Bon genre – Inès Benaroya

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En bousculant les codes, le roman d’Inès Benaroya chahute et interroge le lecteur. Il y est question de la notion de genre,  de quête d’identité, de liberté et d’inégalités entre les sexes. Et à travers eux, les relations avec l’autre, en l’occurence le mari, l’enfant, les parents, le frère, les collègues, des inconnus… des histoires de pouvoir de domination de place de rôle d’influence de responsabilité d’obligation… ainsi qu’une réflexion sur ses propres envies idéaux et désirs, manques peines et défaillances.

Claude, au prénom épicène révélateur, se rend compte soudainement d’un mal-être. La femme qu’elle est devenue l’exècre. Pourtant en apparence, sa vie est dorée : elle a très bon job, une maison arty chic, un mari, une fille de dix-huit ans née d’une première union. Mais elle semble s’être perdue en route. Claude régente son travail sa famille le cancer de sa mère, elle organise et planifie. D’une façon mécanique et avec froideur. Pas le temps de se poser, de réfléchir, d’écouter. Connaît-elle vraiment son mari, sa fille? Est-elle une bonne épouse une mère aimante une gentille fille une soeur bienveillante? Et qu’en est-il de sa féminité, de sa sensualité, de sa sexualité…?

Elle s’éteint, elle étouffe, elle glisse.

Le déclic se fait un jour, à la table d’un café, en terrasse. Elle voit arriver un homme, éprouve une irrésistible envie de le séduire …et se dit « Si j’étais un homme (…) comment ferait un homme? » Alors Claude devient Crystale, son double, son inverse. Elle se grime, change de peau, charme. Elle ose, dispose. Les hommes défilent. Mais la liberté tant recherchée n’est qu’un leurre ici. Elle ne supporte plus ce personnage créé de toute pièce.

Elle ôte la perruque de Crystale. Et quitte aussi sa vie d’avant. À la recherche d’une Claude authentique, elle fuie.

Sur une aire d’autoroute, elle erre. La portière d’un camion est ouverte. Elle se glisse à l’intérieur, se dissimule, se fait toute petite et attend le départ. Rouler vers une destination inconnue. Fuir pour se retrouver. Reprendre son souffle. Apprendre à respirer.

Le camionneur est une femme. Une femme qui envoie valser les genres. Une femme qui deviendra une amie une confidente. Une femme tour à tour forte et fragile, lumineuse et sombre, lucide et rêveuse. Ensemble, elles voyageront sur les routes d’Europe. Un parcours initiatique pour Claude.

Un roman épatant, une écriture sur le fil, des personnages mouvants, des sentiments complexes, une quête identitaire, une soif de liberté.

« Il y a plus de quarante ans, les Françaises obtenaient enfin le droit à disposer de leur corps. » Le droit à disposer. La proposition claque comme un coup de fouet. Disposer de son corps, par-delà les transformations silencieuses, la pression atmosphérique, la lune, les cycles de la nature, les noyades hormonales, etc. Par-delà les régimes ininterrompus, l’alcanisation, l’oxydation, la constipation, l’ovulation, l’armature des balconnets, les onze centimètres de talon, les pantalons cigarette, les canons ornementaux. Par-delà la carapace diurne, de jour être une guerrière intraitable, un fauve prêt à tous les combats, et quand vient le soir et que les femmes sont dociles, la volte-face nocturne du devoir de douceur. Le droit de passage des hommes et des enfants. L’impératif de jouissance comme degré zéro de l’estime de soi. La femme-réceptacle, la femme-matrice, la jeunesse, l’avenir de l’homme. Des femmes intrépides ont bagarré dur pour qu’elle soit en droit de disposer de son corps. Cette femme lasse et courageuse a soulevé des montagnes d’humanité pour elle. Et pourtant, elle se sent en permanence indisposée – ce qualificatif fangeux que sa mère utilisait pour la dispenser des séances de piscine. Son corps est une zone franche dont les autres jouissent, les hommes qui se rincent l’oeil, les femmes qui la jalousent, tous ceux auprès de qui il faut faire bonne figure, c’est-à-dire tout le monde. Son corps exposé en vitrine dit combien elle vaut. Mais elle ne dispose de rien. »

« La liberté, ce n’est pas juste une fuite, une limite à ne pas dépasser, ça n’est pas qu’une prose évanescente ou une dignité que l’on pleure quand on l’a perdue. La liberté, ça existe en plein et pas qu’en creux. La liberté se prend d’autorité, parce que ceux qui en jouissent ne sont pas disposés à la partager. »

« L’herbe est une paille sous la plante de ses pieds. Les gouttes charnues éclatent sur ses épaules. Elle s’emplit du chahut des grenouilles, au loin une hulotte, les habitants de la nuit piqués dans la profondeur du soir, l’ivresse de l’eau mêlée à la chaleur de sa peau. Et si le secret, c’était ça? Et s’il suffisait d’abandonner les écorces, les enveloppes, les emprises derrière soi? Parce que, habillées, c’est pas marrant, elles vont nues, pouffant comme des gamines dans la campagne noire. »

Bon genre, roman d’Inès Benaroya, éditions Fayard, janvier 2019 —

7 commentaires sur “Bon genre – Inès Benaroya

  1. Un livre qui parle de sujets très actuels et qui fait s’interroger les hommes aussi. Les extraits que tu proposes sont révélateurs d’un très beau style d’écriture. Je note cette écrivaine. Comme à chaque fois, c’est un plaisir de te lire. On sent que ce livre t’a beaucoup plu. Excellent weekend Nadège, Bises bretonnes 📚🙂

    1. C’est la première fois que je lis cette autrice, j’aime beaucoup sa plume, une belle découverte. Et puis le sujet intelligemment abordé, très actuel en effet, porte à la réflexion.

  2. C’est toujours fabuleux de lire un roman, dont le sujet est autrement actuel, difficile, tabou et dont la plume de l’écrivain ( écrivaine ! je n’aime pas ce mot, il fait trop égalitarisme pervers), n’est pas acérée mais se faufile comme une truite à travers les rochers, les récifs pour décrire, dire, relater, d’une manière alléchante, passionnée, imaginative afin de nous faire transporter, aimer, comprendre, interpeller magnifiquement mais interroger lucidement sur ce sexisme archaïque et malodorant qui subsiste encore et encore dans ce monde de brutes et qui nous dévore.
    Bien à vous Nadège

    Excusez-moi d’avoir écrit d’un jet, à la manière proustienne, si j’ose dire.

    1. Quel très beau commentaire, merci pour vos mots. J’aime beaucoup cette manière si proustienne d’écrire. Ce roman est intelligent et pertinent, et la plume belle et fine.

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