Idiss – Robert Badinter, Fred Bernard et Richard Malka

De l’amour avant toute chose. L’amour immense d’un petit-fils pour sa grand-mère. L’amour qui inonde une famille, la lie dans la joie la beauté le malheur l’horreur. L’amour de Robert Badinter pour Idiss Rosenberg. Par sa voix que sa plume retranscrit il fait résonner l’intime et fait écho à l’universel, dans un livre en 2018, où il fait le portrait de cette femme et sa famille d’immigrés juifs arrivés à Paris en 1912. Aujourd’hui, sous les dessins doux et lumineux de Fred Bernard et le scénario juste et émouvant de Richard Malka, Idiss et les siens se meuvent sous nos yeux et s’adressent aussi aux plus jeunes. Un témoignage essentiel, un désir de transmission. Idiss est née dans la Bessarabie tsariste, dans le Yiddishland – un endroit qui regroupait alors différentes communautés juives de Russie -. Lieu de misère et de privations où il fallait lutter pour survivre. Ce que fait Idiss, analphabète mais pleine de courage de détermination de force et d’audace pour sauver ses deux enfants – Avroum, Naftoul – et ses parents. Son mari, Shulim, étant enrôlé dans l’armée du Tsar durant 7 ans, elle seule subvient aux besoins de sa famille. La vente de ses broderies ne rapportant pas suffisamment, elle devient un temps contrebandière de tabac. Au retour de Shulim, naîtra Chiffra (la mère de Robert Badinter). Il deviendra tailleur mais sa passion du jeu aura raison de leurs économies… Face aux massacres, aux Pogroms, ils quitteront la Bessarabie et se réfugieront en France, pays des lumières, terre d’accueil et de tolérance. À Paris, les enfants iront à l’école, Shulim et Idiss deviendront fourreurs. C’est l’embellie. L’époque bénie. L’ascension sociale. Jusqu’à la montée de l’antisémitisme, le nazisme, la guerre… Le portrait d’une femme belle forte et douce à la fois vaillante inébranlable loyale – une mère une épouse une grand-mère aimante -, la peinture Historique d’une famille juive de Bessarabie, leur intégration, l’admiration tout en pudeur de Robert Badinter pour son aïeule, et avant toute chose plein d’amour.

Idiss, Robert Badinter, Fred Bernard et Richard Malka, BD ado-adulte, Rue de Sèvres, mars 2021 —

Nowhere girl – Magali Le Huche

Comme Magali, ma fille a passé tout l’été à rêver à sa rentrée en 6ème. Pleine d’enthousiasme de curiosité, de folle impatience. Les premières semaines ont été dingues. Notre petite fille était devenue grande. D’un coup! Puis l’euphorie s’est tarie, flétrie par des embrouilles entre copines. Un matin, elle n’a pas voulu aller au collège… et ce matin-là, étrange et merveilleux hasard, j’ai reçu ce livre-là dans ma boite aux lettres! Magali raconte la phobie scolaire qui a envahi sa vie, et lui faisait si mal dedans, avec sensibilité sincérité bienveillance justesse tendresse – et humour aussi – sans jamais tomber dans le larmoyant, malgré la gravité du propos. Car grâce à des parents compréhensifs, et l’apparition éblouissante et joyeuse des Beatles dans ses oreilles et dans ses rêves, Magali va peu à peu puiser en eux force énergie fantaisie et créativité. Ma fille a lu plusieurs fois Nowhere Girl, je l’ai même vu prendre des notes et dessiner dans son petit carnet intime. À travers l’histoire vraie de l’autrice, elle a vu des correspondances qui ont sues la rassurer je pense. Et il se trouve que je suis de la même génération que Magali, alors forcément les références m’ont touchée et fait sourire. Des références que ma fille connaît pour la plupart, par transmission… Quant aux Beatles, ils font partie de notre famille depuis des années, ils éclairent nos jours gris et font pétiller tous les autres! Il va sans dire que nous avons tous lu ce livre et tous adoré! Un livre qui aborde avec pertinence la phobie scolaire et les tourments de la pré-adolescence – métamorphose du corps, regard des autres, estime de soi… – C’est POP! c’est WOUAH!, c’est YEAH! c’est drôlement bien!

« Plus les semaines passaient, plus j’avais du mal à quitter l’appartement. J’étais comme un animal qui repère son territoire. Je cherchais les odeurs d’origine. Je partais le matin avec l’impression que je n’allais jamais revenir… et que je laissais chaque matin un peu d’enfance à la maison. »

« Quoi? Johnny! Tu veux dire que tu existais en même temps que les Beatles et tu ne les écoutais pas?! Mais c’est injuste! Mais pourquoi? C’est nul, nul, nul!! »

« … il s’est produit quelque chose d’incroyable. Je n’avais plus peur d’être une mauvais élève. Je ne souhaitais pas non plus être la meilleure. Je savais pourquoi j’étais là. J’avais envie de grandir. Et faire ce que je voulais plus tard. De toute façon, les Beatles étaient avec moi, dans ma poche. Quoi qu’il arrive. »

Nowhere girl, roman graphique de Magali Le Huche, à partir de 11 ans, Dargaud, mars 2021 —

Peau d’homme – Hubert et Zanzim

La Renaissance. Sûrement à Florence. Une jeune femme de bonne famille, Bianca, est promise à Giovanni, un riche marchand. Si le fiancé est joli garçon et semble aimable, elle ne le connaît pas davantage, et cela la chagrine. Mais la tradition est ancrée, le mariage est inévitable. La marraine de Bianca lui dévoile alors un secret. Une transmission séculaire, qui ne concerne que les filles. Dans une vieille malle gît une Peau d’homme. Une peau dans laquelle Bianca se glisse. D’abord saisie par cette étrangeté, elle s’éblouit très vite de cette perfection, de ce pouvoir. Par ce changement d’identité sexuelle, la jeune femme va se fondre parmi les hommes, traverser ainsi leur condition, leurs occupations, leurs pensées. Une chose providentielle pour elle, qui aimerait en savoir plus sur son futur époux. Elle devient Lorenzo, arpente quelques rues et trouve sans mal Giovanni, qui s’empresse – fasciné par sa beauté – de le guider dans la cité, et l’éclairer sur les meilleurs adresses où les hommes s’amusent et se prélassent. Entre eux, après l’entraide, la complicité, l’amitié, va surgir l’amour. Un amour passionné en équilibre instable pour Bianca-Lorenzo. Car celui qu’elle aime, aime sa peau d’homme… Une autre réalité la heurte : le rigorisme religieux de son frère, prédicateur. La jeune fille qu’elle est, se transforme peu à peu en femme et grâce à Lorenzo, pose à la fois un regard féminin et masculin sur l’amour le sexe la morale la religion la société – ; elle découvre son corps, celui de l’autre, ses propres désirs sexuels, a soif de délivrance, de tolérance, de douceur, de respect de curiosité et d’audace. Un scénario pertinent, intelligent, bienveillant, un dessin élégant, fin, lumineux, cette bande-dessinée est belle brillante et non dénuée d’humour. Avec subtilité, nous est conté une histoire d’amour et de peau, qui entre ses plis contient toute une réflexion sur le genre, le désir et la liberté.

Peau d’homme, BD d’Hubert et Zanzim, Glénat, juin 2020 —

Le Caravage – Milo Manara

L’été de l’an 1592 tire sa révérence quand Michelangelo Merisi de Caravaggio franchit le pont qui le mène à Rome, bien décidé à faire preuve de son talent de peintre. La ville devant lui s’élève, immense et somptueuse. Sa majesté, son peuple, sa lumière, sa décadence aussi, l’éblouissent et le fascinent. Et sa rencontre avec un groupe d’artistes lui permet de révéler son art. Bientôt beaucoup de gens l’admirent, en particulier le Cardinal Del Monte qui lui commande des peintures. Michelangelo devient Le Caravage, si estimé pour son utilisation de la lumière. Le fameux chiaroscuro ; le clair-obscur. Mais l’homme qui descend dans les rues en quête de prostituées, d’artisans et autres mendiants pour en faire ses modèles, est volontiers ombrageux, fougueux, bagarreur, coléreux. En prenant un jour la défense d’une courtisane, son protecteur le provoque en duel. Michelangelo est emprisonné. S’en suivra un long exil sur les routes – Naples, Malte, Sicile – . La vie de ce peintre puissant et audacieux est belle aventureuse et foisonnante. L’homme est un véritable personnage de roman. Milo Manara dépeint prodigieusement à travers ses dessins réalistes sensuels voire érotiques la renaissance italienne ses cités ses paysages ses hommes et ses femmes, Le Caravage son caractère ses luttes sa quête de la lumière ses tableaux. Une bande dessinée historique superbe, un hymne à un peintre magistral, une ode à la beauté.

Le Caravage, bande dessinée de Milo Manara, édition intégrale en noir et blanc, Glénat, décembre 2019 —

Chaplin en Amérique – Laurent Seksik et David François

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Charlie Chaplin, figure incontournable du cinéma muet a traversé et traversera encore la vie de nombreuses générations d’hommes de femmes et d’enfants. Le personnage qu’il inventât – Charlot – est gravé dans toutes les têtes : pantalon large, chaussures immenses, veste boutonnée étriquée, petit chapeau melon, cane remuante, moustache, visage expressif tour à tour drôle triste sérieux facétieux toujours émouvant, démarche « en canard ». Quel plaisir donc d’avoir entre les mains cette bande dessinée retraçant l’existence fabuleuse romanesque ébouriffante de cet homme charmeur inventif et malin, animé d’une énergie folle, d’une détermination à toute épreuve! Ce premier tome – il y en aura trois -, relate l’arrivée de Chaplin en Amérique en 1912, l’esprit plein de rêves de gloire. Très vite, lui qui brûle les planches des théâtres anglais depuis son plus jeune âge, avec un succès d’estime seulement, est repéré par un célèbre producteur d’Hollywood. Commence alors le récit de la fulgurante ascension du comédien, émaillé de flash-back éclairants ses origines – ses parents saltimbanques, le manque d’argent, l’alcoolisme de son père, les troubles psychiques de sa mère -. Loin d’être caricatural, on découvre le portrait d’un homme plus complexe qu’il n’y parait, avec ses failles, sa mélancolie, sa solitude, sa suffisance et sa lâcheté parfois… On assiste également avec enthousiasme à la création de son personnage de Charlot. Le dessin de David François est à l’image de Chaplin, tourbillonnant  impétueux bouillonnant éclatant, vaporeux élégant. On attend la suite de l’histoire incroyable de cet homme aux multiples facettes avec impatience.

« Mais tu vas où, Charlie? Pour qui tu m’abandonnes?
Je signe à la Mutual. Il me propose le plus grand contrat du siècle.
Mais… Tu peux pas me faire ça!
Si Mack, je peux. Je dois, même. C’est la vie, Mack. Faut toujours quitter ceux à qui on doit tout, parce qu’il seront toujours là pour vous le rappeler. Je pars pour New York après-demain. Le Mutual a organisé une traversée du pays avec une halte triomphale dans trente gares.
Mais enfin tu pars pour de l’argent… Il n’y a pas que l’argent dans la vie, Charlie!
Tu as raison, Mack, il y a la gloire … »

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Chaplin en Amérique T.1, BD, scénario de Laurent Seksik et dessin de David François, à partir de 12 ans, Rue de Sèvres, septembre 2019 —