La pluie d’été – Marguerite Duras

pluieete

Comme toujours, lire Duras me remue. Me bouscule. Est-ce son écriture singulière, son rythme,  les thèmes abordés, le mélange des genres, cette façon qu’elle avait de sentir le monde, ses métamorphoses, d’en capturer l’essence, les vides et les ombres à combler à se figurer…? L’écrivaine me fascine. Dès les premières phrases, je suis absorbée. Ses mots me parlent intensément incroyablement et pourtant à chaque fois je suis bien en peine d’en livrer mes impressions. Cette pluie d’été annoncée, soudaine et brève, qui troue le passage de l’enfance vers l’âge adulte est poignante. On y fait la connaissance d’Ernesto et sa famille. Des parents immigrés qui vivent d’allocations, une ribambelle d’enfants – les brothers et les sisters – une petite casa avec un appentis, des pommes de terre qu’on épluche quotidiennement, des livres pêle-mêle lus ou pas, une progéniture qu’on abandonne parfois mais jamais très longtemps, Vitry-sur-seine et sa ville neuve qui s’est construite de l’autre côté de l’autoroute, deux rives, deux mondes, et les deux aînés Jeanne et Ernesto les seuls nommés, qui s’aiment d’un amour incestueux… Ernesto et son âge incertain – 12 ans 20 ans, on n’en sait rien -. Ce que l’on décèle en revanche, c’est son esprit vif. Son génie. Il découvrira un livre brûlé dans une cave et le lira – sans avoir appris à lire -. On le mettra à l’école, il s’en échappera quelques jours après… » parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je sais pas ». En attendant la pluie d’été, celle qui inonde et lave, celle du grand départ, de la séparation, on est au milieu de cette famille, dans un bouillon d’amour d’abandon de l’inexistence de Dieu de poésie de philosophie d’éducation de connaissance de savoir de marginalité de déracinement d’indifférence d’innocence d’incompréhension de bonheur de douleur.

« Les enfants, c’étaient des gens comme ça, qui comprenaient qu’on les abandonne. Sans comprendre, les enfants, ils comprenaient. C’était en quelque sorte naturel. Qu’on ait ce mouvement d’abandonner les enfants à un moment donné, d’ouvrir les mains et de lâcher, c’était naturel. Eux, leurs billes les plus belles, ils les perdent, alors. C’était aussi naturel qu’ils s’agrippent à leur mère, qu’il ne veuillent pas la lâcher. Eux, les brothers et les sisters, ils avaient encore dans la tête les espaces des premiers âges. Des espaces sombres, des peurs inintelligibles, inconsidérées, d’autoroutes désertes par exemple, d’orages, de nuits noires, de vent. Allez voir ce que ça dit certaines fois le vent, ce que ça crie. Toutes les peurs venaient de Dieu et de ces peurs-là, la pensée ne pouvait pas consoler parce que la pensée faisait partie de la peur. Les enfants acceptaient qu’on les chasse, qu’on les prive, ils n’avaient rien à dire contre et ils laissaient faire. Ils aimaient la cruauté de la mère. Ils aimaient la mère. Ils aimaient être abandonnés par la mère. La mère était cause de beaucoup de leur peur, de la peur des enfants. »

« L’enfance, dit Ernesto, il regretta, beaucoup, beaucoup. Ernesto se mit à rire et à faire des baisers en direction des brothers et sisters. La Neva, encore. Une pénombre grandissante envahit la casa. La nuit vient. L’amour, dit Ernesto, il regretta. L’amour, répète Ernesto, il regretta au-delà de sa vie, au-delà de ses forces. L’amour d’elle. Silence. Jeanne et Ernesto ont fermé les yeux. Les ciels d’orage, dit Ernesto, il regretta. La pluie d’été. L’enfance. »

La pluie d’été, roman de Marguerite Duras, 1990 —

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9 commentaires sur “La pluie d’été – Marguerite Duras

  1. Marguerite Duras, je l’ai découvert avec ma professeure de lettre en 1ère L. Un coup de cœur immédiat pour son univers et ces mots. Tu en parles très bien. Je n’ai pas lu celui-ci mais nul doute qu’il me plairais. C’est toujours difficile je trouve d’évoquer une écriture qui nous touche à ce point. Beau weekend Nadège, Bises bretonnes 😊

    1. Comme tu as raison, il est extrêmement difficile de mettre des mots sur un texte aimé… Je découvre Duras doucement et j’aime profondément. Bises.

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