Trop tôt – Jo Witek

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Trop tôt pour attendre un enfant, toujours le moment d’avoir un coup de coeur. Trop tôt pour tout savoir, toujours le moment de découvrir. Trop tôt pour contrôler, toujours le moment de désirer. Trop tôt pour raisonner, toujours le moment de rêver. À quinze ans, il est toujours trop tôt mais… l’enfance s’éloigne, le monde des adultes tend les bras, on est sans cesse en colère, on aimerait changer les choses, quand on aime c’est à la folie, quand on hait c’est idem. On se sent géante, invulnérable. On se trouve belle et moche tour à tour, on aime la vie puis on la déteste. On ne supporte pas ses parents et leurs interdits. On imagine le grand amour, la douceur des caresses, la beauté de l’instant. On est bavard puis on se mure dans le silence. On écoute mais on fait comme bon nous semble. Et la séduction, l’attirance, le désir, la tentation, la soif de connaître, l’éveil à la sensualité… toutes les sensations émanent du corps, il y a plus de place pour la raison.

Quand Pia, quinze ans, en vacances avec ses parents et sa cousine Marthe, aperçoit Nathan dans une discothèque un déferlement d’émotions jaillit en elle. Le couple échange quelques mots puis sans attendre s’enlace sur la plage. Le cadre est idyllique, Nathan est beau, Pia se sent jolie, désirable. C’est la découverte de sensations insoupçonnées, d’une joie intense. Elle a l’impression de voler. Moment inoubliable.

Le lendemain, elle part naturellement en quête du jeune homme, qui la repousse sans ménagement dès qu’il la voit. Premier choc. La déception est aussi grande que le bonheur éprouvé la veille. Des semaines après, des nausées et une grande tristesse déstabilisent son quotidien. Elle est enceinte. Second choc. Double peine.

Un roman d’une infinie justesse. Dès les premiers mots, le lecteur entre en empathie avec Pia : ses pensées sur ce qu’elle vit au jour le jour sont d’une profondeur bouleversante. Pas de pathos, pas de jugement, pas de dissimulation, des sentiments véritables. Sans fard, l’auteure parle du désir sexuel de cette adolescente, puis de son cheminement personnel jalonné de réflexions intérieures, de dialogues avec des jeunes gens de son âge et ses parents, d’informations, et enfin de sa décision parfaitement mesurée.

Il était trop tôt, mais la route déroule son ruban plein de promesses. Les mots de la fin par Pia : «  J’aime la violence du vent mouillé sur mon visage. Je sens ma peur, ma détermination, ma dignité aussi, face à cet hôpital. Je n’ai plus envie de baisser les yeux. C’est mon histoire, j’en suis l’auteure, le personnage principal et je l’écris comme je l’entends. C’est ce que je veux faire aujourd’hui, demain, jusqu’à la fin. Libre à ceux que mon histoire dérange de ne pas la lire. »

 « « Ne sois pas lourde, Pia ». C’est ce que m’avait demandé Nathan le lendemain de notre nuit d’amour. Était-ce une prémonition ? Lourde, je le suis devenue à cause de notre étreinte d’un soir. Il n’en sait rien et n’en saura jamais rien. Je trouve cela injuste. Lui a le droit de rester à l’extérieur. De ne pas être concerné. Moi, je ressens cette nuit dans ma chair. Et ça fait mal. À la tête, à l’âme, ça fait des bleus à l’avenir. J’ai peur de cela. De me sentir lourde à jamais. « Il suffit d’une fois », nous avait prévenus l’infirmière au collège lors d’une journée consacrée à l’éducation sexuelle. Une fois pour attraper le sida ou tomber enceinte. Je le savais. Tout le monde le sait. Double risque pour les femmes. Double peine aussi, puisque ce sont toujours elles qui sont jugées. « Quelle idiote, elle n’avait qu’à se protéger ! Quelle traînée ! Quelle délurée ! Toujours les mêmes paroles immondes depuis des siècles, même au temps d’internet. Peut-être même pire avec internet, les gens parlent trop. Je pense à elles depuis quelques jours. Aux autres filles. À toutes celles qui ont vécu ça avant moi. Seules avec ce poids dans leur ventre. Parfois chassées. Bannies. Maudites. Contrairement aux hommes, les femmes ne peuvent pas oublier certaines nuits d’amour si légères. Parfois, oui, les femmes sont condamnés au souvenir, parce que ces nuits les marquent à jamais dans leur chair. »

« C’est étrange quand on y pense d’ailleurs, cette expression. Tomber enceinte. On dit aussi tomber amoureuse. Pourquoi la langue française fait-elle toujours tomber les êtres humains dès qu’il s’agit de traduire leurs émotions fortes ? Tomber enceinte convient bien quand la grossesse n’est pas une bonne nouvelle, mais quand je vivrai un grand amour et que je serai prête à accueillir un bébé, un joli petit, pas la poupée Chucky, alors le verbe « tomber » ne sera pas adapté. Voler enceinte serait plus juste. »

Le billet de Jérome

Livre reçu en Service de Presse.

Trop tôt, roman pour adolescents de Jo Witek, Éditions Talents Hauts, Collection Ego, Avril 2015 —

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8 réflexions sur “Trop tôt – Jo Witek

  1. C’est une histoire vieille comme le monde, ma mère m’en a raconté des dizaines, ça arrivait à des filles non averties (ou mal) et qui devaient se faire épouser pour garder leur honneur, que ce soit ou pas avec le père de l’enfant. Alors, oui au temps d’Internet, cela semble surréaliste mais même si c’est éprouvant à vivre pour une fille de 15 ans, elle peut garder son enfant et prendre son histoire en main … Ce doit être très intéressant justement avec les critères de notre époque et le style semble juste !

    1. Oui j’imagine que cette histoire doit figurer dans bon nombre de romans mais ce roman-ci est très actuel. Il évoque avec justesse le désir de l’adolescente, et surtout sa liberté de choisir de garder ou non l’enfant.

  2. J’ai lu ce livre pour le prix sésame. Il à d’ailleurs été élu. C’est un livre magnifique et facile à lire. On se met dans la peau du personnage je l’ai vraiment adoré! Il est peut être trop court..

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