Premières lignes #18

En ce dimanche, voici les premières lignes d’un recueil de deux histoires écrites par Madeline Roth. Ce livre, je ne l’ai pas encore lu, cette auteure, je ne la connais pas encore…   Hâte de pénétrer dans son univers et découvrir son écriture…

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« Bastien regarde par la fenêtre. Les cerisiers commencent à fleurir. Tout lui dit de ne pas revenir ici. Mais il sait qu’il reviendra. Demain. Dans cette chambre, au dernier étage, au bout du couloir, puisqu’il y a elle.

Elle qui ne dit rien. Elle qui pleure. Qui ne sait plus parler. Qui respire à peine. Qui a peur des gestes brusques. Qui ne supporte pas qu’on la regarde. Elle qui fuit.

Il a voulu l’emmener marcher dans le parc, mais elle n’a pas le droit de sortir. Il y a des bandes blanches dans le couloir qu’elle n’est pas autorisée à franchir. Il n’y a rien dans cette pièce minuscule, pas même un miroir. Ils ont fouillé sa trousse de toilette, ne lui ont laissé qu’une brosse à dents et du dentifrice. Esra porte une vieille chemise qui appartenait à sa mère. Elle ne s’habille pas. Elle a les cheveux sales. Les yeux rouges.

Tout lui hurle de ne pas revenir.
Mais il reviendra. »

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Premières lignes #17

Comme beaucoup, j’ai découvert Zola au lycée. J’ai dévoré Germinal, L’assommoir, Nana, Au bonheur des dames, La bête humaine et La faute de l’abbé Mouret. Ces années-là, j’ai lu aussi Balzac : Eugénie Grandet, Le père Goriot, La peau de chagrin, Le lys dans la vallée. Flaubert avec Madame Bovary et L’éducation sentimentale… Puis, le 19ème siècle qui m’avait tant fascinée m’ennuya terriblement. Je le délaissai… pour me pencher sur la littérature contemporaine. Aujourd’hui, vingt ans après, j’ai une irrépressible envie d’y revenir… Me replonger dans Les Rougon-Macquart, La comédie humaine… mais ces lectures-là, je ne les partagerai pas ici. Tant d’observations et d’analyses ont été faites sur ces classiques que je m’abstiendrai.

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« Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres. L’homme était partie de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d’un pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à carreaux, le gênait beaucoup ; et il le serrait contre ses flancs tantôt d’un coude, tantôt de l’autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du vent d’est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide d’ouvrier sans travail et sans gîte, l’espoir que le froid serait moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait ainsi, lorsque sur la gauche à deux kilomètres de Montsou, il aperçu des feux rouges, trois brasiers brûlant en plein air, et comme suspendus. D’abord, il hésita, pris de crainte ; puis, il ne put résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains. Un chemin creux s’enfonçait. Tout disparu. L’homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu’un talus d’herbe s’élevait à gauche, surmonté de pignons confus, d’une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cent pas. Brusquement, à un coude du chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu’il comprît davantage comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l’arrêter.  C’était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d’où se dressait la silhouette d’une cheminée d’usine ; de rares lueurs sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques ; et, de cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d’un échappement de vapeur, qu’on ne voyait point. »

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Mines de charbon et cokerie de Flénu – Vincent Van Gogh – Août 1879

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Premières lignes #16

Quel bonheur d’entrer enfin dans le bel univers d’Anne Herbauts, onirique à souhait. Dans L’Arbre Merveilleux – récemment réédité -, on fait la connaissance de Monsieur Comme-Toujours, un petit homme mesuré à la vie ordonnée et disciplinée, qui un jour de pluie battante se trouve complètement déréglé… Heureusement, Garagargouille, un gentil monstre apparaît près de lui et ensemble ils vont dérouler le fil rouge, dérobé à la Sorcière Faiseuse d’Histoires… En attendant ma chronique, en voici les premières lignes :

 

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 » Monsieur Comme-Toujours vit dans une vaste demeure où chaque chose est à faire à son heure, et où chaque heure a ses appartements. Sa vie y est réglée, pondérée, presque tranquille en dehors du souci constant d’être à temps et où il faut dans sa grande demeure. Et comme toujours, ponctuel, il prend posément le café à l’heure dite dans le boudoir-bouilloire. Voilà qu’il se met à pleuvoir, quelques gouttes timides d’abord, puis l’averse s’abat drue et froide. Il pleut tant que Monsieur Comme-Toujours n’a pas le courage de sortir pour passer sans retard à l’appartement du temps suivant… Le salon est si douillet et le café si chaud dans le bruit de la pluie qui fouette les carreaux qu’il décide de rester dans le boudoir-bouilloire aussi longtemps qu’il fera tempête. Mais la Fée Café, qui dirige l’Heure Bouilloire, est furieuse et en fait tout un moulin à grains : elle crie, saute et renverse tout… Alors un petit monstre surgit, un diable à gargouille rugit, il barbote, à la bougeotte et dit : « Viens, l’ami, en retard ou trop tard, il est toujours temps d’aller voir du pays! » Comme c’est un diable et que Monsieur Comme-Toujours est de toute façon perdu dans sa propre maison, il décide de suivre le petit monstre. »

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Premières lignes #15

Rosa Candida est le genre de roman qui ne se laisse pas oublier. Cinq ans après l’avoir lu, les émotions ressenties alors sont toujours vives. On y entre plein de curiosité et le parfum des roses aidant, on en sort tout heureux. Arnljotur, jeune homme d’une vingtaine d’années prend la route pour un long périple, avec dans ses bagages des boutures de roses rares, provenant de la serre maternelle. Ce voyage à destination d’une illustre roseraie est pour lui un véritable pèlerinage, un hommage vibrant à celle qui était si chère à son coeur, sa mère, décédée tragiquement dans un accident de voiture…

En voici les premières lignes :

rosacandida« Comme je vais quitter le pays et qu’il est difficile de dire quand je reviendrai, mon vieux père de soixante-dix-sept ans veut rendre notre dernier repas mémorable. Il va préparer quelque chose à partir des recettes manuscrites de maman – quelque chose qu’elle aurait pu cuisiner en pareille occasion. « J’ai pensé, dit-il, à de l’églefin pané à la poêle et ensuite une soupe au cacao avec de la crème fouettée. » Pendant que Papa essaie de trouver comment s’y prendre pour la soupe au cacao, je vais chercher mon frère à son foyer dans la vieille Saab qui va sur ses dix-huit ans. Josef m’attend depuis un moment, planté sur le trottoir et visiblement content de me voir. Il est sapé à bloc parce que c’est ma soirée d’adieu, il porte la chemise que maman lui a acheté en dernier, violette à motifs de papillons. Pendant que papa fait revenir l’oignon alors que les morceaux de poisson attendent, tout prêts, sur leur lit de chapelure, je vais dans la serre chercher les boutures de rosier que je vais emporter. Papa m’emboîte le pas, ciseaux à la main, pour couper de la ciboulette destinée à l’églefin et Josef, silencieux le suit comme son ombre. Il n’entre plus dans la serre depuis qu’il a vu les débris de verre causés par la tempête de février qui a réduit en miettes beaucoup de vitres. Il reste dehors, près de la congère, et nous suit du regard. Papa et lui portent le même gilet noisette avec des losanges jaunes. « 

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Premières lignes #14

En ce moment, je lis L’insouciance de Karine Tuil. Un roman sombre, puissant et foisonnant sur l’identité, le racisme, la discrimination, la violence, le pouvoir, la guerre, la religion, les médias… En voici les premières lignes, percutantes :

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 » La sélection, cette épreuve. Ils étaient trois, quatre mille, peut-être plus, à briguer un poste de courtier au sein de l’entreprise Cantor Fitzgerald, l’une des plus grandes banques d’investissement américaines. Seuls deux d’entre eux avaient été retenus à l’issue d’une série d’entretiens qui avait duré six mois : l’un français, l’autre américain. Ils avaient reçu un appel, dans la matinée – « Vous avez été choisis… Nous sommes heureux de », etc. Les plus Compétents. Les meilleurs. L’Élite. Ils allaient travailler respectivement aux cent troisième et cent quatrième étage de la tour nord du World Trade Center. Ceux qui n’avaient pas été retenus avaient reçu une lettre brève et formelle par la poste : « Cantor Fitzgerald vous remercie… Nous sommes au regret de … Malgré vos qualités… Bonne chance chez l’un de nos confrères. » Ils étaient alors passés par différentes phases : déception – sentiment d’injustice – amertume – colère – cycle expiatoire de l’échec. les Élus prirent leurs fonctions dans un état d’exaltation hallucinatoire. Un an après, le 11 septembre 2001, aux alentours de neuf heures du matin, deux avions détournés et pilotés par des terroristes appartenant au groupe islamiste Al-Qaïda percutèrent les tours du World Trade Center dans un embrasement de métal. À 10h23, l’Américain se défenestra du cent troisième étage pour échapper aux gaz toxiques. À 10h28, le Français mourut dans l’effondrement des tours. Présenté trois ans plus tard, le rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes s’ouvrait sur ces mots : « Mardi 11 septembre 2001, la température est clémente et le ciel sans nuages sur la côte Est des États-Unis. »

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Premières lignes #13

Voici les premières lignes de Corniche Kennedy, un roman de Maylis de Kerangal que je n’ai pas encore lu mais qui trône en bonne place sur ma pile de livres à lire… Et je viens d’apprendre que le film adapté – par Katell Quillévéré – de son dernier roman Réparer les vivants sera sur les écrans cet automne, j’ai hâte…

Maylis-de-Kerangal-Corniche-Kennedy-240x394 « Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Mamousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. Un panneau d’affichage leur sert de repère : derrière le poteau, le parapet révèle une ouverture sur le palier de terre sablonneuse semé de chardons à guêpes et de gros taillis inflammables, lesquels s’écartent à leur tour pour former des passages vers les rochers. On sait qu’ils vont venir quand le printemps est mûr, tendu, juin donc, juin cru et aérien, pas encore les vacances mais le collège qui s’efface, progressivement surexposé à la lumière, et l’après-midi qui dure, dure, qui mange le soir, propulse tout droit au coeur de la nuit noire. Chaque jour il y en a. Les premiers apparaissent aux heures creuses de l’après-midi, puis c’est le gros de la troupe, après la fin des cours. Ils surgissent par trois, par quatre, par petits groupes, bientôt sont une vingtaine qui soudain forment bande, occupent un périmètre, quelques rochers, un bout de rivage, et viennent prendre leur place parmi les autres bandes établies çà et là sur toute la corniche. »

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Premières lignes #12

Ma lecture en juin dernier du magazine Hors-Série de Lire consacré au grand auteur de littérature jeunesse Roald Dahl m’a naturellement donné une irrésistible envie de découvrir ses romans. Je viens ainsi de finir ma lecture de Matilda, l’histoire d’une petite fille surdouée, ignorée par ses parents et chahutée par la directrice de son école qui va user d’ingéniosité, de débrouillardise, de malice et de sensibilité pour se venger de ces affreux adultes qui l’entourent… En voici les premières lignes à travers lesquelles Roald Dahl lui-même prend la parole pour dénoncer les simagrés de certains parents envers leurs enfants :

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« Pères et mères sont gens bien curieux. Même lorsque leurs rejetons sont les pires poisons imaginables, ils persistent à les trouver merveilleux. Certains parents  vont plus loin : l’adoration les aveugle à tel point qu’ils arrivent à se persuader du génie de leur progéniture. Mais, après tout, quel mal à cela? Ainsi va le monde. C’est seulement quand les parents commencent à nous vanter les mérites de leurs odieux moutards que nous nous mettons à crier : « Ah, non, assez! Vite, de l’air! Vous allez nous rendre malades! ». Les enseignants souffrent beaucoup d’avoir à écouter ce genre de balivernes proférées par des parents gonflés d’orgueil mais, en général, ils se rattrapent dans l’établissement de notes en fin de trimestre. Si j’était professeur, je concocterais des appréciations féroces pour les enfants de radoteurs aussi infatués. « Votre fils Maximilien, écrirais-je, est une nullité totale. J’espère que vous avez une entreprise familiale où vous pourrez le caser à la fin de ses études car il n’a aucune chance de trouver nulle part ailleurs le moindre emploi. » Ou bien si je me sentais lyrique ce jour-là, je dirais :  » Que les organes de l’ouïe des sauterelles se trouvent aux flancs de leur abdomen est une curiosité de la nature. À en juger par ce qu’elle a appris au cours du dernier trimestre, votre fille Vanessa ne possède pas trace des organes en question. » Je pourrais même m’aventurer plus loin dans l’histoire naturelle et déclarer : « La cigale passe six ans à l’état de larve enterrée dans le sol et pas plus de six jours à l’air libre, au soleil. Votre fils Gaston a passé six ans à l’état de larve dans cet établissement et nous attendons toujours qu’il sorte de sa chrysalide. « 

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Premières lignes #11

Essai notoire de Daniel Pennac, paru il y a près de 25 ans (déjà!). Comme un roman est surtout connu pour Les droits indescriptibles du lecteur : le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de relire, le droit de lire n’importe quoi, Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible), le droit de lire n’importe où, le droit de grapiller, le droit de lire à haute voix, le droit de nous taire. Ode et désacralisation de la lecture, plaisir d’emprunter des chemins de traverse loin des obligations, goût des mots… malgré des évidences, ce petit livre est un incontournable… En voici les premières lignes :

commeunroman » Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe « aimer »… « rêver »… On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : « Aime-moi! » « Rêve! » « Lis ! mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire! » – Monte dans ta chambre et lis!  Résultat? Néant. Il s’est endormi sur son livre. La fenêtre, tout à coup, lui a paru immensément ouverte sur quelque chose d’enviable. C’est par là qu’il s’est envolé. Pour échapper au livre. Mais c’est un sommeil vigilant : le livre reste ouvert devant lui. Pour peu que nous ouvrions la porte de sa chambre nous le trouverons assis à son bureau, sagement occupé à lire. Mais si nous sommes montés à pas de loup, de la surface de son sommeil il nous aura entendu venir. – Alors, ça te plaît? Il ne nous répondra pas non, ce serait un crime de lèse-majesté. Le livre est sacré, comment peut-on ne pas aimer lire? Non, il nous dira que les descriptions sont trop longues. Rassuré, nous rejoindrons le poste de télévision. Il se peut même que cette réflexion suscite un passionnant débat entre nous et les autres nôtres… – Il trouve les descriptions trop longues. Il faut le comprendre, nous sommes au siècle de l’audiovisuel, évidemment, les romanciers du XIXè avaient tout à décrire… – Ce n’est pas une raison pour le laisser sauter la moitié des pages! … Ne nous fatiguons pas, il s’est endormi. »

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Premières lignes #10

Dès le premier mot, Michel Butor vous embarque. Léon, c’est vous. Le personnage et vous se confondent. Vous appartenez à l’histoire qui se déroule sous vos yeux, présentement. Vous montez dans le train à Paris pour un voyage jusqu’à Rome, où vous retrouverez votre maîtresse avec laquelle vous souhaitez vivre désormais. Mais le trajet est long et votre esprit a le temps d’errer et de prendre d’autres chemins où se mêlent réminescences rêves divagations idées nouvelles. Votre décision de départ va subir une modification…

Souvenir ému de ce grand roman, lu il y a vingt ans.

lamodification« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure du cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins. Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans. Vos yeux mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plus mince, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissé et tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension. »

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Premières lignes #9

Par manque de temps, j’avais délaissé ce joli rendez-vous… mais lorsqu’hier soir j’ai lu les premières lignes du dernier livre de David Bosc, Mourir et puis sauter sur son cheval, j’ai su que je devais vous en faire part tellement c’est beau :

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« La fille respire dans le combiné qu’elle a éloigné de son oreille. Sa lèvre patine doucement sur la bakélite percée de petits trous, son souffle mouille l’étrange poivrière. Elle défait sur le devant les boutons de sa robe. Il fait chaud, elle a chaud, c’est en elle qu’il fait le plus chaud et cette chaleur, elle essaie de lui donner un passage, une échappée ; elle ouvre la bouche en grand, relève les cheveux qui lui couvraient le front ; elle dégage une épaule, libère un bras, la robe glisse sur la soie de la chemise et du jupon. Elle dégrafe la chemise. La chaleur jaillit du plexus, remonte à la gorge, embrase les joues, gagne les tempes : elle flambe. La fille pousse des deux mains le portillon de bois rougeâtre. Elle remonte son jupon jusqu’au-dessus des seins, puis l’ôte brusquement, par le haut, des deux bras elle l’expulse. La fille est nue, blanche, sur le tapis du hall. De la lumière se prend à la lueur de son dos. Elle appuie son front, ses joues l’une après l’autre, à la boule de pierre bleue de la rampe d’escalier. Le concierge la regarde, sidéré. La fille ne le voit pas.

La fille se lance à l’assaut des marches, un doigts sur la main courante de bois ciré, elle grimpe, elle court sur la pointe des pieds, elle ascensionne, gire et vire sur le premier palier, elle est plus nombreuse que jamais. La fille est nue, elle flambe, elle incendie la cage d’escalier. Sa chevelure comme une queue de renard. Ce sont trois cents renards enflammés que Samson lança dans les moissons des Philistins. Ni les portes ni les plaques de cuivre ni la tristesse des paillassons n’arrêtent son regard : elle le lève au sommet du puits, vers le rond de lumière, et tour à tour plonge dans les fleurs sur le tapis que retient à chaque marche une baguette de cuivre. »

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