Le berger – Anne Boquel

Lucie n’a pas trente ans, s’éloigne chaque jour un peu plus de son amoureux du moment, se trouve ordinaire, sans charme, est d’un naturel réservé. Elle vit seule, a peu d’amis. Et réglée comme du papier à musique, elle passe ses dimanches chez ses parents. Hormis son travail de conservatrice dans un musée d’art religieux auquel elle est attachée – du moins elle s’en persuade -, son existence n’est pas des plus passionnantes. Lucie aimerait avoir des rêves, des projets, de l’ambition, de l’ardeur mais, par habitude lassitude crainte voire faiblesse, elle ne fait que suivre un chemin jalonné, sans surprise. Et donc sans plaisir. Un jour, Mariette, une amie employée du musée, l’invite à assister à un groupe de prière évangélique. Elle découvre alors la Fraternité, une communauté religieuse menée par le charismatique et énigmatique Thierry, le Berger. L’accueil, l’attention, la chaleur, la joie que la communauté des Petits frères et des Petites sœurs lui porte suscite chez Lucie une vague de bonheur. Une félicité qu’elle croyait inaccessible. Elle se sent tellement bien parmi eux qu’elle s’y fait rapidement une place. D’abord elle donne de son temps de son énergie de sa bonne humeur, puis de l’argent. Travaille beaucoup, prie un peu, mange rarement. Au fil des mois, le berger se rapproche d’elle, spirituellement puis intimement. Pour lui, elle se mettra à nue et hors la loi. De privations en méditation, de dons en soumissions, Lucie glissera doucement vers une tristesse qui la dépassera. Prise dans un engrenage dans lequel il lui est impossible de sortir. Blessée au plus profond de son cœur marquée dans sa chair, son épuisement physique et moral lui feront perdre tout raisonnement. Parviendra-t-elle à s’échapper de l’emprise du Berger? Un roman captivant sans concession sur les dérives sectaires, finement détaillé : la séduction, les compliments, les promesses, la manipulation mentale, l’isolement, les dons financiers, le travail, l’aliénation, le repli sur soi, la soumission psychique et sexuelle… Étrangement, j’ai manqué d’empathie envers Lucie, personnage guère aimable. Un parti pris de l’autrice, peut-être?

« Elle frémissait presque à la pensée qu’elle aurait pu être jugée indigne de faire partie de la Fraternité. Et elle se promettait de redoubler de dévouement. Elle sentait monter en elle un besoin de pureté, une exigence qu’elle n’avait jamais connue. Elle s’humilierait elle aussi, elle passerait par-dessus sa sensibilité mise à mal par tout ce qu’elle avait découvert de la souffrance humaine. Elle deviendrait meilleure! Ainsi s’évanouirait le vide de sa vie. »

« Dans la vie du monde? » Lucie tressaillit en entendant ces mots. Il faudrait donc retourner là-bas, dans le monde réel, le monde d’en-bas, celui-là même qu’elle refusait de toutes ses forces! C’était bien ce qu’elle avait craint. Elle se rappelait à peine ses appréhensions des premiers jours, lorsqu’elle avait constaté à quel point Maranatha était isolé du reste du monde, avec cette route à peine praticable, et ces pentes abruptes de pins et de broussailles. En réalité, depuis qu’elle était ici, elle se sentait vivre pleinement pour la première fois. Le dépaysement n’était pas seul en cause ; c’était cette sensation d’être enfin délivrée des contingences de la modernité et cette continuelle découverte du sens de la vie. « 

« Pourquoi donc ce désespoir sourdement tapi au fond de son cœur? Elle s’étonnait, depuis quelques jours, d’être poursuivie par une mélancolie tenace, dont rien ne pouvait venir à bout. Elle avait beau se savoir fatiguée, elle ne s’expliquait pas cette tristesse lancinante, qui lui donnait des idées noires. Il lui arrivait de plus en plus souvent de se réveiller en sueur, prise de panique à l’idée qu’un jour Thierry et tous les autres pouvaient la rejeter. Que lui restait-il? Ce travail, sa prière, et ce qu’elle pouvait représenter aux yeux de Thierry, c’était là sa vie. Au moins savait-elle qui elle était. Elle avait tant souffert pour le découvrir! Du fond de sa déchéance, elle ne doutait plus d’elle-même : c’était là sa victoire. Le lendemain de ces nuits-là, Agnès la trouvait plus docile, toujours plus soumise et prête à faire ce qu’on attendait d’elle. »

Le berger, roman d’Anne Boquel, Seuil, février 2021 —

3 commentaires sur “Le berger – Anne Boquel

  1. Je te rejoins totalement. C’est un roman qui explique parfaitement les mécanismes de soumission des adeptes aux mouvements sectaires mais c’est aussi un roman très froid.. L’écriture est ciselée, peut-être trop, car on peine a éprouver de l’empathie pour Lucie. La fin peut surprendre aussi. Je m’attendais, alors que Lucie souffre tant, à ce qu’elle retourne sa colère contre elle même en attentant à ses jours. Tout cela m’a empêché de mettre une note maximale à ce roman. 😊

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s