Aux femmes – Louise Ackermann

peinture-femmes-compagnes-maitresses-modeles--L-8F6I4O.jpeg        Jeanne Hébuterne au chapeau et  collier, Amadeo Modigliani, 1917

S’il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre,
Qu’une entre vous vraiment comprît sa tâche austère,
Si, dans le sentier rude avançant lentement,
Cette âme s’arrêtait à quelque dévouement,
Si c’était la Bonté sous les cieux descendue,
Vers tous les malheureux la main toujours tendue,
Si l’époux, si l’enfant à ce cœur ont puisé,
Si l’espoir de plusieurs sur Elle est déposé,
Femmes, enviez-la. Tandis que dans la foule
Votre vie inutile en vains plaisirs s’écoule,
Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la. Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son appui, son trésor sous les cieux,
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine,
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.

Paris, 1835

Louise Ackermann, Premières poésies, 1871

 

La chambre – poème de Nadine Fournier

LaliseuseLa liseuse, Carl Holsoe

« Je veux juste un espace à l’abri des regards,
Quatre murs un chez-moi pour enfin respirer,
Accueillir mes humeurs dessinées au hasard,
Enfermer au placard mes illusions dorées.

Je veux juste bannir l’insidieuse âpreté,
Verrouiller les chagrins sur le seuil de ma porte,
Fortifier le loquet, sauver ma dignité,
Dissimuler la clé que ma pudeur exhorte.

Je veux juste bâtir un chez-moi sans façade,
Braver la poussière que mon enfance entasse,
Calfeutrer le volet, façonner l’embuscade,
Estomper l’empreinte d’un passé trop vorace.

Je veux juste grandir, avoir plus d’assurance,
Remonter l’escalier d’un sous-sol trop obscur,
Ne plus longer les murs, m’offrir la délivrance
Et cesser de heurter l’invisible encoignure.

Je veux juste un regard entrouvert sur le temps,
Savourer le présent sans passé ni futur,
Dégager le châssis qui obstrue mes élans,
Accueillir le bonheur d’une vie sans fissure.

Je veux juste un espace un peu plus à l’écart,
Quatre murs un chez-moi pour enfin respirer,
Je veux juste de toi sous mon toit sans regard!
Par la porte arrière, tu trouveras ma clé… »

Nadine Fournier

La chambre, Aux frontières de l’instant, Société des Ecrivains, 2008

Nadine, par-delà l’océan, tes mots ont volé jusqu’au seuil de ma porte. Désormais, ils vont et viennent librement, à coeur ouvert, sans frontières, d’une rive à l’autre, faisant fi de la distance qui nous sépare. Merci de ta présence, de ta générosité, de ton humanité.

La poésie du jeudi avec Marcel Proust

Chopin

 Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots
Qu’un vol de papillons sans se poser traverse
Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots.
Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce,
Toujours tu fais courir entre chaque douleur
L’oubli vertigineux et doux de ton caprice
Comme les papillons volent de fleur en fleur ;
De ton chagrin alors ta joie est la complice :
L’ardeur du tourbillon accroît la soif des pleurs.
De la lune et des eaux pâle et doux camarade,
Prince du désespoir ou grand seigneur trahi,
Tu t’exaltes encore, plus beau d’être pâli,
Du soleil inondant ta chambre de malade
Qui pleure à lui sourire et souffre de le voir…
Sourire du regret et larmes de l’Espoir !

Marcel Proust, Les Plaisirs et les Jours, Portraits de peintres et de musiciens 1896

lapoesiedujeudi

 

La poésie du jeudi avec…

… Un jeudi poésie particulier puisqu’Asphodèle nous a demandé d’écrire nous-même un poème… Alors, je ne suis pas poétesse (même du dimanche!), mais comme je ne suis pas du genre à me défiler… voici ma prose, à défaut de vers :

J’aurais tellement aimé…

Ecrire quelques vers.
Des vers de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les odeurs.
Des vers ayant de l’allant et de la spontanéité.
De l’aplomb, aussi.
Des vers qui se seraient tenus bien droits,
Devant lesquels on se seraient inclinés.
Des vers élégants, des vers à pieds.

J’aurais tellement aimé compter les syllabes,
Chercher des rimes, m’imposer des contraintes métriques.
Guetter les assonances et les allitérations.
Créer une harmonie, faire valser les mots en une jolie mélodie.
Bâtir un sonnet, rien que ça !

J’aurais tellement aimé enchaîner les métaphores filées, les ellipses et autres anacoluthes.
Glisser ici et là un chiasme ou un oxymore.

J’aurais tellement aimé décrire un paysage enneigé ou un visage ridé.
Poser une atmosphère, laisser courir mon imagination, montrer ma sensibilité.

J’aurais tellement aimé crier l’horreur, murmurer la douceur, chanter l’amour.
Bousculer les mentalités.

Etre dans la contemplation ou le rejet.
Etre dedans ou dehors.
Etre dans la réalité ou la rêverie.
Etre avec ou sans.
Mais être là, toujours… entre les lignes.

J’aurais tellement aimé…

lapoesiedujeudi

La poésie du jeudi avec Guy de Maupassant

cueillettedesfleursrenoirLa cueillette des fleurs (1875), Pierre-Auguste Renoir

La terre souriait au ciel bleu. L’herbe verte
De gouttes de rosée était encor couverte.
Tout chantait par le monde ainsi que dans mon coeur.
Caché dans un buisson, quelque merle moqueur
Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je n’y songeais guère.
Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre
Du matin jusqu’au soir, je ne sais plus pourquoi.
Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.
Je gravis une pente et m’assis sur la mousse
A ses pieds. Devant nous une colline rousse
Fuyait sous le soleil jusques à l’horizon.
Elle dit : « Voyez donc ce mont, et ce gazon
Jauni, cette ravine au voyageur rebelle ! »
Pour moi je ne vis rien, sinon qu’elle était belle.
Alors elle chanta. Combien j’aimais sa voix !
Il fallut revenir et traverser le bois.
Un jeune orme tombé barrait toute la route ;
J’accourus ; je le tins en l’air comme une voûte
Et, le front couronné du dôme verdoyant,
La belle enfant passa sous l’arbre en souriant.
Émus de nous sentir côte à côte, et timides,
Nous regardions nos pieds et les herbes humides.
Les champs autour de nous étaient silencieux.
Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ;
Alors il me semblait (je me trompe peut-être)
Que dans nos jeunes coeurs nos regards faisaient naître
Beaucoup d’autres pensers, et qu’ils causaient tout bas
Bien mieux que nous, disant ce que nous n’osions pas.

Promenade à seize ans, Guy de Maupassant

lapoesiedujeudi

La poésie du jeudi avec Élisa Mercoeur

maple-leaves-690233_640Pourquoi tomber déjà, feuille jaune et flétrie ?
J’aimais ton doux aspect dans ce triste vallon.
Un printemps, un été furent toute ta vie,
Et tu vas sommeiller sur le pâle gazon.

Pauvre feuille ! il n’est plus, le temps où ta verdure
Ombrageait le rameau dépouillé maintenant.
Si fraîche au mois de mai, faut-il que la froidure
Te laisse à peine encore un incertain moment !

L’hiver, saison des nuits, s’avance et décolore
Ce qui servait d’asile aux habitants des cieux.
Tu meurs ! un vent du soir vient t’embrasser encore,
Mais ces baisers glacés pour toi sont des adieux.

La feuille flétrie, Élisa Mercoeur (1809-1835)

lapoesiedujeudi

La poésie du jeudi avec Francis Cabrel

Le vent fera craquer les branches
La brume viendra dans sa robe blanche
Y aura des feuilles partout
Couchées sur les cailloux
Octobre tiendra sa revanche
Le soleil sortira à peine
Nos corps se cacheront sous des bouts de laine

Perdue dans tes foulards
Tu croiseras le soir
Octobre endormi aux fontaines
Il y aura certainement,
Sur les tables en fer blanc
Quelques vases vides et qui traînent
Et des nuages pris aux antennes

Je t’offrirai des fleurs
Et des nappes en couleurs
Pour ne pas qu’Octobre nous prenne
On ira tout en haut des collines
Regarder tout ce qu’Octobre illumine
Mes mains sur tes cheveux
Des écharpes pour deux

Devant le monde qui s’incline
Certainement appuyés sur des bancs
Il y aura quelques hommes qui se souviennent
Et des nuages pris sur les antennes
Je t’offrirai des fleurs
Et des nappes en couleurs
Pour ne pas qu’Octobre nous prenne

Et sans doute on verra apparaître
Quelques dessins sur la buée des fenêtres
Vous, vous jouerez dehors
Comme les enfants du nord
Octobre restera peut-être.
Vous, vous jouerez dehors
Comme les enfants du nord
Octobre restera peut-être

Octobre, Francis Cabrel

lapoesiedujeudi

La poésie du jeudi avec Charles Cros

WilliamTurnerPaysage dans le Val d’Aoste, Joseph Mallord William Turner

Inscription

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d'innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu'on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Éclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L'ivresse d'un bal d'opéra,
Les soirs de rubis, l'ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J'ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu'on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l'heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j'avais du génie 
Et, dans les siècles apaisés, 
Les femmes diront que mes lèvres, 
Malgré les luttes et les fièvres, 
Savaient les suprêmes baisers.
           Charles Cros, Le Collier de griffes, 1908

lapoesiedujeudiAutres poèmes choisis : 
Asphodèle et L'infini de Giacomo Leopardi

« LylouAnne , jeudi dernier nous avait concocté un superbe billet mêlant des pivoines, en images et en extraits de poésie. Billet que je n’avais même pas eu le temps de commenter alors ce n’est que justice de le présenter aujourd’hui !

La poésie du jeudi avec Jules Supervielle

Juillet-2014-Bretagne_079Photo personnelle – Bretagne 2014

La goutte de pluie

Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.

In La Fable du monde (1938), Jules Supervielle

lapoesiedujeudiD’autres poèmes choisis : Asphodèle avec John Keats,  Valentyne et un extrait d’Aurélien de Louis Aragon, Modrone-Eeguab  nous parle de « Rilke via Aragon » …, Sandrion et La mort du loup d’Alfred de Vigny.

La poésie du jeudi avec Jean Aubert Loranger

magrittedecalcomanie                                                       Décalcomanie, René Magritte (1966)

Je regarde dehors par la fenêtre

J’appuie des deux mains et du front sur la vitre
Ainsi, je touche le paysage,
Je touche ce que je vois,
Ce que je vois donne l’équilibre
À tout mon être qui s’y appuie.
Je suis énorme contre ce dehors
Opposé à la poussée de tout mon corps ;
Ma main, elle seule, cache trois maisons.
Je suis énorme, Énorme…
Monstrueusement énorme,
Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.

Jean Aubert Loranger, in Les Atmosphères

lapoesiedujeudiD’autres poèmes choisis : Asphodèle : Souviens-toi de moi, mon amie de Rafaël Alberti, Soène : Eloge de la rose d’Anna de Noailles, Valentyne : A galopar (Au grand galop) de Rafaël Alberti, Claudialucia : « Connais-tu le pays où fleurit l’oranger » tiré de l’opéra-comique : Mignon de Ambrose Thomas tiré de Goethe, LylouAnne : L’homme et la mer de Charles Baudelaire, Laure de MicMélo : Secrets en chemin de Tomas Tranströmer, Marie et Anne : Après l’hiver de Victor Hugo.