Le dimanche des mères – Graham Swift

ledimanchedesmeresCampagne anglaise, le 30 mars 1924. Journée printanière, douce pour la saison. Une grande et élégante maison, aristocrate, se dresse fièrement et paisiblement. L’ une des fenêtres est ouverte. Le soleil s’y insinue, inondant la pièce d’une éclatante lumière. C’est la chambre du fils, Paul Sheringham. Il ne reste plus que lui, ses frères ont péri durant la Grande Guerre. Dans quelques jours, il se mariera avec Emma Hobday, une dame de son rang. D’ailleurs, il doit la rejoindre bientôt, en automobile. Pour l’instant, il arpente la chambre en s’habillant lentement. Il sera sûrement en retard à son rendez-vous, cela ne semble pas l’émouvoir. Car dans l’alcôve, une jeune femme, Jane, est sur le lit, alanguie. L’amante a le même âge que lui, ils s’aiment ainsi depuis des mois. Elle est femme de chambre dans une maison voisine. C’est la première fois qu’ils se retrouvent chez lui – ses parents sont absents – , accoutumés aux étables et autres recoins de jardins. Jour singulier, ce dimanche est celui des mères : pour fêter ces dernières, les domestiques sont en congé. Mais, Jane est orpheline… alors les deux jeunes gens savourent leurs dernières heures ensemble. Ils savent l’un et l’autre que cela ne se reproduira plus.

Paul finira par quitter Jane et  la chambre  Les laissant toutes les deux. La jeune femme qui n’a pas de mère, peut rester là, encore un peu. Jouir de la maison. Se promener de pièce en pièce, laisser le temps couler, son corps nu se mouvoir, son esprit curieux divaguer, sa bouche déguster les mets en cuisine,  ses yeux parcourir les livres de la bibliothèque… alors que Paul est en route vers Emma… La fatalité est implacable.

Ce jour-là demeurera à jamais gravé en elle. Il sera déterminant, révélateur dans la vie de Jane. Si elle avait eu une mère et si elle n’avait pas revu Paul en ce dimanche de mars, elle ne serait probablement pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Une journée qui fait date. Fortune et destinée. La fin d’une époque, un souffle de liberté. Le goût des mots et de la lecture. Un petit roman dense et ramassé, sensuel et plein de vie.

« Après quoi, il disparut. Pas d’au revoir. Pas même un petit baiser. Juste un dernier regard. Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte. Et imaginez ce qu’il venait de lui accorder : sa maison, oui, toute sa maison! Il la lui laissait. Elle était à elle, elle pouvait en faire ce qu’elle voulait, la mettre à sac si tel était son bon plaisir. Toute à elle. Et que pouvait faire de son temps une bonne en congé en ce dimanche des mères, alors qu’elle n’avait pas de famille dans laquelle se rendre? »

« Elle pédala dur au départ, puis se mit en roue libre et acquit de la vitesse. Elle entendait ronronner son vélo, elle sentait l’air gonfler ses cheveux, ses vêtements et, semblait-il, ses veines. Le sang chantait dans ses veines et elle en aurait fait autant si la force irrésistible de l’air ne l’avait empêchée d’ouvrir la bouche. Jamais elle ne saurait expliquer cette totale liberté, cette folle impression que tout était possible. Dans tout le pays, des bonnes, des cuisinières et des nounous avaient été « libérées » pour la journée, mais y en avait-il une qui fût aussi libre qu’elle? »

« Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux — choses — devenaient inséparables. Tout n’était-il pas qu’une pure et simple fabrication? Les mots étaient comme une peau invisible qui enveloppaient le monde, qui lui conférait une réalité. Pourtant, vous ne pouviez pas dire que le monde n’existerait pas, ne serait pas réel si vous supprimiez les mots. Au mieux, il semblait que les choses pouvaient remercier les mots qui les distinguaient les unes des autres et que les mots pouvaient remercier toute chose. »

Le dimanche des mères, roman de Graham Swift, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, Janvier 2017 —

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16 réflexions sur “Le dimanche des mères – Graham Swift

  1. Il y a des jours comme ça à graver dans le cahier de nos souvenirs les plus précieux.
    Ces livres qui nous les rappellent nous font tant de bien à l’âme…
    Bisous ma Nadège

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