Les mille talents d’Euridice Gusmào – Martha Batalha

milletalentseuridice2-jpgUne couverture un brin vintage, chatoyante, une écriture virevoltante et balancée, des petites phrases ici et là répétées à l’envie, une auteure qui interpelle le lecteur, des femmes qui se débattent comme des lionnes dans des vies orageuses, des hommes qui pensent dominer et qui s’écrasent lamentablement, des histoires de cœurs de sœurs de voisinage de commérage, des histoires familiales filiales, des histoires de situations de conditions, des histoires de talents et de penchants… dans les années 1940-60 au Brésil.

Et dans ce roman choral rayonne Euridice, une femme épatante aux innombrables talents qui, en se mariant à Antenor devient une épouse et une mère modèle. Elle s’occupe à merveille de la maison et prend soin de tous mais elle le fait si vite et  parfaitement qu’il lui reste beaucoup de temps… à s’ennuyer.  Alors, elle comble le vide en apprenant la cuisine, la couture, l’écriture, domaines où elle excelle. Comme il est hors de question que son mari soit au courant de ses occupations, elle crée une vie parallèle qu’elle nomme « vie invisible », subterfuge qu’elle a trouvé pour sortir de sa condition de femme au foyer. Avec le désir secret de s’extirper un jour de cette double vie, de s’affranchir. Et autour d’elle, gravitent d’autres femmes, qui comme elle se heurtent à des murs d’incompréhension, des règles établies depuis des lustres. Quand Guida, sa sœur – qui a fui le foyer familial, adolescente, pour suivre un homme  – sonne à la porte, Euridice trouve une alliée…

Un roman optimiste et lumineux malgré les douleurs et les malheurs. Des histoires alambiquées, comme autant de contes,  qui se terminent toutes par une note d’espoir. Drôlerie et ironie parsèment les pages décrivant une réalité pourtant sombre, un parti pris de l’auteure qui fonctionne bien. Une lecture originale et intéressante dans laquelle il m’est tout de même arrivé de me perdre  dans les entrelacs des nombreuses digressions.

« Antenor allait travailler, les enfants allaient à l’école et Euridice restait à la maison, à tamiser de la farine et à ressasser les pensées stériles qui lui empoisonnaient la vie. Elle n’avait pas de travail, elle n’allait plus à l’école : comment remplir ses heures après avoir fait les lits, arrosé les plantes, balayé dans le salon, lavé le linge, assaisonné les haricots, fait cuire le riz, préparé le soufflé et faire revenir les steaks? Parce que figurez-vous qu’Euridice était une femme brillante. Si on lui avait donné des calculs compliqués, elle aurait conçu des ponts. Si on lui avait donné un laboratoire, elle aurait créé des vaccins. Si on lui avait donné des pages blanches, elle aurait écrit des classiques. Mais on lui donnait des culottes sales, qu’elle lavait aussi vite que bien, avant de s’asseoir sur un sofa, de regarder ses ongles et de se demander à quoi elle aurait bien pu penser. »

« Le corps d’une mère est un excellent remède à la colère. Ils se serraient fort l’un contre l’autre, sous les draps. Guida pensant protéger son fils, son fils pensant protéger sa mère. Guida respirait profondément pour que Chico la croie endormie, et Chico respirait profondément pour qu’elle le croie endormi. Et ils s’endormaient en même temps. »

« Tout imbue d’elle-même, cette Guida, aussi imbue d’elle-même que sa soeur, mais d’une façon tout à fait différente. Euridice était imbue d’elle-même parce qu’elle aimait vivre dans son petit monde à elle, et Guida l’était parce qu’elle aimait être la plus belle, dans ce petit monde à eux tous. »

« Les écrits d’Euridice menaient une petite vie tranquille, au fond de ce tiroir de bureau. La lumière n’y pénétrait qu’une fois par jour, accompagnée de nouvelles pages noircies. Il n’y avait pas d’autres bruits que la machine à écrire. En plus de la mélancolie, ces écrits possédaient un pouvoir quasi magique dont certaines pages seulement peuvent se vanter, celui de déranger beaucoup de monde. »

Les mille talents d’Euridice Gusmào, roman de Martha Batalha, traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, Denoël éditions, 249 pages, Janvier 2017 —

Advertisements

16 réflexions sur “Les mille talents d’Euridice Gusmào – Martha Batalha

  1. J’aime la littérature sud-américaine lorsqu’elle est optimiste comme cela… après, les digressions, je n’en raffole pas trop. Je verrai s’il croise ma route.

  2. Oh ma Nadège elle est trop belle la couverture toute colorée! Un bel univers de femmes dans lequel je me sentirais bien, j’en suis sûr…
    Je t’embrasse

  3. La couverture est vraiment sympa ! Je l’ai emprunté je ne sais pas si c’est tout à fait le genre de roman que j’aime mais j’ai envie de me laisser charmer !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s