L’arrachée belle – Lou Darsan

Dedans elle étouffe, elle suffoque. Elle s’enferme, elle se ferme. Elle glisse, elle sombre. Dans l’eau, dans l’air, dans son souffle, dans l’obscurité, dans la lumière ; elle s’enfonce. Elle n’est pas seule, pourtant elle coule. L’homme est là, il va il vient, mais même présent il est absent. Elle ne le voit pas, ne le voit plus. Autour d’elle, tout est confusion. Dehors la ville, enchevêtrement géométrique, tentaculaire bruyante et grouillante. Ça tangue, ça bouscule, ça heurte. Ça s’agite… Et son corps, lui, est devenu une ombre planante. Possédé par le vide, il flotte, léthargique. Tristesse, mollesse, faiblesse. Tout presse cette femme ; l’oppresse. Dépression. La vie d’avant – bien normée – s’est effondrée, ses repères ont vacillé. Une vie à laquelle elle s’était calée, arrimée, et qui depuis quelques temps lui échappe. Ses mains, ses yeux, sa bouche, son cœur, tout est tombé à terre. Tout a filé, et rampe autour d’elle. Alors dans un sursaut de survie, elle se sauve. Aller mettre son corps hors de ça. S’arracher de là. S’ensauvager. Elle prend sa voiture et roule roule. Les paysages défilent. Inspirer. Expirer. Plonger dans la nature, communier avec elle. Et bientôt laisser la voiture. Fouler le sol. Marcher. Courir. Danser. La mer la montagne la forêt. Retrouver les sensations primaires. Se libérer corps et âme. S’aimer à nouveau. Relancer ce cœur éteint. L’écouter palpiter. Se désencombrer, se purifier, s’alléger… Se débarrasser du superflu. Vivre le présent. Boire l’instant. Ressentir la puissance de la nature. Émotion et vertige. Retrouver le goût de l’effort. Revoir son corps ; le regarder, le sentir, le toucher… le trouver beau. Un roman comme un déferlement, des mots en écho, une odyssée intime, une quête du corps perdu. Un roman tourbillon, bouleversant.

« À quel moment les souvenirs d’enfance ont-ils été enfermés dans une bouteille dont les effluves, quand elle la débouche, la font pleurer? Tous ces éclats de rire , ces genoux écorchés, ces odeurs d’herbes coupées, ces foulards poussiéreux métamorphosés en robes, capes ou toges, ces arbres et ces roches escaladés, ces après-midi de lecture au grenier, ces fugues à la plage, ces baisers maladroits et ces étreintes folles, ces complicités d’été, ces courses éméchées dans les rues la nuit, quand ont-ils dérivé si loin qu’ils sont devenus flous, comme l’encre qui s’estompe des images cartonnées?(…) Leur absence se situe dans une zone précise, un creux derrière le nombril, que le présent ne comble jamais, qu’il n’atteint même pas. Elle a nommé ce manque : être adulte. »

« Alors, écraser des mains les sédiments qui couvrent le sol rocheux. Se déplacer comme un animal. Épouser les courbes, les anfractuosités. Oublier l’extérieur, s’immiscer au centre, au plus profond, loin de la chaleur, de la lumière, de la touffeur, en un endroit où la température ne varie jamais. Revenir à l’origine, aux reliefs sur les parois, aux orgues qui surplombent les goulets. Se laisser couler. Ses mains embrassent l’obscurité. Absorbent les matières. « 

« Elle marche. Son visage se couvre de taches de rousseur, ses rides naissantes créent des soleils aux rayons pâles autour de ses yeux. Ses cheveux dorent, sa peau se tanne, de la corne se forme sous ses pieds, elle a oublié ses chaussures près d’un lavoir, elle a volé des sandales, les a perdues. Elle sème ses affaires sur le chemin, les offre, les égare, les casse. Le liberty de sa robe a décoloré avec le soleil, les frottements du sac ont gommé les fleurs de ses omoplates. »

« Face au miroir terni, elle observe son corps. Un cheveu blanc. Le grain de sa peau, comme sur une photo trop nette. Mains derrière la tête, yeux écarquillés, épaules en arrière, muscles des bras, poitrine tendue. L’air d’une folle, mais ça aplatit le ventre et efface les cernes. Elle se trouve belle. Une accumulation de petits défauts, d’indulgence, de nervosité, de tendons, de chair, d’os, de poils, de peau. En mouvement. Elle aimerait qu’un regard la saisisse. « 

L’arrachée belle, roman de Lou Darsan, éditions La Contre allée, août 2020 —

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