Nu intérieur – Belinda Cannone

C’est en dansant un tango qu’il la rencontre – elle, l’Autre, Ellénore. L’homme, à l’aube de la cinquantaine, marié depuis une décennie, avec l’Une, qu’il aime mais… la prise de conscience de son âge avançant, de son « statut de mortel », d' »un « fléchissement d’élan vital », accentuée par un infarctus, l’incite à retourner danser… Vibrer, tanguer, enlacer, à nouveau grâce à La Milonga. Avec, à l’esprit, l’envie claire de déceler quelques sentiments amoureux. Le désir ardent brûlant dévorant revivra en lui. Intensément, joyeusement. profondément. Bouleversant ainsi son état intérieur : sentiments exacerbés, choc, confusion. Bien plus qu’un adultère, on entre dans l’intime, le dedans. On voit les oscillations du désir et du cœur. Leurs ramifications. Leurs conflits. Le désir par définition fugace, les sentiments tenaces, l’inclination à l’attachement. Au-delà du désir de la passion, envisager le couple, le rêver. L’homme ne peut pas s’en empêcher, sans cesse en tension… en mouvement alternatif – amour toujours / désir morsure. Des troubles qui s’emballeront faisant tournoyer – à l’intérieur – des papillons noirs… la mélancolie.

Nu intérieur, roman de Belinda Cannone, éditions de L’Olivier, 2015 —

Dracula – Nathalie Wolff et Elsa Oriol

Impatiente, heureuse, un peu intimidée aussi, la narratrice – d’une dizaine d’années – est en partance pour un singulier voyage, avec sa sœur et ses parents. Un voyage au pays de ses origines. Un pays que ses grands-parents ont quitté malgré eux. Une terre devenue sombre et froide, où la terreur régnait, implacable. Tyrannie, guerre, obscurantisme… Il fallait fuir, c’était la seule chose à faire. Ainsi, ses aïeux, bravant les dangers, arrivèrent en France, un territoire accueillant et libre. Alexander, le grand-père, lui raconte souvent l’histoire du comte Dracula, horrible et cruel – symbole pour lui de la dictature du pays qui l’a vu naître -, et du livre qu’il avait commencé à écrire là-bas, d’une plume combative courageuse et alerte. Un manuscrit que cette famille a pour mission de retrouver. Un objet précieux, le témoignage d’une époque. Une passation, une mémoire, une transmission nécessaire. Accroché à sa voix, nous suivons donc la quête de la narratrice et des siens sur les traces foulées jadis par ses grands-parents. Une recherche émouvante captivante, un peu angoissante aussi… Remettra-t-elle la main sur ce livre et son histoire – familiale -?

Un périple initiatique sur les affres de la dictature, la mémoire familiale, la fragilité de la liberté, l’importance du lien intergénérationnel, et le pouvoir des livres et de la lecture comme témoins essentiels. Quant aux illustrations, elles envahissent les pages dans un jeu de lumière de reflets d’ombre et laissent transparaître une intensité incroyable dans les regards et les attitudes des personnages, en parfaite osmose avec les émotions du texte.

Dracula et moi, album jeunesse écrit par Nathalie Wolff et illustré par Elsa Oriol, dès 6 ans, éditions Drôle de zèbre, 2019 —

Gabriel – Maylis Daufresne et Juliette Lagrange

Quand il quitte la classe, le vendredi soir, Gabriel est tout étourdi de tous ces jours gris. À Paris. Car même s’il fait grand beau, dans sa tête , ça s’emmêle ça fuse ça cogite ça déborde. Les leçons apprises à l’école, les affaires à ranger dans sa chambre, les bruits de la ville qui résonnent, la foule qui s’agite, papa pas là, maman à plat, l’orage qui gronde… Vite, Gabriel a besoin d’air, d’espace et de vert. Vite, partir d’ici, rouler loin de Paris. Faire le vide dans son esprit. Être au calme chez son papy, dans son jardin potager, entouré de champs et de forêts. Se sentir plus léger, prendre son temps. S’envoler en pensée dans les étoiles au firmament, en écoutant les histoires de son grand-père. Et rêver. Une douce plongée dans les aquarelles jolies de Juliette Lagrange et les mots délicieux de Maylis Daufresne. Une immersion dans les sensations d’un enfant, de ses tensions de la semaine à son échappée belle pour le week-end à la campagne. Un cheminement en dedans et au dehors, un apaisement. Un vendredi sur terre, plein de promesses.

« J’essaie de trouver une place, même une petite place, à l’intérieur de ma tête. Je caresse la bille que j’ai gagnée à la récré, elle est très douce. Elle a la couleur de la mer que je retrouve chaque été. Je pense à la mer, et la mer me berce. Et soudain tout est calme. C’est déjà la campagne. »

Gabriel, album jeunesse écrit par Maylis Daufresne et illustré par Juliette Lagrange, dès 3 ans, La joie de lire, mars 2021 —

Toi et Moi Ce que nous construirons ensemble – Oliver Jeffers

Après Nous sommes là, voici Toi et Moi. L’un pour son fils, l’autre pour sa fille. Dans les deux albums ; beaucoup d’amour beaucoup d’espoir. De l’intime à l’universel ; de la transmission, du partage. À la manière d’une comptine, Jeffers égrène tout ce qu’il faut inventer, tracer, bâtir, échafauder, élever, assembler, ajuster ensemble pour avancer, se protéger, se sentir bien, apprendre, comprendre, imaginer, rêver, s’aimer, voyager. Être ensemble, père et fille, mais aussi avec les autres. Être curieux et tolérant, savoir écouter et pardonner. Regarder plus loin, contempler le beau, en prendre soin. Et surtout, faire une place aux souvenirs ; des trésors précieux qui réchauffent quand il fait froid dedans. Comme toujours, les mots et les illustrations d’Oliver Jeffers m’émeuvent. Entre douceur et fantaisie, ici et ailleurs, poésie et clameur, Il tisse des messages sensibles et justes.

« Fabriquons une montre car le temps est précieux. Notre avenir ensemble, nous le créons à deux. Nous avons tellement d’amour à partager alors n’oublions pas d’en mettre de côté. »

Toi et Moi Ce que nous construirons ensemble, album jeunesse d’Oliver Jeffers, traduit de l’anglais par Rosalind Elland-Goldsmith, à partir de 3 ans, kaléidoscope, novembre 2020 —

Liv Maria – Julia Kerninon

Insaisissable Liv Maria. Dans l’élan, toujours. Décidée et terriblement libre. Depuis l’enfance, cette fille née de l’amour d’une insulaire bretonne charismatique tenancière d’un café et d’un marin norvégien grand lecteur de Faulkner London Becket Hardy, est comme le roseau ; les événements de la vie doux durs amers s’enchaînent, la font plier parfois, mais jamais elle ne se brise. Des mains qui n’auraient pas dû la toucher incitent ses parents à l’éloigner de l’île. Liv a dix-sept ans quand elle arrive à Berlin ; un autre pays d’autres paysages, d’autres visages. Étudiante, elle devient la maîtresse d’un de ses professeurs, Fergus, loin de sa femme et ses enfants. Une passion qui s’achèvera par le retour de Fergus chez lui, en Irlande. Liv revient sur la terre qui l’a vu naître, vide de son amour perdu et désespérée par le décès brutal de ses parents tant aimés. Elle s’occupera un temps du café qu’elle transformera en hôtel puis se lasse. S’envole pour le Chili ; une nouvelle vie, de nouvelles rencontres, des bracelets dorés, des chevaux, de l’argent, des amants, puis l’arrivée dans son cœur de Flynn, irlandais lui-aussi. Un amour débordant, un enfant dans le ventre ; ensemble ils s’installent en Irlande. La mouvante l’aventureuse la lumineuse l’audacieuse Liv, devient maman, libraire, et malgré elle, une héroïne tragédienne dissimulant un secret coupable. Épouse amoureuse mais éteinte, mère mais femme aux identités multiples, elle qui pensait que la maternité la changerait semble être la même, avec son passé, son tumulte, ses désirs d’évasion, de diversité. Emplie au plus profond de plusieurs vies, de chemins clandestins, d’un besoin irrépressible d’indépendance, comment concilier hier aujourd’hui et demain? Un portrait de femme beau étourdissant énigmatique éblouissant.

« Ce qu’on pouvait faire avec un corps – avec deux corps. Les frottant l’un contre l’autre comme des silex, longtemps, patiemment, jusqu’à faire jaillir des étincelles, puis le feu, le feu ravageant tout. Elle n’avait jamais deviné, jamais soupçonné la transformation qui s’opérait lorsque deux corps se touchaient – comment les peaux cessaient d’être peaux, les muscles d’être muscles, comment tout cela semblait se redresser et se mettre à chanter. C’était l’odeur de la pluie sur la route, sur la terre, dans les herbes. « 

« Que saisissons-nous des gens, la première fois que nous posons les yeux sur eux? Leur vérité, ou plutôt leur couverture? Leur vernis, ou leur écorce? Avons-nous à ce moment-là une chance unique de les percer à jour, ou est-ce que cet espoir est absolument vain, parce que le premier regard passe toujours à côté de ce qui est important? »

« Nous avons si souvent l’impression que nos mots ne sont pas à la hauteur de ce que nous voudrions vraiment dire, pensait Liv Maria, que nous oublions que c’est parfois exactement l’inverse qui se produit – que dans la multitude des phrases que nous prononçons, certaines sont plus exactes, plus précises, plus judicieuses que nous ne pouvons le deviner. »

« Quand on aime quelqu’un, ses défauts nous demeurent inconnus comme s’ils étaient des pleins s’encastrant parfaitement dans nos creux, mais sans amour, tout le monde est invivable. »

« Mais le contraire d’oublier, Liv Maria, ce n’est pas se souvenir – c’est apprendre. »

Liv Maria, roman de Julia Kerninon, éditions L’iconoclaste, août 2020 —

Autoportrait en chevreuil – Victor Pouchet

Avril est pleine d’amour pour Élias, bibliothécaire d’une trentaine d’années, et la réciproque est vraie. Mais l’homme, pourtant touchant délicat doux, est étrange. Comme captif en lui-même. Empêché. Entravé. Par Qui? par Quoi? Elle ne sait pas, et ça l’obsède. Avril elle, est une jeune femme belle et solaire, vive et spontanée, légère comme l’air. Deux caractères aux antipodes, néanmoins amoureux. Très. Tellement, qu’Avril enjoint Élias de se raconter, de s’abandonner à elle. D’aller déterrer la douleur qui l’assaille tant. Depuis longtemps, sûrement. Alors Élias, doucement et non sans heurts, fait le chemin inverse. Il retourne en enfance ; une enfance marginale, sans mère, auprès d’un père singulier, doué de talents paranormaux. Un père qui le plonge, quand l’envie le prend – pour expérience – des heures dans l’eau froide d’un lac, ou seul dans une cave noire. Il se souvient aussi d’Ann son demi-frère, aimé mais insaisissable. Du drame, inévitable, qui se profile… et de sa belle-mère frêle, éthérée. Une enfance différente, rude, maltraitante. Et même s’il a réussi à partir physiquement, tout le ramène sans cesse à cette période. La littérature, les mots, l’apaisent mais ne mettent pas fin à ses troubles. En revanche, l’amour le sauvera peut-être? En polissant les arêtes de l’enfance. En découvrant ses zones d’ombre. Par amour se livrer, pour s’affranchir. Dessiner les contours de sa jeunesse, puis les briser. Un roman d’une infinie douceur malgré le thème, à la construction originale en trois temps – récit d’Élias, journal intime d’Avril, monologue du père -, qui parle tout à la fois d’une enfance abîmée et indélébile, de la relation père-fils, de résilience, d’amour. Un autoportrait sensible, une atmosphère animalière – sauvage -, des personnages intenses, une écriture lente et douce.

« J’ai respiré profondément, j’espérais qu’elle remarquerait comme j’étais capable de remonter à la surface pour reprendre de l’air entre deux plongées en eaux profondes. J’ai tourné mon visage vers elle et j’ai embrassé son épaule. Se sauver des « trucs de l’enfance » en les écrivant pour les mettre dans une caravane imaginaire : je trouvais l’histoire un peu simple. Mais peut-être qu’il faut parfois accepter les simples fables. J’ai dit à Avril que je ne savais pas faire ça, que tout était en désordre. Elle m’a demandé d’éteindre la lampe de chevet et s’est serrée contre moi, emboîtant son dos contre mon ventre et repliant ses jambes sur mes jambes repliées. Puis elle a pris mon bras droit dans sa main et l’a posé contre sa poitrine. Elle aimait s’endormir comme ça : tout n’était pas en désordre. »

« J’imaginais que je récoltais des mots, que tous ces mots formaient des phrases, et dans ma tête toutes ces phrases formeraient non pas des lignes mais des volumes, des murs de phrases, des cabanes de phrases, des cheminées de phrases où faire des feux pâles dès l’automne, des feux de phrases en bois qui crépite fort. Et aujourd’hui encore, je reviens souvent dans cette cabane de phrases. Si elle tient bien contre le vent, et si les bûches de phrases brûlent comme il faut, on peut s’y réfugier dans l’hiver quand plus aucun mot ne nous vient et que la forêt nous semble si grande. »

« Je voudrais être capable de saisir les grandes affaires de la vie simple et réussir à habiter le Pays Apaisé des Lieux Communs, le Monde sans Surprise ni Paradoxe, où l’on trouve de la poésie où c’est poétique et du prosaïque dans la prose des jours, où l’on frissonne dans le vent pluvieux et où l’on plisse les yeux face au soleil éblouissant. Un monde où l’on a les larmes aux yeux en écoutant des chansons tristes et où l’on partage doucement le plaisir des choses douces. »

« Il y a des choses tristes mais c’est parce qu’il y a des choses. »

Autoportrait en chevreuil, roman de Victor Pouchet, éditions Finitude, août 2020 —

Nuit étoilée – Jimmy Liao

Instantanés de l’adolescence, réminiscences ; ces moments plus ou moins longs où l’on se sent terriblement seul, différent, étrange. Souvent à la mauvaise place. Mal dans sa peau, dans sa chair, dans sa tête. On ressent des choses mais on reste sans voix. Sans mots. Les bras ballants. Une peine s’installe, ponctuée heureusement d’éclaircies. Dans cet album, Jimmy Liao saisit avec justesse pertinence et poésie ces sensations douces-amères de l’adolescence à travers les portraits d’une fille et d’un garçon. Elle se sent délaissée par des parents accaparés par leur travail leurs soucis, se remet difficilement de la perte successive de son grand-père et de sa grand-mère avec qui elle a longtemps vécu dans leur maison de la montagne, à l’école parfois on l’importune… Il est solitaire, habitué à déménager sans cesse subissant la vie remuante de ses parents, a de fait complètement décroché à l’école où d’ailleurs il se fait harceler parce qu’étrange(r)… Leur solitude commune va les réunir, leur imagination va leur permettre de s’affranchir de leurs maux, l’art va leur donner du courage de la force de l’apaisement. La beauté va transparaître derrière la noirceur. Ensemble ils vont s’échapper de leur mal-être pour atteindre la lumière des paysages des étoiles de l’espoir et la petite maison tant aimée en haut de la montagne – se souvenir des jolies choses de l’enfance – et avancer encore plus loin, sereinement, rêver des lendemains. Et au retour, être séparés mais pas tristes. Car l’amitié aura insufflé des horizons nouveaux fortifiés par des nuits étoilés à jamais ancrés dans leur corps leur chair leur esprit à tous les deux. Un album éblouissant sur l’adolescence. Un chef d’œuvre. Bouleversant.

Nuit étoilée, album de Jimmy Liao, traduit du chinois par Chun-Liang Yeh, à partir de 10 ans, éditions HongFei, août 2020 —

La pluie d’été – Marguerite Duras

pluieete

Comme toujours, lire Duras me remue. Me bouscule. Est-ce son écriture singulière, son rythme,  les thèmes abordés, le mélange des genres, cette façon qu’elle avait de sentir le monde, ses métamorphoses, d’en capturer l’essence, les vides et les ombres à combler à se figurer…? L’écrivaine me fascine. Dès les premières phrases, je suis absorbée. Ses mots me parlent intensément incroyablement et pourtant à chaque fois je suis bien en peine d’en livrer mes impressions. Cette pluie d’été annoncée, soudaine et brève, qui troue le passage de l’enfance vers l’âge adulte est poignante. On y fait la connaissance d’Ernesto et sa famille. Des parents immigrés qui vivent d’allocations, une ribambelle d’enfants – les brothers et les sisters – une petite casa avec un appentis, des pommes de terre qu’on épluche quotidiennement, des livres pêle-mêle lus ou pas, une progéniture qu’on abandonne parfois mais jamais très longtemps, Vitry-sur-seine et sa ville neuve qui s’est construite de l’autre côté de l’autoroute, deux rives, deux mondes, et les deux aînés Jeanne et Ernesto les seuls nommés, qui s’aiment d’un amour incestueux… Ernesto et son âge incertain – 12 ans 20 ans, on n’en sait rien -. Ce que l’on décèle en revanche, c’est son esprit vif. Son génie. Il découvrira un livre brûlé dans une cave et le lira – sans avoir appris à lire -. On le mettra à l’école, il s’en échappera quelques jours après… » parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je sais pas ». En attendant la pluie d’été, celle qui inonde et lave, celle du grand départ, de la séparation, on est au milieu de cette famille, dans un bouillon d’amour d’abandon de l’inexistence de Dieu de poésie de philosophie d’éducation de connaissance de savoir de marginalité de déracinement d’indifférence d’innocence d’incompréhension de bonheur de douleur.

« Les enfants, c’étaient des gens comme ça, qui comprenaient qu’on les abandonne. Sans comprendre, les enfants, ils comprenaient. C’était en quelque sorte naturel. Qu’on ait ce mouvement d’abandonner les enfants à un moment donné, d’ouvrir les mains et de lâcher, c’était naturel. Eux, leurs billes les plus belles, ils les perdent, alors. C’était aussi naturel qu’ils s’agrippent à leur mère, qu’il ne veuillent pas la lâcher. Eux, les brothers et les sisters, ils avaient encore dans la tête les espaces des premiers âges. Des espaces sombres, des peurs inintelligibles, inconsidérées, d’autoroutes désertes par exemple, d’orages, de nuits noires, de vent. Allez voir ce que ça dit certaines fois le vent, ce que ça crie. Toutes les peurs venaient de Dieu et de ces peurs-là, la pensée ne pouvait pas consoler parce que la pensée faisait partie de la peur. Les enfants acceptaient qu’on les chasse, qu’on les prive, ils n’avaient rien à dire contre et ils laissaient faire. Ils aimaient la cruauté de la mère. Ils aimaient la mère. Ils aimaient être abandonnés par la mère. La mère était cause de beaucoup de leur peur, de la peur des enfants. »

« L’enfance, dit Ernesto, il regretta, beaucoup, beaucoup. Ernesto se mit à rire et à faire des baisers en direction des brothers et sisters. La Neva, encore. Une pénombre grandissante envahit la casa. La nuit vient. L’amour, dit Ernesto, il regretta. L’amour, répète Ernesto, il regretta au-delà de sa vie, au-delà de ses forces. L’amour d’elle. Silence. Jeanne et Ernesto ont fermé les yeux. Les ciels d’orage, dit Ernesto, il regretta. La pluie d’été. L’enfance. »

La pluie d’été, roman de Marguerite Duras, 1990 —

Éden – Rebecca Lighieri

eden

À treize ans, Ruby s’ennuie. Sa vie n’est que monotonie. Au collège, cours et professeurs ne la passionnent pas, ses congénères l’exaspèrent, seule son amie Lou l’impressionne par sa vivacité d’esprit sa curiosité et son enthousiasme sans faille. À la maison, elle ne supporte plus la petite vie ordinaire menée par ses parents avec ses règles ses habitudes sans accroc sans imprévu. Et que dire de sa chambre qu’elle doit partager avec sa petite sœur… Alors pour s’isoler, lire, écouter de la musique, divaguer, Ruby se réfugie dans le cagibi qui jouxte la chambre. Un jour comme un autre pourtant, une chose incroyable lui arrive, là, dans ce placard. Le noir total, un courant d’air qui la happe, puis la lumière, une clairière, des amoureux enlacés. Là voilà transportée dans un monde où tout est beau, radieux, la nature y est luxuriante, les gens – jeunes – sont accueillants et emplis de bienveillance. Aucune trace de pollution sur le sol, dans l’air, dans les rivières. Peu de bruits et des parfums enivrants. La vie semble calme par ici. Dans le village, Trèze – heureux homophone de son âge -, Ruby rencontre des garçons et des filles charmants et fascinants. Surtout le bel Éden, doux séduisant aimable… Mais à peine le temps de faire leur connaissance qu’elle est projetée dans son cagibi. Sonnée mais ravie, elle sourit et n’a qu’une envie : retourner dans ce monde, revoir Éden. Rêve? Réalité? Magie? Monde parallèle? Cet endroit étonnant et étrange, elle y retournera plusieurs fois. Des voyages qui la prendront par surprise lorsqu’elle sera dans le cagibi. Des échappées belles frustrantes aussi, puisque imprévisibles et de courtes durées. Cesseront-elles un jour? Éden disparaîtra-t-il définitivement de sa vie?
Fable écologique, traversée de l’adolescence, roman d’amour, Éden est un livre questionnant mystérieux et sensuel aux personnages attachants, loin des mièvreries et non dénué d’humour.

« – Mais un cerf de quatre mètres, ça n’existe pas!
J’ai crié. Le cerf dirige lentement vers nous son museau noir, puis fait demi-tour et disparaît entre les arbres. Sans hâte. Sans crainte. Presque avec dédain. Éden me regarde, avec une expression indéfinissable.
– C’est peut-être moi qui n’existe pas, Ruby.
– Qu’est-ce que tu veux dire?
– Tu ne t’es jamais posé la question?
Si, bien sûr. C’est même la question qui me hante depuis des mois. Existe-t-il, ce monde où je viens fuir la laideur de la réalité et la monotonie de mon existence? Existe-t-il ou est-il une pure fantasmagorie jaillie du tréfonds de mon inconscient, comme le pense Lou? Un rêve sans plus de substance que les rêves de la nuit? Une vision que j’oublierai en grandissant? »

« Tout ce que je vis à Trèze me semble réel. Beaucoup plus réel que le réel, même. Beaucoup plus intense, beaucoup plus puissant, beaucoup plus beau. Le visage d’Éden à cet instant, ses pommettes hautes, le modelé parfait de ses lèvres, le brun chaud de ses yeux, je n’ai jamais rien vu de plus beau ni de plus… vivant. »

Éden, roman de Rebecca Lighieri, illustration de couverture de Séverin Millet, à partir de 13 ans, collection Medium+, L’école des loisirs, septembre 2019 —

La chose du MéHéHéHé – Sigrid Baffert et Jeanne Macaigne

lachosedumé.jpg

Pas si pacifique, l’océan immense et bleu! Ses fonds sont en effet sens dessus-dessous depuis qu’à la surface, une chose étrange s’est posée. Mo, Saï et Vish, les trois pieuvres découvreuses de l’objet non identifié, venu tout droit du firmament, sont à la fois stupéfiées apeurées et excitées. Car ce truc aux rayures blanches et rouges, dur autour et mou dedans, et qui de surcroît ne coule pas, elles n’en ont jamais vu! Fréquemment le ciel crache des choses, mais aucune ne flotte ainsi. Impassiblement, les divers détritus tombent toujours à pic dans le gouffre sous-marin, sous le regard impuissant de sa population marine… Donc, cette chose rouge et blanche est un mystère. Un mystère flottant et remuant. Car cette chose bouge… Fissa, les poulpes rejoignent les profondeurs et lancent un Tcha-kou-tcha de circonstance – urgence oblige -. La faune ainsi rassemblée dans l’Antre tient conseil : on discute, on réfléchit, on pèse le pour et le contre, on tergiverse. Finalement on décide de s’en remettre à la sagesse et aux lumières du Grand Bras-Ma, l’incommensurable calamar. Et voilà qu’il se met à parler du MéHéHéHé – Monde-d’En-Haut-Et-Hors-d’Eau-des-humains-Emmerdeurs -…
Une fascinante plongée dans les fonds marins, confrontés malgré eux, au fond humain – pas si bon -. Un texte fourmillant de trouvailles et des illustrations fantasmagoriques.

« – Ça mérite un Tcha-kou-tcha, non? interrogea Mo, en toupillant à l’intérieur.
– Sûr, ça mérite, acquiesça Saï.
– Je dirais même un Tcha-kou-tcha d’urgence, ânonna Vish en faufilant son corps gonflé avec effort dans la béance.
Sur ce, le trio battit le rappel des troupes dans une danse sémaphorique, qui fit voleter le sol sablonneux. Bulbe bombé, branchies battantes, dans un boogie-woogie des bras, elles firent le balancier. Rapidement essoufflée, Vish s’interrompit et laissa Mo et Saï achever leur vigoureuse pantomime.
Peu à peu, une foule multiforme s’aggloméra autour d’elles, nageant, palpitant, rampant, glissant, floufloutant. Autour de la colonie échevelée se réunirent d’abord les baudroies cyclopes, la meute de méduses mercureuses et quelques poissons velus. Suivirent les crevettes bouffies, les homards chromés et l’escadron de crabes cornus. Enfin se joignit à l’auditoire la cohorte goudronneuse de concombres de mer.
– Que nous vaut ce grand ramdam? interrogea un vieux poulpe manchot avec autorité, une fois la Cour des Miracles ébrouée en cercle.
– Une-chose-pas-comme-les-autres-ronde-dure-et-molle-à-moitié-rayée-aussi-grosse-que-Krakenko-et-qui-coule-pas, lâcha Mo dans un souffle ravi.

lachosedu1

lachosedu2

La chose du MéHéHéHé, roman de Sigrid Baffert illustré par Jeanne Macaigne, à partir de 9 ans, collection Polynie, éditions MeMo, octobre 2019 —