L’aimant – Lucas Harari

Dès la couverture, nous plongeons dans cette eau bleu qui s’offre, au côté de Pierre. Le jeune homme, ancien étudiant en architecture, se rend enfin sur les lieux tant fantasmés. Les thermes de Vals, en Suisse. Des bains conçus par le célèbre architecte Peter Zumthor, en partie enfouis sous terre, en harmonie avec le paysage montagneux. Pierre avait commencé une thèse sur les thermes, qu’il avait dû interrompre pour des raisons de santé mentale. Aujourd’hui, il y est en immersion. Et dessine sur son carnet, à longueur de temps ses formes géométriques, ses stries, ses passages, ses couloirs, ses bassins, ses fenêtres. L’esthétisme de l’endroit le fascine, l’aspect technique le passionne, l’univers minéral l’attire. Le bâtiment prend bientôt des airs de temple mystique pour Pierre. Des incohérences apparaissent… alors il part à la recherche de réponses dans la montagne qui se dresse, majestueuse. Il a alors connaissance d’une légende : une histoire de pierres, qui vibrent et volent, comme aimantées. Comme si la montagne se mettait en colère. C’est lors d’une de ses rages qu’elle aurait englouti un jour de 1914, un soldat déserteur. Le réveil de sa fureur est d’ailleurs peut-être pour bientôt! Les mystères qui gravitent autour de Vals intriguent également une autre personne, qui suit de très près les investigations de Pierre…

Une BD romanesque à souhait, envoûtante. Un polar oscillant entre fantastique et réalité, une quête initiatique, une réflexion sur l’architecture et son influence. Les cases, sans espace entre elles, accentuent l’effet d’enfermement, et happent le lecteur comme un aimant. Comme les aplats de couleurs bleu et rouge cernés de noir, et les ombres qui rôdent et s’allongent. L’attraction est totale, on se laisse complètement emporter, hypnotiser. Éblouissant! J’ai adoré!

L’aimant, bande dessinée de Lucas Harari, éditions Sarbacane, 2017 —

Tout le bonheur du monde – Claire Lombardo

La famille Sorenson, une tribu attendrissante aux histoires foisonnantes. Une famille nombreuse – plus ou moins heureuse – dans tous ses états ; ses éclats, ses joies, ses secrets, ses souffrances, ses folies, ses reflets flous. Quarante ans de vies virevoltantes à souhait, autour de Chicago, et de l’arbre familial, un Ginkgo centenaire qui se dresse fièrement au milieu du jardin. Il abrite et scelle l’amour incommensurable de David et Marilyn. Un amour intense qui fait souvent de l’ombre aux quatre filles du couple. Les 700 pages filent à une vitesse folle, on s’attache aux personnages, et comme eux nous surfons sur les vagues – à l’âme, les débordements d’émotions, les rebondissements -. Au fil des chapitres, des flash-back (des années 70 à nos jours), le puzzle familial se constitue, levant le voile sur les traumatismes, nos incompréhensions, nos colères, nos agacements sur certaines réactions. Marilyn et David s’aiment follement, il deviendra médecin, elle arrêtera ses études pour élever leur quatre filles, Wendy, Violet, Liza et Grace. Autant de vies faites de hauts et de bas ; des amours naissants, des mariages, des grossesses, des séparations, des dépressions, des maladies, des deuils, des abandons, des regrets, des rêves, des renoncements, des mensonges, des trahisons, des attentes… Des enfants qui ont du mal à trouver leur place dans la fratrie et face à leurs parents fusionnels. Des liens qui se tendent et se distendent, des relations complexes, des jalousies, des différences sociales… L’arrivée de Jonah, jeune homme de seize ans – que l’une des filles a abandonné bébé – va bouleverser cette famille – dans le bon sens du terme. En les mettant face à leurs contradictions, en agitant d’anciennes querelles, en posant un regard neuf juste et sincère sur chacun de ses membres. Une saga à dévorer, tendre et drôle – cynique parfois – infiniment touchante. Un premier roman prenant, à la construction habile et à l’écriture enlevée, pour notre plus grand bonheur. Claire Lombardo, une conteuse sur laquelle la littérature américaine peut désormais compter!

« Elle vit qu’il se faisait violence, même pour un acte aussi banal. Elle finirait par trouver sa réserve délicieusement charmante, le plus souvent. Il n’y eut pas de décharge électrique lorsqu’elle lui serra la main, pas de transfert d’énergie, juste une agréable chaleur, la douce pression des doigts de David autour de son poignet. Son pouls sous sa peau ; cette main qui s’ajustait parfaitement à la sienne. »

« Il avait besoin d’une pause. D’une minute sans que mille personnes lui parlent en même temps. Les Sorenson produisaient un chaos très différent de ce à quoi il était habitué. C’était sans doute la conséquence de leur richesse, mais aussi de la tension entre les différentes personnes à table, avec ces grimaces qui signifiaient quelque chose pour l’un et rien pour les autres, des détails qui provoquaient des éclats de rire chez Wendy mais ne paraissaient pourtant pas drôles. Sans compter la façon dont David et Marilyn étaient toujours en contact, la main de Marilyn sur celle de David, ou le bras de David sur la chaise de sa femme. »

« Le mariage, avait-elle compris, était une lutte de pouvoir étrangement plaisante à base d’ego en friction perpétuelle et d’humeurs contradictoires : protection et réciprocité. Marilyn était capable de mettre sa personnalité en sourdine pour laisser briller David. Elle ne s’autorisait à se sentir confiante et pleine d’entrain que lorsque David était angoissé et pessimiste. S’il avait un sujet d’inquiétude, alors elle n’avait plus le droit d’être inquiète. »

Tout le bonheur du monde, roman de Claire Lombardo, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux, Rivages, avril 2021 —

Les souvenirs et les regrets aussi – Sara Gréselle

Une femme. Ses aventures amoureuses, des instantanées. Des souvenirs tenaces ou fugaces, des sensations des brisures des possibilités des envies des désenchantements. Tantôt graves tantôt légers . Des petites phrases comme autant de perles cinglantes, douces, amères, chaudes, belles… de celles qu’on veut garder, où laisser s’envoler, loin. Les détails d’un visage, d’une peau, d’un geste, d’une situation, d’une conversation, d’une dispute. De la folie, de la fureur, de la fragilité, de l’ardeur, de la dureté, de la lâcheté aussi. L’espoir vif de rester dans la mémoire de l’autre, de l’investir. De ne pas être oubliée. D’être préférée. Aimer d’amour. Aimer l’amour. Aimer aimer. Amour bravoure. S’éprendre éperdument, se surprendre à rêver, se suspendre à ses lèvres puis s’effondrer. Se brûler, s’amuser, se confronter, se perdre, se retrouver. Faire un pas de côté, oser, se confier, se donner, s’abandonner… ou pas. L’esprit, le cœur, le corps – en parcelles ou en bloc. Laisser aller le désir, follement, passionnément, insensément. Savoir s’en guérir aussi, malgré les cicatrices. Faire avec les regrets et les souvenirs aussi.

Texte dessins et collages sensuels sur le sentiment amoureux, ses facettes et ses intrications. Des émotions qui tour à tour effleurent éraflent affectent. C’est beau pur sincère. Et plein de poésie.

« J’essaie d’être toutes ces femmes que je pense avoir en moi. Toutes en même temps, toutes à la fois. Cela provoque en moi des séismes ; pensées contradictoires, clairs-obscurs, ratures à mes phrases, suspens plus ou moins contrôlés, mots inachevés, silences inattendus, effusions, frénésies, des détonations dans ma voix… « 

Les souvenirs et les regrets aussi, Sara Gréselle, Esperluète éditions, février 2021 —

Le continent – Raphaëlle Riol

À grand fracas, elle a quitté le continent. S’est extirpée tout entière de la fange, dans laquelle elle était engluée. Il était temps pour Inès de débarquer sur l’île, lieu chéri de son enfance, où son corps aujourd’hui respire à nouveau l’air doux et chaud, sent les caresses du soleil du sable de la mer sur sa peau, et se remémore les souvenirs heureux. Elle avait tant besoin de ce retour aux sources, pour réapprendre à vivre. Retrouver des sensations sauvages. Originelles. Cette île comme un refuge. Cette fugue pour laisser éclater sa rage. Loin du centre culturel où elle était bibliothécaire, qui, sous la direction de Monsieur B. n’avait de culture que le nom. L’homme à son arrivée avait tout brisé à la faveur de la communication et du virtuel. Plus de livres, des tablettes tactiles. Plus de films ni d’expos, des concours et des jeux vidéos. Inès s’était révoltée mais en vain. Telle une furie, elle partit en crevant les pneus de la voiture de son supérieur… Hors d’elle, hors du monde du travail. Épuisée physiquement psychiquement, intensément. En exil sur l’île, elle renaîtra peu à peu en construisant littéralement des murs, en faisant remonter à la surface des petites phrases d’auteurs bien-aimés, en retrouvant son amie d’enfance, Lili, qui elle n’a qu’une envie, retourner sur le continent. Lili, c’est l’inverse d’Inès. Elle est restée sur l’île, s’est mariée, a eu deux enfants, ne travaille pas. Elle étouffe auprès d’un mari qu’elle n’aime plus. L’île est devenue une prison. L’une et l’autre vont cheminer ensemble, s’élever, démolir les obstacles, renverser les barrières familiales et en sœurs se bâtir Un nouveau continent – nom de leur librairie, scellant leur liberté retrouvée. Un roman fort et solaire, des femmes en révolte, des paysages sauvages qui font se sentir vivant, et la littérature – le monde de la culture en général – au pouvoir salvateur. Brillant!

« Mes actes s’associaient à une lumière et une odeur. Ils ne ressentaient plus de pesanteur, n’avaient plus d’utilité ni d’impératifs. Personne ne me commandait. Je vivais à l’instinct, à l’air libre, je devenais élastique. Mon cou et ma nuque d’ordinaire si raides se débloquaient et s’assouplissaient. À force de ne manger que du melon et des tomates, je mincissais à vue d’œil. La renaissance n’est jamais qu’une version édulcorée de la disparition. (…) Perchée sur les rochers encore chauds face à la mer diaprée du soir ou nimbée dans l’odeur des immortelles au petit matin, je me sentais fauve, bête rescapée d’un grand incendie, assoiffée de vie. Sur cette île, je me réjouissais de constater que les continents gris étaient loin, à la dérive. Un seul état de fait comptait : j’étais là, cachée. Noyée dans le jaune et l’orange, auréolée d’un doré discret. Plus proche du soleil que du continent. »

« Qu’est-ce qu’on dit à celle qui coule pour la raccrocher au radeau de la vie? On n’a pas beaucoup de temps, peu de mots. La période d’essai n’est pas de mise. Le temps d’une décharge électrique, il faut pulvériser les zones grises, sourdre, surgir, jaillir de la zone obscure. Organiser une collecte des monstres, fracasser les encombrants. Se montrer à la fois humble et charismatique, acrobate et colosse. On peut se souvenir des belles choses. On peut aussi se porter garant de celles extraordinaires à venir. Sans exagérer ni en mettre plein les mirettes du hors de portée. « 

« Les écrivains sont au monde pour fleurir les bords des gouffres. Par leur chamarrure déposée, certains balisent les failles, d’autres les dissimulent. Ce n’est pas parce qu’on prévient qu’on empêche la chute ni qu’on dissimule pour précipiter. Mais il est toujours plus sympathique de tourner autour du vide les sens à l’affût. Voilà pourquoi je ne pourrais survivre sans la littérature. »

« La principale vertu de l’écriture c’est de bercer les douleurs de corriger les regrets et d’assouvir les fantasmes. »

« Je me suis souvenue d’un soir de juin. Les hirondelles frôlaient à toute allure le sommet de la tourelle sur laquelle je m’étais postée. Leurs cris de joie proclamaient la victoire des oiseaux sur le règne animal. Mes mains avaient agrippé le mur de la forteresse car leur ballet aérien m’avait donné le vertige. J’aurais voulu crier aux oiseaux que j’étais en vie, que mes nerfs s’agitaient. Aux gens, aussi. Je voulais croire que je n’étais pas dématérialisée même si ce doute poisseux m’obsédait encore un peu : n’étais-je pas morte sur le continent? Mais les doigts des disparus ressentent-ils à quel point la pierre est rugueuse? Frémissent-ils face au vide? Les hirondelles frotteraient-elles leurs ailes à des spectres? Un truc avait germé en moi face à la mer. Un truc bête comme la fin du printemps. Une certitude. Un désir vague (…) »

Le continent, roman de Raphaêlle Riol, la brune au Rouergue, mars 2021 —

Un saut dans la nuit – Olivier Schefer

Ce petit livre, je l’ai dévoré. Lu d’une traite. Je me suis laissée emporter, dériver par les mots – ceux de l’adolescence qui remontent et flottent à l’envi – saisie par l’histoire de François, la naissance de ses premiers émois amoureux, la brûlure d’un drame à jamais ancré, et le temps qui file implacable. L’été 1983, près de Toulouse. Les montagnes impérieuses, le fleuve envoûtant, l’amitié avec Jean qui se tisse au fil des jours, les jeux d’enfants qui grandissent, et la belle Geneviève. Voir l’insouciance en partance, les promesses se perdre, sentir la fièvre s’immiscer, la joie devenir grave. François aujourd’hui se souvient, entre angoisse et bonheur de ces moments passés avec Jean et Geneviève. Ce dernier lui a envoyé un message, lui demandant de revenir sur ces terres d’adolescence. Il a quelque chose pour lui. C’est important. Lié à leur secret d’antan. Alors le voilà, de retour. Cerné par cette nature puissante influente fascinante… celle par qui le drame est arrivé. Une nuit. Une nuit inoubliable, traversée par toutes les émotions de la plus douce à la plus tragique de la plus solaire à la plus sombre. Je ne peux pas en raconter davantage. Ce texte se vit, se ressent. Il est infiniment beau, triste, doux, vif, exalté, effroyable. Il est de ceux qui bousculent et font battre le cœur. Fort.

« Je l’attendais près de la serre, m’étant instinctivement rapproché du lieu de notre premier baiser. Elle arriva en retard, aussi ai-je eu le temps de me torturer l’esprit et de m’égarer en mille interprétations. Quand elle parut, elle souriait, les yeux pétillants. Elle affichait un air décidé et heureux. Je comprenais vaguement vers quoi nous allions. On s’allongea sur une serviette qu’elle avait apportée, près du laurier. Il me reste de cette matinée des souvenirs terriblement précis qui se perdent pourtant dans une profusion de gestes, d’ébauches sensuelles, timides et infinies. Plus on s’embrassait langoureusement et plus il me semblait que nos corps grandissaient, sortant presque de leurs enveloppes étroites. La tête nous tournait ; nous étions chacun ivres de nous-mêmes et de l’autre, avec cet égoïsme solaire de deux adolescents qui s’aiment. Nos doigts s’enlaçaient, se cherchaient, se perdaient. « 

Un saut dans la nuit, roman d’Olivier Schefer, collection la rencontre, éditions Arléa, mars 2021 —

Florida – Olivier Bourdeaut

À peine soufflées ses sept bougies, Élizabeth se retrouve sur le podium d’un concours de Mini-miss. Jusqu’ici princesse jolie de sa mère, elle devient Reine de beauté version miniature – une malchance pour elle de remporter le prix ce jour-là… Durant cinq années, elle foulera chaque week-end, de ses pieds traînants, tous les parquets des vieux châteaux et autres salles des fêtes de Floride. Une enfance délibérément volée par sa « reine-mère » – possessive fanatique toxique – et son « valet » de père – indifférent imperméable apathique -. Instrumentalisée, heurtée dans sa chair, son corps tout entier, Élizabeth n’aura de cesse de ruminer sa vengeance envers ses parents au fil des années. Elle disparaîtra de leur vie pour mieux réapparaître une décennie plus tard transfigurée, méconnaissable. Et c’est à travers son journal trash à souhait qu’elle raconte, à nous lecteurs, – des témoins qu’elle interpelle régulièrement – son cheminement de femme entre désir de revanche et quête de reconstruction, entre tristesse et colère, entre rêve et obsession, entre amour et haine de son corps, entre réalité et apparence. Au fur et à mesure des pages, ce corps soumis aux regards dès l’enfance, se meut à l’envi : beau, lisse, fin, gras, musclé, vigoureux, façonné, puissant, solide, affaibli, torturé, dénaturé, laid. Élizabeth le tord jusqu’à le briser. Sous le vernis, un cri continu. Un mal-être profond. Le traumatisme d’une petite fille à jamais refermé. Une histoire crue- cruel, une satire du culte du corps et d’une société tournée vers l’apparence. Une lecture douloureuse, tragique, cynique. Dérangeante. On en sort groggy. Un roman uppercut.

« Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus. »

« Des seins, des sens et des poils, voilà ce qui tombe sur le corps d’une adolescente. Du sang, voilà ce qui tombe du corps d’une adolescente. La belle affaire, on a déjà beaucoup de choses à gérer, on est débordée, devoirs scolaires, alimentation, ambiance à la maison et paf voilà plein de gros dossiers sur le bureau. »

« Tu sais quoi, t’as qu’à l’écrire, ta vie, les gens adorent ça, lire les malheurs des autres, ça les fait bander de voir combien les autres ont dégusté. Elizabeth Vernn à l’infini, voilà le titre de tes mémoires, de mini-miss à mini-monstre. Tu va faire un carton. Pauvre petite fille, papa maman méchants avec moi, alors moi me faire vengeance. Moi, toute musclée, moi plus belle du tout. Oui, j’étais trop belle, c’était mon problème vous comprenez. Oh, mais c’est grave tout ça, vous voulez en parler. Oui oui, j’ai écrit un livre pour tout expliquer. Passionnant, je vais l’acheter, ça me changera d’Alexandre Dumas. »

Florida, roman d’Olivier Bourdeaut, éditions Finitude, mars 2021 —

Le berger – Anne Boquel

Lucie n’a pas trente ans, s’éloigne chaque jour un peu plus de son amoureux du moment, se trouve ordinaire, sans charme, est d’un naturel réservé. Elle vit seule, a peu d’amis. Et réglée comme du papier à musique, elle passe ses dimanches chez ses parents. Hormis son travail de conservatrice dans un musée d’art religieux auquel elle est attachée – du moins elle s’en persuade -, son existence n’est pas des plus passionnantes. Lucie aimerait avoir des rêves, des projets, de l’ambition, de l’ardeur mais, par habitude lassitude crainte voire faiblesse, elle ne fait que suivre un chemin jalonné, sans surprise. Et donc sans plaisir. Un jour, Mariette, une amie employée du musée, l’invite à assister à un groupe de prière évangélique. Elle découvre alors la Fraternité, une communauté religieuse menée par le charismatique et énigmatique Thierry, le Berger. L’accueil, l’attention, la chaleur, la joie que la communauté des Petits frères et des Petites sœurs lui porte suscite chez Lucie une vague de bonheur. Une félicité qu’elle croyait inaccessible. Elle se sent tellement bien parmi eux qu’elle s’y fait rapidement une place. D’abord elle donne de son temps de son énergie de sa bonne humeur, puis de l’argent. Travaille beaucoup, prie un peu, mange rarement. Au fil des mois, le berger se rapproche d’elle, spirituellement puis intimement. Pour lui, elle se mettra à nue et hors la loi. De privations en méditation, de dons en soumissions, Lucie glissera doucement vers une tristesse qui la dépassera. Prise dans un engrenage dans lequel il lui est impossible de sortir. Blessée au plus profond de son cœur marquée dans sa chair, son épuisement physique et moral lui feront perdre tout raisonnement. Parviendra-t-elle à s’échapper de l’emprise du Berger? Un roman captivant sans concession sur les dérives sectaires, finement détaillé : la séduction, les compliments, les promesses, la manipulation mentale, l’isolement, les dons financiers, le travail, l’aliénation, le repli sur soi, la soumission psychique et sexuelle… Étrangement, j’ai manqué d’empathie envers Lucie, personnage guère aimable. Un parti pris de l’autrice, peut-être?

« Elle frémissait presque à la pensée qu’elle aurait pu être jugée indigne de faire partie de la Fraternité. Et elle se promettait de redoubler de dévouement. Elle sentait monter en elle un besoin de pureté, une exigence qu’elle n’avait jamais connue. Elle s’humilierait elle aussi, elle passerait par-dessus sa sensibilité mise à mal par tout ce qu’elle avait découvert de la souffrance humaine. Elle deviendrait meilleure! Ainsi s’évanouirait le vide de sa vie. »

« Dans la vie du monde? » Lucie tressaillit en entendant ces mots. Il faudrait donc retourner là-bas, dans le monde réel, le monde d’en-bas, celui-là même qu’elle refusait de toutes ses forces! C’était bien ce qu’elle avait craint. Elle se rappelait à peine ses appréhensions des premiers jours, lorsqu’elle avait constaté à quel point Maranatha était isolé du reste du monde, avec cette route à peine praticable, et ces pentes abruptes de pins et de broussailles. En réalité, depuis qu’elle était ici, elle se sentait vivre pleinement pour la première fois. Le dépaysement n’était pas seul en cause ; c’était cette sensation d’être enfin délivrée des contingences de la modernité et cette continuelle découverte du sens de la vie. « 

« Pourquoi donc ce désespoir sourdement tapi au fond de son cœur? Elle s’étonnait, depuis quelques jours, d’être poursuivie par une mélancolie tenace, dont rien ne pouvait venir à bout. Elle avait beau se savoir fatiguée, elle ne s’expliquait pas cette tristesse lancinante, qui lui donnait des idées noires. Il lui arrivait de plus en plus souvent de se réveiller en sueur, prise de panique à l’idée qu’un jour Thierry et tous les autres pouvaient la rejeter. Que lui restait-il? Ce travail, sa prière, et ce qu’elle pouvait représenter aux yeux de Thierry, c’était là sa vie. Au moins savait-elle qui elle était. Elle avait tant souffert pour le découvrir! Du fond de sa déchéance, elle ne doutait plus d’elle-même : c’était là sa victoire. Le lendemain de ces nuits-là, Agnès la trouvait plus docile, toujours plus soumise et prête à faire ce qu’on attendait d’elle. »

Le berger, roman d’Anne Boquel, Seuil, février 2021 —

L’enfance d’Alan – d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope – Emmanuel Guibert

La rencontre en 1994 d’Emmanuel Guibert – dessinateur d’une trentaine d’année – et d’ Alan Ingram Cope – ancien soldat américain né en 1925 installé sur l’île de Ré – se scelle par une profonde amitié. L’estime et la bienveillance mutuelles sont telles que la Guerre d’Alan, puis les souvenirs d’enfance d’Alan se révéleront sous la plume et le pinceau d’Emmanuel Guibert. Une enfance passée entre Los Angeles et Santa Barbara, dans une Amérique aujourd’hui disparue, durant la Grande dépression. Une enfance modeste « ordinaire » d’enfant unique, entourée de parents aimants, de grands-parents d’oncles tantes cousins de copains. Des jeux, des bagarres, des déménagements, des joies simples, des anecdotes rigolotes, des souvenirs vagues d’autres très ancrés, des sensations, des images, des plages… du quotidien de l’intime, qui naturellement se meuvent en universel. Car si on plonge dans un autre temps, un autre lieu, les réminiscences de l’enfance finissent toujours par faire écho. Une douce langueur enveloppe le lecteur, accrue par la grâce du trait à l’encre de Chine d’Emmanuel Guibert et l’émotion du noir et blanc. L’évocation d’une enfance entre ombre et lumière justement, bousculée par la mort brutale de la mère. Une soudaineté qui, à onze ans, marque la fin de l’enfance. Le bout d’un chemin, les larmes en dedans, car pour lui trop grand. Un autre chemin l’attend, celui qui le conduira à la Guerre, en Europe, sur les plages de Normandie. Une terre qu’il ne quittera plus. Le récit d’enfance d’un garçon « ordinaire », sublimé par la sensibilité et la sincérité d’un ami.

 » J’ai pleuré pour bien des choses qui m’ont attristé dans ma vie, mais pour ma mère, non. C’était trop grand. Il y avait une étrange beauté dans cet effet que le destin peut avoir sur la vie d’une personne. Je ne le raisonnais pas, bien sûr. À onze ans, je ne pouvais pas raisonner de la sorte. (…) Ça me fait penser aussi à ma réaction devant l’énormité de la guerre. Je n’ai pas eu peur, un point c’est tout. Sauf une fois, quand un véhicule a manqué me rouler dessus, mais c’est une autre histoire. Sans doute, j’ai eu une peur intellectuelle. Je pouvais me dire chaque jour : « C’est peut-être le dernier jour de ma vie ». Je le pensais, mais ça ne m’a pas fait vraiment peur parce que c’était trop énorme (…) »

Durant cette année, nous égrènerons les mois avec à chaque fois un thème choisi par l’une et l’autre alternativement. Le thème de février était Souvenirs d’enfance. Nous devions chroniquer en secret un livre s’y rapportant. Et délicieusement le découvrir ensemble aujourd’hui! Voici ceux de Nadine ManU et AnthO

Le thème de mars sera : La maison

Venez à bord de notre Transat, vous êtes les bienvenus!

L’enfance d’Alan, d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope, roman graphique d’Emmanuel Guibert, collection Ciboulette, éditions L’association, 2012 —

Un jour ce sera vide – Hugo Lindenberg

Tout commence sur une plage de Normandie, avec un soleil éblouissant, la transparence fascinante d’une méduse, et l’apparition soudaine de Baptiste. Le narrateur a dix ans tout juste. Solitaire et silencieux, en vacances avec sa grand-mère – bienveillante mais âgée – et sa tante – monstrueuse et insaisissable -, orphelin de mère, il s’occupe comme il peut. À la main un bâton, au bout de celui-ci cet animal aquatique gélatineux. Qui décidera de son sort? Lui? Baptiste, son futur meilleur ami? En commun accord? Ce jour-là scellera une rencontre lumineuse et avec elle une ouverture une issue, à l’incompréhension aux non-dits. Ce roman nous transporte, avec sensibilité poésie et mélancolie, au creux de l’enfance et ses incertitudes. D’où émergent des sensations et des sentiments de honte de jalousie de tristesse et de colère mêlées qui coulent et se répandent. Perte de la mère, différences sociales, poids d’un passé violent, silence étouffant, manque d’insouciance. Au côté de Baptiste, le jeune garçon explore expérimente une « famille normale », une mère douce et aimable, une maison belle et confortable. Un cocon rassurant. Il confronte et mesure sa différence. Le déséquilibre. Et s’éveille à travers leurs jeux et ses observations à plus de clarté sur le passé et plus d’envie à avancer dans la vie, à quitter sa jeunesse dépourvue de légèreté, à faire avec les traumatismes de son histoire familiale où l’Histoire avec un grand H s’est violemment immiscée. Un roman à l’écriture délicate et inventive, qui émeut et parvient à faire jaillir de la noirceur une lumière bienfaisante.

« Alors je ne fais rien d’autre qu’attendre que ma grand-mère se réveille de sa sieste et que reprenne la valse des tâches ménagères qui rythment nos journées. Petit-déjeuner, se laver, s’habiller, déjeuner, dîner, se baigner, se déshabiller, se coucher. Notre vie est une symphonie de robinets qui coulent, de chasses tirées, de bains vidés, de vaisselle lavée, de linge essoré. Et pour se divertir de ce déluge : la mer. Un milliard de milliards de mètres cubes d’apathie liquide devant lesquels s’ébrouent des familles ordinaires. »

« Caché sous le parasol, allongé sur une natte, une visière masquant mes yeux, j’observe le ballet des familles sur la plage. Mieux, je l’absorbe. L’intimité en plein air révèle quelques-uns des mystères tant convoités de la vie quotidienne des vrais enfants : l’onde paternelle pour laquelle on érige des châteaux, l’embarrassante attention des mères. »

« Le visage édenté de mon ami disparaissait derrière la dune d’une vague naissante pour réapparaître aussi naïf et franc l’instant d’après, riant de plus belle. Et je l’aimais tant que j’aurais voulu le noyer. »

« Ce corps m’enveloppe mais ne me contient pas. Dedans, l’espace est sans limites: je devine des galaxies aux années-lumière de silence là où se niche un cœur sans doute pas plus grand qu’un poing fermé. Il y a des plaines sous mon nombril que trois jours de vol ne suffiraient pas à parcourir. »

Un jour ce sera vide, roman d’Hugo Lindenberg, Christian Bourgeois éditeur, août 2020 —

« La famille » – Shilpi Somaya Gowda

Il était le « ciment », le liant, celui qui la tenait toute entière, sa famille – mais ça, il ne le savait pas encore. Il était le plus petit, le plus drôle, aimable et malin, attentif et curieux. Il avait 8 ans, et s’appelait Prem. Une famille soudée et heureuse, composée du père Keith – américain avocat d’affaire -, de la mère Jaya – indienne travailleuse sociale, de la grande sœur Karina – collégienne de 13 ans. Leur vie à tous les quatre coulait doucement avec ce qu’il faut de secousses pour la rendre émouvante. Il aura suffit de quelques minutes d’inattention pour que se produise l’accident. Une eau bleu scintillante au soleil, un petit garçon aventureux. Engloutissement de Prem et naufrage de la famille toute entière. La perte de ce fils et de ce frère disloquera peu à peu la cellule familiale. Le père se jettera corps et âme dans son travail, la mère se tournera vers la spiritualité, Karina – présente sur le lieu de l’accident – grandira à l’ombre de ce frère tant aimé. Mari et femme se retrancheront chacun dans leur bulle de souffrance et se sépareront. Karina, au plus mal dans sa chair, s’auto-mutilera jusqu’à ses premiers émois. Une parenthèse enchantée brisée par une infidélité… des études scientifiques, un travail à côté… mais constamment le passé l’obsédera. En quête d’une place, de sa place, quelque part, dans ce monde. À la recherche d’une famille de rechange peut-être… Alors quand elle rencontre Micah et le Sanctuaire, sa communauté où tout n’est qu’amour partage et bienveillance ; Karina respire à nouveau et se livre sans réserve à ses nouveaux amis. Un nouveau foyer ou l’entrée d’un piège? Un roman prenant sur la dislocation d’une famille, le deuil et la culpabilité qui en découle, et les dérives sectaires. La construction narrative faisant alterner le regard des différents membres de la famille – y compris celui de Prem, qui veille – est admirable.

« Je me suis toujours considéré comme le clown de la famille, mais maintenant que je suis parti et que je vois ce qu’ils sont devenus sans moi, je sais que je n’étais pas seulement le clown, mais le ciment. J’étais celui qui les faisait tenir ensemble, que ce soit pour rire de ce que j’avais fait ou se fâcher quand je les ennuyais. Ils devaient toujours se préoccuper de savoir où j’étais, qui resterait avec moi, qui m’emmènerait à l’entraînement de base-ball. Une fois que je n’étais plus là pour qu’ils se tracassent, tout s’est effondré. »

 » Quand ma famille existait encore, on échangeait tout le temps les paires. Maintenant, chacun est dans un monde et dérive de plus loin des autres. Kiki n’a présenté James à personne, Papa garde ses petites amies pour lui et personne d’autre que Maman, n’a rencontré le gourou. (…) Plus chaque personne se rapproche de sa paire, moins elle se souvient de notre famille. Même s’ils ont tous l’air heureux, je sais qu’ils continuent à être tristes que je ne sois plus là. C’est comme ça, les paires. Même les meilleures ne durent pas éternellement. »

« Il y a tant de façons de mourir sans réellement quitter le monde. Vous pouvez retrancher une partie de vous-même ou de vos sentiments, cesser de faire les choses que vous aimez ou perdre de vue vos rêves et vos objectifs. Vous pouvez vous séparer de ceux qui vous aiment ou ne jamais vouloir trouver l’amour, vous retirer du monde où traverser la vie sans rien chercher de plus grand que vous. On pourrait croire que ce sont des façons de vivre, mais c’est faux. Ce sont des façons de mourir. »

« La famille », roman de Shilpi Somaya Gowda, traduit de l’anglais par Léa Drouet, éditions Mercure de France, février 2021 —