes de la technologie.

Suite au décès d’Harold, son mari – un grand cuisinier ayant fait faillite à la fin de sa vie – Henrietta, septuagénaire, se retrouve seule avec son chagrin en bandoulière et sans un sou. Contrainte de vendre leur maison, d’abandonner ses meubles objets et autres reliques familiales, de quitter ce lieu de vie où tourbillonnait leur amour, et de faire rééditer son essai écrit quarante ans auparavant – devenu culte aujourd’hui -, Les Inséparables, un livre  scandaleux à l’époque parlant sans entrave du plaisir féminin agrémenté de dessins sans équivoque, un ouvrage qu’elle aurait préféré laisser croupir au fond de sa mémoire (féministe et universitaire à la sortie des Inséparables, elle avait subi les foudres de ses pairs).

Oona, la quarantaine, est chirurgienne. Si sa réussite professionnelle ne fait aucun doute, sa fille de quinze ans un bonheur maternel, le couple qu’elle forme avec Spencer bat de l’aile. L’homme, un brillant avocat pourtant, a laissé sa carrière en plan, fuyant les responsabilités, l’esprit continuellement embué par la prise de drogue. La thérapie qu’ils suivent tous deux ne saura sauver leur amour. Oona demande le divorce, retourne vivre avec sa mère et prend un amant qui n’est autre que son thérapeute.

Lydia, une jeune fille intelligente de quinze ans était ravie d’entrer en pension dans un établissement réputé, pour s’éloigner du foyer familial devenu pesant et hostile et pour se retrouver parmi l’élite. Seulement, Charlie, son premier amour la trahit honteusement en publiant sur internet une photo d’elle compromettante. S’ensuit une humiliation, une confusion, une défiance dans les rapports humains et une peur en l’avenir.

Malgré quelques passages longs et digressifs, le ton volontiers cynique de l’auteur sur la société américaine et les sujets très contemporains abordés ne sont pas dénués d’intérêt et amènent à la réflexion, sur le corps notamment et sur la complexité de la séparation des êtres des biens matériels des souvenirs de l’enfance de l’adolescence…

« La tombe d’Harold était banale. Henrietta aurait aimé lui construire un mausolée. (…) Au début, elle s’était rendue tous les jours au cimetière. Elle balayait la pierre tombale, lui parlait, ressentait le caractère implacable de la mort d’Harold. Elle répétait ces mots, seule, face à ses cartons de déménagement. Veuvage. Veuve. L’inscription sur sa sépulture lui avait paru tellement lacunaire quand elle l’avait découverte. Juste un nom et des dates, gravés par une machine. Juste le médiocre et impersonnel Père et mari aimant, comme sur toutes les autres tombes, que ce soit vrai ou pas. Il était bon de le faire, elle le savait, même si ça ne disait rien du véritable Harold. De sa loyauté, de son caractère, de ses obsessions. De son côté fleur bleue : il lui avait préparé son petit-déjeuner tous les jours pendant presque quarante ans, il dansait avec elle dans la cuisine tous les dimanches après le dîner. Le genre de chose dont personne n’avait vraiment envie d’entendre parler, elle le savait. Et personne n’avait besoin de connaître leur intimité. Quand ils étaient ensemble, il la serrait toujours dans ses bras ; il lui écrivait des messages sur la peau, lentement ; au cinéma, il voulait toujours l’embrasser comme un adolescent, ou passer sa main sous sa jupe ; ils avaient fait l’amour sur le même banc du jardin du Luxembourg à quarante ans d’écart. Ces faits, elle le savait, disparaîtraient avec elle. »

« Elle était excitée. Il fallait qu’elle s’en souvienne. Une nouvelle personne. Un nouveau corps. De quoi l’aider à se sentir mieux dans sa peau. Ils avaient franchi précipitamment le seuil de l’appartement. (…) Il avait fallu à Oona un moment pour se calmer, pour se demander, malgré l’ivresse : En ai-je envie? Ai-je réellement, sincèrement envie d’aller jusqu’au bout? Suis-je prête à assumer des rapports sexuels occasionnels? (…) Suis-je en train de remplacer l’amour-propre par le sexe? Cette personne va-t-elle me tuer? Ne puis-je pas trouver mieux? Suis-je suffisamment propre? Me suis-je lavée? Par ailleurs, est-il légal d’avoir des relations sexuelles occasionnelles avec son thérapeute? »

« – On peut parler de tout. (…) – À part la mort, l’argent, Israël et la météo, on peut parler de tout, précisa Henrietta. – Si ce sont les sujets que tu refuses d’aborder, les miens sont la pornographie, l’humiliation, les hommes et la technologie. (…) – Du coup, il nous reste quoi? demanda Lydia. – Paris. Le jazz. La natation. Le chocolat. Les bonnes choses. »

Les Inséparables, roman de Stuart Nadler, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier, Éditions Albin Michel, 403 pages, Mai 2017 —

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10 réflexions sur “Les Inséparables – Stuart Nadler

  1. Comme le disait Kathel, c’est peut-être du déjà vu mais ce roman m’attire quand même. En plus, la traductrice Hélène Fournier fait de l’excellent travail.

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