Les plumes d’Asphodèle (6)

L’accident

Plus de réflexe, je me traîne
Embrumée, j’avance à pas compté
Je me repasse le film, à la chaîne
Me reviennent les images, accidentées
Le feu, les flammes qui se déchaînent
Une fumée âcre, un corps sur le bas-côté
Putain de camion, bombe humaine
Et moi dans mon duvet, bouleversée mais pas heurtée
Les yeux grands ouverts, je regarde la scène
La vie est une roulette russe, implacable vérité
Et dans ma tête, raisonnent encore les sirènes
Après mon cri, le choc, et le silence hanté
Aucun baume, aucun sirop ne soulagera ma peine
Le froid s’est immiscé, et jamais ne m’a quittée
Nuits troublées et rêves d’horreurs en boucles, anxiogènes
J’ai frôlé la mort et pourtant la vie va, entêtée
Le temps fera son œuvre, la douleur ne sera pas pérenne
On me dit tu oublieras, ta survie tu dois l’accepter
Pas de risque zéro, à tout instant peut venir la déveine
La vie est lumière et vertige, mais de ses ombres portées
Jailliront parfois la beauté et j’aime à penser, plus sereine
Qu’un jour j’écouterai avec plaisir la rivière froufrouter.

lesplumesd'asphodèle

Les mots à insérer dans le texte étaient : duvet, horreur, aimer, temps, feu, froufrouter, vertige, sirop, froid, frôler, film, roulette, risque, réflexe.

Les textes des autres participants sont chez Émilie.

Les plumes d’Asphodèle (5)

petitefillearrosoir.jpg                                           La petite fille à l’arrosoir – Renoir – 1876

Lily s’éveille

C’est le chant des oiseaux qui la réveilla ce matin-là. Dehors, la neige avait enfin disparu pour laisser place à un joli tapis de verdure. C’était le temps du renouveau. Lovée dans sa couette rose et mauve, Lily ouvrit un œil puis l’autre. Avec ses petits poings fermés, elle les frotta fort. La lumière passait à travers les persiennes, chassant le noir mais piquant ses yeux. Lily avait bien dormi. Le train du sommeil l’avait embarquée de bonne heure hier soir. Elle se sentait en pleine forme. Comme toujours, elle partit à la recherche de Joe, son doudou. Où était-il aujourd’hui ? Au fond du lit ? Sur la table de nuit ? Sur le sol ? Sous l’oreiller ? Bizarrement, elle le trouva sur le rebord de la fenêtre… comment avait-il pu voler jusqu’ici ? Il avait dû se lever tôt pour assister au réveil du soleil ! Lily le prit vivement par une des ses pattes, d’ours, et lui enfila sa combinaison de velours vert sapin. Puis elle revêtit sa robe de chambre adorée, avec une licorne cousue dessus. La maison était silencieuse : normal, il n’y avait ni école ni travail, on était dimanche. C’était grasse matinée obligatoire ! Elle savait que ce jour-là, il fallait laisser ses parents dormir. Elle tira doucement le rideau. Mais ne toucha pas aux volets, elle ne devait pas ouvrir la fenêtre. Une chute était si vite arrivée ! Elle avait hâte de grandir  pour ne plus avoir ce genre d’interdictions.

Tout d’un coup, elle eut une idée. Comme une grande, elle allait descendre dans la cuisine, préparer le petit-déjeuner et l’apporter à ses parents sur un plateau… Doucement, elle tourna la poignée. Fit une grimace lorsque la porte grinça, retint sa respiration, et attendit. Ouf, le bruit n’avait éveillé personne. Elle sortit de la pièce et délicatement posa ses pieds nus sur les marches de l’escalier en veillant à ne pas les faire craquer. Lily avança à tâtons, il faisait sombre. Son ombre gigantesque se dessinait sur le mur. Heureusement, elle n’était pas seule. Joe était là. Blotti contre son cœur. Arrivée en bas, le ding dong de l’église annonçant huit heures la fit sursauter. Quelle fanfare ! Ces cloches de malheur avaient bien failli réveiller toute la maisonnée avant qu’elle n’ait pu faire sa surprise de grande fille.

Elle n’avait pas traîné. Vite avait tout préparé ; attrapé les bols et les verres, versé le café et le jus d’orange, tartiné quelques biscottes avec de la confiture, et hop avait entamé le chemin inverse. À plusieurs reprises, le plateau vacilla sur les petits mains tremblantes de Lily mais, grâce à Joe qui l’équilibrait, il n’y eut pas de casse. La porte de la chambre parentale était restée entrouverte, la fillette la poussa et posa délicatement le petit-déjeuner sur le lit. Elle s’approcha pour mieux voir le visage de ses parents mais il n’y avait que sa maman. Endormie. Ni une ni deux, Lily alluma la lumière. Sa mère, réveillée brusquement, s’écria : « Mais qu’est-ce qui se passe ? Éteins vite cette lampe ! » « Maman, papa a disparu, regarde, il n’est pas à côté de toi ». Lily était toute perdue. Elle s’était tellement concentrée et avait affronté avec courage sa peur du noir… « Oh, ma puce, ne t’inquiète pas. Papa a eu une insomnie, alors pour ne pas me gêner, il est allé dans le bureau ! Va le chercher, il a dû s’endormir sur le sofa. » Lili se précipita dans le couloir et revint dans les bras de son père quelques minutes plus tard.

La petite famille s’installa sur le lit et savoura le bon petit-déjeuner plein d’amour préparé par Lily. «Mais le café est froid, Lily » avait dit sa maman. « Ben oui, je n’ai pas le droit de me servir de la cuisinière ! »

lesplumesd'asphodèle

Les mots à insérer dans le texte étaient : Oiseau – fanfare – soleil – rideau – combinaison – verdure – café – insomnie – renouveau – velours – sommeil – sursauter – sortir – savourer

Les textes des autres participants sont chez Émilie.

Les plumes d’Asphodèle (4)

lesrosesmonet.jpgLes roses – Claude Monet

Notes pour plus tard

Il n’y a pas de hasard,
Pour donner du sens à l’existence.
Prendre le plaisir là où il est,
En humer la quintessence,
De quelques grains, modeler un chapelet,
Un bijou précieux, singulier et bizarre.

Comme une rose que l’on n’ose pas cueillir,
De peur de la froisser,
Lentement, faire grandir le désir naissant.
S’en délecter, en profiter, le tisser.
Le couvrir de baisers fracassants.
D’attentions en caresses, l’entretenir.

Chanter aujourd’hui
Les lendemains enchanteurs.
Sortir du bocal, le rouge poisson.
L’eau est plus claire ailleurs.
Se libérer des contrefaçons,
Des poses et de l’ennui.

Sans en perdre son latin,
Comme sur la margelle d’un puits,
Garder l’équilibre
Et travailler ses appuis.
D’un geste libre
Avancer, l’esprit serein.

Bannir la prolifération d’ idées noires
et de rêves dévorés
Ne pas prôner l’immédiateté,
Imaginer des songes dorés.
L’époque décadente, l’oublier.
N’en tirer aucune gloire.

Les mots à insérer dans le texte étaient : PLAISIR, HASARD, PROFITER, CUEILLIR, AUJOURD’HUI, LENDEMAIN, ROSE, SEREIN, POISSON, PROLIFERATION, LATIN, IMMEDIATETE, MARGELLE, DESIR, DECADENT, DEVORE

lesplumesd'asphodèle

Les textes des autres participants sont chez Emilie

Les plumes d’Asphodèle (3)

fenêtre.JPG

De ma fenêtre

De ma fenêtre, je vois s’échapper les fumées des cheminées, dans le ciel azur de ce drôle d’hiver. Elles tournoient un peu et disparaissent. Il fait si clair, dehors. Il fait si sombre, dedans. Les nuages s’y sont cachés, je crois. J’aimerais qu’ils en sortent, mais mon coeur est plein de pluie. C’est ainsi. La vie est dure, parfois… Les frimas ce matin n’ont pas traîné, vite éclipsés par les rayons ensoleillés. On dirait qu’ils commencent à m’atteindre, et réchauffent mon corps tout engourdi par le manque de lumière. Les sifflements des oiseaux, posés ici et là sur les branches nues des arbres, annoncent avec courtoisie un improbable printemps. Déjà… Enfin… L’élasticité du temps… Je me ferais bien la malle, là maintenant. Aller au bord de la mer, lézarder sur une plage de sable fin et chaud. Prendre la plume, jouer quelques accords de guitare, dévorer un livre, me gorger de soleil, fredonner un air connu, m’imprégner du bruit des vagues, observer la danse des cerf-volants, sourire, me sentir apaisée… Mais mes valises sont trop lourdes pour l’instant. Il me faut les vider, avant. Accorder moins d’importance à toutes ces choses qui m’encombrent l’esprit… De ma fenêtre, je vois un enfant s’amuser avec un bilboquet, le jeu est difficile mais il est tenace. Persévérant, il lance et relance la boule dans les airs. Ne jamais désespérer, me dis-je en le regardant. Je pense alors à cet adage : qui veut la fin veut les moyens. Déjà, ouvrir la fenêtre. Enfin, respirer.

lesplumesd'asphodèle

Les mots à insérer dans le texte : lézarder, dur, livre, s’imprégner, corps, élasticité, ensoleillé, apaiser, plume, guitare, bilboquet, manque, moins, malle.

Les textes des autres participants sont chez Emilie.

Les plumes d’Asphodèle (2)

plumesaspho1.jpg

Entrer dans la lumière

Gabrielle étudie le reflet de son visage dans le miroir. Les cheveux retenus par un bandeau, le fard noir sur les paupières, le teint lumineux et cette bouche rouge écarlate. Elle ne s’était pas envisagée de cette façon. Elle ressemble à ces filles photographiées dans les magazines de mode. Pas d’aspérité sur la peau, aucun pli. Tout est lisse et soyeux. Beau mais irréel. Elle se penche, ouvre grands les yeux. Même eux paraissent différents. La maquilleuse a fait du bon boulot, le masque est parfait. Gabrielle a l’impression d’arnaquer, de duper. D’être quelqu’un d’autre. Mais c’est justement ce qu’on lui demande ici, jouer un rôle. Et puis, pas de pudeur en ces lieux. Son corps, juste revêtu d’une nuisette, tremble. La bretelle droite glisse, Gabrielle la remonte doucement sans quitter son regard du miroir. Même ce geste est factice. Trop affecté. Si loin d’elle.
Elle n’est pas seule dans la loge. Une autre jeune femme se fait maquiller, en déshabillé elle aussi. Elles se sont juste fait un petit signe de la tête, par miroir interposé. La costumière arrive et leur passe à toutes deux des robes style empire – le film se déroule au temps de Napoléon – Gabrielle attend qu’on l’appelle. Il est de tradition qu’être figurant demande de la patience. Enfin, c’est ce qu’on lui a dit… Gabrielle foule un plateau de cinéma pour la première fois. Elle a trouvé la petite annonce dans un de ses  abonnements presse, en musardant un soir d’hiver avec ses amies dans son studio d’étudiante. Elles fêtaient l’épiphanie ensemble autour d’une galette. Chanceuse, la couronne sur la tête, la fève entre les doigts, Gabrielle avait répondu à l’annonce. Pour s’amuser. Et gagner un peu d’argent. Le casting réussi, là voilà donc aujourd’hui dans les coulisses, dans l’envers du décor, affolée, au trente-sixième dessous mais consciente de vivre un moment à part dans un endroit fabuleux.
On frappe à la porte. C’est le moment. C’est maintenant. Gabrielle et l’autre figurante se lèvent et suivent le technicien, leur coeur battent la chamade. Elles esquivent tant bien que mal l’entrelacs de cables et de caméras. Au tréfonds de son âme, Gabrielle tressaille : elle vient d’apercevoir les deux acteurs principaux. Quel privilège d’être en la présence de ces monstres sacrés. Frôler ainsi les arcanes du cinéma.
On la place dans le champs. Les acteurs viennent la saluer. Aucun mot ne sortira de sa bouche. Assise, elle fera mine de converser avec sa voisine de loge. Un silence de plomb se fait sur le plateau, le clap retentit.
Gabrielle deviendra-t-elle une étoile du cinéma? L’avenir nous le dira.

lesplumesd'asphodèle

Les mots à insérer dans le texte : nuisette, tradition, trente-sixième, fève, noir, tréfonds, envers, tarabiscot, bretelle, musarder, abonnement, arcane, affoler, arnaquer.

On peut laisser un mot de côté… ce que j’ai fait cette fois : impossible de placer tarabiscot!

Les textes des autres participants sont chez Emilie

Les plumes d’Asphodèle (1)

lesplumesd'asphodèle

Emilie a eu la belle idée de reprendre sur son blog Les plumes d’Asphodèle, un  atelier d’écriture qui nous manquait beaucoup… Je pense à toi Isabelle et t’embrasse. Je me lance donc dans cette nouvelle aventure avec grand plaisir et petite appréhension…

Voici les mots – à insérer dans le texte – récoltés lundi pour cette première semaine des Plumes :

OCEAN – DESERT – ENJAMBEE – PASSERELLE – TRAVERSIN – RUE – VOYAGE – PASSAGE – FRANCHIR – HORIZON – VACANCE – VOILURE – VIEILLIR

En équilibre (instable)

Voilà, il s’élance. Seul, pour la première fois. L’équilibre est encore précaire, le corps tremble un peu, mais il avance, casqué. Et jusqu’ici, ça roule. La longue rue qui mène à l’église du village est vide. Elle s’offre à lui, paisible et silencieuse. Les automobiles se reposent sur le bas-côté, les chats font leur sieste en cette chaude après-midi d’été… évidemment nous ne sommes pas à l’abri de l’arrivée fracassante d’une mobylette! Je me sens démunie, d’un coup. Plus besoin de poser ma main sur son épaule, pour le guider. Plus la peine de courir à grandes enjambées, à ses côtés, pour le rassurer. Sur sa petite reine, toute de rouge vêtue, il est le roi de la route! Je marche d’un bon pas derrière lui, ni trop près ni trop loin. Je garde mes distances. Il s’applique. Il sait que je l’observe. Scrupuleusement, il s’arrête devant le passage piéton, l’endroit est désert pourtant. Il tourne la tête vers moi, me fait un signe d’une main et actionne sa sonnette de l’autre. Heureux comme un prince. Fier comme Artaban. Mon petit grand, mon bel Arsène. La liberté, quel voyage! N’est-ce pas mon fils? Toi qui, hier encore, tenais difficilement assis, lové dans un cocon douillet, un simple traversin! Aujourd’hui tu roules, demain tu vogueras, toute voilure dehors. À toi l’océan, pas toujours pacifique avec ses déferlantes, ses requins,  ses eaux troubles, mais aussi ses couchers de soleil, ses plages de sable fin, ses phares. Tu ne le sais pas encore, mais sur cette bicyclette tu commences à découvrir le monde. Bientôt, tu choisiras ta route et ses chemins de traverse. Il y aura des virages, des ralentisseurs, des voies sans issue, des priorités, des contresens, des crevaisons, des accidents, des intersections, des barrages.  Les obstacles à franchir ne manqueront pas, tu auras la tête dans le guidon quelquefois. Autour de toi défileront des paysages, des visages, des émotions. Des frissons, des secousses… Je ne vois plus Arsène! Les palpitations de mon coeur s’accélèrent. Je cours… droit devant. Le temps me semble interminable… Enfin, il réapparait dans mon champ de vision. Tout sourire. « Tu as vu maman, j’ai fait le tour de l’église et puis j’ai roulé sur la passerelle! » « Justement non, je ne te voyais plus… » Il va falloir m’habituer à ses échappées belles, ses vacances jolies. Un nouvel horizon, pour lui et pour moi. Au-dessus de nous, le soleil darde ses rayons. Tu grandis mon fils, mon petit cycliste. Mais tu sais, j’ai beau vieillir, ma main sur ton épaule continuera de se poser.

 

Les plumes (48)… chez Asphodèle

LesplumesLes mots à placer étaient les suivants : Jour, gentillesse, motivation, coupable, fer, almanach, visite, éparpillement, dilettante, farandole, insomnie, maison, passe-partout, plaisir, poésie, éclaircie, tempête, mélancolique, serpillière, agacement, chaleur, respirer, minuscule et syncopé. (Je n’ai pas utilisé le mot dilettante).

Chaque jour de plus est un jour de moins ici. Une joie intense nous a envahi, même si des pensées mélancoliques subsistent encore. Car partir, c’est quitter… Partir, c’est respirer un air nouveau. Quitter, c’est s’éloigner des gens qu’on aime. Leur gentillesse, leurs petites attentions, les verres partagés, les confidences, les éclats de rire, les tempêtes aussi – passagères – . Partir, c’est aussi se sentir coupable – être le méchant de l’histoire qui arrache ses enfants à ses meilleurs amis. Leur dire qu’ils les reverront, alors qu’on sait bien que la distance sépare les êtres, inévitablement…

Cette maison, on en a tant rêvée… Enfin, avoir notre foyer. L’inonder de lumière et de chaleur. Y déposer nos armes. Ne plus vivre dans l’éparpillement. Mettre un peu de poésie dans nos existences. Tellement longtemps qu’on l’attendait, cette maison. De sombres visites en argent qu’on n’avait pas, de déceptions en insomnies, d’agacements en impatience, le pot de fer contre le pot de terre… mais de la motivation, toujours… Et puis vint l’éclaircie, l’embellie.

On n’a jamais autant regardé l’almanach pour voir la farandole des jours s’amenuiser. Détenir enfin la clé, le passe-partout vers notre nouvelle vie. Bientôt, on aura la tête dans les cartons, un pied ici, un autre là-bas. On va tout vider et passer la serpillière à grande eau. Et tout remplir, et passer la serpillière à grande eau. Gestes répétitifs, fatigue, mouvements syncopés, petits travaux et grande paperasse… mais que ces tracas sont minuscules face à ce que nous allons vivre après ça! J’en rayonne déjà de plaisir…

Les plumes… (46) chez Asphodèle

LesplumesLes mots à placer étaient :

belle – gardien – lapin – destin – envolée – fermer – souffle – partage – quitter – s’abstraire – voyage – cavale – réchapper – chose – respirer – poète – nid – rêve – vie – doux – fugue – oiseau – imaginer – balles – poudre – bercée

Que j’aime l’observer. Le regarder se mouvoir dans l’espace, rire aux éclats, virevoleter, courir. L’écouter parler, chanter, réciter, expliquer. Etudier son regard, les expressions de son visage, ses gestes, ses réactions. Guetter une ressemblance, deviner ses pensées, soupçonner un secret. Sentir son souffle sur mon cou quand on se serre très fort l’un contre l’autre. L’embrasser, le caresser, l’enlacer. Mettre de la lumière sur des points obscurs, panser ses plaies, le rassurer. Le porter à nouveau, petit poids plume. Lui chuchoter des mots doux à l’oreille. Lui donner tout, en partage.
Lui, petite chose fragile que j’ai tant bercée. Minuscule grenouille recroquevillée dans son lit à barreaux, doudou lapin lové dans ses bras potelés. Je l’écoutais respirer.
Il aura bientôt des rêves de voyages plein la tête, connaîtra par coeur des vers de Baudelaire, le poète. Il frissonnera d’émotion en entendant les préludes et les fugues de Bach. De cavales en envolées lyriques, il tombera amoureux, éperdument…
Et puis un jour, il quittera le nid. Le bel oiseau volera de ses propres ailes vers son destin. Ici, la porte ne se fermera jamais, j’en suis le gardien. Il jonglera avec la vie, plusieurs balles dans les mains, autant d’envies, de désirs, de projets, de désillusions aussi. Certains lui jetteront de la poudre aux yeux, mais il parviendra à en réchapper. Même parsemée d’embûches, sa route sera belle, j’en suis sûr. Car il saura s’abstraire pour réfléchir et pour rêver. Enfin, j’aime l’imaginer ainsi.

Les plumes… (45) chez Asphodèle

Logo Plumes aspho 4 ème tiré du tumblr vanishingintocloudsVoici les mots à placer :

Frissonner, vide, humeur, plume, embellir, enfin, sommeil, drogué, impasse, poésie, torture, plénitude, trop-plein, youpi, énergie, absence, temps, dénuement, bol, idée, déchirement, bus, besoin, rationner, abandonné.

Il était tard ce mercredi quand j’ai fermé l’agence, et mon premier rendez-vous de l’après-midi était à treize heures. Pas le temps de prendre la voiture ni d’aller au resto, alors je suis allée acheter un Panini. D’une humeur massacrante, tout m’énervait. Alors le chauffeur de bus garé sur un passage piéton en a pris pour son grade ! Enfin, je me suis dirigée vers le parc, espérant y trouver calme et apaisement. Et surtout, un banc vide ! Passé le portail, le vacarme de la rue s’estompait déjà, évincé par les rires des enfants glissant sur les toboggans, s’envolant sur les balançoires et virevoltant sur le tourniquet, en criant de joyeux « youpi ».

Légères comme des plumes, les feuilles tournoyantes des marronniers se posaient délicatement sur le sol, me traçant le chemin. Leurs bruissements sous mes pas et le souffle du vent sur mon visage me fit frissonner. J’aurai tout donné pour un bol de chocolat chaud… Au lieu de cela, j’avais un Panini à manger, et fissa.

Décidément la chance ne me souriait pas, tous les bancs étaient pris, et je n’avais aucune envie de palabrer. S’asseoir par terre n’étant pas de saison, il me fallait donc choisir mon voisin de banc. Mercredi oblige, mères et nounous avaient envahi le territoire. Mon regard fut alors attiré par un homme, la soixantaine, assis à l’extrémité d’un banc. La barbe grisonnante, un chapeau de feutre beige, un trench-coat élégant, les jambes croisées, il lisait. Un lecteur, voilà une compagnie idéale, silencieuse surtout.

En m’approchant, je vis qu’il parcourait un recueil de poésie ; Les Méditations poétiques de Lamartine. Je me suis installée, et là, un flot de mots est sorti de ma bouche : « Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé! ». Mon voisin a tourné la tête vers moi, il souriait : – Vous aimez Lamartine ? C’est si rare de rencontrer des amateurs de poésie. – Je me souviens particulièrement de ce poème, L’isolement… ces vers sont si… – Beaux. Le poète évoque son mal de vivre, l’absence de la femme aimée, l’impasse dans laquelle il est. – Les cris des enfants ne vous gênent pas ? – En fait, je les connais par coeur, ces poèmes. Je lis le premiers vers et ça coule tout seul… au contraire, j’aime les entendre, ces enfants, et les regarder vider leur trop-plein d‘énergie.

Soudain, mon Panini s’est rappelé à mon bon souvenir… Quelle belle idée d’être venue ici. Cet homme, ce poème, ces enfants qui jouent ! Et puis, alors que je dévorai mon sandwich, l’homme se mit à parler. Ses heurts avec sa fille qui, encore adolescente avait abandonné le foyer pour suivre un marginal drogué dont elle était éperdument amoureuse, le dénuement dans lequel elle vivait à l’époque… Une véritable torture pour sa femme et lui de ne pouvoir aider leur fille unique, d’être à ce point exclus de sa vie. Elle les avait complètement rayés de sa mémoire. Les années avaient passées tristement et puis il y a quelques semaines, elle avait appelé. Un besoin irrépressible de leur parler… elle leur appris qu’elle avait un fils. Elle allait bien mais il lui fallait encore du temps pour avancer jusqu’à eux. Mais, elle leur donna le nom d’une ville et l’adresse d’un parc où son fils se rendait chaque mercredi après-midi avec sa nounou…

– Vous voyez, le garçon au blouson rouge, c’est mon petit-fils. Il ne sait pas que je suis là. Si vous saviez le sentiment de plénitude que j’éprouve quand je le vois et le déchirement quand il s’en va… C’est la troisième fois que je viens ici… Ma femme n’a pas la force de m’accompagner, elle a peur de ne pouvoir se retenir de courir l’embrasser. Rationner ainsi ces « visites » nous ôte le sommeil mais nous avons confiance. Notre fille a fait le premier pas. Le lien, c’est notre petit-fils. Grâce à lui notre famille se reformera, j’en suis sûr. Il a déjà embelli notre vie.

Il était bien plus de treize heures quand j’ouvris l’agence. J’avais perdu un client mais j’avais un rendez-vous précieux le mercredi suivant.

696 mots