Permafrost – Eva Baltasar

Au commencement, les mots sont sombres et froids. La narratrice, emplie d’un mal-être, déplie sa vie entre pensées suicidaires, examen rétrospectif, souvenirs amoureux et sensuels, appétit pour la littérature la poésie la peinture. Elle, la femme gelée, s’est au fil du temps revêtue d’une épaisse couche de glace – le permafrost – Pour s’éloigner, se tenir à distance d’une mère exigeante pour qui la perfection rime avec art de vivre, de sa sœur à l’existence rangée réglée, de sa tante… de toutes ces voix moralisatrices, de tous leurs sermons. Elle, la lesbienne, diplômée d’histoire de l’art, la grande lectrice, la dévoreuse de femmes. Celle qui se pose mille questions, ne trouve pas sa place, fuit et rompt sans cesse. Celle qui part en Écosse, à Bruxelles mais, de ces pays ne voit que leur chambre – cocon, refuge, planque, remède, sanctuaire. À lire, à étudier, à douter, à faire l’amour et à songer à la mort. Elle est fille au pair, loue des appartements… ne trouve pas d’utilité à son diplôme. Une vie recroquevillée, dans l’attente peut-être d’une fissure de son permafrost, d’une chaleur qui s’insinuerait. Peut-être celle d’une enfant – sa nièce – hospitalisée pour une cécité brutale. Une petite fille qu’elle accompagne au plus près, et vice versa. Ensemble elles ouvriront les yeux. Changeront de regard. Au bout, la chute ou la lumière…

« Il plane comme une odeur de quincaillerie. La couche de bruit pèse comme de la suie et demeure en attente, là, en bas, comme un œil de pétrole très fin, croquant, une sorte de cadeau noir et brillant. Pas un oiseau ne passe. C’est qu’ils ont eux aussi leur propre strate, entre nous et, disons, les dieux. Un vide habitable entre les lignes les plus hautes de la portée. À cet instant, je suis et je ne suis pas. Je ne fais peut-être que me montrer, me manifester, comme une macule discrètement gênante sur une lunette, une ombre intempestive dans cette zone chill-out. Je prends l’air, je l’oblige à devenir ma propriété le long de mes conduits animés. Vivante, je dégage encore une certaine chaleur et je dois être ramollie, au-dedans. »

«  »Vers le milieu du vingtième siècle, il vint un moment dans l’histoire de la peinture où les artistes n’avaient plus de défis à relever. Ils se débattaient depuis des siècles avec une série de problèmes : le sujet, la profondeur, la forme, la couleur, le réalisme, la fidélité, la lumière… Tout! Ils semblaient avoir épuisé, en quelque sorte, leurs lignes de recherche. Alors Pollock est arrivé avec ses toiles immenses sans enduit, couchées par terre, et paf! (…) Manipulation simple et nette de la matière première! Pure expérimentation! Pollock éclaboussait les toiles de peinture, mu par la spontanéité du moment. L’œuvre d’art n’était plus seulement un résultat final, mais de l’art dans le temps, de l’art en temps réel, en action. Impulsif et simple comme le dessin d’un enfant, certes, mais sous-tendu par une inquiétude raffinée, cet intérêt pour le processus, cette amplitude de vie concentrée dans le processus. Tu comprends? – Un peu. – D’accord. Voilà maintenant tu sais un peu comment c’est, baiser avec une femme. » »

« Je souris sans pleurer. Sourire ainsi fait fondre le permafrost. »

Permafrost, roman d’Eva Baltasar, traduit du Catalan par Annie Bats, éditions Verdier, septembre 2020 —

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