C’est toi, maman, sur la photo? – Julie Bonnie

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Quand ses enfants se penchent sur la photographie, elle voit leur regard stupéfait. Ça l’amuse et l’émeut à la fois. Sur ce cliché vieux de vingt-cinq ans, elle apparaît tellement différente d’aujourd’hui. Dreadlocks flamboyantes, pantalon de cuir, un violon dans les mains, la bouche hurlant dans un micro… Cela semble si loin, néanmoins cette « gamine survoltée » sur la photo, c’est bien elle. Julie.

Cette photo est la seule trace de sa jeunesse. Une jeunesse enfouie qui resurgit en ce moment dans l’esprit de Julie, quarante-six ans. Le temps a filé à toute allure.  Le temps pourtant d’avoir mille vies. Mais impossible d’oublier cette époque-là, l’avènement du groupe, Les Myosotis. Sa rébellion à treize ans face à des parents enseignants, aux « grands textes », à la « grande littérature », à l’autorité, aux bonnes manières. Sa rencontre avec Sylvestre, Clarisse, Ben, Rod, Nic, la constitution de leur groupe post-punk… les concerts dans les  bars de Tour et alentour, ses rêves de gloire de liberté d’aventure, l’amitié et l’amour, la jalousie et la colère, la scène underground, les tournées en camion en Europe de l’Est… Dix ans de musique sur les routes, dans des endroits improbables parfois… Les répétions, les enregistrements, l’euphorie l’abattement, l’alcool les clopes, les éclats de rire les coups de sang, le groupe qui vacille, se disloque… se sépare.

Avec une incroyable sincérité, Julie Bonnie fait le récit de cette période pleine de fougue  d’espoir et d’audace. Immersif à souhait, on ne peut s’empêcher de penser à notre propre adolescence, aux routes empruntées, à nos chemins de traverse. On est avec elle, dans le camion, on est avec elle aujourd’hui près de nos enfants. Et à jamais résonnera la même petite musique intérieure. Celle qui fait que malgré le temps, malgré les choses de la vie, elle est toujours là.

« Depuis la tournée sur les routes enneigées, j’ai eu plusieurs vies, plusieurs métiers, un amour, des enfants, des années de psy, j’ai maigri, puis regrossi, j’ai fait une dépression, j’ai hurlé, j’ai gigoté, je me suis battue, j’ai toujours fini par payer mon loyer, de justesse, j’ai agi avant de réfléchir, j’ai créé des psychodrames, j’ai été coupée en deux par l’angoisse. Dans l’agitation frénétique, un pas en avant, dix pas de côté, cinq en arrière, trois de travers, deux qui s’enfoncent, je suis arrivée à quarante-six ans. – C’est toi, maman, sur la photo? »

« -Regardez, c’est là qu’il y avait le mur.
Silence. Devant eux, des mètres de vide, puis les vestiges d’un mur imposant recouvert de tags. (…) Ils avaient vu les images à la télé, entendu les reportages aux infos. La nuit, une horde de gens joyeux abattait cette barrière entre l’Est et l’Ouest, des familles se retrouvaient. C’était un événement. On distinguait mal la cohue, éclairée par des pots ou les flashs des photographes. Mais ce soir-là pour la première fois, il se trouve face à l’histoire récente. Ils regardent, émus, la langue de béton s’étendre devant eux. Muets devant cette friche informe, ce lieu froid, sans substance. Un brèche, un trou, un passage. Ils se perdent dans leurs pensées, prennent conscience. »

« On espère devenir une idole, en n’ayant jamais appris à jouer, en quittant l’école, en vivant en horde comme des enfants sauvages. Monter un groupe, c’est un passe-droit de la vie. On reste adolescent et on gagne une place éminente dans une société qui vous aurait collé au plus bas de l’échelle si vous n’aviez pas joué deux accords sur une guitare désaccordée dans la cave d’un pote. »

C’est toi, maman, sur la photo? roman de Julie Bonnie, éditions Globe, mai 2019 —

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Les vacances de mon amie Carla – Stéphane Kiehl

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Le temps des vacances a sonné pour une fillette et sa chienne Carla. Finie l’école. Vite préparer les valises et s’envoler loin dans le jardin de papi-mamie, s’y perdre pour mieux se retrouver. Laisser vagabonder son esprit, déborder d’imagination, créer des jeux, s’inventer des histoires, se déguiser, se cacher, rire, se faire peur… Partager mille choses, se raconter des secrets, aller à la mer puis se rouler dans la neige, plonger dans la piscine et remonter le courant de la rivière, partir en exploration sur un tracteur, manger de la tarte à la rhubarbe, se noyer dans un champ de coquelicots, construire une cabane… Se sentir aimée et complice, récolter précieusement tous les moments passés ensemble. Et conserver la trace, l’empreinte d’une amitié sans faille.

Un album délicieux. Des instantanés de bonheur partagés entre une petite fille et sa chienne, une amitié douce et belle, des illustrations craquantes et merveilleusement dépaysantes. Vive les vacances!

En cadeau, quatre cartes postales attendent qu’on les fasse voyager…

« Le jardin est une jungle. C’est l’Afrique. Les tomates chauffées par le soleil sont des fruits savoureux, exotiques. C’est l’Amérique du Sud. Les branches du grand saule pleureur sont nos lianes. Je suis Tarzan, elle est Cheeta! Je me perds, elle me cherche. je suis Robinson, je suis un naufragé perdu sur une île déserte. Elle me tient compagnie, je l’appelle Vendredi. Nous faisons le tour du monde et le tour de l’arbre. »

 

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Les vacances de mon amie Carla, album de Stéphane Kiehl, à partir de 4 ans, Grasset Jeunesse, mai 2019 —

L’Estrange Malenventure de Mirella – Flore Vesco

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Le Moyen-âge est une période de l’Histoire que peu de gens apprécient, enfin je parle pour moi et mon entourage… et bien Flore Vesco a réussi à capter mon attention en quelques phrases seulement. D’abord par la langue – un savant mélange de vieux français, de mots et tournures affabulés -, savoureuse et joueuse à souhait, on plonge instantanément et profondément dans le Hamelin du 13 ème siècle, gris et sale, ne fleurant pas toujours bon, où la triste misère côtoie l’opulente bourgeoisie, où les enfants livrés à eux-mêmes travaillent pour survivre, où l’on chasse les sorcières et les lépreux… Puis par l’histoire du célèbre Joueur de flûte de Hamelin, complètement réinventée qui, sous la plume de l’auteure prend de la couleur, de l’épaisseur, du rythme, de la fougue, des sensations, des turbulences… Un souffle différent venant particulièrement de la belle et charismatique Mirella, quinze ans, orpheline, porteuse d’eau. L’empathie est immédiate. Car Flore Vesco esquisse une jeune fille d’une grande modernité. D’ailleurs la résonance avec l’époque actuelle est flagrante tout au long du roman. Ainsi, comme dans le conte, les rats envahiront la ville, la peste sera dévastatrice, un joueur de flûte arrivera, mais la suite sera toute autre… La mort personnifiée fera une entrée fracassante contrée par  la flamboyante téméraire et bienveillante Mirella.

Un roman truculent et étourdissant, une galerie de personnages haute en couleur, une bonne dose d’ironie, beaucoup d’intelligence et de pertinence, un style épique, et une héroïne – magicienne – inoubliable!

« Au commençailles du mois de juillet, le soleil décida qu’Hamelin ferait une rôtissoire idéale. Il semblait qu’une douche de feu vous tombait sur le crâne dès que vous mettiez le nez dehors. Aux heures les plus chaudes, les braves habitants restaient à l’ombre, endurant vaillamment cette insufférable chaleur. Mirella courait donc en plein cagnard afin d’apaiser le gosier de tous ces assoiffés, occupés à fondre derrière leurs auvents clos. À chaque arrêt, elle trempait sa main dans son seau, baignait son front et sa nuque, puis repartait abreuver cette ville qui s’étiolait. »

« Au Moyen Âge, on craignait les teinturiers, qui osaient colorer le monde en une carnation différente de celle que Dieu avait imposée, et maniaient pour ce faire des drogues, filtres et poisons. L’acte de teindre s’appelait alors l' »infectur », car on infectait le tissu avec des pigments. « 

« L’air était bondissant et guilleret comme une comptine à sauter les marelles. Dans cette ville où les morts tombaient comme des mouches, où la peur avait fermé les auvents et paralysé les habitants, la chanson de Mirella souleva une petite bise follette et libératrice. Le fossoyeur partit d’un grand rigolement. Les enfants sortirent de leur torpeur, se mirent à rire elles aussi, tant que les larmes leur venaient aux yeux, en longs flots impossibles à tarir. Mirella cessa de chanter et regarda avec soulagement les petites qui fondaient. Voilà un torrent qu’on pouvait endiguer, et qui mieux valait que le fossé asséché où elles étaient enfoncées tout à l’heure. »

L’Estrange Malaventure de Mirella, roman de Flore Vesco, à partir de 11ans, collection Medium, L’école des loisirs, avril 2019 —

Marions-les! – Éric Sanvoisin et Delphine Jacquot

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Un fringant lapin aimant Shakespeare et la musique, les couleurs vives et les jolis habits, les pois et les rayures, rêvait de se marier, mais n’avait pas encore trouvé sa moitié. Le jour de la rencontre vint pourtant, alors qu’il se promenait dans la forêt. Il tomba fou amoureux d’une carotte, qui elle, en le voyant, tomba dans les pommes – de peur. Le cœur battant, il lui donna un baiser. Réveillée, la belle carotte détala, fissa. Ses dents de devant devaient l’effrayer pensa-t-il, alors il se les fit arracher… Ce geste d’amour ôta toutes les angoisses de la carotte qui tomba, à son tour, sous le charme du lapin. Les épousailles s’annoncèrent mais un rusé et gourmand renard rôdait autour des amoureux…

Une histoire délicieusement tendre, savoureusement drôle, aux illustrations bigrement belles, sacrément colorées. Et la mise en scène est judicieusement pensée, car en bas de page deux personnages, une araignée et un vers de terre, découvrent le livre en même temps que le lecteur et prennent plaisir à le commenter, à grand renfort de jeux de mots.

Un album plein d’amour!

 « –  Heu, c’est quoi un lapin végétarien? – C’est un lapin qui ne mange pas de viande de carotte! »

« – Tu as raison. Un lapin qui tombe amoureux d’une carotte, ça n’existe pas! – À ton avis, qui a écrit cette histoire? Un lapin ou une carotte? »

Marions-les! album écrit par Éric Sanvoisin et illustré par Delphine Jacquot, à partir de 5 ans, éditions L’étagère du bas, mai 2019 —

Baudelaire et Apollonie, le rendez-vous charnel- Céline Debayle

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27 août 1857, jour impérissable pour Baudelaire qui, après avoir subi indignation et amertume une semaine auparavant lors du procès de son recueil Les Fleurs du mal – forte amende et censure de 6 poèmes – va enfin combler son désir le plus cher : être l’amant d’Apollonie. Voilà cinq années qu’il idolâtre la très-Belle, la magnifique et respectée Apollonie Sabatier, amoureuse des arts et présidente d’un salon où se réunissent écrivains musiciens peintres, Gustave Flaubert Théophile Gautier Alfred de Musset Ernest Meissonnier Hector Berlioz pour ne citer qu’eux. Cinq ans qu’il lui écrit des lettres fiévreuses et des poèmes passionnés – dix figurent dans Les Fleurs du mal. Elle est l’une de ses plus grandes inspiratrices, une muse qu’il place sur un piédestal. Et il est loin d’être le seul homme épris de sa beauté et de la vivacité de son esprit. Apolline est une femme libre, mais pas libertine. Charismatique et fascinante, elle ne laisse personne indifférent. Alfred Mosselman, son amant et protecteur demande à Auguste Clesinger de créer une statue à son effigie. Ce sera Femme piquée par un serpent, un marbre de son propre corps nu, moulé. Corps allongé se tordant de douleur après la piqûre d’un serpent – allégorie évidente d’un spasme de plaisir.
Cécile Debayle, grâce à des lettres et diverses documentations sur l’époque, retrace ce rendez-vous charnel de Baudelaire et Apollonie avec réalisme et élégance. Les mots sont pesés et non dénués de poésie. Aucun voyeurisme, l’évocation est belle et sensuelle. Elle égrène les heures délicatement, entretenant l’attente, la montée du désir.
Éblouissant.

« Dès son arrivée, Baudelaire est ébloui. Depuis cinq ans il admire ses contours parfaits, son exquise harmonie. Et ce soir, dans le vestibule aux oiseaux colorés et aux stores fleuris, plus que jamais la très-belle rayonne. Tout en elle transporte le poète ; le visage iconique, les yeux diamantés, la chevelure mordorée, parée en majesté avec une rose éclose, une plume bleue, un peigne en diadème. Et la robe folle, bariolée or, violet, grenat, si aérienne qu’elle semble avoir des ailes. « Votre toilette, chère Madame, est un papillon d’éden! ». Apollonie rie, lèvres ouvertes, cou nu, renversé, offert à la morsure d’un baiser. »

« Baudelaire reconnaît la Femme piquée par un serpent, sanguine et charnelle, maintenant, aussi superbe et lascive qu’au Salon de 1847. Le Beau et le Mal réunis, les deux puissances tyranniques, ses obsessions. Il ne peut se détourner de ce corps esthétique et lubrique, d’une raideur et d’une blancheur de marbre. Lui le scandaleux, elle la scandaleuse, deux pécheurs contre la bienséance, inspirés par quelque démon, ensemble à présent sous le dais du lit jaune feu, dans une chaleur d’enfer. »

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Femme piquée par un serpent d’Auguste Clésinger – 1847 – Musée d’Orsay

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon cœur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !

À celle qui est trop gaie, Les fleurs du mal, Baudelaire – 1857 –

Baudelaire et Apollonie le rendez-vous charnel, roman de Céline Debayle, éditions Arléa, mai 2019 —

C’était pour de faux! – Maxime Derouen

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Alors que tous s’amusent dans la cour en attendant que la classe commence, la maîtresse entend des pleurs derrière le bosquet. Sophie la girafe est à terre, Bruno le crocodile lui aurait tiré la capuche. L’accusé l’affirme haut et fort : oui il l’a fait mais c’était « pour de faux »!  Une expression enfantine maintes fois entendue qui pourtant, va mettre le feu aux poudres! Comment peut-on tirer une capuche pour de faux? Quelle est la signification de cette phrase? Le geste ne compterait pas ? Maîtresse, directeur d’école, parents, président, journalistes, experts et autres savants… tous se cassent les dents sur cette drôle de formule. L’incompréhension génère vite inquiétude colère et violence. Ce questionnement sans réponse enflamme tout le monde. L’atmosphère devient irrespirable. La société entière entre en ébullition. Les esprits s’échauffent et c’est la discorde. Les reproches fusent, chacun renvoie la faute sur l’autre. Il n’est désormais plus question de vrai ou de faux. La fureur n’a plus aucun sens.

Un album drôle malin et pertinent. Une fable aux illustrations foisonnantes colorées et mouvantes dont la morale pourrait être : pour s’entendre, il faut se comprendre et pour se comprendre il faut savoir écouter.

 » – C’est même pas vrai! dit Bruno. Je lui ai bien tiré la capuche, mais pour de faux! – Hum… Qu’est-ce que ça veut dire, « pour de faux » ? s’étonna la maîtresse. »

« À l’école, à la maison, dans la rue… on ne parlait plus que de ça! À la télévision, on invita les plus grands spécialistes. On fit venir des experts, on consulta des mathématiciens, on construisit des tableaux, on montra des statistiques, on dessina des graphiques, on résuma des résumés, on discuta des discussions, on débattit des mots, des phrases, et parfois même des idées… Bref, les théoriciens théorisaient, les experts expertisaient, les savants s’avanturaient. »

C’était pour de faux!, album de Maxime Derouen, à partir de 4 ans, Grasset Jeunesse, mai 2019 —

Home Sweet Home – Antoine Philias et Alice Zeniter

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En 2008, la crise des subprimes touche douloureusement Cleveland, dans l’Ohio. Des dizaines de milliers d’habitations sont saisies par les banques, les propriétaires étant dans l’incapacité de rembourser leur prêt. Toutes ces familles d’origine modestes auxquelles on avait donné l’opportunité d’accéder à la propriété grâce à des crédits à long terme, se retrouvent à la rue suite à la hausse des taux. L’économie de la ville – et du pays entier – est gravement bouleversée.

De nombreux enfants et adolescents sont livrés à eux-mêmes, surtout dans le quartier de Slavic Village. Leurs parents, dépassés, défaillants, paumés les délaissent. Certains prennent la fuite, fuguent… C’est ainsi qu’Anna et ses petits frères Chris et Bog, Elijah, Oliver, Shark, Dalila, Dean, Lily, Luka, Zhou trouvent refuge à Winston Higt, un lycée abandonné. Ensemble, ils se soutiennent. Loin des adultes, ils réapprennent à vivre. À leur façon, hors de la société de consommation, de l’argent, de la possession, ils envisagent un nouvel horizon en prenant en considération les erreurs de leurs parents. Les difficultés ne manquent pas, les désirs frôlent l’utopie mais la petite bande est soudée, audacieuse et déterminée.

À l’écart du « Vaste bordel », ils vivent de petits larcins et de système D. Créent des ateliers pratiques, échangent leurs idées, transmettent des savoirs et des savoir-faire. Mais leur indépendance est fragile, les sorties à l’extérieur sont rares. Il leur faut sans cesse faire attention, se cacher. Leurs parents sont-ils à leur recherche? Et si la police les trouve, que se passera-t-il? Est-il possible de réinventer un avenir en vivant en vase clos? Est-ce vraiment ça, la liberté?

Puis voilà qu’un jour débarquent à Winston d’autres jeunes gens… Est-ce une aide ou une menace?

Écrit à quatre mains, ce roman se déroule sur une année « scolaire » et prend la forme d’un journal alternant principalement les voix d’Anna et Elijah, chacune s’exprimant à la première personne du singulier. Une construction narrative singulière qui apporte à l’histoire une grande empathie. Le lecteur est happé par le quotidien de ces enfants et de ces adolescents. Un roman prenant et profondément humain.

« Chaque fois que j’ouvrais le News Herald, j’espérais y découvrir un avis de recherche avec une photo de ma tronche et le témoignage de mes parents morts d’inquiétude. Je ne voulais pas qu’on me trouve mais j’aurais bien aimé qu’on me cherche. Devant toi, je faisais genre de m’en foutre, que c’était nous contre le reste du monde. (…) Mais à la nuit tombée, les doutes finissaient toujours par me rattraper. »

« Ce que je voulais, c’est qu’on soit une zone sans violence : il fallait que les garçons désapprennent ce qu’ils croyaient savoir de leur supériorité sur les filles, qu’il arrêtent de se balader en bande comme si les espaces n’appartenaient qu’à eux, il fallait que les riches désapprennent  ce qu’ils pensaient avoir de plus que les pauvres. « 

« Une ville en crise – j’ai découvert en mars 2009 – c’est toute une chaîne humaine qui rouille. C’est, par exemple, des fonctionnaires que la ville ne peut plus payer, donc des services qui ne sont plus rendus à la population. Permanence de mairie, cuisine de cantines, ramassage de déchets, cours du soir, élagage des arbres, plus rien fonctionnait correctement. »

« Mes parents, comme presque tous nos voisins, s’étaient ruinés pour devenir propriétaires parce qu’on leur disait que c’était ce qu’il fallait faire, que c’était ça l’Amérique : une joyeuse armée de possesseurs de maisons, de champs, de bagnoles, d’armes, tout ce que vous voulez… « 

 » Anna : (…) Les gamins se sentent plus en sécurité ici que dans leur famille. Les liens du sang, c’est pas une garantie d’amour, vous savez. On parle de gosses battus ou oubliés dans les coins. De gosses privés d’école à cause de la crise. Vous aussi vous seriez venue vivre ici si tout ce qu’on vous offrait dehors c’était le chômage, les dettes ou des placements en centre d’accueil. Agent Foster : Vous faisiez quoi, ici. Anna : On était ensemble. »

Home Sweet Home, roman d’Antoine Philias et Alice Zeniter, dès 13 ans, collection Medium +, L’école des loisirs, mars 2019 —