Le continent – Raphaëlle Riol

À grand fracas, elle a quitté le continent. S’est extirpée tout entière de la fange, dans laquelle elle était engluée. Il était temps pour Inès de débarquer sur l’île, lieu chéri de son enfance, où son corps aujourd’hui respire à nouveau l’air doux et chaud, sent les caresses du soleil du sable de la mer sur sa peau, et se remémore les souvenirs heureux. Elle avait tant besoin de ce retour aux sources, pour réapprendre à vivre. Retrouver des sensations sauvages. Originelles. Cette île comme un refuge. Cette fugue pour laisser éclater sa rage. Loin du centre culturel où elle était bibliothécaire, qui, sous la direction de Monsieur B. n’avait de culture que le nom. L’homme à son arrivée avait tout brisé à la faveur de la communication et du virtuel. Plus de livres, des tablettes tactiles. Plus de films ni d’expos, des concours et des jeux vidéos. Inès s’était révoltée mais en vain. Telle une furie, elle partit en crevant les pneus de la voiture de son supérieur… Hors d’elle, hors du monde du travail. Épuisée physiquement psychiquement, intensément. En exil sur l’île, elle renaîtra peu à peu en construisant littéralement des murs, en faisant remonter à la surface des petites phrases d’auteurs bien-aimés, en retrouvant son amie d’enfance, Lili, qui elle n’a qu’une envie, retourner sur le continent. Lili, c’est l’inverse d’Inès. Elle est restée sur l’île, s’est mariée, a eu deux enfants, ne travaille pas. Elle étouffe auprès d’un mari qu’elle n’aime plus. L’île est devenue une prison. L’une et l’autre vont cheminer ensemble, s’élever, démolir les obstacles, renverser les barrières familiales et en sœurs se bâtir Un nouveau continent – nom de leur librairie, scellant leur liberté retrouvée. Un roman fort et solaire, des femmes en révolte, des paysages sauvages qui font se sentir vivant, et la littérature – le monde de la culture en général – au pouvoir salvateur. Brillant!

« Mes actes s’associaient à une lumière et une odeur. Ils ne ressentaient plus de pesanteur, n’avaient plus d’utilité ni d’impératifs. Personne ne me commandait. Je vivais à l’instinct, à l’air libre, je devenais élastique. Mon cou et ma nuque d’ordinaire si raides se débloquaient et s’assouplissaient. À force de ne manger que du melon et des tomates, je mincissais à vue d’œil. La renaissance n’est jamais qu’une version édulcorée de la disparition. (…) Perchée sur les rochers encore chauds face à la mer diaprée du soir ou nimbée dans l’odeur des immortelles au petit matin, je me sentais fauve, bête rescapée d’un grand incendie, assoiffée de vie. Sur cette île, je me réjouissais de constater que les continents gris étaient loin, à la dérive. Un seul état de fait comptait : j’étais là, cachée. Noyée dans le jaune et l’orange, auréolée d’un doré discret. Plus proche du soleil que du continent. »

« Qu’est-ce qu’on dit à celle qui coule pour la raccrocher au radeau de la vie? On n’a pas beaucoup de temps, peu de mots. La période d’essai n’est pas de mise. Le temps d’une décharge électrique, il faut pulvériser les zones grises, sourdre, surgir, jaillir de la zone obscure. Organiser une collecte des monstres, fracasser les encombrants. Se montrer à la fois humble et charismatique, acrobate et colosse. On peut se souvenir des belles choses. On peut aussi se porter garant de celles extraordinaires à venir. Sans exagérer ni en mettre plein les mirettes du hors de portée. « 

« Les écrivains sont au monde pour fleurir les bords des gouffres. Par leur chamarrure déposée, certains balisent les failles, d’autres les dissimulent. Ce n’est pas parce qu’on prévient qu’on empêche la chute ni qu’on dissimule pour précipiter. Mais il est toujours plus sympathique de tourner autour du vide les sens à l’affût. Voilà pourquoi je ne pourrais survivre sans la littérature. »

« La principale vertu de l’écriture c’est de bercer les douleurs de corriger les regrets et d’assouvir les fantasmes. »

« Je me suis souvenue d’un soir de juin. Les hirondelles frôlaient à toute allure le sommet de la tourelle sur laquelle je m’étais postée. Leurs cris de joie proclamaient la victoire des oiseaux sur le règne animal. Mes mains avaient agrippé le mur de la forteresse car leur ballet aérien m’avait donné le vertige. J’aurais voulu crier aux oiseaux que j’étais en vie, que mes nerfs s’agitaient. Aux gens, aussi. Je voulais croire que je n’étais pas dématérialisée même si ce doute poisseux m’obsédait encore un peu : n’étais-je pas morte sur le continent? Mais les doigts des disparus ressentent-ils à quel point la pierre est rugueuse? Frémissent-ils face au vide? Les hirondelles frotteraient-elles leurs ailes à des spectres? Un truc avait germé en moi face à la mer. Un truc bête comme la fin du printemps. Une certitude. Un désir vague (…) »

Le continent, roman de Raphaêlle Riol, la brune au Rouergue, mars 2021 —

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