Trencadis – Caroline Deyns

Ce livre est admirable. Son sujet, sa construction, son écriture. Pas tout à fait un roman, pas complètement une biographie, presque un essai. Niki de Saint Phalle ; Sa Vie, sa Puissance, ses Couleurs, ses Rondeurs, ses Aspérités, ses Voies multiples, son Amour, sa Liberté, sa Créativité, ses Choix, son Traumatisme, ses Tensions, sa Haine, ses Douleurs, son Féminisme, son Œuvre… Son Corps fragile, son âme forte. Caroline Deyns déploie l’existence de la plasticienne, de manière chronologique et grandement documentée mais insère, à bon escient, les propres mots de Niki, des témoignages, des citations en écho, joue avec la typographie, les respirations, l’espace de la page, le rythme des phrases. Des textes comme autant de collages qui, au fur et à mesure, révèlent le puzzle ; comme le Trencadis : type de mosaïque à base d’éclats de céramique et de verre. La vie de Niki de Saint Phalle, à peine commencée se disloque après l’inceste du père, un traumatisme profond qu’elle ne cessera de faire éclater, exploser pour rassembler les bris, recoller les cassures. Vers une reconstruction de soi, une re-création. Mêlant cauchemar, rêve et réalité, comme un exutoire, elle s’extirpe de la norme, des règles, de la bienséance, abandonne ses enfants, se réinvente à l’envi, connaît le succès et la dépression , cohabite avec la maladie, ses performances – la série des Tirs sur toiles à la carabine – ses sculptures – les Nanas, le Jardin des Tarots… – rayonnent à travers le monde, son couple avec Jean Tinguely attirent les médias… Et à travers son histoire ; voir défiler les époques et la condition des femmes. Un livre saisissant incroyablement bien écrit sur une femme ardente et fascinante ; les deux sont terriblement Vivants.

« Elle hait l’arête, la ligne droite , la symétrie. Le fait est qu’elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l’entoure, des tripes modulables et rétractiles qu’un espace charpenté au cordeau parvient à compacter au format cube à angles aigus. À l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. »

« Moi-même! Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir. Je tirais pour vivre ce moment magique. C’était un moment de vérité scorpionique. Pureté blanche. Victime. Prêt! À vos marques! Feu! Rouge, jaune, bleu, la peinture pleure, la peinture est morte. J’ai tué la peinture. Elle est ressuscité. Guerre sans victime! »

« Mais moi je sais bien, tout le monde devrait savoir, que rien ne passe vraiment, que ce qu’on enlève s’informe ailleurs, autrement, car le vide qui succède au plein pèse aussi son poids de pierre. »

« Le père, la mère ou la fille? Le violeur, la femme aveugle du violeur ou la violée? Qui, le monstre? La question revient, se ressasse à intervalles réguliers dans la vie de Niki. »

Trencadis, roman de Caroline Deyns, Quidam éditeur, août 2020 —

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